LXXXIX.— LES AVENTURES DE TIMOTHY À LA RECHERCHE DE JAPHET
J'avais l'habitude de rester au lit, Japhet, dit Timothy, et de penser à quelle méthode de voyager j'adopterais. Enfin jo me disais que, si je voulais courir après vous comme vous couriez après votre père, autant vaudrait courir après la lune, et que je verrais bientôt la fin de mon argent. Je me demandai si je ne pourrais pas trouver quelque profession ambulante qui me rapportât mes dépenses et me permît cependant d'aller sans cesse d'un lieu à un autre. Que pensez-vous que fut ma première spéculation ? Je vis un homme qui avait un chien attelé à une petite charctte, et qui vendait de la viande pour les chiens et pour les chats. " Voilà mon affaire," me dis-je ; " voilà une profession qui nfe permettra de vivre en voyageant." Je liai conversation avec lui comme il s'arrêtait dans un cabaret du dernier rang en lui payant un pot de bière. Quand j'eus tiré de lui tous les petits secrets du métier, je fis venir un second pot de bière et lui proposai de me vendre son établissement tout entier, y compris le couteau et le tablier. Notre homme y consentit, et, après bien des pourparlers, je lui comptai trois guiñees pour son matériel, ses marchandises et tout. Il me demanda si j'avais l'intention d'exercer à Londres, et je lui dis que non, que je préférais la province. Il me conseilla la tournée de l'ouest, comme renfermant plusdevilles populeuses. Le marché arrosé d'un troisième pot de bière, je lui payai l'argent et pris possession des effets, enchanté de ma nouvelle occupation. Je me dirigeai sur Brentford, vendant un morceau
d'an côté, un morceau de Tau tre, si bbn que j'arrivai à ee même banc où nous nous étions assis pour faire notre ropas.
Je m'étais logé dans l'auberge, et pendant trois jours j'avais fait d'assez bonnes affaires à Brentford. A la fin du troisième, j'étais revenu à la nuit tombante ; je m'étais assis sur le banc, et je pensais à vous. Le cbien fatigué s'était couché tout attelé, quand tout à coup j'entendis un coup de sifflet aigu. Le chien sauta aussitôt sur ses jambes, et avait déjà fait quelques pas avant que je pusse l'atteindre. Un second coup de sifflet se fit entendre ; le chien et la petite voiture partirent comme l'éclair. Je courus après aussi vite qu'il me fut possible, mais je ne pus le rattraper. J'aperçus son ancien maître qui courait devant lui allant à toutes jambes ; c'est ce qui m'expliqua l'empressement du chien. Je crois cependant que je serais parvenu à le rattraper, si, dans ma précipitation, je n'avais renversé une vieille femme qui sortait de sa porte, une casserole à la main, pour aller jeter son eau de vaisselle dans le ruisseau. Je la jetai par terre, et je roulai par-dessus elle dans une cave qui n'avait pas de marches. Avant que je pusse me tirer de là, l'homme, le chien, la petite voiture, la viande pour les chiens et pour les chats, tout avait disparu, sans que je les aie jamais revus. Le coquin s'était sauvé, et moi j'étais ruiné. Voilà pour ma première entreprise commerciale.
Toutefois je ne me retirai pas sans recevoir un paquet de sottises de la vieille femme, et une marmitée de petits pois brillants par la figure ; car elle aima mieux se coucher sans souper que de se coucher sans vengeance. Je retournai dans mon auberge, et je m'assis dans la salle commune. Mes deux voisins les plus proches étaient deux colporteurs, l'un portait un gros paquet de basin et de calicot, l'autre nne grande boîte pleine de peignes, d'aiguilles, de rubans, de ciseaux, de canifs et de bijoux en faux. Je liai conversation avec eux ; et comme je les régalai, nous fumes bientôt intimes. Ils me dirent quels étaient leurs profits, et comment ils se tiraient d'affaire, et je trouvai que pour une vie errante la leur n'était pas désagréable ; de sorte que, leur ayant demandé toutes les informations nécessaires, je retournai en ville, où je pris une permission de colporteur qui me coûta deux guiñees ; puis me rendant dans une boutique qu'ils m'avaient indiquée, j'y achetai un assortiment assez complet de menues merceries et de coutelleries communes, et je me mis une seconde fois en route. Cette fois je pris celle du nord, et je gagnai passablement ma vie, vendant pour quelques sous d'un côté, quelques sous de l'autre, dans toutes les chaumières que je rencontrais sur mon chemin ; mais
bientôt je découvris que sans un journal un colporteur n'est pas au grand complet. Le journal paie la moitié des dépenses du porte balle quand il sait lire. Dans chaque maison, surtout dans les petits cabarets borgnes, il est bien reçu ; il a la meilleure place au coin de la cheminée ; il a sa table et son logement gratis, à l'exception de ce qu'il boit, s'il tire son journal et le lit à ceux qui ne savent pas lire, surtout s'il peut leur expliquer tout ce qu'ils ne comprennent pas. Dès lors je devins un grand politique ; je mangeais bien ; je dormais bien, et je vendais bien mes marchandises. Je ne faisais pas plus de trois shillings de recette par jour; mais comme sur ces trois, il y en avait deux de bénéfice net, je faisais encore d'assez bonnes affaires. Cependant il arriva un petit accident qui me força à changer ma profession ou plutôt la nature de mes articles.
Un soir que j'étais arrivé tard dans un petit cabaret à bière, j'avais posé sur une table dans la salle mes marchandises renfermées dans une boîte peinte de sapin. Je venais de lire un paragraphe dans le journal, et j'étais en train défaire un magnifique commentaire qui m'avait toujours valu des applaudissements, des poignées de main, et la réputation de bon camarade.
Tout le monde s'était rassemblé autour de moi, et je recevais des applaudissements étourdissants, quand il me vint à l'idée que je ne ferais pas mal de regarder ce que devenait ma balle, qui m'avait été cachée pendant quelque temps par la foule, lorsqu'à ma très-grande mortification, je trouvai que quelqu'un de mes auditeurs s'en était allé, emportant ma boîte et tout ce qu'elle contenait. Malheureusement j'y avais déposé mon argent dans le fond, le croyant là plus en sûreté que dans ma poche, et il ne me restait au monde que dix-sept shillings environ en argent que j'avais reçus depuis trois jours. Chacun prit part à mon malheur, mais naturellement personne n'avait rien vu. Quand je voulus rendre le cabaretier responsable, il me traita de gueux, et me jeta à la porte.
Je me rendis dans la ville la plus voisine, où je recommençai le commerce sur une plus petite échelle ; j'achetai d'abord un panier, et avec l'argent qui me restait, tout ce qu'il y avait de plus commun en poterie et fatence, des pots, des plats, des tasses, etc. ; puis je plaçai le tout sur ma tête, et je me mis de nouveau à courir la campagne avec ma nouvelle spéculation. Me voilà donc colporteur de faïence, mais c'était un rude métier ; je ne pouvais plus y faire les mêmes recettes ^uc dans la coutellerie et la mercerie. Toutefois, je recevais;
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de sept à neuf shillings par semaine, et c'était assez pour vivre. Quelquefois, une cuisinière, qui avait cassé une terrine de quatre sous et voulait la remplacer sans se faire gronder, me donnait pour cela un morceau de viande qui devait avoir coûté cinq shillings à sa maîtresse. Une autre fois, un paysan me donnait le coucher, et se trouvait amplement payé par le don d'un petit pot qui ne me coûtait que deux sous. Je fis oe métier-là pendant trois mois portant de la faïence partout sans jamais casser un seul de mes articles, jusqu'à ce qu'enfin un certain jour, en passant par Eton, ils furent tous misen morceaux. Je rencontrai environ une douzaine d'écoliers, qui me proposèrent ce qu'ils appelaient un tir, c'est à-dire, de placer l'un après l'autre mes articles sur un poteau, de les viser à coups de pierres, à une certaine distance, et de me payer une certaine somme par coup. Ma foi, pensai-je, voilà un bien bon marché ; je pris donc un petit pot qui valait deux sous, et je le mis à deux sous le coup. On l'abattit au second, ce qui me détermina à donner à mes objets dès l'abord les valeurs entières, car ils tiraient sur n'importe quoi admirablement bien. Chaque garçon avait un bâton, sur lequel je marquai avec des coches le nombre des coups tirés et les sommes qui m'étaient dues. En plaçant un objet après l'autre sur le poteau, mon panier fut bientôt mis à sec ; c'est alors que je voulus régler nos comptes, mais quand je commençai à parler de cela, ils me rirent au nez, et prirent leurs jambes à leur cou. Je leur donnai la chasse ; autant aurait valu courir après des anguilles ; je n'en avais pas plutôt empoigné un, que les autres me tiraient par derrière jusqu'à ce qu'il eût écchappé ; enfin ils s'échappèrent tous, et il ne me resta rien ; car pendant que je courais après quelquesuns, d'autres se mirent à crosser mon panier comme un ballon jusqu'à ce qu'il fût tout à fait hors de vue. Il ne me restait que huit pence dans ma poche ; ainsi vous voyez, Japhet, j'allais toujours en dégringolant.
Je m'en allai maudissant tous les élèves d'Eton et leurs maîtres qui ne leur enseignaient pas la probité aussi bien que le latin et le grec. Je me réfugiai dans une auberge du dernier ordre, où l'on vend de la petite bière, et où l'on donne des lits à raison de deux pence par nuit, sans rien faire payer pour les puces. Je m'y rencontrai avec quelques chanteurs de ballades et autres truands, qui étaient en train de s'égayer, et me demandèrent ce que j'avais. Je leur racontai ce qui m'était arrivé; ils se moquèrent de moi; mais ils me don nèrent à souper, ce qui fait que je leur pardonne. Un vieux bonhomme, qui paraissait mener la bande, me demanda si
j'avais de l'argent. Je produisis mon énorme capital de huit pence. " Bien assez," me dit-il, " bien assez, si vous avez de l'habileté ; il y en a plus d'un qui ont commencé avec la moitié de cette somme, et qui ont fini par avoir leur voiture. Un homme qui possède des milliers de livres sterlings n'a sur vous l'avantage que de gagner quelques années qu'il vous faudra pour les acquérir. Votre nuit payée, il vous restera six pence. Avec cela, achetez-moi des allumettes, et courez les vendre par la ville ; pour peu que vous ayez du bonheur, vous en ferez un shilling avant demain au soir. Outre cela, vous entrerez dans les cours, et quelquefois même dans la cuisine ; quand la domestique est en haut, il y a bien des choses qu'on peut chiper adroitement." " Mais je ne suis pas un voleur," dis-je. 4t Eh bien! chacun son idée ; seulement si vous l'eussiez été, vous eussiez eu plus tôt votre équipage." " Mais supposez que je perde cette dernière mise de fonds, que personne ne veuille acheter mes allumettes, que faire Ì je mourrai donc de faim ? " " Mourir de faim ! non, non ; personne ne meurt de faim dans ce pays-ci ; tout ce que vous avez à faire, c'est de vous faire mettre en prison, de vous faire condamner à un mois ; vous vivrez alors mieux peut-être que vous n'avez jamais fait. Je connais toutes les prisons d'Angleterre ; je sais quelles sont les bonnes, car il y a prison et prison. Or, celle do cette ville est une des meilleures des trois royaumes, et généralement je m'y retire pendant l'hiver." Le discours de cet homme m'amusa beaucoup ; c'était un des plus joyeux vagabonds de l'Angleterre. Je suivis son avis ; j'achetai pour six pence d'allumettes, et je commençai mon nouveau, commerce.
Le premier jour, je fis trois pence d'un quart de mes marchandises ; je retournai dans la même auberge où j'avais passé la nuit précédente ; mais la bande joyeuse était partie pour une expédition. J'achetai pour deux pence de pain et de fromage ; je payai un penny pour mon logement, et je me remis en campagne le lendemain matin ; mais j'eus bien du malheur ; il paraît que ce jour-là personne n'avait besoin d'allumettes ; je me promenai depuis sept heures du matin jusqu'à plus de sept heures du soir sans en vendre pour un Hard. La nuit venue, je m'assis sous le porche d'une chapelle, rendu de fatigue et de besoin. A la fin je m'endormis, mais comment pensez-vous que je m'éveillai Ì Par un sentiment profond de suffocation ; je sautai sur mes jambes, toussant, étouffant, enveloppé de fumée. Quelques mauvais gamins, me voyant profondément endormi, avaient mis le feu à mes allumettes
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que je tenais dans la main et entre mes deux jambes, et je ne m'étais éveillé que quand mes doigts avaient été sévèrement brûlés. C'en était fait de mon commerce d'allumettes, puisque c'en était fait de mon dernier capital.
Je m'en affligeai beaucoup, et je m'en allai, songeant que le moment était venu de me faire mettre en prison aussitôt que possible, comme le vagabond me l'avait fortement recommandé. J'étais arrivé dans les faubourgs de la ville, quand j'aperçus deux hommes qui luttaient ensemble, et je me dirigeai vers eux. " Je vous dis qu'il faut que vous veniez avec moi,1' disait l'un des deux qui avait l'air d'un constable. " Ne voyez- vous pas cet écrit eau? Tous les mendiants et vagabonds seront arrêtés et traités conformément à la loi." u Que le diable vous prenne dans ses griffes, vieux chanteur de psaumes ; vieux brigand ; ne suis-je pas marin, et par conséquent vagabond conformément à la loi? " " Cela ne prendra pas," répondit l'autre ; " au nom du roi, je vous commande de me laisser vous conduire en prison ; et vous, jeune homme," me dit-il, car je m'étais approché d'eux, " je vous commande de me prêter aide et assistance, comme un bon et loyal sujet de Sa Majesté." " Qu'est-ce que vous donnerez à ce pauvre diable pour sa peine ? " " Je ne lui donnerai rien ; c'est son devoir ; et s'il ne le fait pas, je le conduirai en prison." " Eh bien, moi, vieux rhinocéros, je lui donnerai cinq shillings s'il veut se mettre de mon côté ; maintenant c'est à lui de choisir." Dans tous les cas, pensai-je, voilà quine saurait manquer de bien tourner pour moi ; cependant je me range du côté du plus généreux. Je m'approchai donc du constable, qui était un gaillard tant soit peu replet ; je lui passai la jambe, et il tomba en arrière sur la tête.
u Fort bien," me dit le matelot ; "j'ai idée que vous l'avez un peu avarié dans ses œuvres vives ; ainsi toutes les voiles dehors, et filons pour la ville voisine ; je sais où jeter l'ancre. Venez avec moi, et tant qu'il me restera un sou dans ma poche, la moitié sera toujours à celui qui s'est montré ami dans le besoin. Le constable n'avait pas l'air de reprendre ses sens ; le sang lui portait à la figure; nous lui desserrâmes sa cravate avant de partir, et nous nous en fûmes aussi vite que nous pûmes. Mon nouveau compagnon, qui avait une jambe de bois, s'arrêta près d'une barrière ; il l'escalada et me dit : " Nous n'avons pas de temps à perdre ; je n'aurai pas trop de mes deux jambes." Là-dessus, il arracha celle de bois, et détacha sa jambe naturelle qu'il portait le long de la cuisse. Je ne me
permis pas de commentaires, et nous marchâmes d'un bon pas jusqu'à un village distant d'environ cinq milles. " Nous passerons la nuit ici," me dit-il, " mais demain on sera sur nos talons au point du jour ou peu d'instants après. En conséquence il ne faut pas moisir au lit ; je connais les allures des gens de la police ; ils ne bougeront .de la nuit" Il frappa à la porte d'un méchant cabaret à bière qui s'ouvrit immédiatement ; peu d'instants après, nous fîmes un bien meilleur souper que je n'aurais jamais cru qu'on pût nous donner là. Mon nouvel ami ordonnait à droite, Ordonnait agauche, d'un ton d'autorité ; il semblait que chacun dans la maison dût lui obéir et marcher au doigt et à l'œil. Après avoir bu deux ou trois verres de grog, nous allâmes nous coucher.
Le lendemain matin, avant la pointe du jour, nous étions en route pour une autre ville, où mon ami assurait que les constables ne prendraient jamais là peine de le venir chercher. Chemin faisant, il me demanda de quoi je vivais, et je lui racontai combien j'avais été malheureux. " Un service en mérite un autre," me dit-il, " et je veux vous enseigner un nouvel état. Pouvez-vous chanter ? Avez- vous de la voix ? " " Ma foi, non," répondis-je." "Je ne Vous demande pas si vous chantez en mesure ou si vous avez la voix belle ; tout cela m'est parfaitement indifférent ; ce que je désire savoir, c'est si vous l'avez forte." " Pour forte, je ne manque pas de poumons." " C'est tout ce qu'il vous faut ; pourvu que vous vous fassiez entendre, que m'importe que vous hurliez comme un tigre, ou que vous beugliez comme un buffle ! Il y en a autant qui nous paient pour se débarrasser de nous que pour nous faire, la charité ; pourvu que la recette se fasse, n'importe par quel moyen. Tenez, moi, j'ai connu un vieux farceur, qui ne savait qu'un air sur la clarinette, encore n'était-il jamais dans le ton. Eh bien, il a fait sa fortune dans six ou sept rues ; tout le monde le payait pour qu'il s'en allât jouer plus loin. Quand il se fut aperçu de cela, il y arrivait tous les matins régulier comme une horloge. Or, il y avait une de ces rues qui n'était habitée que par des marchands de musique et des chanteurs italiens ; vous savez que ces étrangers se logent presque toujours les uns dans le quartier des autres. Ils avaient en horreur son air affreux, qui était triste à faire mourir une vache d'ennui. Aussi il fallait voir comme ils lui jetaient dos sous pour le renvoyer. Il y avait dans cette même rue une espèce de club de jeunes gens à la mode, qui n'eurent pas plutôt remarqué que les Italiens lui jetaient de l'argent pour
se débarrasser de sa musique, qu'ils lui en jetèrent pour qu'il jouât. Les Italiens doublèrent ; les jeunes gens triplèrent ; et les deux partis s'entêtant, notre homme gagna plus d'argent dans cette seule rue que tous les gueux et truands de l'endroit ensemble. Maintenant, pour en revenir à vous, si vous avez la voix tant soit peu forte, je me charge de tout le reste." " Est-ce que vous gagnez votre vie comme cela ? " "Je le crois bien ; et je vous déclare que de tous les métiers du inonde, il n'y en a pas un qui vaille celui-là. Voyez-vous, mon brave, j'ai été sur un vaisseau de guerre, non pas que j'aie jamais été marin ou que j'aie jamais été élevé pour la mer, mais je m'étais embarqué comme soldat de marine, et je faisais le service dans la coursive et à l'arrière. Je n'ai jamais su grand'chose en fait de manœuvre, aussi cela ne me regardait pas, de manière que je n'en ai rien appris, quoique j'aie été quatre ans à bord ; tout ce que j'y ai jamais appris, ce sont le jargon et Pargo t de marine, et c'est ce qu'il faudra que je vous enseigne. Un beau jour je sautai par dessus le bord et me sauvai à Londres. J'aurais été bientôt empoigné et jeté dans la fosse aux lions si je n'avais eu recours à cette bienheureuse jambe de bois que vous me voyez maintenant à la main. J'avais appris bon nombre de chansons, et c'est là- dessus queje me suis fait un métier, lequel n'est pas mauvais, je vous jure. Savez-vous qu'après quelque grande victoire, il m'est arrivé pendant des semaines entières de faire jusqu'à deux livres sterlings par jour, même à présent la moyenne est de quinze à vingt shillings. Puisque vous m'avez sauvé de ce requin d'eau douce, qui aurait bientôt vu que j'avais mes deux jambes et m'aurait fait punir comme mendiant valide, je veux en reconnaissance vous apprendre à gagner votre vie à ma façon. Vous travaillerez avec moi jusqu'à ce que vous soyez assez fort pour marcher tout seul. L'Angleterre est assez grande pour nous deux ; mais rappelez-vous de ne jamais donner mon secret à personne ; autrement tous les vagabonds du pays se travestiraient en matelots, et le métier serait perdu." Naturellement l'offre était trop séduisante pour être refusée; je l'acceptai donc de grand cœur. D'abord je travaillai avec lui comme si je n'eusse eu qu'un bras, l'autre étant bien serré le long de mon corps. La manche de ma jaquette vide et flottant au vent, nous marchions, beuglant à droite et à gauche, de manière à faire pleuvoir les sous autour de nous. Au bout de trois semaines, mon camarade jugea que j'en savais assez ; il me donna la moitié de ses ballades et cinq shillings
Nous nous donnâmes une poignée de main ; et c'est ainsi que je quittai celui qu'après vous je puis appeler le meilleur ami que j'aie eu au monde. Depuis ce temps, je n'ai cesse de parcourir la province dans tous les sens, le gousset toujours bien garni, ne cessant cependant de regarder partout si je ne vous voyais pas. Heureusement ma belle voix a attiré votre attention, et me voici à la fin de mon histoire. Mais si jamais nous nous séparions; si jamais je me retrouvais dans le besoin, j'aurai bientôt retrouvé, je vous jure, ma jambe de bois et mes ballades.
Mark y at.