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LXXV.— L'OCÉAN

A la mer, 18 Octobre.

Je suis sorti do ma cabine ce matin pour la première fois, depuis que nous avons laissé les caps. Nous avons couru pendant six ou sept jours devant un coup de vent de nord-ouest, qui, s'il faut en juger par les grains amoncelés au ciel, n'a pas encore fini de souffler. Ma tête et ma main, ainsi que vous le verrez par mon écriture, sont rien moins que valides. Si vous avez jamais essuyé à la mer une froide tempête accompagnée de pluie, et cela pendant sept jours successifs, vous pouvez vous imaginer si je me suis diverti.

Le jour de notre départ, quelque chose comme dix ou quinze navires, en destination pour différents voyages, étaient en rade, attendant un bateau-pilote. En le voyant arriver, tous ces navires levèrent l'ancre ensemble, et nous appareillâmes. C'était un beau spectacle que de voir tant de voiles, rapprochées les unes des autres, voguer de conserve au souffle d'une brise carabinée. Je me tins debout sur la dunette, et les suivis de l'œil dans une sorte d'extase mêlée de tristesse, jusqu'à ce que nous eussions atteint les caps.

Nous doublâmes le Cap Henlopen vers le soleil couchant, et, diminuant de toile, nous mîmes en panne. Puis la petite embarcation nous aborda l'un après l'autre, reprenant les pilotes, et quelques minutes après, toutes les voiles étaient larguées de nouveau. Les navires disparurent au loin emportés par une brise fraîchissante, et faisant route chacun dans une direction différente, en moins d'une heure, notre bâtiment paraissait avoir été abandonné solitaire sur la mer. A ce moment, les nuages s'étaient obscurcis, le vent avait pris plus de force et se transformait en ouragan mêlé de pluie ; comme l'ordre fut donné de " prendre un ris dans les huniers," je jetai un dernier regard sur le Cap Henlopen, à peine visible sur la ligne de l'horizon, et je descendis dans la cabine.

C'est aujourd'hui pour la première fois que j'ai pu monter sur le pont. C'est un jour à rendre un homme amoureux de la vie. Les lambeaux de cette longue tempête, qui nous a chassés devant elle pendant une semaine, s'amoncèlent en masses blanches autour de l'horizon ; au-dessus de nos têtes -le ciel est dTun bleu sans tâches, le soleil est chaud, le vent soutenu et frais, mais doux comme le souffle d'un enfant, et la mer —il faut que je vous la décrive avec plus de soin. Nous

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sommes dans le courant du golfe. Ici l'eau, vous le savez, même jusqu'à la hauteur des bancs glacés de Terre-Neuve, est toujours d'une chaleur égale à celle du sang, et la température de Pair suave dans toutes les saisons ; aujourd'hui on dirait une de ces brises du sud qui caressent la terre au mois de juin. Des centaines d'oiseaux de mer voltigent autour de nous — les algues du tropique, arrachées par les flots aux rochers des Antilles, situées à mille milles de nous dans les latitudes méridionales, flottent par masses énormes — les matelots, pieds-nus, tête-nue, sont éparpillés dans le gréement occupés aux <; travaux du beau temps," et sur la ligne de l'horizon, disparaissant à chaque renflement de la houle, on voit poindre deux navires, toutes voiles dehors, et faisant, grâce au premier vent favorable qui ait souillé depuis plusieurs jours, route pour l'Amérique.

Je suis monté sur le pont ce matin ; j'ai regardé autour de moi, et. pendant une heure ou deux, j'ai eu peine à croire que ce n'était pas un rêve. Bien que j'eusse beaucoup observé la mer du haut de notre promontoire isolé de Nahant, et que je crûsse en bien connaître les aspects pendant la tempête, aussi bien que pendant le calme, la scène que j'avais devant moi me surprit et me ravit tour-à-tour. Au premier coup d'œil, nous semblions être dans le sein même de la mer, et en regardant sous le vent, je vis comme s'avançant de dessous la quille du navire une espèce de colline d'azur éblouissant, d'une hauteur réelle de trente à quarante pieds, mais d'une pente si douce que sa crête blanche et éloignée me faisait l'effet d'un nuage, et l'espace compris entre la base et le sommet, celui d'un ciel de la plus merveilleuse beauté, du plus pur éclat. Un instant après, cette crête brillante s'affaissa en une masse splendide d'écume ; le soleil, en la traversant, colora l'extrémité plus mince delà vague d'une bordure brillante d'émeraude, et la montagne liquide s'engloutit toute entière sous notre brig qui s'éleva et glissa sur la cime des flots avec la légèreté et la grâce d'un oiseau.

Cet aspect de l'océan, au moment dont je parle, restera gravé pour toujours dans mon esprit. Je n'ai jamais rien vu sur terre qui puisse en splendeur égaler ce spectacle. Il n'y a pas de coucher de soleil, il n'y a pas de lac aux eaux bordées de collines, pas de cascade, sans excepter le Niagara, pas de vallée ni gorge de montagne qui puissent égaler cette scène. Les vagues n'avaient pas eu le temps de " s'aplatir," comme disent les marins, et elles étaient agitées comme dans une tempête où il n'y aurait eu ni vent ni pluie. Je regardai au loin les lames

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