ACTE I, SCÈNE I
Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs, Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?
Vous ne m'étonnez point : la pitié qui me blesse 85
Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de faiblesse.
Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort:
Tel craint de le fâcher qui ne eraint pas la mort ;
Et, s'il faut affronter les plus cruels supplices,
Y trouver des appas, en faire mes délices, 90
Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
M'en donnera la force en me faisant chrétien.
NÉARQUE
Hâtez-vous donc de Têtre.
Oui, j'y cours, cher Néarque ; Je brûle d'en porter la f^lorieuse marque. Mais Pauline s'aftlige, et ne peut consentir, 95 Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir.
NÉARQUE
Votre retour pour elle en aura plus de charmes ; Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes ;
85. Etonner, très fort alors, a beaucoup perdu de son énergie primitive :
N'excusez point par là ceux que son bras étonne. {Cid, 1433.)
Mon génie étonné tremble devant le sien. (Racine, Britannicus, H, 2.)
« Mon Dieu, pourquoi vois-je devant moi ce visage dont vous étonnez les réprouvés ? » (Bossuet, Premier Sermon pour le vendredi saint.) — Blesser sa disait très souvent au figuré, particulièrement en parlant de la pitié, de l'amour, et, en général, de tous les sentiments tendres ou tristes.
Que j'aime la douleur dont mon âme est blessée! (Rotrod, Clorinde, V, 4.)
86. W^" de Scudéry fait dire, en parlant de l'amour, à Artamène, l'un de ses héros de roman : « Cette faiblesse est glorieuse et il faut avoir l'âme grande pour en être capable. »
87. « Ce terme de pareils, dont Rotrou et Corneille se sont toujours servis, et que Racine n'emploie jamais, semble caractériser une petite vanité bourgeoise. » (VoLTAiHE.) Est-ce aussi une petite vanité bourgeoise qui inspire Rodrigue lorsqu'il s'écrie :
Mes pareils à doux fois ne se font pas connaître? {Cid, 409.)
Quant à l'expression un bel œil, elle fait partie du langage convenu de U galanterie au début du xvn« siècle, et n'est pas mieux placée dans Horace :
Que les pleurs d'une amante ont de puissants discour», Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours ! (578.)
88. Voltaire critique fâcher un bel œil; mais un bel œil a ici le sens évident qu'a une beauté en bien d'autres passages.
94. a Le nom de Néarque permet cette fois à Corneille de ne pas faire rimer marque avec monarqy,e. Ailleurs il n'y manque pas. » (M. Géruzbz.)
Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux
Plus elle aura pleuré pour un' si cher époux. lOtf
Allons, on nous attend.
Apaisez donc sa crainte, Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. Elle revient.
NÉARQUE
Fuyez.
Je ne puis.
NÉARQUE
Il le faut;
Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,
Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105 Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.
99. Heur se retrouve aux v. 566 et 1207. Dans son Commisntaire, Voltaire regrette la disparition de ce mot, qui favorisait la versifiration et ne choquait point Voreille. « Heur se plaçait, dit La Bruyère, où bonheur ne pouvait entrer ; il a fait bonheur, qui est si français, et il a cessé de l'être. » (De quelques usages.) Il a aussi survécu dans la locution heur et malheur, et M. Littré est môme d'avis qu'on peut l'employer encore dans la poésie et dans la prose élevée.
100. Cette construction Aq plus répété, oiî nous mettrions d'autant plus... que» est des plus usitées au xvn"* siècle :
Mon sort est plus cruel, plus je l'ai cru propice. (Qoinault, Astrale, III, 2.)
101. « On apaise la douleur et non la crainte.» (Volta[re.)— « Pourquoi n'apai- 8erait-on pas la crainte, comme la colère, comme la douleur? Apaiser peut se dire de toutes les passions tumultueuses. » (Aimé Martin.)
104. Votre défaut, \oire côté faible, votre point sensible, par où l'on peut vous attaquer, comme on frappait un homme d'armes au défaut de la cuirasse.
105. Blesser, qu'on a déjà vu employé au v. 85 avec le mot pitié, s'emploie particulièrement quand il s'agit des émotions de l'amour, et nous le retrouveront en ce sens au v. 198.
Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse
De la bonté d'Octave et de votre faiblesse. {Cinna, 861.)
J'avais ce seul moyen d'expliquer ma pensée
A cet aimable objet dont mon âme est blessée. (Rotrou, Amélie,lU, 7).
106. C'est ce qu'avait déjà dit le vieil Horace à son fils et à Guriace, qut Sabine et Camille s'efforçaient d'attendrir :
l'ayez, et laissez-les déplorer leur malheur. ' Leurs plaintes ont pour vous trop d'art'et de tendresse. Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse, fit oe n'est qa'en fuyant qu'on pare de tels coups. (H, 1*)