UN HOMME À LA MER
distinguer par instant les matelots se cramponnant de toute leur "force aux bouts-dehors pour prendre un ris. Puis, tout rentre ensuite dans une horrible obscurité.
L'écume de la mer crache avec rage contre les voiles ; les vagues, aussi hautes que des montagnes, se brisent contre l'avant du navire ; le vent hurle à travers le gréement, ou, si une garcette se brise, la voile, s'enflant à contre vent, se déchire avec un bruit semblable à un coup de fusil. Par moments, lorsque tout est tranquille, j'entends le capitaine criant des ordres, et le second qui les répète dans le gréement ; mais voici venir soudain un éclair suivi d'un coup de tonnerre qui étouffe leur voix et la rend aussi faible que le chant d'un petit oiseau.
A la lueur d'un de ces éclairs, j'aperçus un homme sur un bout-dehors qui perdit son marchepied au moment où le navire plongeait ; mais ses bras demeurèrent cramponnés autour de la vergue. Avant que j'eusse le temps de rien voir de plus, l'obscurité vint, et le tonnerre éclata avec un tel bruit que j'en devins à moitié sourd. Je crus entendre un cri étouffé au milieu des échos du tonnerre qui roulaient et grondaient dans le lointain ; puis, à la lueur de l'éclair qui suivit, je découvris le long du navire, à l'extrémité d'une vague, le pauvre matelot qui était tombé. La lumière frappa en plein son visage.
Mais il s'était saisi en tombant d'un bout de manœuvre courante que je vis se dérouler sur le pont. Je criai comme un insensé : " Un homme à la mer ! " et je saisis la corde ; mais de nouveau je ne vis plus rien. La mer était trop haute et l'homme trop lourd pour moi. Je criai, je criai de toutes mes forces, et je sentis la sueur qui coulait à grosses gouttes de mon front comme la corde glissait entre mes doigts.
En ce moment, le capitaine accourut de l'arrière et m'aida ; le cuisinier vint également comme la corde arrivait presque à la fin, et d'un effort commun nous tirâmes à nous le matelot. C'était une lutte désespérée pour cet homme ; car le navire marchait avec une prodigieuse vitesse ; mais le malheureux se cramponnait avec l'énergie d'un mourant.
Enfin un éclair nous le fit voir au sommet d'une vague, à une distance de deux avirons seulement du navire.
" Tiens bon, mon garçon ! " s'écria le capitaine.
" Pour l'amour de Dieu, faites vite," dit le pauvre diable ; et il disparut entre deux lames. Nous tirâmes la corde aveo toute la vivacité possible, et le capitaine continua à l'exhorter pour lui donner courage, lui répétant de tenir ferme. M.^ä
dans le silence nous l'entendîmes qui disait : " Je ne pais tenir davantage ; je suis tout épuisé ! "
Déjà nous avions amené le malheureux à portée de la main, et nous n'attendions plus qu'un flux favorable de la vague pour le saisir, lorsque le pauvre garçon jette un gémissement sourd en s'écriant : " Ce n'est pas la peine, — je ne peux pas, — adieu ! " Et la lame lança le bout de la corde sur les bastingages ; l'infortuné avait lâché prise.
A la lueur d'un autre éclair, je le vis qui disparaissait sous l'eau. Mitchell.
LXXVir.— CAPTURE D'UNE BALEINE.
Le commandant de la chaloupe lança un coup d'œilcalm« sur la crête d'écume qui frémissait au sommet des vagues à une distance de quelques yards du canot, et dit à ses hommes à haute voix :
" Allons, un ou deux coups d'avirons ; poussons-la au large dans l'eau profonde."
La chute des avirons ressemblait aux mouvements d'une excellente machine, et la légère chaloupe glissait sur l'eau comme un canard qui, sur le point d'approcher un danger imminent, échappe soudain au moment critique sans efforts apparents. Tandis que ce mouvement nécessaire s'opérait, Barnstable se leva et examina les falaises d'un regard perçant, puis, voyant qu'il se trouvait encore désappointé dans ses recherches, il dit :
" Poussez un peu plus au large, et ramez doucement jusqu'à "la goélette. Attention aux rochers, garçons ; il est possible qu'ils se soient cachés dans quelques crevasses, car les affaires dont ils s'occupent ne sont pas de celles qui se traitent de jour."
L'ordre fut promptement exécute, et ils avaient déjà marché plus d'un mille de cette façon, dans le plus profond silence, lorsque soudain la tranquillité qui les environnait fut interrompue par un lourd sifflement de Fair et un jet d'eau peu éloigné d'eux.
" Par le ciel ! Tom," s'écria Barnstable, en tressaillant, '* c'est le souffle d'une baleine."
" Oui, monsieur," répondit le chef du canot, sans changer de contenance, " voici son jet d'eau là bas au large à moins d'un demi mille ; le coup de vent d'est l'a entraînée à la dérive, et elle commence à s'apercevoir qu'elle se trouve sur
un bas-fond. Elle s'est amusée à dormir au lieu de faire du chemin au vent !"
" Le gaillard en prend à son aise aussi ! il ne parait pas pressé de gagner le large."
tí Je conclus plutôt, monsieur," dit le patron, en tournant sa chique dans sa bouche avec un grand calme, tandis que ses petits yeux enfoncés commençaient à pétiller de plaisir à cette vue, " que le gentilhomme à perdu son estime de route, et qu'il ne sait plus quelle route il doit prendre pour retourner dans les eaux bleues."
li C'est un cachalot ! " s'écria le lieutenant ; " il va bientôt faire force de nageoires et prendre le large."
" Non, monsieur, c'est une vraie baleine," reprit Tom ; " j'ai vu son jet d'eau ; elle a lancé en l'air une aussi jolie paire d'arcs-en-ciel que jamais chrétiens voudraient admirer. C'est une vraie pièce-à-huile que ce gaillard-là I "
Barnstable se mit à rire, détourna les yeux du spectacle qui le tentait, et essaya de regarder les rochers ; mais malgré lui ses yeux se portèrent de nouveau sur l'animal paresseux, qui, par instants, montrait sa vaste carcasse à quelques pieds hors de l'eau dans des gambades nonchalantes. L'attrait de la chasse, et les souvenirs de ses anciennes habitudes, finit par l'emporter sur son inquiétude pour ses amis, et le jeune officier demanda au patron : —
" Il y a-t-il quelque ligne à baleine dans la chaloupe aveo laquelle on puisse attacher ce harpon que vous portez toujours avec vous dans le beau ou le mauvais temps ?"
" Je n'expose jamais le canot loin de la goélette sans le munir d'un bout de corde, monsieur," repondit le patron ; " il y a dans la vue d'un baquet quelque chose de familier à mes yeux vieillis."
Barnstable regarda à sa montre, et de nouveau aux rochers, puis il s'écria d'un ton joyeux : —
" Ferme, souquez, mes garçons ! Il n'y a, parait-il, rien de mieux à faire. Allons, il faut lancer un coup de harpon à cet impudent coquin."
Les hommes poussèrent spontanément un cri, et le vieux patron, changeant l'expression d'ordinaire si solennelle de son visage, se permit de sourire, tandis que la chaloupe baleinière bondit sur la vague comme un coursier lancé vers le but. Pendant les quelques minutes qu'il fallait pour atteindre leur proie, long Tom, qui était accroupi près des écoutes d'arrière, se leva et transféra son vaste corps sur l'avant du cauot^ <s\ il prit les dispositions de rigueur ipo\x.T Wr^orctfi^t \^>^ä\^ä^
Le baquet, contenant environ la moitié d'une ligne à baleine, fut placé aux pieds de Barnstable, qui avait préparé un aviron à l'arrière pour remplacer le gouvernail qu'on avait démonté afin de pouvoir faire pirouetter le canot en cas de besoin, sans avancer.
Leur approche fut entièrement inaperçue du monstre marin ; il continua à lancer, comme par divertissement, deux longs jets d'eau qui retombaient en demi-cercle, agitant par intervalles les larges membranes de sa queue aveo grâce, mais avec une force redoutable, jusqu'à ce que les hardis marins fussent arrivés à quelques centaines de pieds de lui. Alors, il plongea subitement la tête la première, et, sans effort apparent, éleva son immense corps à plusieurs pieds au-dessus de l'eau, en faisant onduler sa queue avec violence et en produisant un sifflement comme celui des vents déchaînés. Le patron était debout, brandissant son harpon, et prêt à frapper un coup ; mais, lorsqu'il vit que l'animal prenait cette formidable attitude, il fit signe de la main à son officier qui ordonna immédiatement à ses hommes de cesser de ramer. Dans cette situation, les chasseurs se reposèrent quelques instants, tandis que la baleine battait l'eau à coups rapides et répétés, avec un bruit dont les rochers répercutaient les échos semblables aux détonations sourdes du canon. Après avoir fait ainsi la vaine démonstration de sa terrible force, le monstre s'engloutit de nouveau dans son élément naturel, et disparut lentement aux yeux de ses persécuteurs.
" Dans quelle direction a- t-il plongé, Tom ? " s'écria Barnstable, au moment oi\ la baleine ne fut plus visible.
" Tantôt en haut, tantôt en bas, monsieur," répondit le patron, dont l'œil par degrés brillait enflammé par l'entrainement de la chasse ; " il ne tardera pas à donner du nez contre le fond, s'il continue longtemps dans la même direction, et sera très content de respirer une autre bouffée d'air pur ; nagez de quelques brasses à tribord, monsieur, et je vous promets que nous ne serons pas éloignés de sa piste."
La conjecture du vieux marin expérimenté se vérifia, car, quelques minutes après, l'eau s'entr'ouvrit près d'eux, et deux nouveaux jets d'eau jaillirent en l'air. Au même instant, le monstrueux animal s'élança dans la même direction en montrant la moitié de son corps au-dessus des vagues, et retomba dans la mer avec un bruit et une écume pareils à ceux que produirait un navire qu'on lancerait à l'eau pour la première fois. Après tette évolution, la baleine roula lourdement, et sembla renoncera de nouveaux efforts.
Ses moindres mouvements étaient attentivement observés par Barnstable et son patron, et, tandis que l'animal semblait comparativement dans un état de repos, le premier donna à son équipage l'ordre de faire une fois de plus force de rames. Quelques coups d'avirons vigoureux et prolongés amenèrent directement le canot sur le flanc de la baleine ; l'avant de la chaloupe était dirigé vers l'une de ses nageoires, qui, par instants, et tandis que l'animal se laissait mollement aller à l'action des vagues, apparaissait sur l'eau. Le patron brandit son harpon avec beaucoup de précision, puis le darda avec une telle force que le fer tout entier s'ensevelit dans le corps de leur adversaire. Au moment où le coup fut porté, long Tom s'écria avec une singulière vivacité : —
" Sciez partout ! "
" Seiez partout," répéta Barnstable. Les matelots obéissants unirent leurs efforts, et imprimant au canot un mouvement retrograde, le mirent à l'abri des atteintes de leur formidable antagoniste. L'animal effrayé ne méditait cependant aucune résistance ; ignorant sa propre force, aussi bien que la faiblesse de ses ennemis, il chercha son salut dans la fuite. Un instant après que le fer pénétra dans son corps, la baleine demeura stupide d'étonnement, puis, battant l'air de sa puissante queue avec une violence qui agita profondément la mer autour d'elle, elle disparut tout- à-coup avec la rapidité de l'éclair au milieu d'un nuage d'écume.
" Arrêtez ! " cria Barnstable ; " tiens bon, Tom ; elle revient déjà sur l'eau."
li Oui, monsieur," répondit avec sang-froid le patron, en saisissant la corde qui filait hors du canot avec une vélocité telle qu'il y avait danger à opérer une pareille manœuvre, et tâchant d'en ralentir plus graduellement le mouvement en la faisant tourner autour du vaste support en fer qui se trouvait placé dans ce but sur l'avant de l'embarcation. Tout-à-coup la corde se roidit àia proue, et, s'élevant à la surface avec de fortes vibra tions, indiqua la direction dans laquelle on pouvait s'attendre à voir reparaître l'animal. Barnstable avait tourné l'avant du canot vers ce côté avant que la victime blessée et pleine d'épouvante n'eût eu le temps de revenir une fois de plus à la surface de l'eau j le monstre, toutefois, ne perdit pas le temps en folles évolutions ; il s'ouvrit passage avec une prodigieuse rapidité, refoulant les vagues de chaque côté, et laissant un remous prolongé le long de sa route.
Entraîné violemment dans le sillage du monstre, le canot
fendait les vagues avec une si effrayante rapidité que, pat instants, on aurait dit que la légère embarcation allait s'engloutir dans l'océan. Lorsque le grand Tom vit que sa victime lançait de nouveau son double jet d'eau, il montra du doigt avec un air de triomphe le liquide qui s'échappait des events du monstre, mêlé à des flots d'un sang rouge foncé, et il s'écria : — .
" Ah ! hah ! j'ai touché à la vie du gaillard ! Ce ne sont pas deux pieds de graisse seulement qui peuvent arrêter mon harpon et l'empêcher de frapper à mort n'importe quelle baleine qui sillonne l'océan ! "
" Je crois que vous vous êtes épargné la peine de vous servir de la bayonnette que vous aviez transformée en lance," dit le commandant, qui s'était mis de la partie avec toute l'ardeur d'un homme dont la jeunesse s'était passée presque entièrement au milieu de pareilles chasses ; " tâtez votre corde, Maître Coffin ; pouvons-nous nous haler le long de l'ennemi ? Je n'aime pas la route qu'il a prise, car il nous remorque loin de la goélette."
" C'est là sa façon d'agir, monsieur," dit le patron ; " vous savez que la créature a besoin d'air dans les narines quand elle court, ni plus ni moins qu'un homme ; mais tenez bon, garçons, et halons le canot vers elle."
Les matelots saisirent alors la corde de la baleine et amenèrent doucement l'embarcation à quelques pieds de la queue du cétacé, dont la course se ralentissait à mesure qu'il devenait plus faible par la perte de son sang. Quelques minutes après, il s'arrêta et parut à la surface de l'eau, roulant péniblement, et comme en proie aux suffrances de l'agonie.
" Faut-il le tirer à nous et l'achever, Tom ? " s'écrai- Barnstable ; " quelques coups de bayonnette feront l'affaire."
Le patron debout regarda sa proie avec calme et prudence, et répondit à cette question : —
" Non, monsieur, non — il va avoir sa crise ; il n'est pas nécessaire dans cette occasion de nous déshonorer en employant les armes d'un soldat à prendre une baleine. Sciez au large, sciez ! elle va entrer dans ses convulsions."
La recommandation du prudent patron fut promptement exécutée, et le canot s'éloigna avec précaution à une certaine distance, laissant à l'animal un champ libre pour son agonie. De l'état le plus parfait de tranquillité, le terrible monstre éleva sa queue en l'air comme pendant la chasse, mais sea
coups triplèrent en rapidité et en violence, jusqu'à ce que tout disparut derrière une pyramide d'écume fortement teinte de sang. Les beuglements du cétacé étaient semblables à ceux de tout un troupeau de taureaux, et quiconque e vit ignoré ce qui se passait, aurait pu croire facilement que mille monstres se livraient à un combat à mort derrière le brouillard sanglant qui interceptait la vue. Graduellement la scène changea, et, lorsque l'eau, redevenant incolore, s'abaissa au niveau régulier des longues vagues de l'océan, on vit le cétacé épuisé et sans force, se soumettant passivement à son sort. Dès que la vie se fut retirée de l'animal, cette énorme masse noire roula sur le flanc ; bientôt la peau lisse et blanche de la partie abdominale du monstre devint visible, et les matelots surent alors que leur victoire était complète. Cooper.
(L'auteur visita les Iles Marquises en qualité de simple matelot, à bord d'un navire américain qui avait été amené dans ces parages par les attraits de la pèche à la baleine. Lorsqu'ils arrivèrent à l'île de Nukuheva, il déserta son navire en compagnie d'un autre matelot nommé Toby, et tous deux se mirent en cherche d'aventures. Après avoir passé la montagne et descendu dans la vallée, ils tombèrent tout-à-coup au milieu d'une horde de sauvages appelés Typées, qui, ainsi que leurs voisins, les Happars, passaient pour être des cannibales de la pire espèce. Contrairement à leur attente, ils reçurent l'accueil le plus cordial de la part des indigènes, et surtout de leur cheÇ Mehevi C'est pendant une visite qu'ils firent à ce dernier, en compagnie de Kori-Kori, indigène assigné à leur service, que se passa la scène suivante.)
Immédiatement après notre arrivée, Mehevi nous fit asseoir sur des nattes, et Kory-Kory baragouina quelques mots inintelligibles. Quelques instants après, un jeune garçon entra avec un écuelle en bois pleine de poee-poee, espèce de mets fabriqué avec le fruit de l'arbre- à-pain. Plusieurs autres plats vinrent ensuite ; le chef insistait de la manière la plus hospitalière pour que nous les partagions avec lui, et, afin d'écarter toute timidité de notre part, nous donnait personnellement l'exemple avec énergie.
Le repas terminé, une pipe fut allumée, laquelle passa de
bouche en bouche. Cependant, à sa soporifique influence^ jointe à celle de la tranquillité du site et de l'obscurité qui grandissait aux approches de la nuit, mon compagnon et moi nous nous laissâmes aller à une sorte de somnolence léthargique, tandis que le chef et Kory-Kory semblaient déjà endormis près de nous.
Je me réveillai de ce pénible sommeil vers le milieu de la nuit, ainsi que je le supposais ; et, me soulevant à moitié sur la natte, je m'aperçus que nousi étions complètement enveloppés de ténèbres. Toby dormait toujours, mais nos autres compagnons avaient disparu.
Appréhendant quelque malheur, je réveillai mon camarade, et nous étions à converser à voix basse sur la disparition inattendue des indigènes, lorsque, tout-à-coup, des profondeurs du bois, nous vîmes distinctement de l'endroit ou nous étions couchés s'élever des jets de flammes qui, en quelques instants, illuminèrent les arbres environnants, ce qui augmenta encore par contraste la lugubre obscurité qui déjà régnait autour de nous.
Tandis que nous regardions ce spectacle, des figures noires apparurent qui allaient et venaient devant les flammes ; d'autres dansaient et gambadaient de côtés et d'autres, et semblaient autant de démons.
En regardant ce spectacle bizarre, non sans concevoir de vives alarmes, je dis à mon compagnon, " Que signifie tout cela, Toby?"
" Oh, rien ! " répondit-il ; " ils sont en train de préparer le feu, je suppose."
" Le feu ! " m'écria-je, et mon cœur se mit à battre comme uu marteau de forge, <{ quel feu ? "
" Parbleu, le feu pour nous cuire ; pourquoi les cannibales feraient-ils une pareille émeute si ce n'était pour cela? "
" Oh ! Toby ! finissez avec vos plaisanteries ; le moment en est mal choisi ; quelque chose va nous arriver, j'en ai la certitude."
" Plaisanteries, vous croyez ! " s'écria Toby, avec indignation. " M'avez-vous jamais entendu plaisanter ? Dans quel but supposez-vous que ces diables nous ont nourris pendant trois jours de la manière dont ils l'ont fait, si ce n'est dans le but dont vous n'osez parler tant vous avez peur? Regardez là ce Kory-Kory ! — ne vous a-t-il pas bourré avec ses gruaux que le ciel confonde, précisément comme on bourre un porc avant de le tuer ? Vous pouvez compter là- dessus ; nous
allons être mangés cette bienheureuse nuit, et voilà le feu par lequel nous serons rôtis."
Cet aspect des choses n'était guères fait pour calmer mes appréhensions, et je frisonnai d'horreur à la pensée que nous étions réellement à la merci d'une bande de cannibales, et que l'affreuse perspective à laquelle Toby avait fait allusion n'était sous aucun rapport en dehors des limites du possible,
" Bon ! Ne vous l'ai-je pas dit ; les voilà qui viennent nous chercher ! " s'écria mon compagnon un moment après, tandis qu'on voyait les formes de quatre des indigènes se détacher nettement sur le fond illuminé du bois, pendant qu'ils montaient l'éminence et s'approchaient de nous.
Ils vinrent sans bruit, à pas de loup, et se glissèrent dans l'obscurité qui nous environnait comme s'ils voulaient s'élancer sur quelque objet qu'ils avaient peur d'effaroucher avant de s'en emparer. Ciel ! quelles horribles réflexions s'emparèrent de moi en ce moment ! Une sueur froide coula de mon front, et, stupide de terreur, j'attendis mon sort !
Soudain le silence fut interrompu par la voix bien connue de Mehevi ; aux accents affectueux de sa voix, mes craintes s'évanouirent immédiatement. " Tommo, Toby, ki ki ! " (manger). Avant de nous parler, il avait voulu s'assurer par luimême si nous étions tous les deux réveillés, ce qui sembla le surprendre quelque peu. " Ki ki ! n'est-ce pas ? " dit Toby, avec sa voix rauque ; " bien, faites-nous cuire d'abord — mais qu'est cela ? " ajouta-t-il, au moment où un autre sauvage s'approchait, portant devant lui un grand plat de bois qui contenait une viande fumante quelconque, ainsi qu'on pouvait en juger par l'odeur qu'elle répandait. Ce plat fut déposé aux pieds de Mehevi. " Un petit enfant au four très probablement ; quoi que ce soit, je n'en veux pas goûter. Je serais un fameux imbécile, par ma foi, de me laisser réveiller ici au milieu de la nuit pour me bourrer et me gorger, et tout cela pour composer un beau matin le menu d'un copieux repas servi à un tas de cannibales altérés de sang ! Non, je vois clairement où ils en veulent venir ; ainsi suis-je déterminé à faire diète de manière à n'être plus qu'une poignée d'os et de cartilages ; si dans cet état, ils me servent sur leur table, grand bien leur fasse ! Mais, dites donc, Tommo, vous n'allez pas manger, je l'espère, de ce plat-là dans l'obscurité. Hein ? Comment diable pourrez-vous savoir ce que c'est?"
" En y goûtant, parbleu," dis-je, en mastiquant un morceau que Kory-Kory venait précisément de mettre dans ma
126 IIS» UfcSTILHOMXE KtXURÉVIE*.
Loache ; u ce morceau est même délicieux ; on dirait du veau." " Un petit enfuit an four, par Fame du capitaine Cook ! '* s'écria Toby, avec une Téhémence étonnante. " Du Teau ? Il n'y a jamais eu un veau dans l'ile avant que tous y ayes débarqué. Je tous dis, moi, que tous êtes en train d'avaler . les morceaux de la carcasse dim Happar défunt ; aussi Trai que tous vivez, ou le diable m'emporte ! "
Emétiques et de l'eau tiède ! Quelles sensations j'éprouve dans la région abdominale! En effet où ces démons in* camés auraient-ils obtenu de la viande? Mais je résolus de me convaincre à tous hasards ; et, me tournant Te» Mehevi, je fis TÎte comprendre au complaisant chef que je désirais qu'on apportât une lumière. Lorsque la lumière arriva, je regardai avec anxiété et reconnus les restes mutilés d'un jeune porc ! " Puarkee ! " s'écria Kory-Kory, en regardant le plat aTec complaisance; et, à partir de ce jour, je n'ai jamais oublié que tel est le nom qu'on donne à un cochon dans le jargon Typée. Melville.
LXXIX— UX GENTILHOMME XUKXTHÊYIEîr.
Le lendemain matin j'allai à terre, mais les devoirs de la garnison empêchèrent les officiers de partir avant une heure déjà avancée de la matinée — trop avancée pour franchir les hauteurs qui nous séparaient des vallées adjacentes ; conséquemment, nous changeâmes de destination, et nous décidâmes que nous ferions une excursion dans la vallée qui aboutit au port.
Un couple d'enfants indigènes nous précédait avec des paniers. Marchant rapidement à travers des sentiers bordés d'un buisson épais de tabac sauvage, narrow-root, de gingembre et de goyaves, nous gravîmes plusieurs collines, puis, suivant le lit d'un cours d'eau, nous arrivâmes deux heures après à un site qui se trouvait comparativement de niveau, et que mon ami, Français de nation, me désigna comme étant le siège de la cour de l'ancienne noblesse, et l'endroit où se tenaient les grandes fêtes des Nukuhéviens. La cour qui avait la forme d'un parallélogramme était pavée en pierres rondes et unies, et entourée de trois côtés par des maisons de construction indigène, vides, il est vrai, mais très larges et très commodes, toutes en bon état et prêtes pour une fête prochaine. A l'ex
UN GENTILHOMME NÜKÜHÉVIEN. 127
trèmito la moins élevée du carré passait un petit cours d'eau. Cet endroit était obscurci par l'ombre de majestueux cocotiers d'arbres à pain, de bois de fer, d'érables et d'hibiscus gigantesques. Tout était silencieux, sombre et solitaire ; les décrets absolus du Taboo rendaient ce bois sacré et impénétrable aux indigènes pendant les intervalles qui séparaient les sacrifices de l'époque des fêtes. Aussi nos cumulées^ ou suivants, firent un grand détour, la tète inclinée et le visage tourné.
Après avoir examiné avec attention ce lieu de fêtes idolâtres, nous continuâmes à suivre le ravin, et quelques minutes après nous présentâmes nos compliments au père du roi, en entrant sans cérémonie, et en le tapant familièrement sur le dos.
La hutte était spacieuse, et en rapport avec la position, le rang et la fortune du propriétaire. En face de la hutte, un petit ruisseau, dont l'eau tombait en cascade, avait creusé dans le roc une espèce de bassin de plusieurs mètres de diamètre, et de là coulait par un petit canal naturel, usé sur les bords, comme la gouttière d'une fontaine. Alentour et audessus^, des cocotiers frémissaient agités par la brise de la mer.
Nous fûmes cordialement reçus par nôtre hôte qui était assis par terre sur ses jambes croisées ; il n'avait pour tout vêtement qu'un maro roulé autour de ses reins, et un collier de cheveux épars aussi blancs que la neige qui pendaient sur sa maigre poitrine ; c'était, je suppose, la barbe vénérée de ses ancêtres qu'il conservait simplement pour recevoir ses serments, car elle n'avait pas l'air de grand'chose, et ne servait pas d'ornement. C'était un hideux personnage, un vrai épouvantail, nussi remarquable de sa personne que vénérable par son âge ; il nous informa que son existence comprenait neuf cents lunes. D'après ce" calcul, il devait approcher de quatre- vingts ans ; mais il paraissait aussi âgé que Saturne.
Il avait tout le corps et les membres tatoués ; son visage seul ne l'était pas. Il devait avoir pris autant de temps à le peindre que Raphaël en mit à exécuter les galeries du Vatican ! Mais sa peau était si vieille et si vermoulue, qu'un grand nombre de touches délicates étaient à peine visibles. Autour de ses genoux, jouaient deux petits diablotins à peau .sombre, âgés d'à peine un an !" Dieu sait d'où ils venaient ; — ils avaient peut-être été donnés en présent, ainsi que cela se pratique parmi les habitants des Marquises. Quoi qu'il en wit, iL les regardait avec l'intérêt le plus affectueux, et suivait
128 UN GENTILHOMME NUKÜHEVIEN.
chacun de leurs mouvements avec la plus grande sollicitude, même lorsqu'ils suçaient ses orteils amaigris ou qu'ils tiraient le chignon de sa chevelure grise. Un moment ils s'ébattèrent en face de la maison ; puis soudain ils roulèrent dans l'étang. Je m'élançai immédiatement pour les retirer de l'eau mais le vieux sorcier se contenta de ricaner, tandis que les petits lutins se maintenaient à la surface de l'eau avec la légèreté de bouchons de liège, chantant et souriant bravement. Jamais je fus plus surpris. Me jetant plus tard dans l'eau moi-même, je trouvai que j'en avais jusqu'au cou.
Des domestiques indigènes apportèrent bientôt des tas de cocos dont la partie supérieure avait été enlevée afin qu'ils fussent prêts à être consommés. Nous fîmes du punch au lait de coco — chacun avait son bol de punch — en y mêlant quelques gouttes de jus de citron, et du sirop de canne-à-sucre pulvérisée, le tout remué doucement dans la coque même de cette noix à substance laiteuse, ce qui fit une boisson digne d'un roi ; ce breuvage vaut à lui seul un voyage en Polynésie. Explorant alors les ressources des paniers, nous découvrîmes une boîte de sardines, du pain, des bananes, et les oranges ; avec cela nous fîmes une collation, et les enfants nangèrent les restes du repas.
On bourra les pipes, et un jeune garçon indigène apporta âeux bâtons. Taillant le plus dur des deux en pointe, et maintenant l'autre fortement contre une pierre, il commença à faire une rainure longitudinale dans le morceau de bois le plus tendre à l'aide de l'extrémité durcie de l'autre bâton, en frottant régulièrement en long les deux surfaces. Bientôt une fine poussière se produisit à la partie inférieure ; le bois naturellement blanc devint plus foncé; le bâton pointu pénétrait de plus en plus rapide, de plus en plus fort ; la poussière commença à répandre de la fumée ; quelques feuilles et filaments sechés furent placés dessus, et en un instant tout était en fiamme. L'opération dura trois ou quatre minutes, et fut habillement exécutée. J'avais une assez grande, quantité d'allumettes dans ma poche, mais n'ayant jamais vu le procédé ingénieux dont les insulaires se servaient pour faire du feu, et pensant qu'un peu d'exercice actif ne ferait pas de mal au jeune Cumulée, je ne les fis pas voir.
Nous étendant de tout notre long sur les nattes, nous laissâmes s'écouler le temps à fumer et à causer. Le vieux sorcier me fascinait ; je ne pouvais détourner mon regard de ses traits; mais bientôt je m'aperçus que l'habitation était