L'ANGLETERRE VUE PAR UN CHINOIS
peine un seul membre que Fart ne mette pas plus ou moins à la gêne.
Pour faire un beau monsieur, il faut plusieurs industriels, mais d'abord un barbier : vous avez sans doute entendu parler de ce champion juif, dont la force était dans les cheveux ; on croirait que les Anglais y ont placé toute la sagesse. Pour paraître sage, on ne demande pas ici à un homme autre chose que d'emprunter les cheveux de la tête de tous ses voisins et de se les appliquer comme un buisson sur la sienne : ceux qui administrent la loi ou exercent la médecine s'en mettent une telle quantité qu'il est impossible, même en idée, de distinguer la tête des cheveux.
Les personnages que je viens de vous décrire affectent la gravité du lion; ceux que je vais vous peindre ont quelque chose de . la vivacité éveillée d;animaux plus petits. Le barbier, qui est encore ici le maître des cérémonies, leur coupe les cheveux ras jusqu'au sommet de la tête ; puis, avec une composition de farine et dégraisse de porc, il plâtre le tout de telle façon qu'il devient impossible de distinguer si le patient porte un bonnet ou une emplâtre. Mais pour rendre la peinture plus frappante, figurez-vous la queue de quelque animal, la queue d'un lévrier, ou la queue d'un cochon, par exemple, pendue à l'arrière de la tête, et descendant jusqu'à l'endroit ou l'on voit d'ordinaire commencer la queue des autres animaux. Ainsi pourvu d'une queue et tout poudré, l'homme de go lit s'imagine qu'il a gagné en beauté, arme de sourires sa face aux traits rudes, et essaie de paraître hideusement tendre. Equipé de la sorte, il a tout ce qu'il faut pour faire l'amour, et compte pour le succès beaucoup plus sur la poudre qui couvre sa tête que sur les sentiments qu'elle renferme.
Et pourtant, quand je considère quelle espèce de créature est la femme à laquelle il est supposé rendre ses hommages, il n'y a rien d'étrange à le voir ainsi équipé dans le but de plaire. Elle aime tout autant que lui la poudre, les queues et la graisse de cochon : pour vous dire mon opinion intime, très révérend Fum, les dames ici sont horriblement laides ; c'est à peine si je puis souffrir leur vue ; elles ne ressemblent en aucune façon aux beautés chinoises ; les Européens ont de la beauté une idée toùt-à-fait différente de la nôtre ; quand je songe aux perfections du petit pied des beautés orientales, comment pourrai-je avoir des yeux pour une femme dont le pied a dix pouces de long ? Je n'oublierai jamais les beautés de Nangfew, ma ville natale. Que leurs figures étaient larges \
que leurs nez étaient courts ; que leurs yeux étaient petits ; que minces étaient leurs lèvres ; que leurs dents étaient noires ! La neige des sommets du Bao n'est pas plus blanche que leurs
{"oues ; et leurs sourcils sont aussi fins que la ligne tracée par e pinceau de Quam si. Ici une femme avec de semblables perfections serait effilante ; les beautés hollandaises et les chinoises ont bien quelque ressemblance, mais les femmes anglaises sont entièrement différentes ; joues rouges, grands yeux, dents de la blancheur la plus odieuse ; voilà non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on désire en elles ; et puis elles ont des pieds tellement masculins que quelques-unes s'en servent positivement pour marcher !
Pourtant, toute incivile qu'ait été la nature, elles semblent résolues à la dépasser en malveillance ; elles se servent de poudre blanche, de poudre bleue et de poudre noire pour leurs cheveux, et de poudre rouge pour leur figure dans certaines occasions particulières.
Elles aiment à avoir la figure de différentes couleurs comme chez les Tartares de Koreki, s'y collant souvent avec de la salive de petites mouches noires partout, excepté sur le bout du nez, o\\ je n'ai jamais vu une mouche. Vous aurez une idée plus complète de la manière dont se placent ces petites taches, quand j'aurai achevé la carte d'une figure anglaise mouchetée, selon la mode, carte que je compte vous envoyer prochainement pour augmenter votre curieuse collection de tableaux, de médailles et de monstres.
Mais ce qui me surprend plus que tout le reste, c'est ce dont je viens d'être instruit par quelqu'un de ce pays : " La plupart des dames," dit-il, " ont ici deux visages ; Tun avec lequel elles dorment, l'autre qu'elles montrent en société. Le premier est en général réservé pour le mari et la famille à l'intérieur ; le second se met au-dehors pour plaire aux étrangers ; le visage de famille est souvent assez insignifiant, mais celui du dehors vaut beaucoup mieux ; il est toujours fait â la toilette, où le miroir et le flatteur siègent en conseil et règlent la physionomie du jour."
Je ne puis constater la vérité de cette remarque ; toutefois, il est certain qu'elles portent plus de vêtements chez-elles qu'au dehors ; et j'ai vu une dame, qui paraissait frissonner sous l'impression d'une brise légère dans son appartement, paraître \ demi-nue dans la rue. Adieu.
LIEN CHI ALTANGI.
À F cm Ho am, Peking.
Goldsmith.