‹ Polyglot reader, and guide for translationChapitre 116 sur 164 · LE VICAIRE DE WAKEFIELD ET DE SA FAMILLE · texte numérisé non relu

LE VICAIRE DE WAKEFIELD ET DE SA FAMILLE

nous en avions en général de très heureux ; car cette remarque so vérifie durant toute la vie, que plus le convive est pauvre, plus il est enchanté qu'on le traite ; et de même que certains hommes regardent avec admiration les couleurs d'une tulipe ou les ailes d'un papillon, moi j'étais de ma nature un admirateur de visages heureux. Néanmoins, quand l'un de nos parents se trouvait être une personne d'un très mauvais caractère, un hôte incommode, quelqu'un enfin dont nous voulions nous débarasser, j'avais soin de lui prêter une redingote, une paire de bottes, ou parfois un cheval de peu de valeur, et j'avais toujours la satisfaction de voir qu'il ne revenait jamais pour les rendre. Par ce moyen la maison se trouvait délivrée de ceux que nous n'aimions pas ; mais jamais il n'a été dit que la famille de Wakefield eût fermé la porte à un voyageur ou à un indigent.

Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état fort heureux; non pas que nous n'eussions de temps à autre quelques-unes de ces petites contrariétés que la Providence nous envoie pour relever le prix de ses faveurs. Mon verger était souvent pillé par des écoliers, et les pâtisseries de ma femme volées par les chats ou les enfants. Le seigneur du village s'endormait parfois aux endroits les plus pathétiques de mon sermon, ou bien sa femme répondait aux civilités de la r mienne à l'église par une révérence trop courte ; mais nous surmontions bientôt le chagrin causé par ces accidents, et d'ordinaire, au bout de deux ou trois jours, nous nous étonnions qu'ils eussent pu nous contrarier.

Mes enfants, fruits de la tempérance, étant élevés sans délicatesse, étaient tout à la fois d'une bonne constitution et d'une bonne santé ; mes fils hardis et vigoureux ; mes filles belles et florissantes. Notre fils aîné se nommait Georges, du nom de son oncle, qui nous avait laissé dix mille livres. Notre second enfant était une fille à qui je voulais donner le nom de sa tante G-rissel ; mais ma femme, qui venait de lire des romans, insista pour qu'elle fût appelée Olivia. Moins d'une année après, nous eûmes une autre fille, et je décidai que celle là prendrait le nom de Grissel ; mais une riche parenté ayant eu la fantaisie d'être sa marraine, l'enfant fut par ses ordres appelée Sophie ; si bien que nous eûmes dans la famille deux noms romantiques ; mais je proteste que je n'y ai eu aucune part. Vint ensuite Moïse ; puis, après un intervalle de douze ans, nous eûmes deux fils de plus.

Il serait inutile de nier mon enchantement lorsque je voyais mes enfants autour de moi ; mais la vanité et la satisfaction do

ma femme dépassaient encore la mienne. Si nos visiteurs disaient : " Sur ma parole, Mrs. Primerose, vous avez les plus beaux enfants de tout le pays ! " — " Ah ! voisin," répondait-elle, " ils sont comme le ciel les a faits, assez beaux s'ils sont assez bons ; car beau est qui est bienfait" En môme temps elle disait à ses filles de tenir la tète droite ; et pour ne rien dissimuler, elles étaient réellement fort jolies. L'extérieur me paraît d'ailleurs une chose si indifférente queje n'aurais probablement pas songé à en parler, si ce n'eût pas été le sujet de la con* versation dans le pays. Olivia, âgée alors d'environ dix-huit ans, avait cet éclat de beauté avec lequel les peintres représentent Hébé, ouverte, animée, séduisante. Les traits de Sophie n'étaient pas aussi frappants à première vue, mais souvent ils produisaient un effet plus certain ; car ils étaient doux, modestes et attrayants. La première triomphait d'un seul coup, l'autre par des efforts successivement répétés.

Mon aîné, Georges, était élevé à Oxford, attendu que je le destinais à une des professions libérales. Mon second fils, Moïse, que je voulais lancer dans les affaires, recevait à la maison une espèce d'éducation mixte. Mais il est superflu de décrire les caractères particuliers d'enfants qui n'avaient que fort peu vu le monde. Il suffira de dire qu'il existait entre eux une ressemblance de famille, et qu'à proprement parler, ils n'avaient qu'un seul et même caractère, celui d'être également généreux, crédules, simples et inoffensifs. Goldsmith.

M. Pickwick vit que ses trois compagnons s'étaient leves, et qu'ils attendaient son arrivée pour commencer le déjeûner, qui était servi d'une façon coquette et appétissante. On se mit à table ; et le jambon grillé, les œufs, le thé, le café et divers autres plats commencèrent à disparaître avec une rapidité qui témoignait tout à la fois de l'excellence des mets et de l'appétit des consommateurs.

" Maintenant à propos de Manor Farm," dit M. Pickwick \ M comment y aller ? "

" Ce que nous avons de mieux à faire, peut-être, c'est de consulter le garçon," dit M. Tupman. E a conséquence on fit rcnir le garçon.

" Dingley Dell, messieurs ? — Quinze milles, messieurs — « —chemin de traverse. — Une chaise de poste, monsieur ? "

€t Une chaise de poste ne peut tenir que deux personnes,"1 observa M. Pickwick.

" Vrai, monsieur — pardon, monsieur. — Très jolie chaise de poste à quatre roues, monsieur, — siège pour deux derrière — une devant pour le monsieur qui conduit — oh ! je vous demande pardon, monsieur — cela ne tiendrait que trois."

" Que faire ? " dit M. Snodgrass.

" Peut-être l'un de ces messieurs aimerait le cheval, monsieur," suggéra le garçon, lançant un coup d'œil à M. Winkle ; " très bons chevaux de selle, monsieur. — L'un des hommes de M. Wardle venant à Kochester, les ramènera, monsieur."

" C'est là ce qu'il nous faut," dit M. Pickwick. " Winkle, voulez- vous aller à cheval ? "

Or M. Winkle, dans les replis les plus profonds de son cœur, éprouvait de grandes appréhensions relativement à ses talents équestres ; mais, comme il n'eut voulu pour rien au monde qu'on les soupçonnât, il répondit sar-le-champ avec une grande hardiesse : " Certainement. Cela me fera un plaisir extrême."

M. Winkle s'était précipité vers sa destinée ; il n'y avait plus à y revenir.

" Que les chevaux soient à la porte à onze heures," dit M. Pickwick.

" Très bien, monsieur," répliqua le garçon.

Le garçon se retira ; le déjeûner fut achevé, et les voyageurs montèrent dans leurs chambres respectives pour préparer les habits de rechange qu'ils voulaient emporter avec eux dans leur expédition.

M. Pickwick avait fait ses arrangements préliminaires, et regardait par-dessus les volets du café les passants dans la rue, lorsque le garçon entra et annonça que la chaise était prête — avis que le véhicule lui-même vint confirmer en paraissant aussitôt devant les susdits volets du café.

C'était une curieuse petite caisse verte. sur quatre roues, composée d'une espèce de cuve à l'arrière pouvant tenir deux personnes, et sur le devant un perchoir élevé pour une autre, le tout tiré par un immense cheval bai-brun, qui déployait une fort remarquable osteologie. Un garçon d'écurie était auprès, tenant par la bride un autre immense cheval, parent très proche apparemment de l'animal attelé à la chaise, et tout sellé pour M. Winkle.

" Miséricorde ! " dit M. Pickwick, tandis qu'on mettait leurs manteaux dans la voiture. " Miséricorde ! qui est-ce yii va conduire ? Je n'avais pas pensó à cela."

" Oh ! vous, cela va sans dire," s'écria M. Tupman.

" Bien entendu,'' ajouta M. Snodgrass.

" Moi ! " exclama M. Pickwick.

" Pas la moindre crainte, monsieur," s'empressa de dire le garçon d'écurie. Vous garantis tranquille, monsieur. Un enfant en nourrice pourrait le conduire."

"Il n'est pas ombrageux, n'est-ce pas?" demanda M. Pickwick.

" Ombrageux, monsieur ? Il ne bougerait pas lors même qu'il rencontrerait une charretée de singes avec leurs queues bnllées."

Cette dernière affirmation était sans réplique. M. Tupman et M. Snodgrass entrèrent dans la cuve ; M. Pickwick grimpa sur le perchoir, et posa ses pieds sur la planche garnie d'un tapis que l'on " avait établie dessous" à cet effet.

" Maintenant, brillant "William," dit le garçon d'écurie à son aide, "donne les rubans à ce m'sieur." " Brillant William," nommé ainsi probablement à cause de ses cheveux luisants et de sa face huileuse, plaça les rênes dans la main gauche de M. Pickwick, tandis que le garçon en chef lui mit un . fouet dans la main droite.

u Oh ! là ! oh ! " cria M. Pickwick, au moment où l'immense quadrupède montrait une tendance non équivoque à reculer dans la fenêtre du café.

"Oh! là! oh!" répétèrent en écho M. Tupman et M. Snodgrass du fond de leur cuve.

" Pure plaisanterie, messieurs," dit le garçon d'écurie d'un air encourageant ; " prends-le par la bride, William." L'aide d'écurie arrêta l'impétuosité de l'animal, et le garçon principal courut pour aider M. Winkle à se mettre en selle.

" L'autre côté, monsieur, s'il vous plaît."

" Du diable si ce m'sieur n'allait pas monter du côté horsmontoir," dit en ricanant un postillon au garçon de salle qui paraissait indiciblement charmé.

M. Winkle, ainsi prévenu, grimpa sur sa selle avec une difficulté presque aussi grande que celle qu'il aurait éprouvée à se hisser le long d'un vaisseau de ligne.

" Tout est-il bien ? " demanda M. Pickwick avec le pressentiment intérieur que tout était mal.

" Tout est bien," répliqua M. Winkle faiblement. * " Laissez-le aller," cria le garçon ; " tenez le en bride, monsieur," et aussitôt partirent la chaise et le cheval de selle, avec M. Pickwick sur le siège de l'un, et M. Winkle sur le dos de l'autre, au plaiûr et à la joie de toute la cour.

" Qu'est-ce qui le fait aller de travers ? " dit M. SnodgraJi dans la cuve à M. Winjcle sur U selle.

"Je n'y comprends rien," répliqua M. Winkle. Son cheval remontait la rue de la façon la -plus étrange, par le flanc, la tête tournée d'un côté du chemin, et la queue de Tau tre.

M. Pickwick n'avait point le temps de faire attention à cette circonstance, non plus qu'à aucune autre, toutes ses facultés se trouvant concentrées dans le soin de diriger l'animal attelé à la chaise, lequel déployait diverses singularités très intéressantes pour un spectateur, mais nullement aussi amusantes pour celui qui siégeait derrière le dit animal. Outre qu'il rejetait sans cesse la tête en l'air d'une façon désagréable et gênante, et tirait sur les rênes avec une force telle que M. Pickwick avait grande difficulté à les tenir, il avait une singulière tendance à s'élancer brusquement d'un côté de la route, puis de l'autre, tantôt s'arrêtant court, tantôt se mettant à courir pendant quelques minutes avec une rapidité telle qu'il devenait parfaitement impossible de le diriger.

" Qu'a-t-elle donc, cette bête ? " dit M. Snodgrass quand le cheval eut exécuté cette manœuvre pour la vingtième fois.

" Je ne sais pas," répliqua M. Tupman; " on dirait vraiment qu'elle est ombrageuse ; n'est-ce pas ? "

M. Snodgrass allait répliquer quand il fut interrompu par une exclamation de M. Pickwick.

" Ooh ! " dit ce monsieur, "j'ai laissé tomber mon fouet."

" Winkle," cria M. Snodgrass, comme le cavalier arrivait, trottant sur son grand cheval, avec son chapeau sur l'arrière de la tête, et secoué dans tout son individu, comme s'il allait être démoli par la violence de cet exercice. " Ramassez le fouet ; vous serez un bon garçon." M. Winkle tira la bride du grand cheval jusqu'à ce que son visage en devînt noir ; et ayant enfin réussi à l'arrêter, il descendit, tendit le fouet à M/ Pickwick, & rassemblant les rênes, il se prépara à se remettre en selle.

Le grand cheval, avec ses dispositions folichonnes, désirait- il batifoler un instant avec M. Winkle, ou bien avait-il réfléchi qu'il pourrait tout aussi bien faire le voyage sans cavalier qu'avec un, ce sont là des points sur lesquels il. nous est difficile d'arriver à une conclusion définitive. Mais quels qui fussent les motifs de l'animal, toujours est- il certain que M Winkle n'eut pas plutôt touché les rênes qu'il les fit passeï pardessus sa tête, et qu'il recula de toute leur longueur.

" Pauvre garçon" dit M. Winkle pour le calmer, " pauvre garçon ! Bon vieux cheval." Le " pauvre garçon " n'était pas sensible à la flatterie ; plus M. Winkle tâchait de se rapprocher de lui, plus il s'éloignait ; en dépit de toutes les flatteries, de toutes les cajoleries, on eut pu voir M. Winkle et le cheval, tournant autour Pun de l'autre pendant dix minutes, et au bout de ce temps, ils se trouvaient précisément à la même distance qu'au moment où ils avaient commencé, — résultat fort peu satisfaisant en toutes circonstances, mais particulièrement sur une route solitaire, od Ton ne pouvait se procurer aucun secours.

" Que faut-il faire ? " cria M. Winkle, après que cet exercice gyratoire se fut prolongé un bon bout de temps. "Que vais-je faire ? Je ne puis pas remonter sur cette bête I "

(i Vous feriez mieux de la conduire par la bride jusqu'à ce que nous rencontrions une barrière," lui répondit M. Pickwick du haut de son siège.

" Mais il ne veut pas marcher," répondit M. Winkle d'un ton d'impatience. " Venez et tenez-le un instant."

M. Pickwick était l'obligeance et l'humanité en personne ; il jeta les rênes sur le dos de son cheval ; puis, étant descendu de son siège, il conduisit soigneusement la chaise tout près de la haie, de peur que quelque chose ne vînt le long de la route, puis il alla au secours de son malheureux compagnon, laissant M. Tupman et M. Snodgrass dans la voiture.

Le cheval ne vit pas plutôt M. Pickwick s'avancer vers lui, avec son fouet à la main, qu'il changea le mouvement rotatoire auquel il s'était préalablement livré en un mouvement retrograde d'un caractère si déterminé qu'il entraîna du coup M. Winkle, qui était encore au bout de la bride, avec une rapidité plus grande que le pas accéléré, dans la direction par od ils étaient venus. M. Pickwick courait à l'aide de son compagnon ; mais plus il se hâtait, plus le cheval reculait. Le sol vivement labouré soulevait un nuage de poussière ; enfin M. Winkle, dont le bras était presque déboîté, lâcha la bride. Le cheval s'arrêta court, les regarda un moment, secoua la tête, fit un demi-tour et se mit à trotter tranquillement vers Rochester, laissant M. Winkle et M. Pickwick se regarder l'un l'autre d'un air tout ébahi. Un bruit de roues à peu de distance attira leur attention ; ils regardèrent.

" Juste Ciel ! " s'écria M. Pickwick au comble de la désofcion, " voilà l'autre cheval qui s'échappe ! "

Ce n'était que trop vrai. L'animal s'était effrayé du bruit,

et il avait les rênes sur lo dos. On devine le reste. Il s'échappait avec la ebaiso à quatre roues derrière lui, M. Tupman et M. Snodgrass toujours dans la chaise ! La course du reste ne fut pas longue. M. Tupman se jeta dans la haie ; M. Snodgrass suivit son exemple ; le cheval heurta la susdite chaise à quatre roues contre un pont en bois, sépara les roues du corps de la voiture, et la caisse elle-même du siège ; puis enfin s'arrêta immobile comme un bloc, à contempler les ruines qu'il avait faites.

Le premier soin des deux amis, qui n'avaient point été jetés à terre, fut de débarrasser leurs infortunés compagnons de leur lit d'épines, opération qui leur donna l'ineffable satisfaction de reconnaître qu'ils n'avaient éprouvé aucun mal, sinon bon nombre de déchirures dans leurs habits et diverses égratignures faites par les broussailles. Après cela ils se mirent à déharnacher le cheval. Cette opération compliquée ayant été accomplie, les quatre voyageurs se mirent en marche, emmenant le cheval avec eux et abandonnant la chaise de poste à sa destinée. Dickens.

Quand la lune se leva cette nuit-là, il y avait, à dix milles environ de Warlock, un endroit sur lequel tombait sa pâle lueur, et que le voyageur prévenu n'aurait pas aimé à traverser, mais qui aurait été une excellente étude pour les artistes qui ont pris du peintre sauvage des Apennins l'amour du bizarre et de l'aventureux. Des arbres noirs, disséminés de loin en loin sur une pelouse accidentée mais verdoyante, formaient le fond du paysage ; la lune jetait à travers les branchages ses rayons qui descendaient avec lenteur de sa draperie de nuages, et versait une clarté plus intense sur deux figures placées précisément en avant des arbres. Mis en relief par cette clarté plus nettement que son compagnon, un cavalier vêtu d'un vêtement court, qui couvrait à peine la croupe de sa monture, examinait l'amorce d'un grand pistolet qu'il venait de retirer de ses fontes. Un chapeau à larges bords et un masque de crêpe noir concouraient avec le geste à faire naturellement supposer l'intention du cavalier. Son cheval, d'un beau gris foncé, se tenait presque immobile, le cou tendu en avant, Des courtes oreilles allant et venant, témoignage de cette attention sagace et prévoyante qui caractérise le plus noble de

tous les animaux domptés : vous n'auriez pu soupçonner l'impatience du coursier, sans la blanche écume qui se formait autour du mors, et sans une secousse accidentelle et peu fréquente de la tête. Derrière ce cavalier, et se perdant en partie dans l'ombre- épaisse des arbres, un autre homme, habillé de la même manière, était occupé à resserrer les sangles d'un cheval vigoureux et de grande taille. Tout en le faisant, il fredonnait d'une voix qui n'était pas sans quelque harmonie l'air d'une populaire chanson à boire.

" Mordieu ! Ned," dit son camarade, qui avait été durant quelques instants plongé dans une silencieuse rêverie, — " Mordieu ! ne peux-tu donc faire taire ton amour pour l'art, dans un moment comme celui-ci ? Ton fredonnement devient plus fort de minute en minute, et je m'attends à le voir enfin éclater en un chant à pleine voix ; songe que nous ne sommes point maintenant chez Monsieur George I "

" Et c'est bien tant pis, Augustus," répondit Ned, qui était volontiers grondeur, tout en remontant lentement à cheval après avoir fini ses fonctions de palfrenier. " Le diable m'emporte I la blafarde (1) nous regarde en plein comme si elle allait parler. Pour ma part, j'aime une nuit noire, avec une étoile par-ci parla qui scintille tout doucement comme pour nous dire : " Je vous vois, mes enfants, mais je n'en dirai pas un mot ; " et une petite pluie fine qui tombe en faisant juste assez de bruit pour qu'on n'entende point les sabots de ]?etit- Jean, et pour couvrir, pour ainsi dire, la retraite. D'ailleurs, quand on est un peu mouillé, c'est toujours bon de boire un coup pour empêcher l'estomac de se refroidir, en rentrant.

" Ou, en d'autres termes," dit Augustus, qui aimait de tout son cœur les maximes, " parce que une petite pluie amène de grandes libations I "

" Bon ! " dit Ned, en bâillant. " Corbleu ! je voudrais bien voir arriver le capitaine. Sais-tu quelle heure il est ? Pas loin de onze heures, je suppose."

"A peu près! Chut! n'est-ce pas une voiture? Non, c'est le vent qui s'est levé tout d'un coup. Non ! Quelqu'un vient, vois les oreilles de mon cheval. Alerte ! "

Les voleurs gardèrent le silence ; on entendait vaguement le bruit lointain des pas d'un cheval ; et, comme il s'approchait, on entendit un craquement de branches comme si l'on traversait une haie ; puis aussitôt la lune fit saillir pittoresquement

1) La lune q*ii, dans l'argot des voleurs anglais, se nomme Oliver

164 LCS TOLETES DE GEAXD CHEATS.

la figure d'un eavalier qui s'avançait à travers le taillis co arrière des voleurs. TaatOs ou le voyait à moitié dans les sinuosi tés da sentier qu'il somit à travers le bois, tantôt on l'apercevait en plein; tantôt il était complètement caché; pais son cheral hennissait aree impatience ; enfin il réparât, et on moment après, il avait rejoint nos deux compagnons. Le novrean Tena était grand, musculeux» et dans la première fleur de la Tirilité. Un frac Tert foncé, bordé d'une étroite ganse d'argent et boutonné da col à la ceinture, disait ressortir une mine fière, one large poitrine, nne taille mince, mais cambrée, qui n'aTait pas besoin d'être comprimée par le tailleur, lin court manteaa de cheral, retenu an col par nne boucle darerrmt, pendait pittoresquement sur Tune de ses épaules, tandis que ses jambes étaient enfermées dans des bottes à récuyère, qui, bien qu'elles montassent au-dessus du genou, n'étaient évidemment ni pesantes ni embarrassantes pour les muscles vigoureux du cavalier. Le caparaçon du cheval, le mors, la bride, la selle, les fontes, étaient à la dernière mode, et le cheval lui-même était dans la meilleure condition et d'une beauté remarquable. Le cavalier avait Pair fier et hardi ; une moustache légère, mais d'un noir d'ébène, relevait l'expression résolue de sa lèvre fine et recourbée ; et da large chapeau, qui ombrageait son front, s'échappaient de longs cheveux bouclés qui ondulaient au souffle vif de la nuit L'homme et le cheval avaient tous deux une apparence vaillante et même chevaleresque, à laquelle l'heure et le lieu de la scène donnaient une teinte dramatique e i romanesque.

<; Ha ! c'est vous, Lovett ! "

"Comment va, mes enfants?" Tel fat le salât qu'on échangea.

" Quelles nouvelles?" dit Ned.

" Excellentes nouvelles ! Ecoutes. Monseigneur et sa voiture seront ici dans dix minutes au plus."

" Avez-vous tiré quelque chose de plus du ministre que j'ai si glorieusement effrayé ? " demanda Augustus.

" Non ; nous en reparlerons. A notre nouvelle proie maintenant ! "

" E tes- vous sûr que notre noble ami sera bientôt ici ? " dit Tonili nson, en flattant son cheval qui piaffait dans un moment de gaité.

" Très sûr ! Je l'ai vu changeant de chevaux ; j'étais dans l'écurie au moment même ; il s'est absenté pendant une

demi-heure pour manger, j'imagine ; tu peux bien compter que pendant ce temps-là je lui ai joué un tour."

" Quelle force? " demanda Ned.

" Rien que lui et son domestique."

" Et les postillons ? "

" C'est vrai, je les oublie. Ah ! bah ! tu leur feras peur.'

" En avant ! " cria Ned, en épronnant son cheval qui s'élança.

" Un moment, ' dit Lovctt ; " laissez-moi mettre mon masque ! Tout beau, Robin, tout beau ! Voilà qui est fait. Maintenant, en avant!"

Lorsque les arbres eurent disparu derrière eux, les cavaliers entrèrent, au petit galop, sur une large pièce de terre inculte, entrecoupée de fossés, et parfois de barrières à claire voie, par-dessus lesquelles leurs chevaux bondissaient comme des quadrupèdes parfaitement accoutumés à de pareils exploits.

Le cœur du chef de ces trois hommes battait si vivement que, au moment où l'on aperçut la grande route et où l'on entendit le bruit encore lointain des roues d'une voiture, il leva sa main droite avec un geste joyeux et laissa échapper une exclamation juvénile de satisfaction et de gaité.

" Paix ! capitaine ! " dit Ned, cachant son propre enchantement sous un faux air de gravité ; " conduisons-nous comme de gentilshommes ; il n'y a que des drôles de bas étage qui se laissent emporter à de telles explosions de joie ; des hommes du monde, comme nous, doivent toujours agir comme s'ils avaient le cœur brisé.

" La mélancolie s'unit toujours à la sublimité, et le courage est sublime," dit Augustus avec l'emphase d'un faiseur de maximes.

" A la haie, maintenant," dit Lovett, n'écoutant plus ses camarades, et son cheval sauta sur la route.

Les trois hommes se trouvèrent bientôt en ligue calmes et immobiles le long de la haie. La route était devant eux dans toute sa largeur disparaissant par une courbe de chaque côté ; le sol se durcissait sous une tendance précoce à la gelée, et le son produit par le fer des chevaux arrivait clairement à l'oreille des voleurs, présage presque assuré du tintement d'un métal plus attrayant, qui allait, si l'espérance ne leur faisait pas un conte trop décevant, tomber entre leurs mains.

La voiture si longtemps attendue fit son apparition au dé* tour du chemin, et roula rapidement emportée par quatre rapides chevaux de poste.

" Toi, Ned, avec ta grande monture, arrête les chevaux . toi, Augustus, charge-toi des postillons ; laissez-moi faire le reste," dit le capitaine.

" Convenu ! " répondit laconiquement Ned. " Regardezmoi ; " et le cheval du vaniteux brigand s'élança de sa cachette. Si instantanées furent les opérations de ces tacticiens expérimentés que les ordres de Lovett se trouvèrent exécutés presque en moins de temps qu'il ne lui en avait fallu pour les donner.

La voiture étant arrêtée et les postillons tout pâles, tremblant sous les deux pistolets armés qui menaçaient, leurs têtes, Lovett mit pied à terre, ouvrit la portière de la voiture, puis, d'un ton très poli et avec des formes très courtoises, s'adressa au voyageur :

" Ne vous alarmez pas, monseigneur ; il n'y a pas pour vous le moindre danger ; nous ne voulons que votre montre et votre bourse."

" En vérité," répondit une voix encore plus douce que celle du voleur, tandis qu'une figure caractérisée, et ayant quelque chose de français, se dressait, coiffée d'un bonnet de fourrure, vers celui qui l'arrêtait," en vérité, monsieur, votre demande est si modeste que ce serait plus que de la cruauté de ne pas vous l'accorder. Ma bourse n'est pas très bien garnie, et autant vaut que ce soit vous qui l'ayez que l'un de mes gredins de créanciers. Quant à ma montre, j'y tiens fort, et . . ."

" Je vous comprends, monseigneur," interrompit le voleur. A combien estimez-vous votre montre ? "

"Hum ! pour vous elle vaut bien vingt guiñees.'1

" Voulez-vous me permettre de la voir ? "

a Votre curiosité est extrêmement flatteuse," répliqua le noble voyageur, tout en présentant bien à contre cœur une montre à répétition, enrichie, comme* c'était assez souvent la mode alors, de pierres précieuses. Le voleur ne jeta qu'un regard sur le bijou

" Votre seigneurie," dit il avec une grande gravité, " était trop modeste dans ses calculs : votre goût vous fait plus d'honneur; laissez-moi vous affirmer que votre montre vaut pour nous cinquante guiñees tout au moins. Pour vous prouver que telle est ma conviction sincère, je vais la garder, et nous n'en parlerons plus ; ou bien je vous la rendrai sur votre parole d'honneur que vous me donnerez en échange un mandat de oinquante guiñees payable chez vos véritables banquiers et au porteur. Choisissez ; cela m'est tout-à-fait égal."

" Sur mon honneur, monsieur," dit le voyageur, aveo

LES VOLEURS DE GRAND CIlJfiMIN. 167

quelque surprise luttant sur sa physionomie, " votre flegme et votre sang-froid sont vraiment admirables. Je vois que vous connaissez le monde."

" Votre seigneurie me flatte ! " répondit Lovett en s'inclinact " Que décidez-vous ï "

" Mais il est impossible d'écrire une traite sans encre, plume et papier."

Lovett s'éloigna un peu ; mais, tandis qu'il cherchait dans sa poche tout ce qu'il fallait pour écrire, objets qu'il avait toujours soin de porter sur lui, le voyageur profita de l'occasion, et tirant soudainement un pistolet d'une des poches de la voiture, il le dirigea vers la tête du voleur. Le voyageur était un tireur expérimenté et de première force ; il tenait son ennemi presque à longueur de bras ; ses pistolets étaient un objet d'envie pour tous ses amis d'Irlande. Il pressa la détente, la poudre brûla dans le bassinet, et le voleur, sans même changer de contenance, tira un petit encrier, y trempa une plume de fer, la présenta au voyageur, en lui disant avec un sang-froid incomparable, " vous plairait-il, monseigneur, d'essayer l'autre pistolet ? Dans ce cas, obligez- moi en visant vite, car vous devez comprendre la nécessité de ne pas perdre de temps. Si non, voici le dos d'une lettre, sur laquelle vous pouvez écrire le mandat."

Le voyageur n'était pas homme á se laisser embarrasser en quoi que ce fut, sauf dans ses affaires ; toutefois il se sentit un peu décontenancé et confus en prenant le papier ; il murmura quelques mots sans suite et écrivit le mandat. Le voleur l'examina et s'assura qu'il était écrit suivant la forme ; puis, avec un salut froidement respectueux, il rendit la montre et ferma la porte de la voiture.

Pendant tout ce temps le domestique était resté tout tremblant sur le devant, assis sur ce siège solitaire qu'on appelle en anglais, sans trop d'égard à l'euphonie, un dickey. Le voleur lui adressa alors la parole d'un ton bref:

" Qu'avez- vous sur vous qui appartienne à votre maître Ì "

" Bien que ses pillules, votre honneur ! J'avais oublié da les mettre dans ..."

" Des pillules ! envoyez-les moi." Le valet tout tremblant tira de sa poche de côté une petite boîte qu'il jeta et que Lovett attrapa adroitement.

Il ouvrit la boîte, compta les pillule3.

" Une, deux, quatre, douze < . . Ah ! ah ! " Il rouvrit la porte de la voiture.

" Sont-ce là vos pillules, monseigneur ? "

Le pair tout surpris, qni avait recommencé à s'établir dans le coin de la voiture, répondit affirmativement

a Monseigneur, je vois que vous avez une fièvre très violente ; évidemment vous aviez un peu le délire lorsque vous avez essayé tout-à-l'heure de décharger votre pistolet dans la figure d'un ami. Laissez-moi vous recommander une prescription. Avalez toutes ces pillules ! "

" Grand Dieu ! " s'écria le voyageur sérieusement alarmé, " que voulez-vous dire ? Douze de ces pillules suffiraient poui tuer un homme."

" Vous l'entendez," dit le voleur, se tournant vers ses camarades qui riaient aux éclats. Quoi, monseigneur, voudriezvous vous révolter contre votre docteur ! C'est mal, c'est mal ! Croyez-moi."

Et avec un geste flatteur, il tendit la boîte aux pillules vers le nez du voyageur qui se reculait Quoiqu'il fût homme à se tirer aussi bien qu'aucun autre d'un mauvais pas, le voyageur était surtout soigneux de sa santé, et il était si obstiné sur ce point qu'il se serait plutôt exposé à l'effet certain d'une balle qu'à l'effet incertain d'une dose trop forte de pillules. Aussi arracha-t-il avec une grande indignation la boite des mains du voleur qui la lui tendait toujours, et la lançant à travers la route, il dit avec dignité :

" Faites ce que vous voudrez, coquins ; mais si vous me laissez vivant, vous aurez à vous repentir de l'insulte que vous avez faite à l'un des officiers de la maison de Sa Majesté ! " Puis, comme s'il s'apercevait du ridicule qu'il y avait à prendre de trop grands airs dans sa situation présente, il ajouta en changeant de ton : " Et maintenant, pour l'amour de Dieu, fermez la portière; et s'il vous faut absolument tuer quelqu'un, voilà mon domestique sur le siège ; il est payé pour cela."

Ce discours fit rire les voleurs encore davantage ; et Lovett, qui aimait une plaisanterie plus peut-être qu'une bourse pleine, ferma sur-le-champ la portière en disant :

" Adieu, monseigneur ; mais laissez-moi vous donner un petit avis : toutes les fois que vous descendez dans une au-, berge de village, et que vous y restez une demi-heure, pendant que l'on change vos chevaux, prenez vos pistolets avec vous, ou vous courez le risque de les retrouver déchargés."

Après ce conseil, le voleur se retira ; et voyant que le valet lui tendait une longue bourse verte, il lui dit en secouant doucement la tête :

" Les voleurs ne doivent point se voler entre eux, mon garçon. Tu dépouilles ton maître, c'est comme nous; que chacun garde ce qu'il a."

Ned le long et Tomlinson faisant alors reculer leurs chevaux, la voiture se trouva libre, et les postillons partirent avec une telle vitesse qu'on aurait dit qu'ils prenaient moins soin de leur vie que n'avaient fait les voleurs.

En même temps, le capitaine remontait à cheval, et les trois compagnons, sautant bravement par-dessus la haie qu'ils avaient franchie pour atteindre la route, s'éloignèrent dans la direction par laquelle ils étaient venus, la lune faisant ça et là ressortir leurs ombres fuyantes, et le bruit de leurs joyeux éclats de rire retentissant dans l'espace à travers l'atmosphère glacée de la nuit. Bulwer.

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