ACTE II, SCÈNE I
SÉVÈRE
Juge autrement de moi : mon respect dure encore ;
Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.
Quels reproches aussi peuvent m'être permis?
De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
Elle n'est point parjure, elle n'est point légère; 445
Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.
Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:
J'impute à mon malheur toute la trahison;
Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée.
Eût gagné l'un par l'autre, et me leût conservée; 450
Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir :
Laisse-la-moi donc voir, soupirer et mourir.
FABIAN
Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 455
Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
Et dont \b, violence excite assez de trouble,
Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble.
SÉVÈRE
Fabian, je la vois.
FABIAN
Seigneur, souvenez-vous...
SÉVÈRE
Hélas! elle aime un autre, un âutre est sou époux. 460
il est certain que Corneille emploie très souvent ce verbe dans le sens de pro^ férer.
446. « Voilà où il est beâu de s'élever au dessus des règles de la grammaire L'exactitude demanderait : son devoir et son père et mon malheur mont trahi, mais la p;ission rend ce désordre de paroles très beau. » (Voltaire.) Avec cette construction, le verbe devait rester naturellement au singulier. Mais on verra plus loin, au v. 849, un curieus exemple d'un verbe au singulier après trois sujets dilïerents.
450. « L'un par l'autrt i.s se rapporte à rien; on devine seulement qu'il eût gagné FéVw par Pauline. » (Voltaire.)
452. Voyez la note du v. 430. Voltaire ^. raison de critiquer ces vers, mais aussi de reconnaître que l'amour de Sévère intéresse parce que tous ses sentiments sont nobles.
454. C'est une allusion au v. 384, où Sévère a promis de rester maître de lui mémo, si le cœur de Pauline était changé.
455. Mouvements, très usité au xvii» siècle pour sentiments passionnés. 458. Ici, comme au v. 571, objet est pris dans le sens de personne aimée. 460. « Cette locution est assurément irréprochable; elle surprend toutelois,
tccoutumé qu'on est au gallicisme : en aimer un autre. » (M. Marty-Laveaux.)
POLYEUGTE