Saint-Marc Girardin, C^urs de littérature dramatique
INTRODUCTION ^r;
Bien que tes cruautés aiigiiientent chaque jour, La loi fait dans mon cœur l'office de l'amour... Le même sentiment me force à t'avertir Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne, Qu'en f aimant comme tel, j'abhorre ta personne, Et que, si. dans ta place un monstre aj^aît ma foi, Il aurait dans mon cœur le même rang que toi.
Voilà où est l'exagération, rtnvraisemblance, la parodie : ainner son mari en t^nt que mari, tout en le haïssant en tant qu'homme, c'est sortir de la nature vivante pour entrer dans le domaine des abstractions impossibles. Mais aimer son mari par devoir, en gardant un souvenir plus tendre à T amant qu'on croit mort, cela est naturel et dramatique. Ce n'était point l'avis de M^^^ Clairon ; la célèbre actrice, dont le rôle de Pauline était un des triomphes, ne se fait point faute dans ses Mémoires de critiquer le caractère qui l'avait si bien inspirée : « Pauline est un personnage dont il n'existe aucun modèle dans la nature ; je Tai du moins vainement cherché et dans le monde et dans l'histoire. Des passions, des goûts qui se succèdent se rencontrent partout et tous les jours ; mais deux amours réels, existant ensemble, avoués à chacun des deux hommes qui les inspirent et justifiés par le respect, l'estime et la confiance de l'un et de l'autre, est chose inouïe dans la nature, et très difficile à rendre décente et vraisemblable aux yeux de la multitude. » N'admire-t-on pas de trouver réfugiée chez Ja Clairon la pudeur facile à effaroucher de l'abbé d'Aubignac?
Qui donc a raison, de M^^« Clairon ou de M°^Ma dauphine qui disait, en sortant du théâtre : « Voilà un^ très honnête femme qui n'aime pas son mari*. » Si l'on en croit la première, l'âme de Pauline est partagée entre deux passions égales ; si l'on en croit la seconde, une seule passion la tyrannise. La vérité, elle est entre ces deux opinions extrêmes. Oui, deux affections existent dans 1 ame de Pauline, mais ces deux affections sont de nature très diverse : loin de se développer parallèlement, elles se combattent et s'excluent. Oui, Pauline, au début de la tragédie, a de lamour pour Sévère et n'a que de l'estime pour Polyeucte; mais, à la fin, les ^ rôles sont changés : c'est Polyeucte qui 'est aimé; lamant d'autrefôis doit se contenter de l'estime à son tour; rhéroïsme du mari lui a reconquis le cœur de sa femme.
Aux deux premiers actes, le doute n'est pas possible : 'Pauline aime Smère parce qu'elle Tadmire; sa confidence a
U Lettre de M-« de Sévigné, 28 août 1680.
Stratonice le dit assez. Combien pius elle va l'admirer, c'est-à-dire l'aimer, quand elle va le voir reparaître vivant, victorieux, couvert de gloire, quand elle saura pleinement réalisé « le généreux espoir » qu'elle avait conçu de cette grande âme ! De là ses hésitations quand Félix lui impose cette entrevue où sa vertu est sûre de vaincre, mais au prix de quels déchirements ! De là ce trouble intérieur qu'elle ne dissimule même pas à Sévère. Mais de là aussi la fermeté de sa résolution, car, plus le péril est grand, plus elle tient à l'envisager en face, à faire régner en souveraine sa raison sur ses passions, à garder intacte sa « gloire », à guérir du mal qu'elle fait paraître au grand jour pour le mieux connaître et en mieux triompher.
Le troisième et le quatrième acte font la transition du premier au cinquième et expliquent la révolution qui s'opère dans l'âme de Pauline. On n'a pas assez remarqué le monologue qui ouvre le troisième acte. Pourtant, Timportance des monologues est grande chez Corneille ; ils donnent souvent la clef de bien des caractères : les personnages s'y livrent sur leurs propres sentiments à une sorte d'analyse psychologique. Or, quel état d'esprit nous révèle ce monologue ? Pauline tremble que l'entrevue des deux rivaux ne dégénère en que-, relie ; mais à qui songe-t-elle surtout ? elle va nous le dire :
Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, Si contre lui Sévère arme Taigle romaine, Si mon père y commande, et craint ce favori, Et se repent déjà du choix de mon mari*?j
Et quand ce père, si bien jugé par elle, semble en effet se repentir du choix qu'il a fait, quand Polyeucte est déjà coupable, Pauline, qui a su avec faut de dignité contenir le flot des injures de Stratonice, Pauline, qui ne se berce pas d'illusions et sait que Polyeucte est chrétien « parce qu'il Fa, voulu », laissera échapper ce cri :
Je l'ai de votre main, mon amour est sans crime... Ne m'ôtez pas vos dons, ils sont chers à mes yeux, Et m'ont assez coûté pour m'être précieux 2.^
Est-ce le devoir seul qui lui arrache des plaintes si touchantes? L'image aimable de Sévère ne s'efface-t-elle pas déjà devant l'image de Polyeucte prisonnier ? Ne commencet-elle pas à sentir tout le prix qu'elle attache à cette exis-
i. Acte III, se. 1.
1, Acte III, se. 4.
tence qu'elle va disputer au bourreau? On peut l'affirmer • à mesure que le péril de Polyeucte grandit, grandit aussi 1 amour de Pauline. Ce n'est point pour la forme qu'elle tente la démarche suprême de la prison ; dans ses prières dans ses reproches, elle met toute son âme. Il est vrai que', fenime de tête autant que de cœur, Pauline raisonne et plaide d'abord; mais, quand tous ses arguments ont éohoué, quelle explosion de tendresse sincère !
Je ne te parle point de l'état déplorable
Où ta mort va laisser ta veuve inconsol'able *.
Non, elle ne plaide pas alors : c'est le cœur qui parle seul, et Polyeucte le sent bien, car, pour la première fois, ilest ébranlé. Non, elle ne ment pas lorsqu'elle dit que Polyeucte, en la quittant, la fait « mourir )),pas plus qu'elle ne mentira tout à . l'heure lorsqu'elfe s'attachera aux pas du marlyr et lui criera:
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs 2.
Elle est vaincué, il est vrai, et sort désespérée, mais conquise; les scènes qui suivent le prouvent jusqu'à Févidence. Si elle n'avait voulu qu'accomplir son devoir d'honnête femme, est-ce qu'elle n'y avait pas pleinement satisfait ? Est-ce que désormais, pour parler comme l'auteur du Cid, quitte envers son devoir et quitte envers son mari, elle n'aurait pas le droit d'accepter sans remords le bonheur que ce mari même lui offre, lui impose, en l'unissant à Sévère ? Mais ce n'est plus le bonheur à ses yeux ; elle le fait comprendre à Sévère d'un seul mot, d'un de ces mots décisifs qui éclairent toute une situation :
Mon Polyeucte touche à son heure dernière 3.
Et c'est Sévère qu'elle supplie de lui conserver « ce qu'elle a de plus cher », et elle le lui demande au nom d'un amour dont elle n'a plus que le souvenir : « L'amour que feus pour vous!» C'est que la lumière s'est faite pour elle: entre les tendres protestations de Sévère et les exhortations impératives de Polyeucte, son choix est fait : son cœur s'esta donné, » comme elle le dira plus tard à Polyeucte dans cette admirable et dernière supplication :
No désespère pas une âme aui t'adore K