‹ Polyglot reader, and guide for translationChapitre 109 sur 164 · LXXXIIL— UN GENTILHOMME CAMPAGNARD AU DIX- SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LXXXIIL— UN GENTILHOMME CAMPAGNARD AU DIX- SEPTIÈME SIÈCLE

Nous nous tromperions beaucoup si nous nous figurions les squires du dix-septième siècle comme ayant une étroite ressemblance avec leurs descendants, députés de leurs comtés ou présidents des sessions trimestrielles, avec lesquels nous sommes familiers. Le moderne gentilhomme campagnard reçoit généralement une éducation libérale, passe d'une école renommée á un collège célèbre, et a tous les moyens de devenir un excellent humaniste. Il a généralement vu quelques-uns des pays étrangers. Une grande partie de son existence s'est communément passée dans la capitale - et les raffinements de la ville l'ont suivi à la campagne. Il n'y a peut-être aucune espèce d'habitations aussi agréables que les maisons de campagne de la petite noblesse anglaise. Dans les parcs et les jardins, la nature, embellie, mais non déguisée par l'art, revêt sa forme la plus séduisante. Dans les bâtiments, le bon sens et le bon goût se combinent pour produire une heureuse union du confortable et du gracieux. Les tableaux, les instruments de musique, la bibliothèque, seraient dans tout autre pays considérés comme prouvant que leur propriétaire est un homme éminemment poli et accompli. Un gentilhomme qui avait été témoin de la révolution ne touchait probablement que le quart environ des revenus que ses terres produisent aujourd'hui à sa postérité. Il était donc, comparé avec ses descendants, un homme pauvre, et était ordinairement dans la nécessité de résider, presque sans interruption, sur ses propriétés. Voyager sur le continent, tenir maison à Londres, ou même venir fréquemment à Londres, étaient des plaisirs que les grands propriétaires seuls pouvaient se permettre. On peut affirmer avec confiance que parmi les gentilshommes dont les noms se trouvaient sur les commissions de juges de paix ou de lieutenants du roi, délivrées au nom de O liarles, il n'y en avait pas un sur vingt qui allât en ville une fois

dans cinq ans, ou qui se fût jamais égaré jusqu'à Paris. Beaucoup de seigneurs de châteaux avaient reçu une éducation qui ne dînerait guère* de celle de leurs domestiques. L'héritier d'un domaine passait souvent son enfance et sa jeunesse à la résidence de sa famille, sans meilleurs précepteurs que des palefreniers ou des garde-chasses, et acquérait à peine une instruction suffisante pour signer son nom au bas d'un mandat quelconque. S'il allait à l'école ou au collège, il revenait généralement, avant l'âge de vingt ans, dans la réclusion du vieux château ; et alors, à moins que son esprit ne fut fort heureusement doué par la nature, il oubliait bientôt ses études académiques au milieu des affaires et des plaisirs rustiques. Sa plus sérieuse occupation était la gestion de ses biens. Il examinait des échantillons de grain, maniait des cochons, et les jours de foire passait des marchés, près du pot de bière, avec les conducteurs de bestiaux et les marchands de houblon. Il tirait ordinairement ses plus grands plaisirs de la chasse et d'une sensualité peu raffinée. Son langage et sa prononciation étaient tels qu'on pourrait aujourd'hui s'attendre à les trouver parmi les rustres les plus ignorants. Ses jurons, ses grossières plaisanteries, ses termes indécents d'invective, étaient prononcés avec le plus fort accent de sa province. Il était facile de reconnaître à son premier mot s'il venait du Somersetshire ou du Yorkshire. Il s'inuuiétait peu d'orner sa maison, et, s'il essayait d'y faire quelque décoration, il produisait rarement autre chose que du très laid. La litière de ses étables était entassée sous les fenêtres de sa chambre à coucher ; les choux et les buissons de groseillers poussaient tout près de la porte de la salle. Sa table était chargée avec une grossière abondance, et les hôtes y étaient cordialement accueillis ; mais, comme l'habitude de boire avec excès était générale dans la classe à laquelle il appartenait, et que sa fortune ne lui permettait pas d'enivrer tous les jours de nombreux convives avec du vin de Bordeaux ou des Canaries la biòre forte était le breuvage ordinaire. La quantité de bière consommée ces jours-là était énorme ; car la bière était alors pour les classes moyennes et inférieures, non seulement tout ce ■ que la bière leur est maintenant, mais tout ce que sont aujourd'hui le vin, le thé et les spiritueux. Ce n'était que dans les grandes maisons ou dans les grandes occasions qu'on plaçait sur la table des boissons étrangères. Les dames de la maison, qui avaient eu ordinairement le soin d'apprêter le repas, se retiraient aussitôt que les mets avaient été dévorés, et laissaient les messieurs à leur bière et à leur tabac. Le grossier passe-

temps de l'après-midi se prolongeait souvent jusqu'à ce que lei convives eussent roule sous la table.

Peu de gentilshommes venaient dans la capitale trois fois dans leur vie. Quand le seigneur d'un manoir du Lincolnshire ou du Shropshire apparaissait dans Fleet-street, on le distinguait de la population résidente aussi facilement qu'on eut fait d'un Turc ou d'un Lascar. Son costume, sa démarche, son accent, la manière dont il regardait les boutiques, trébuchait dans les ruisseaux, se heurtait contre les porte-faix, et se tenait sous les gouttières, le désignait comme un excellent sujet pour les opérations des filous et des mauvais plaisants. Les bretfceurs le coudoyaient et le poussaient dans le ruisseau; les cochers des voitures de louage l'éclaboussaient de la tête aux pieds. Les voleurs exploraient avec la plus parfaite sécurité les vastes poches de son habit de cavalier, tandis qu'il s'arrêtait tout ébahi par la splendeur de la procession du Lord Maire. Pes chevaliers d'industrie du plus bas étage fraîchement sortis des mains du prévôt, se présentaient eux-mêmes à lui et lui paraissaient les messieurs les plus honnêtes et les plus serviables qu'il eût jamais vus.. S'il entrait dans une boutique, on le reconnaissait sur-le-champ pour l'acquéreur prédestiné de tout ce que nul autre n'aurait voulu acheter, broderies de seconde main, bagues de cuivre et montres qui ne marchaient pas. S'il se fourvoyait dans un café à Londres, il devenait le but des moqueries insolentes des freluquets et des graves espiègleries des étudiants en droit. Irrité et mortifié, il retournait bientôt dans ses domaines, et là il trouvait, dans l'hommage de ses vassaux et la conversation de ses gais compagnons, un dédommagement aux vexations et aux humiliations qu'il avait subies. Là il se sentait encore une fois un grand homme ; et il ne voyait rien au-dessus de lui, excepté quand aux assises il s'asseyait sur le banc près du juge, ou quand à la revue de la milice il saluait le Lord-lieutenant.

Il était donc rare que le gentilhomme campagnard eut un aperçu du grand monde, et ce qu'il en voyait tendait plutôt à embrouiller qu'à éclairer son intelligence. Ses opinions touchant la religion, le gouvernement, les pays étrangers et les temps passés, dérivant non de l'étude, de l'observation, ou de la conversation de compagnons éclairés, mais des traditions qui avaient cours dans sa petite sphère, étaient les opinions d'un enfant. Il y tenait néanmoins avec cette obstination qu'on trouve généralement chez les hommes ignorants accoutumés à être repus de flatteries. Ses animosités étaient nombreuses

et ameres. Il haïssait les Francais et les Italiens, les Ecossais et les Irlandais, les Papistes et les Presbytériens, les Indépendants et les Baptistes, les Quakers et les Juifs. Par contre, il était profondément attaché à la monarchie héréditaire, et encore plus â l'Eglise anglicane. Cet amour de l'église n'était point, bien entendu, le résultat de l'étude ou de la méditation. Bien peu d'entre eux auraient pu donner de» motifs, tirés de récriture ou de l'histoire ecclésiastique, poui justifier leur adhésion à ses doctrines, à son rituel et à sa police ; ils n'étaient non plus en aucune façon, comme classe, stricts observateurs de ce code de morale qui est commun à toutes les sectes chrétiennes. Mais l'expérience de bien des siècles prouve que les hommes peuvent être prêts à combattre jusqu'à la mort, et à persécuter sans pitié, au nom d'une religion dont ils ne comprennent pas les dogmes, et dont ils violent habituellement les préceptes.

Il est à peine nécessaire de dire que les livres étaient alors fort rares. Peu de chevaliers de comté avaient des bibliothèques aussi bonnes que celles qu'on trouve aujourd'hui dans l'anti-qhambre des domestiques ou dans l'arrière-boutique d'un petit marchand. Un squire passait parmi ses voisins pour un grand érudit si Hudibras et les Chroniques de Baker, les Joyeux Dits de Tarlton et les Sept Champions de la Chrétienté se trouvaient sur la fenêtre de la salle confondus avec l'attirail de pêche et les fusils de chasse. Quant à la dame du manoir et à ses filles, leurs trésors littéraires consistaient généralement en un livre de prières et un livre de recettes. Le fait est qu'elles perdaient peu de chose à vivre dans l'isolement de la campagne ; car même dans les rangs élevés, et dans les positions qui offraient les plus grandes facilites pour le développement moral, les femmes anglaises de cette génération étaient décidemment plus mal élevées qu'elles ne le furent à "aucune autre époque depuis la renaissance des lettres. A une époque antérieure, elles avaient étudié les chefs-d'œuvre de l'antiquité. De nos jours elles donnent rarement grande attention aux langues mortes ; mais elles sont familières aveo la langue de Pascal et de Molière, avec la langue du Dante et du Tasse, avec la langue de Goethe et de Schiller ; aussi il n'y a pas d'anglais plus pur et plus gracieux que celui que parlent et qu'écrivent aujourd'hui les femmes accomplies. Mais durant la dernière partie du dix-septième siècle, la culture de l'esprit des femmes semble avoir été presque entièrement négligée. Si une demoiselle avait la plus légère teinture de littérature, elle

était regardée comme un prodige. Des dames de haute naissance, bien élevées et naturellement spirituelles, étaient incapables décrire dans leur langue maternelle une ligne sans y laisser des solécismes et des fautes d'orthographe qu'une fille des écoles de charité serait honteuse aujourd'hui de commettre. Dans la campagne, en général, elles ne savaient même pas écrire, et la plupart d'entre elles étaient, en fait de goût et d'instruction, au-dessous des femmes de charge et des servantes de cabaret de notre temps. Elles cousaient et filaient, brassaient du vin de groseilles, faisaient des confitures, et préparaient la croûte des pâtés de gibier.

D'après cette description, on pourrait supposer que le gentilhomme anglais du dix-septième siècle ne différait pas matériellement d'un meunier de campagne ou d'un cabaretier de notre époque. Toutefois il nous reste à signaler quelques traits importants de son caractère qui modifieront grandement cette appréciation. Quelque illettré et impoli qu'il fût, il était membre d'une fière et puissante aristocratie, et se distinguait par maintes des qualités, bonnes ou mauvaises, qui appartiennent aux aristocrates. Son orgueil de famille dépassait celui d'un Talbot ou d'un Howard. Il était magistrat, et comme tel il administrait gratuitement à ceux qui demeuraient autour de lui une rude justice patriarcale, qui, en dépit d'innombrables erreurs et d'actes parfois tyranniques, valait encore mieux que l'absence de toute justice. Il était officier de la milice ; et sa dignité militaire, bien qu'elle pût exciter la raillerie des braves qui avaient servi durant une campagne en Flandre, relevait son caractère à ses propres yeux et à ceux de ses voisins. Et de fait on aurait eu tort de faire de son rôle de soldat un sujet de dérision. Dans tous les comtés, il y avait de vieux gentilshommes qui avaient fait un service qui n'était pas jeu d'enfants. L'un avait été fait chevalier par Charles 1er après la bataille d'Edge-hill. Un autre portait encore une emplâtre sur la bleasure qu'il avait reçue à Naseby. Un troisième avait défendu sa maison jusqu'à ce que Fairfax en eut fait sauter la porte avec un pétard. La présence de ces vieux cavaliers avec leurs vieilles épées, leurs vieux pistolets d'arçon, et leurs vieilles histoires sur Goring et Lunsford, donnaient aux réunions de la milice un aspect sérieux et guerrier, qui sans cela leur aurait fait défaut. Même les gentilshommes campagnards, qui étaient trop jeunes pour s'être battus contre les cuirassiers du parlement, avaient été, depuis leur enfance, entournés des traces de la dernière guerre, et nourris du récit des exploits belliqueux de leurs pères et de leurs quäLä*.

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