NEW- YORK AU TEMPS DES HOLLANDAIS
heures, et se séparait vers six heures, à moins que ce ne fui en hiver ; alors l'heure de la réunion avait lieu un peu plus tôt, pour que les dames pussent rentrer au logis avant la nuit. La table h thé était couverte d'un vaste plat en faïence bien garni de * ranches de porc gras, bien rissolées, coupées en morceaux et nageant dans le jus. Les convives assis autour de la joyeuse table, et tous armés d'une fourchette, faisaient preuve de dextérité en attrapant les morceaux les plus gras de ce plat formidable, -de même que des marins harponnent des marsouins en mer, ou que nos Indiens piquent le saumon dans les lacs. Quelques fois la table était enrichie d'immenses tourtes-auxpommes, ou de saucières pleines de compotes de pêches ou de poires ; ¡nais on était toujours certain de la voir ornée d'un énorme plat de pâte sucrée arrangée en boulettes et frite dans de la graisse de porc, ainsi que de doughnuts et dWykoeks — délicieuse espèce de patisserie que l'on connaît à peine aujourd'hui à New- York, excepté dans les familles hollandaises pur-sang.
Le thé était servi dans une majestueuse théière en faïence ornée de peintures représentant des petits bergers hollandais gardant les cochons en compagnie de leurs bergères, des bateaux voguant dans les airs, des maisons bâties dans les nuages, et une foules d'autres fantaisies hollandaises pleines de naïveté. Les galants se distinguaient par leur adresse à remplir la théière en transvasant l'eau d'une immense bouilloire en cuivre, dont la vue seule eût fait suer les pyginées indolents de notre époque dégénérée. Pour sucrer le thé, un morceau de sucre était placé à côté de chaque tasse, et les convives grignotaient et buvotaient tour à tour avec un grand décorum ; un perfectionnement fut apporté à cette coutume par une vieille dame très habile et très économe; il consistait à suspendre un gros morceau de sucre directement au-dessus de la table à thé au moyen d'une ficelle qui pendait du plafond, et qu'on pouvait se renvoyer de bouche en bouche; cet ingénieux expédient est encore pratiqué par quelques familles à Albany ; mais il est toujours en pleine vigueur à Communipaw, Bergen, Fiatbush, et dans tous nos villages purement Hollandais.
Dans ces assemblées primitives régnaient la plus scrupuleuse réserve et la plus grande dignité de manières. Pas de galanteries ni de coquetterie; — les vieilles femmes ne jouaient pas. — Là, point de propos rudes ou frivoles ; point de batifolage d'enfants. — On n'y voyait pas non plus s'étalei
(a morgue insolente des hommes riches qui cachent leur bon sens dans leur poche ; — on Savait pas davantage à supporter les niaiseries drolatiques ou les singeries bouffonnes de jeunes gens privés entièrement de cervelle. Au contraire, les demoiselles s'asseyaient avec modestie 'sur leurs chaises de paille, et tricotaient elles-mêmes leurs bas de laine ; elles n'ouvraient jamais leur bouche que pour répondre : Ja Mynheer, ou Ja Jufvrouw, à toutes les questions qu'on leur adressait ; se conduisant en cela comme des demoiselles modestes et bien élevées. Quant aux messieurs, chacun d'eux fumait tranquillement sa pipe, et semblait perdu dans la contemplation des carreaux bleus et blancs qui décoraient les cheminées, et qui représentaient pieusement différents passages de l'Ecriture sainte; Toby et son chien, par exemple, y figuraient avec avantage ; Haman se montrait aux yeux suspendu à son gibet ; et Jonas apparaissait s'élançant avec courage hors de la baleine, comme Arlequin traversant un baril en feu.
Les réunions se terminaient sans bruit et sans confusion. A l'exception de quelque richard auquel la fortune permettait le luxe d'une carriole, chacun retournait chez- soi avec sa propre voiture, c'est-à-dire avec le véhicule dont la nature l'avait doté. Les messieurs accompagnaient leurs belles à leur logis respectif, et prenaient congé d'elles à leur porte avec un bon gros baiser parti du cœur ; ce qui, étant une coutume d'étiquette établie, et pratiquée en tout bien tout honneur, n'occasionnait aucun scandale à cette époque, pas plus qu'elle n'en devrait occasionner aujourd'hui. Si nos grands aïeux approuvaient cette coutume, ce serait de la part de leurs descendants un grand manque de respect que de la Critiquer.
Washington Irving.
, Paria» Octobre.
Nous étions horriblement malades, et je ne pensais à rien qu'à arriver. Ah, ma chère, j'aurais volontiers renoncé à Paris, du moins je le croyais. Mais, mon Dieu, comment pouvais-je avoir une telle pensée ! Imaginez-vous donc un endroit où, non seulement votre femme de chambre, mais oi\ tout le monde, les portiers, les cochers, les filles de service, parlent français, et ne peuvent pas parler autre chose ! Où les mendiants eux-mêmeg
demandent l'aumôme, et les gens de la classe vulgaire jurent en français ! Oh ! ce sont des délices qui ne peuvent s'exprimer. Oui, les chiens eux-mêmes comprennent cette langue ; chacun s'abandonne au luxe du français, et, comme de raison, se trouvo heureux.'
Tout le monde est heureux — excepté ce pauvre Mr. Potiphar.
Il s'en fait une bile affreuse.
Lorsque nous arrivâmes, nous descendîmes à l'hôtel Meurice, — tous les gens fashionables font de même ; du moins Gauche Boosey nous dit que c'est là que Lord Brougham descendait d'habitude ; il l'avait lu dans le Galignani, et je suppose qu'il doit être très fashionable de faire comme Lord Brougham. Borsay Firkin prétendit que l'Hôtel de Bristol était plus recherché.
" Ceci veut-il dire qu'on y paie moins cher ? " demanda Mr. Potiphar.
Mr. Firkin jeta sur lui un regard de compassion.
" Je désire seulement," dit Mr. Potiphar, avec une sorte de soupir, car c'était dans les wagons du chemin de fer de Boulogne à Paris que nous eûmes cette consultation, — "je désire seulement aller dans un endroit où il existe quelqu'un qui parle anglais."
Mon cher monsieur, il y a dans tous les hôtels des commissionnaires qui sont des polyglottes accomplis," répondit Mr. Firkin avec courtoisie.
" Oh ! mon Dieu ! " dit Mr. Potiphar, en essuyant son front avec le mouchoir en coton rouge qu'il porte constamment malgré Mrs. Potiphar, " qu'est-ce x qu'un commissionnaire ? "
" Un interprète, un cicérone," dit Mr. Firkin.
" Un guide, un philosophe, un ami," dit Kurz.
" Kurz, parlez- vous français Ì " demanda Mr. Potiphar, dans un état nerveux, tandis que nous roulions sur la route.
" Oh, oui," répliqua-t-il.
" Hélas ! " dit Mr. Potiphar, jetant au dehors par la por fcière un long regard de désespoir.
Nous arrivâmes peu de temps après.
" Nous voici à la Barrière,"*^ Mr. Firkin.
" Que faisons-nous ici ? " demanda Mr. Potiphar.
" On nous inspecte," dit Mr. Firkin.
Mr. Potiphar se redressa d'un air militaire.
Nous descendîmes de voiture et entrâmes àkns la chambre Oil les bagages se trouvaient disposés.
" Est-ce qu'il y a quelque chose à déclarer ? " demanda an employé de la douane en s'adrcssant à Mr. PotipVar.
" Bon Dieu ! qu'avez-vous dit ? " dit Mr. Potiphar en le regardant.
L'employé sourit, et Kurz dit quelque chose qui le fit saluer et passer outre. Nous sortions dans la rue, et je confesse que pas même moi je ne pouvais comprendre tout ce que la foule et les cochers disaient. Mais Kurz nous conduisit vers uno voiture, et nous partîmes pour l'hôtel Meurice.
" C'est affreux, n'est-il pas vrai ? " dit Mr. Potiphar en gémissant.
Lorsque nous arrivâmes à l'hôtel, un monsieur (Mr. Potiphar dit qu'il n'avait pas le moindre doute que ce ne fût un monsieur d'après une remarque que cet individu avait fait — en anglais) vint vers nous en saluant. Mais avant que la portière de la voiture fût ouverte, Mr. Potiphar mit sa tête à la portière qu'il tenait fermée, et s'écria, " Parlez- vous anglais ici % "
" Certainement, monsieur," répliqua le commis ; telle fut la remarque qui avait tant plu à Mr. Potiphar.
Ma chambre était contigue à celle des Potiphars, et j'entendis beaucoup de choses, comme bien vous pensez. Je ne cherchais pas à entendre, mais je ne pouvais faire autrement. Le lendemain matin au moment où ils allaient descendre, j'entendis Polly qui disait :
"Maintenant, Mr. Potiphar, rappelez- vous que si vous avez besoin de parler de votre chambre, qu'elle est au numéro quatre-vingt cinq ; " et elle prononça ces mots très lentement. " Allons, essayez, Mr. Potiphar."
" Oh ! mon Dieu ! Kattery vang sank" dit-il.
" Très bien," répondit Polly ; " au troisième ; cela veut dire au troisième étage. Essayez encore."
"0 tror — 0 trorsy — 0 trorsy — Oh. mon Dieu!" murmura Potiphar d'un ton désespéré.
" ème," dit Mrs. Potiphar.
" Aim" continua son mari.
"Eh bien?»
* 0 trorsy aim," dit-il.
" Voilà qui est vraiment bien ! " s'écria Mrs. Potiphar, et il» sortirent ensemble de la chambre. Je les rejoignis dans le vestibule, et nous venions de sortir un peu avant Mr. Potiphar, lorsque nous entendîmes quelqu'un qui parlait ; nous nous arrotarne^
" Monsieur, veut-il prendre un coiam\^\o\v\^vt^^
"Kattery — vang — sank" répondit Mr. Potiphar arec une grande emphase.
" Comment 1 " demanda l'autre.
" O tror — O trot — Oh ! Polly — seeaim, seeaim ! ?' riposta Mr. Potiphar.
" Vous parlez anglais ? " dit le commissionnaire.
" Quoi ! serait-il vrai, bon Dieu ! " demanda Mr. Potiphar avec étonnement.
" Je parle toutes les langues, monsieur," repartit son interlocuteur en manyáis anglais, "et nous nous servirons de Tangíais si cela vous plaît. Maia monsieur parle très bien le français."
" Est-ce de Tangíais que vous débitez maintenant ? " demanda Potiphar.
Le commissionnaire répondit affirmativement, et Mr. Potiphar passant son bras sous celui de son interlocuteur, lui dit :
" Mon cher monsieur, si vous n'êtes pas occupé je serais fort heureux si vous vouliez m'accompagner dans mes promenades à travers la ville."
" Mr. Potiphar ! " s'écria Polly, " venez."
" Je viens, ma chère," répondit-il, en approchant avec le commissionnaire. C'est en vain que Mrs. Potiphar clignait de l'œil et fronçait le sourcil. Son mari ne voulait pas prendre la mouche. Alors elle prit son autre bras, et souhaitant le bonjour au commissionnaire, elle essaya d'entraîner son mari. Mais il demeura accroché à son compagnon et dit :
" Polly, ce monsieur parle anglais."
" Ne lui donnez pas le bras," murmura- t-elle ; "ce n'est qu'un domestique.
" Un domestique, dites-vous ; ah, par exemple ! vous auriez dû l'entendre parler français; du reste vous voyez combien il est distingué."
Quelque temps s'écoula avant que Polly piît faire comprendre la situation à son mari.
•' Ah ! " fit-il à la fin ; " Oh ! je comprends."
Vous seriez charmé d'entendre avec quelle intelligence Mrs. Potiphar parle de la société française, bien qu'elle ne l'ait jamais aperçue qu'à distance. Lorsque nous reviendrons en Amérique, vous pourrez apprécier combien elle est accomplie en tout. Nous n'avons demeure ici que quelques semaines, et pourtant nous connaissoDS déjà toutes les boutiques à la mode, et un peu plus de la langue française ; nous allons chez les pâtissiers pour y manger à midi des savarins;
nous faisons ensuite dans l'après-midi une promenade en voiture au Bois de Boulogne ; nous dînons splendidement, puis, le soir, nous allons à l'opéra ou bien au théâtre. Il est vrai que nous n'avons pas beaucoup de connaissances en dehors de notre cercle, mais les demoiselles de boutique indiquent les femmes de distinction à Mrs. Potiphar, de sorte qu'elle peut nous les nommer dans nos promenaded en voiture ; notre banquier, en outre, vient nous rendre visite et nous tient au courant de la chronique du jour ; la femme de chambre de Mrs. Potiphar est impayable pour fournir des informations. Quant à Mr. Potiphar, il apprend beaucoup de son commissionnaire, et étudie sérieusement son Guide de Galignani ; il fréquente le cabinet de lecture anglais, où, m'assurc-t-on, il se fait légèrement remarquer quand il rencontre des Anglais qui ne veulent pas lier conversation lorsqu'il s'écrie : " Oh ! dear me!" et qu'il s'essuie le visage avec son mouchoir de coton. Quand il tombe sur un Anglais, il fait généralement les premières avances par ces mots : " Bong mating, — mais, peutêtre monsieur ne parle-t-il pas français."
u Evidemment, monsieur, ne le parle pas lui-même," répondit un jour un individu, auquel il s'adressait.
" Non, monsieur, vous avez mis le doigt dessus," répondit Mr. Potiphar. Mais il ne put tirer un seul mot de plus de son compagnon.
L'autre jour, il fut conduit dans le salon obscur d'une grande et vieille maison située dans une rue aristocratique et déserte ; là, un brocanteur de tableaux lui montra un magnifique Nicolas Poussin, peint autrefois pour cette famille, et dont l'héritier ruiné est obligé aujourd'hui de se séparer au prix du plus cuisant sacrifice. L'ami de Potiphar, le commissionnaire, interprétait ainsi cette histoire, tandis que le brocanteur d'un air morne semblait méditer tristement sur la grandeur du sacrifice qu'il était chargé d'accomplir. Ce dernier informe ensuite Mr. Potiphar, par l'intermédiaire de l'officieux commissionnaire, que s'il s'est permis de lui offrir d'acheter ce tableau, ce n'est pas seulement parce que tous les Américains ont un goût très avancé dans la peinture (ainsi que son expérience le lui a prouvé), non pas davantage parce qu'ils sont plus véritablement généreux que la noblesse des autres nations, mais réellement parce que l'héritier dans la gêne désire avant tout avoir la consolation de penser que le tableau ne pourra dans aucun cas être revu en France. Son orgueil de famille, sérieusement froissé déjà par la vente obligée d'une œuvre d'autant do
mérite et de valeur, serait profoD dément blessé si cette vente venait à être publique, et le tableau reconnu en France dana d'autres mains. Monsieur est un gentleman, et comprendra les sentiments d'un gentleman dans des circonstances semblables. L'agent ajoute qu'il est assez de l'habitude du propriétaire de venir voir son tableau à peu prés à l'heure où l'on était, afin de s'informer des chances de vente qui se présentaient. Si la personne qui frappait en ce moment était le propriétaire, il n'y aurait rien d'étonnant. En effet, l'héritier entra. Il avait d'épaisses moustaches et les cheveux noirs ; sa physionomie était quelque peu marquée du type de la race hébraïque.
On lui présente Mr. Potiphar. Le fils de famille contemple le tableau avec mélancolie, en s'extasiant avec son agent sur les beautés de cette peinture. Enfin, mon digne Potiphar achète le chef-d'œuvre. Pour tout autre, principalement en France, le prix de cette toile eût été de onze mille francs ; mais, grâce à la fraternité existant entre les Français et les Américains, on fera une réduction de mille francs.
Mr. Potiphar est enchanté de son marché, et lorsqu'on lui demande où la chose doit être envoyée, il dit d'une voix claire, et lentement mesurée : — " Hold Miureece, Kattery — vang — sank — o — trorsv aim" Geo. W. Curtis.
LXXXIL— UN TOURNOI.
La lice offrait le spectacle le plus splendide. Les galeries en pente étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de l'Angleterre renfermaient de noble, de grand, de riche et de beau. Le contraste des différents costumes de cette première classe de spectateurs en rendait la vue aussi agréable que brillante, tandis que l'espace d'en bas, ainsi que l'intérieur, était rempli de riches bourgeois et de gros fermiers de la joyeuse Angleterre, formant, par la simplicité de leurs vêtements, une frange ou bordure sombre autour de ce cercle de brillantes broderies, comme pour en relever et en faire ressortir la splendeur.
Les hérauts d'armes ayant achevé leur proclamation par h cri d'usage: "Largesse, largesse, vaillants chevaliers! une pluie de pièces d'or et d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était faire preuve de sentiments chevaleresques que de se montrer généreux envers ceux que l'époque regardait
nomine les secrétaires et les historiens de l'honneur A cette marque de générosité de la part des spectateurs, ils répondirent par les acclamations usitées : " Amour aux dames ! Mort aux champions ! Honneur aux généreux ! Gloire aux braves ! " acclamations auxquelles le peuple mêlait sa voix et que de nombreuses trompettes accompagnaient par leurs fanfares belliqueuses. Quand ce bruit eut cessé, les hérauts d'armes se retirèrent de la lice, formant une procession brillante et animée, et il n'y resta plus que les maréchaux du tournoi, à cheval, armés de pied en cap, immobiles comme des statues, chacun à une extrémité. Cependant l'enclos situé à la partie septentrionale de l'arène, tout spacieux qu'il était, s'était rempli complètement de chevaliers désireux de prouver leur adresse contre les tenants. Du haut des galeries, cette foule de guerriers présentait l'image d'un océan de panaches flottants, entremêlés de casques brillants et de fers de lances au bout de la plupart desquelles étaient attachés des panonceaux d'environ un palme de large, qui, mus par le zéphir et balancés par l'air, contribuaient, de même que les plumes ondoyantes, à donner de la vie au tableau.
Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers choisis par le sort entrèrent lentement dans l'arène ; un seul champion marchait en tête ; les quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient splendidement armés ; ils s'avançaient dans la lice, retenant leurs fiers coursiers et les forçant à garder le pas pour faire ressortir la grâce de leur allure en même temps que la dextérité des cavaliers. A leur entrée, le bruit d'une musique sauvage et barbare s'éleva derrière les tentes des tenants où les musiciens étaient cachés. C'était une harmonie d'origine orientale qui avait été rapportée de la Terre- Sain te ; et le mélange du bruit des cymbales et des clochettes semblait envoyer à la fois une bienvenue et porter un défi aux chevaliers comme ils s'avancèrent vers la plate-forme où s'élevaient les tentes des tenants et où chacun alla toucher légèrement du bois de sa lance le bouclier de l'antagoniste avec lequel il désirait se mesurer. Non seulement les spectateurs de la classe inférieure, mais bon nombre de parmi les meilleures classes, et l'on dit même plusieurs dames, regrettèrent de les voir choisir les armes courtoises ; car la même classe de personnes qui de nos jours applaudit avec enthousiasme aux drames les plus terribles, s'in téressait alors à un tournoi en proportion du danger que cou raient les combattants.
Les assaillants, ayant fait connaître leurs intentions paci-
fiques, se retirèrent à l'autre extrémité de la lice, où ils se mirent en ligne, pendant que les tenants, sortant de leura tentes, montaient à cheval, et descendaient de la plate-forme Brian de Bois-Guilbert à leur tête, pour aller se ranger vis-à-via des chevaliers qui avaient touché à leurs boucliers respectifs.
Au son des clairons et des trompettes, ils s'élancèrent au grand galop les uns contre les autres ; et telle fut la supériorité d'adresse, ou la boune fortune des tenants, que les antagonistes de Bois-Guilbert, de Malvoisin et de Front-de-Bœuf, roulèrent ensemble dans la poussière. Celui de Grantmesnil, au lieu de diriger le bout de sa lance contre le casque ou le bouclier de son ennemi, dévia tellement de la ligne droite, qu'il lui brisa son arme sur le corps, circonstance regardée comme plus honteuse que d'être désarçonné, parce qu'un simple accident pouvait amener cette dernière disgrâce, au lieu que la première ne pouvait provenir que de la maladresse ou du manque d'expérience dans le maniement de la lance et du cheval. Le cinquième chevalier maintint seul l'honneur de son parti, et le chevalier de St. Jean et lui rompirent tous deux leur lance noblement sans qu'aucun eût l'avantage.
Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts, et le son des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus. Les premiers regagnèrent leurs tentes, et les vaincus, se remettant de leur mieux, se retirèrent honteux et humiliés, pour traiter avec leurs antagonistes du rachat de leurs armes et de leurs coursiers, qui, suivant les règles du tournoi, appartenaient de droit aux vainqueurs. Le cinquième assaillant, resté seul dans l'arène, se retira lentement au milieu des applaudissements des spectateurs, ce qui ajouta sans doute à la mortification de ses compagnons d'armes.
Une seconde et une troisième troupe de chevaliers entrèrent successivement en lice, et, quoique avec des succès variés, ils laissèrent en somme l'avantage aux tenants, dont aucun ne fut désarçonne, ou s'écarta de la ligne d'attaque, ce qui, dans chaque rencontre, échut à un ou deux de leurs adversaires. Un succès si constant amortit considérablement l'ardeur des chevaliers qui n'avaient pas encore combattu, et, à la quatrième entrée, trois d'entre eux seulement parurent dans la lice ; encore évitant de toucher les boucliers de Bois-Guilbert et de Front-de-Bœuf, ils se bornèrent à provoquer les trois nutres chevaliers qui n'avaient montré ni la même force ni la même habileté. Ce choix prudent ne changea point la chance du combat, car les tenants furent encore victorieux ; un de leurs adversaires fut renversé, et les deux autres frappèrent à
faux ; c'est-à-dire, en frappant le casque et le bouclier de leurs adversaires, ils manquèrent de pointer juste et d'appuyer avec force, de manière à briser la lance en cas que l'antagoniste récusît á se maintenir en selle.
Après cette quatrième rencontre, il y eut une longue pause ; aucun chevalier ne semblait disposé à renouveler l'épreuve. Enfin, comme la musique sarrasine des\ tenants venait d'exécuter une de ces longues et éclatantes fanfares dont elle faisait retentir l'air depuis la suspension du tournoi, une seule trompette, sonnant à l'extrémité septentrionale, répondit par un défi. Tous les yeux se tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qu'annonçait cette fanfare, et la barrière ne fut pas plutôt ouverte qu'il entra dans la lice. Autant que l'on pouvait juger d'un homme caché sous l'armure, le nouvel aventurier paraissait de moyenne taille, et plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement damasquiné en or, et son bouclier portant pour devise un jeune chêne déraciné avec le mot espagnol desdichado^ c'est-à-dire, déshérité. Il montait un superbe cheval noir, et, traversant la lice, il salua avec grâce le prince et les dames en baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il gouvernait son cheval, son air de jeunesse, et la courtoisie qu'il montrait, lui gagnèrent la faveur de la multitude, et quelques groupes de la classe inférieure la lui témoignèrent en criant : — u Touchez le bouclier de Ralph de Vipont ; touchez le bouclier du chevalier hospitalier ; il est le moins ferme en selle ; c'est celui dont vous aurez le meilleur marché."
Au milieu de ces encourageantes acclamations, le nouveau champion se dirigea vers la plate-forme, y monta par l'avenue en pente douce qui communiquait avec la lice ; et, au grand étonnement des spectateurs, dirigeant son coursier en droite ligne vers le pavillon central, il alla frapper du fer de sa lance le bouclier de Brian de Bois-Guilbert assez fortement pour le faire résonner. A une telle présomption, la surprise devint extrême ; mais personne ne fut plus étonné que le redoutable chevalier qui reçut ce défi à outrance.
" Vous êtes-vous confessé, mon frère," demanda le Templier, " et a vez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en péril? "
si Je suis mieux préparé que toi à mourir," lui répondit le Chevalier Déshérité, car c'était sous ce nom que l'inconnu s'était fait inscrire sur les livres du tournoi.
" Prenez donc place dans la lice," dit De Bois-Guilbert, " et regardez pour la dernière fois le soleil, car cette nuit môme vous dormirez en paradis."
140 UN TOraNOL
" Grand merci de ta courtoisie," reprit le Chevalier Déslié rite, " et, pour t'en remercier, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve ; car, sur mon honneur, tu auras besoin de Tun et de l'autre. "
Après avoir parlé avec tant de confiance, il fit descendre son cheval à reculons de la plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à ce qu'il fut parvenu à l'extrémité septentrionale, où U resta stationnaire, en attendant son antagoniste. Cette preuve d'adresse équestre lui valut de nouveaux applaudissements de la part de la foule.
Quoique irrité contre son adversaire à cause des précautions que celui-ci lui avait recommandées, Brian de Bois- Guilbert ne négligea pas ses conseils ; car son honneur était engagé de trop près pour qu'il lui fût permis de négliger aucun des moyens qui pouvait le faire triompher de son présomptueux antagoniste. Il changea son cheval contre un cheval frais dont Pardeur égalait la force, et choisit une nouvelle et forte lance de peur que le bois de la première n'eût été affaibli dans les rencontres qu'il avait précédemment essuyées. Enfin il mit de côté son bouclier, qui avait été un peu endommagé, pour en recevoir un autre des mains de ses écuyers. Le premier ne portait d'autre emblème que celui de son ordre, deux chevaliers montés sur un seul coursier, allusion expressive à l'humilité et à la pauvreté primitives des templiers, vertus remplacées depuis par l'arrogance et les richesses qui amenèrent leur suppression. Son nouvel écu représentait un corbeau en plein vol, tenant un crâne dans ses serres, et portant pour devise : " Gare le Corbeau."
Lorsque les deux champions se trouvèrent en face l'un de l'autre, aux deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs parvint à son comble. Bien peu espéraient que la lutte se terminerait favorablement pour le Chevalier Déshérité ; mais presque tous formaient des vœux pour que son courage et sa courtoisie fussent récompensés par le triomphe.
A peine les trompettes avaient-elles donné le signal, que, s'élançant l'un vers l'autre avec la rapidité de l'éclair, les deux combattants se rencontrèrent au milieu de l'arène avec un bruit semblable à celui du tonnerre. Leurs lances volèrent en éclata jusqu'à la garde, et on les crut un moment renversés tous deux, car le choc avait été si violent qu'il avait fait plier les chevaux sur leurs jarrets. Mais leur adresse à se servir de la bride et de l'éperon les eut bientôt remis sur jambes. Se regardant alors avec des yeux étincelants qui semblaient lancer la fiamme à
tJN TOURNOI. 141
travers leurs visières, ils firent volte-face, et, se retirant aux extrémités de la lice, reçurent chacun une nouvelle lance de la main de leur écuyer respectif.
Une bruyante acclamation de la part des spectateurs, le balancement des echarpes et des mouchoirs qui s'agitaient en l'air, et les cris redoublés d'admiration, prouvèrent tout l'intérêt que la foule prenait à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils eussent applaudie en ce jour. Mais les deux chevaliers n'eurent pas plutôt repris leur position respective, que les applaudissements universels firent place à un silence de mort tellement profond, qu'il semblait que la multitude craignit même de respirer.
Après un répit de quelques minutes, accordé aux combattants, afin qu'eux et leurs coursiers reprissent haleine, le prince Jean, de son bâton de commandement, fit signe aux trompettes de sonner la charge. Les champions alors s'élancèrent de nouveau avec une égale impétuosité, et se heurtèrent au milieu de la lice avec la même dextérité, la même violence, mais non avec la même fortune qu'auparavant.
Dans cette seconde rencontre, le templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son antagoniste, qu'il frappa si
Î'uste et avec tant de vigueur que le bois vola en éclats, et que e Chevalier Déshérité chancela sur sa selle. De son côté, celui-ci, au commencement de sa course, avait dirigé sa lanco contre le bouclier de Bois-Guilbert ; mais changeant de but au moment de le frapper, il pointa le casque, endroit difficile à toucher, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc plus irrésistible. Malgré ce désavantage, le templier soutint sa haute réputation ; et si la sangle de sa selle ne s'était rompue, il est probable qu'il n'eût pas vidé les arçons ; mais cet accident ayant eu lieu, selle, coursier et cavalier roulèrent sur le sol dans un nuage de poussière.
Se dégager de ses étriers et se relever fut pour le templier l'affaire d'un moment ; non moins furieux de sa défaite que des transports qu'elle excitait parmi les spectateurs, il tira son épée et la brandit en signe de défi devant son vainqueur. Le Chevalier Déshérité, sautant aussitôt à terre, dégaina pareillement la sienne. Mais les maréchaux du tournoi, poussant leurs chevaux entre les deux combattants, vinrent leur rappeler que d'après les règles du tournoi ce genre de combat ne pouvait leur être permis dans la présente occasion.
" Nous nous retrouverons, je l'espère," dit le templier en jetant un regard de vengeance sur son antagoniste, " et dan? un endroit o A personne ne pourra nous sén&ret."
" Si cela n'a pas lieu," répondit le Chevalier Déshérité " la faute n'en sera point à moi ; à pied ou à cheval, avec la lance, la hache d'armes ou l'épée, je suis prêt à te rencontrer."
Les deux antagonistes ne se seraient pas bornés à ces provocations, si les maréchaux du tournoi, plaçant leurs lances entre eux, ne les eussent séparés comme par force. Le Chevalier Déshérité reprit son premier poste, et Bois-Guilbert se retira dans sa tente où tout le reste du jour il se livra au désespoir et à la rage.
Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda une coupe de vin ; et, entr'ouvrant seulement le bras de la visière de son casque : — " Je bois," dit-il, " aux véritables cœurs anglais, et à la confusion des tyrans étrangers." Ensuite il donna l'ordre à son trompette de sonner un défi aux tenants, et pria un héraut de leur annoncer qu'il ne ferait aucun choix parmi eux, mais qu'il était prêt à les combattre dans l'ordre oi\ il leur plairait de se présenter.
Le gigantesque Front-de-Bœuf, couvert d'une armure noire, descendit le premier dans l'arène. Sur un champ d'argent, son bouclier portait une tête de taureau noir à demi effacée dans les nombre ax combats qu'il avait soutenus, avec cette arrogante devise: Cave, adsum. Le Chevalier Déshérité obtint sur cet antagoniste un avantage léger mais décisif. Les deux champions brisèrent loyalement leurs lances, mais Frontde-Bœuf, ayant perdu un de ses étriers dans le choc, les maréchaux le déclarèrent hors de combat.
L'inconnu n'eut pas moins de bonheur dans sa troisième rencontre avec sire Philippe de Malvoisin ; il frappa le casque de ce baron avec une telle violence, que les jugulaires se rompirent, et Malvoisin, qui dut à la perte de son casque de n'être pas désarçonné, fut déclaré vaincu comme les autres.
Dans sa quatrième rencontre avec De Grantmesnil> le Chevalier Déshérité fit preuve d'autant de courtoisie qu'il avait jusqu'alors montré d'adresse et de courage. Le cheval de Grantmesnil, qui était jeune et fougueux, se cabra au milieu de sa course, et se mit à aller par sauts et bonds, de manière à rendre incertaine la main de son cavalier ; l'inconnu, refusant de profiter de l'avantage que cette circonstance lui offrait, leva sa lance et passa près de son antagoniste sans le toucher ; puis, faisant faire une volte à son cheval, il se dirigea vers sa station d'où il envoya un héraut offrir à Grantmesnil la chance d:un second combat. Celui-ci refusa, s "avouant vaincu autant par la courtoisie que par l'adresse de son antagoniste.
Ralph de Yipont vînt terminer la liste des triomphes de l'étranger ; renversé de son cheval avec une extrême violence, le sang lui jaillit par le nez et par la bouche, et on l'emporta de l'arène prive de tout sentiment.
Ce fut aux applaudissements de milliers d'hommes que le prince et les maréchaux proclamèrent à l'unanimité que les honneurs de la journée appartenaient au Chevalier Déshérité.
Walter Scott.