‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 28 sur 147 · Acte V, se · texte numérisé non relu

Acte V, se

POLYEUGTE

Et voilà les vers dont s'empare M. Guizot pour écrire que Corneille n'a jamais su peindre un sentiment mixte et composé de deux sentiments contraires sans se jeter tout à fait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre! « Quoique Polyeuçte, ajoute-t-il, soit, avec le Gid, la pièce où Corneille a le plus habilement mêlé les diverses affections du cœur, on voit que dans le partage qu'il fait entre Famour et le devoir, quand il s'adonne à peindre Tun de ces sentiments, il ne peut s'empêcher de trop oubher l'autre ^ » Mais il n'y a plus opposition et partage : il y a conciliation, union, fusion intime 'des deux sentiments opposés. L'amour et le devoir ne se combattent plus ; ils se prêtent un mutuel appui. Pauline ne se figure plus un bonheur où ne serait pas Polyeucte, où tous deux ne seraient- pas heureux ou misérables ensemble :

Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire*!

Ne serait-ce encore là qu'un rôle supérieurement joué, qu'une admirable attitude soutenue avec dignité jusqu'au bout ? Il faut bien se rendre pourtant et reconnaître l'absolue sincérité de Pauline, quand elle reparaît illuminée par la grâce, prête au martyre. On Ta quelquefois comparée à cetteprincessede Glèves dont M^^ de la Fayette nous a tracé le portrait d'une main si légère; mais cette Pauline mûrie, au lendemain delà mort de M.deClèves, aime Nemours plus que jamais; si elle se refuse à profiter de sa liberté, si elle écarte le bonheur qui se présente à elle, c'est par un dernier scrupule d'honneur con jugal. Pauline a plus que cette délicatesse dans le renoncement : elle s'attache d'une si forte étreinte à son mari vivant ou mort, qu'on ne conçoit plus rien qui les puisse séparer. Bien au-dessus des voluptés humaines, bien au-dessus de Sévère, son âme suit celle de son époux : un seul regret la tourmente, c'est de ne pouvoir jouir aussitôt de la félicité qu'il lui avait promise. Ainsi l'admiration éveille en elle l'amour et l'amour la prépare à la foi.

Prédestinée à la lumière, déjà chrétienne par la douceur et la pureté de sa vertu, Pauline est convertie par un coup de ia grâce sans que, personne songe à s'en étonner, sauf ceux qui se placent à un point de vue purement humain pour juger une pièce religieuse ou ceux qui, avec Schlegel, oubliant la, règle tyrannique des vingt-quatre heures, signalent l'absence de progression, la soudaiiaeté avec laquelle se succèdent ces

t. Corneille et son tempsi t. 'Aet* V se. 3.

conTersîons miraculeuses. Mais, le même Schlegeî n'a-t-il pas plus raison d'écrire: a La catastrophe est amenée dans Po^yewde par un moyen mauvais à tous égards : ce Félix, dont la basse lâcheté fait tourner contre Polyeucte tous les efforts de son rival pour le sauver, gâte toute la beauté du tableau ? » et, s'il en est ainsi, La Harpe et la plupart des critiques n'ont^ils pas raison aussi de penser qu'un tel homme est indigne de la grâce ? Ce n'était point l'avis de Corneille : il admettait volontiers que toute tendresse semblait étoutfée dans le cœur de Félix par le soin de conserver sa dignité * ; mais il n'allait point au delà, et croyait naïvement que le coup de théâtre final suffisait à tout réparer : « Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens qui nous le rendrait exécrable, mais seulement par une lâche timidité qui n'ose le sauver en présence de Sévère \dont il craint la haine et la vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque àverMon pour lui, on désapprouve sa manière d'agir; mais cette «^version ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte ei nlempêche pas que sa conversion miraculeuse à la fin de la pièce ne le réconcilie pleinement avec l'auditeur 2. » Pleinement, c'est trop dire. Sans doute, au point de vue religieux, la conversion de Félix se juslifle, puisque l'essence même de la grâce est d'être foudroyante, etqu elle n'a pas besoin, d'ailleurs, pour être obtenue, d'être méritée. Mais, au point de vue dramatique, la satisfaction de l'auditeur, quoi qu'en dise ComiMlle, n'est point sans mélange, et l'on ne voit point sans surprise l'âme de 'Félix mêlée à cette grappe d'âmes ^ que Polyeucte en mourant emporte vers le ciel.

Pourtant il ne faudrait pas le faire plus méchant qu'il ne l'est. C'est une âme médiocre, plutôt que criminelle. Il est égoïste jusqu'à la férocité, mais d'un égoïsme ingénu qui s'étale aux yeux de tous. Il descend aux pensées les plus basses, mais il en rougit en les confessant. Même il a parfois certains élans de tendresse paternelle, ou de bonhomie paterne, comme on voudra, qui le relèvent un peu à nos yeux. Certainement, il aime sa fille, et il fait son malheur; il aime son gendre et il l'envoie à la mort. Ce qui le perd, c'est qu'il croit connaître à fond toutes les personnes qui Fentourent, et qu'il les connaît mal. Ce préfet de seconde classe a la prétention d'être un diplomate de premier ordre. Il connaît si bien la^cour et

Page 1