‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 87 sur 147 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure ? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; f La foi que j'ai reçue aspire à son effet. Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte,

NÉARQUE

Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe ; Vivez pour protéger les chrétiens en ces heux.

POLYEUCTE. ■ L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

NÉARQUE

Vous voulez donc mourir ?

Vous aimez donc à vivre ?

NÉARQUE

Je ne jpuis déguiser que j'ai peine à vous suivre. Sous 1 horreur des tourments je crains de succomber.

Qui marche assurément n'a poiiit peur de toiAber :

665. Mettre au hasard^ mettre au péril. Voyez le v. 352. C'est tout mettre au hasard. [Menteur, 412.)

668. Effet, qui signifiait réalisation au v. 235, et qui aura un sens analogue au vers 028, signifie plutôt ici résultat. La foi que Polyeucte a reçue, c'est-à-dire le baptême qu'il vient de recevoir, aspire à produire ses résultats, et Tetfet, la manifestation extérieure de cette foi, ce sera le renversement des idoles, suivi du nfartyrc.

669. Une foi morte^ sans activité, s'oppose à une foi vive, c'est-à-dire vivante et agissante. Polyeucte dit ici à Néarque à peu près ce que dit Joad à Abner :

La foi (jui n'agit point, est-ce une foi sincère? [Athalie, I, 1.)

« Les devoirs ne sont plus que des pratiques mortes et inanimées. (Massillon, Carême, Tiédeur, 2.)

Go discours d'un guerrier que la colère enflamme

Ressuscite l'iionneur déjà mort en leur âme, (Boileà.u, Epître IV.)

©••O. Var. Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-1656.)

673. Cette manière de couper le dialogue, observe M. Gidel, rappelle ce vers du Cid :

Es-tu si las de vivre?

— As-tu peur de mourir?

676. Assurément a ir.\ son sens propre, avec assurance, fermeté. Daos 1« Saint Genest de Rotrou, le martyr Adrien dit de même :

Marchons assurément sur les pas d une femme : Ce sexe qui ferma rouvrit depuis les cieux. (IV. 8.)

Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. Qui craint de le nier, dans son âme le nie ; Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

NÉARQUE

Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 680

J^attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse! D'où vient cette froideur?

NÉARQUE

Dieu même a craint la mort.

Il s'est offert pourtant : suivons ce saint effort ;

Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 685

Il faut, je me souviens encor de vos paroles,

Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang.

Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.

Hélas ! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite

Que vous me souhaitiez et que je vous souhaite ? 690

677. Fait part de, fait partager aux hommes, leur donne une pari de sa force, la leur communique :

Elles nous feraient part enfin de leur faiblesse. {Horace, 68V.) '

Au XVII" siècle, besoin a souvent le sens d'occasion pressante, de péril même. Au besoin signifie donc : quand le besoin s'en fait sentir, dans le danger :

Qu'est le feu de ton zèle au besoin devenu? (Malherbe, I, 4.)

Ma constance, au besoin, me fournit un remède. (Rotrou, Diane, IV, 9.)

Ainsi donc, au besoin, ton courage s'abat! {Cid, 1479.)

Mais qu3 mon jugement au besoin m'abandonne ! {Cinna, 1149.)

Forts de cet appui divin, les martyrs s'élevaient à un stoïcisme chrétien qui les rendaient presque insensibles à la douleur. « Non sentio, quia Dominus mecum est, » " disait saint Théodoret au milieu des supplices. Dans le Saint Genest de Rotrou, Adrien prisonnier s'écrie :

Cette vigueur peut-être est un effort humain. Non, non, cette vertu, Seigneur, vient de ta main; L'àme l'a prise au lieu de sa propre origine, Et. comme les effets, la source en est divine. (U, B.)

678. Certaines éditions expliquent qui craint de le nier par : qui n'ose pa.«! déclarer à la face de tous que Dieu n'existe point. Il' nous paraît que c'est là un vrai contresens. Tout ce qui précède et ce qui suit indique très clairement que Polyeucte veut dire : qui craint de renier son Dieu devant l'horreur des supplices le nie déjà au fond de son âme, car c'est douter de sa foi que craindre de n'avoir pas la force de le confesser. Il croit le pouvoir faire, c'est-à-dire renier Dieu devant les bourreaux.

6S0. Voyez les v. 75 et 76 que reproduisent les deux vers suivants. 6S9. Sur le genre féminin du mot amour, voyez la note du vers 313. 690. Néarque a dit, en effet, à Polyeucte dans la scène première du premier acte :

Mais que vous ci es loin de cette ardeur parfaite Qui vous «st nécessaire et que je vous souhaite 1

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