XC.— MARTHA, LA BOHÉMIENNE, OU LE POUVOIR DE L'IMAGINATION
Dans le voisinage de Bedford-square vivait un homme hon note et respectable que le lecteur voudra bien nommer Harding. Il s'était marié de bonne heure : sa femme était une femme exemplaire, et son fils ainsi que sa fille étaient arrivés à cette époque de la vie où les enfants rendent à leurs parents, par leur société et leurs connaissances, les tendres soins qu'ils en ont reçus pendant les premières années de leur enfance.
Mr. Harding occupait, à Somerset-House, une position respectable et pleine de responsibilité qui dépendait du gouvernement. Ses revenus étaient en rapport avec ses besoins et ses désirs ; sa famille était une famille où l'on s'aimait ; et, peut-être, si l'on prenait en considération l'ambition modérée de ce que l'on peut proprement appeler la classe moyenne, jamais homme ne fut plus content et mieux satisfait de son sort que Mr. Harding.
Maria Harding, sa fille, était modeste, sans prétentions, intéressante, pleine de sentiment et de douceur. Elle était timide et réservée ; mais la modestie, qui lui faisait tenir ses beaux yeux noirs baissés, ne voilait pas l'intelligence qui y rayounait. Sa santé n'était forte sous aucun rapport, et la pâleur de ses joues — trop souvent, hélas ! illuminée par le coloris fébrile de notre maladie indigène — donnait à sa physionomie un charme profond. Sa tendre mère l'élevait et la surveillait avec toute la sollicitude et toute l'attention qu'exigeait une créature aussi délicate et aussi peu faite pour les dangers et les soucis de ce monde.
Georges, son frère, était un hardi et intelligent garçon, doué d'une santé de fer et d'une indépendance qui ne craignait rien. Sou caractère était fréquemment l'objet des réflexions de sou
père qui voyait dans les dispositions de son fils, dans son esprit dans ses goûts et ses inclinations, la promesse d'une réussit« future dans la vie active.
Avec de pareils enfants, possédant ainsi les qualités les plus enviables de leurs sexes respectifs, Mr. et Mrs. Harding, pleins de gratitude envers la Providence, appréciaient leur bonheur, et étaient entièrement satisfaits du sort qui leur était dévolue dans ce monde éphémère.
Maria était âgée d'environ dix-neuf ans ; elle avait attiré l'attention et peu-à-peu captivé l'affection d'un parent éloigné, dont la grande fortune, jointe à des qualités physiques et morales, faisait un parti tout-à-fait acceptable pour les parents de la jeune fille, et que le cœur de Maria reconnut silencieusement comme convenable pour elle, même si ce parent eût été pauvre et sans aucune fortune.
Le père du prétendu de Maria était un homme d'importance, jouissant d'une grande influence, grâce à laquelle, Georges, le frère de sa bru future devait être placé dans cette espèce de collège diplomatique de Downing- street d'où, lorsque le temps viendrait, il était appelé à s'élever, en passant par tous les grades de cette carrière (grades que ses amis, et spécialement sa mère, étaient convaincus qu'il remplirait avec habileté au moyen de ses talents particuliers) pour devenir un beau jour enfin un puissant et mystérieux ambassadeur.
Toutefois les parents du jeune Langdale et de Maria Harding étaient d'accord qu'il n'y avait pas de nécessité à hâter l'alliance de leurs familles, parce que l'âge réuni des deux fiancés n'excédait pas trente-neuf ans, et que d'un autre côté Mr. Langdale, père, par des raisons particulières, désirait que son fils atteignît l'âge de vingt-et-un ans avant de se marier. En outre, Mrs. Langdale, qui était elle-même âgée d'un peu plus de trente-six ans, avait également des motifs qu'elle prétendait particuliers de reculer autant que possible une cérémonie dont le résultat, selon toute probabilité, allait lui conférer trop tôt, pour que cela fût agréable à une dame ayant ses habitudes et ses inclinations, le titre formidable de grand'mère. Il fut donc décidé qu'immédiatement après que Frédéric Langdale aurait atteint l'âge voulu, mais pas avant, conduirait à l'autel de l'hyménée la délicate et timide Maria Harding.
De toutes parts on causait à voix basse de l'affaire. Le «uccès futur de Georges était hautement prôné, et le bonheur cans égal de Maria devint l'objet des prophéties de toutes leurs
eonnaissances. Déjà plusieurs demoiselles plus jeunes qu'elle, filles et nièces de ceux qui, après dîner, discutaient ces questions en conciliabule, commencèrent à regarder Miss Harding d'un œil plein d'envie et de malice, et se demandaient ce que Mr. Frédéric Langdale pouvait voir de si surprenant en elle ; on la déclarait froide, insipide, sans animation, facile à déconcerter, gauche ; bien plus, quelques-unes de ses amies allèrent jusqu'à trouver qu'elle était entièrement contrefaite.
Pendant ce temps, Frédéric et Maria continuaient à s'aimer, et leurs cœurs ne faisaient plus qu'un, tant leur attachement était profond et sincère. Georges, qui était une sorte de peste pour les deux amants, était heureusement à Oxford, courbé sur ses livres à s'en donuer le mal de tête, afin de gagner ses degrés et de se préparer pour *les devoirs futurs de la place où il pourrait cueillir les lauriers diplomatiques, et gagner, avec un titre et un rang élevés, des décorations et des rubans sans nombre.
Les choses se trouvaient dans cet état prospère ; la barque de la vie voguait gaîment devant la brise, lorsque Mr. Harding, un jour qu'il se dirigeait de son domicile vers son bureau de Somerset- Place, en passant par la Rue-Charlotte, à Bloomsbury, fut accosté par une de ces Bohémiennes que l'on rencontre dans la capitale demandant l'aumône, spécialement dans le quartier dont il est question. " N'oubliez pas, je vous en prie, Martha, la pauvre Bohémienne," dit la femme ; " donnez-moi un sou par charité, monsieur, je vous en prie ! "
Mr. Harding était membre de la société d'indigence, institution qui se proposait de détruire la mendicité par un moyen tout nouveau consistant à ne rien donner aux pauvres ; d'ailleurs, il était magistrat ; — puis, il n'avait pas de monnaie ; il lui dit donc un peu durement peut-être de passer outre.
Mais rien n'y fit ; elle continua à le suivre, en répétant tristement, lt n'oubliez pas Martha la Bohémienne, je vous en prie!"
A la fin, irrité par la persévérance de cette femme — car même les employés du gouvernement détestent d'être importunés— Mr. Harding, contrairement à ses habitudes et aux usages de la société moderne, se retourna en colère et lança un juron contre la vagabonde qui l'implorait.
" Malédiction," dit Martha ; " ai je vécu pour cela ? Ecoutez, pauvre homme faible et orgueilleux. Souvenez-vous bien de mei ; regardez-moi 1 "
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Il la regarda, et essaya un geste de rage. Deux yeux plus noirs que le jais, plus brillants que le diamant, brillaient sur lui comme des étoiles ; les cheveux noirs de la Bohémienne pendaient en désordre sur ses joues livides, et une rangée de dents plus blanches que la neige grincèrent à travers des lèvres de corail, entrouvertes par un sourire horrible, mêlé de raillerie, de mépris et de haine. Harding demeura sur place comme frappé d'immobilité ; subjugué autant par la puissante fascination de cette contenance surhumaine que par la crainte d'un désordre dans la rue, il s'arrêta pour l'écouter.
" Remarquez-moi bien, monsieur," dit Martha, " car vous et moi nous nous rencontrerons encore. Vous me verrez trois fois avant de mourir. Mes visites seront terribles ; mais la troisième sera la dernière !"
Il y avait dans cette déclaration une solennité qui alla au coour de Mr. Harding avec d'autant plus de force qu'elle venait de la part d'une misérable vagabonde repoùssée de la société. Les passants s'assemblaient. Désireux, il ne savait pourquoi, d'apaiser la colère de la femme en courroux, il retira machinalement quelque argent de sa poche, et le lui présenta.
" Tenez, bonne femme," dit-il en avançant la main.
" Bonne femme ! " répliqua l'affreuse mégère. " De l'argent maintenant ! Moi, moi qui ai été maudite ? Il est trop tard, mon fier monsieur ; le mal est fait; la malédiction maintenant retombe sur vous ! " En disant ces mots, elle s'enveloppa de son vieux manteux rouge, et disparut rapidement à ses yeux pour s'enfoncer dans les profondes et lugubres retraites de St. Giles.
Harding, au moment où elle s'évanouit à ses yeux, éprouva la plus extraordinaire des sensations ; il s'accusa d'avoir parlé si rudement à la pauvre créature, et remit ses shillings dans sa poche avec regret. Il va sans dire que la crainte de voir les prédictions de cette femme se réaliser n'entra pour rien dans ses sentiments ; il continua à se diriger vers son bureau de Somerset-Place, et y remplit tous ses rudes devoirs officiels, tels que ceux de lire les journaux de l'opposition, de discuter avec le chef d'un autre département les questions principales de la politique du jour, et de signer trois fois son nom avant quatre heures de l'après-midi.
Martha, la Bohémienne, bien qu'il l'eût chassée de sa mémoire en faisant bon marché d'elle, repassait pourtant toujours de temps à autre dans son esprit; son visage était gravé d'une
manière indélébile dans ses souvenirs ; et bien qu'il fût tout naturel, ainsi que nous Pavons dit plus haut, qu'un homme de fermeté et d'intelligence ne s'inquiétât en aucune façon des malédictions d'une Bohémienne ignorante et sans instruction, cependant les sentiments de Mr. Harding — nous no savons trop pourquoi — le poussèrent à chercher un véhicule de louage, et à se rendre chez-lui en voiture plutôt que de courir le risque de rencontrer de nouveau la sibylle, dont la solennelle menace le troublait constamment.
Il y a chaque jour dans la vie des gens mariés un moment donné oi\ a lieu entre eux un échange de sentiments et de confidences plus intime que d'ordinaire, et où, s'isolant du monde, deux êtres se communiquent librement et sans réserve les événements de la veille. C'est alors que le mari fait part à sa compagne de la manière dont il a réussi auprès d'un tel ou dans telle ou telle affaire, de ce qu'il pense des talents de tel individu et du caractère de tel autre. La femme de son côté communique ses vues sur les mêmes sujets, vues fondées sur ce qu'elle a recueilli parmi les personnes composant le ministère féminin, et explique pourquoi elle suppose qu'il a été trompé sur tel point, ou a commis une bévue sur tel autre. C'est ainsi qu'à force de raconter de nouveau les faits, à force d'argumenter, de discuter et de faire de longs commentaires, les intérêts communs de l'heureux couple acquièrent plus de force, et que leurs plus chères espérances se trouvant alimentées et peut-être un jour réalisées.
Quelques amis à dîner, et une petite soirée, avaient empêché Harding de dire un seul mot de la Bohémienne à sa chère Eliza ; il est possible même que jusqu'au " moment d'intimité," dont j'ai essayé de faire le tableau, il n'eût pas raconte ce qui s'était passé quand bien même ils eussent été seuls. Toutefois il n'en pensait pas moins à l'horrible vision; et lorsque les convives se furent dispersés, et que les deux époux se furent retirés chez eux, il raconta la circonstance exactement comme elle s'était passée, et reçut de sa charmante épouse une réponse telle qu'il l'aurait pu attendre d'une femme prudente, intelligente, discrète, et pleine de bon sens. Elle soutint qu'il avait eu parfaitement raison de ne pas s'en laisser imposer, s'étonna de ce que plus tard il avait offert de l'argent à une créature qui s'en était montrée si peu digne, surtout lorsqu'il avait trois ou quatre bons do soupe dans sa poche, fut un peu surprise qu'il n'avait pas livré l'audacieuse intrigante aux mains du sergent, et, tour
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nant en ridicale l'impression que Pair de la sorcière semblait avoir faite sur l'esprit de son mari, raconta une excursion qu'elle avait faite avec quelques amies à Norwood lorsqu'elle était jeune fille, et pendant laquelle une de ces mêmes femmes lui avait dit sa bonne aventure, dont pas un mot ne s'était jamais réalisé ; et durant une discussion de quelque longueur, tout en blâmant énergiquement la faiblesse et l'impiété qu'il y a à donner créance aux paroles de ces fainéantes créatures, elle s'endormit profondément.
Il n'en fut pas de même de Harding; il était agité et troublé ; il ei\t donné tout au monde pour pouvoir rappeler la malédiction qu'il avait imprudemment lancée contre la pauvre femme. Abandonnée comme elle l'était, et en proie à la détresse, pourquoi ne l'avait- il pas épargnée, et pourquoi la colère l'avait-elle emporté sur son jugement? Pourquoi avait- il ajouté à l'amertume d'un refus l'aiguillon d'une malédiction ? Toutefois il était superflu de regretter ce qui était passé ; puis, fatigué et mortifié de ses réflexions, il finit par suivre sa moitié dans ce profond sommeil que la longueur et le sujet de la harangue lui avaient si bien assuré.
Le jour vint ; et le soleil commença de luire brillamment ; aussi brillamment du moins qu'il peut luire à Londres. L'heure du bureau arriva, et Mr. Harding se dirigea, non point par la Rue-Charlotte, vers Somerset- House, tant était grande son appréhension de voir la sinistre vieille. Il est impossible de décrire l'effet produit sur lui par la crainte de la rencontrer ; s'il entendait une voix de femme derrière lui dans la rue, il tremblait, et n'osait pas regarder autour de lui de peur d'apercevoir Martha. En tournant un coin, il s'avançait avec une précaution extrême, de peur qu'elle ne se présentât devant lui à l'improviste ; bref, quelque part qu'il allât, quelque chose qu'il fît, ses actions, ses mouvements, ses paroles mêmes étaient dirigées et enchaînées par l'horreur de la revoir encore.
La malédiction qu'elle avait proférée retentissait incessamment à ses oreilles ; enfin elle avait pris tellement possession de son esprit qu'il en avait écrit les paroles et scellé la pièce qui les contenait : " Trois fois tu me verras avant de mourir. Síes visites seront terribles ; mais la troisième sera la dernière."
"Calais" n'était pas plus profondément gravé dans le cœur de notre reine que ces lignes dans celui de Harding; mais il rougit de la force de ses émotions, et plaça le papier où il les avait enregistrées tout au fond de son pupitre.
Cependant Frédéric Langdale déployait la plus grande assiduité auprès de Maria ; mais, comme c'est trop souvent le cas, le brillant éclat de leurs amours s'était couvert de nuages. Sa santé toujours délicate le paraissait alors davantage; et parfois ses parents inquiets éprouvaient à son sujet^une sollicitude nouvelle pour eux ; car des symptômes formels de consomption s'étaient montrés, et les médecins, quoiqu'ils en parlassent légèrement à la tendre mère, aussi bien qu'à la douce malade, les traitaient avec tant de soins et de précautions que cela alarmait ceux qui pouvaient suivre les progrès de la fatale maladie, progrès qui échappaient à Maria elle-même, si bien qu'elle se promettait pour le printemps suivant une foule de parties de plaisir et d'amusement que les docteurs prévoyaient trop bien que sans doute elle ne goûterait jamais.
Que les susceptibilités de Mr. Langdale, et l'excessif désir qu'éprouvait Mrs. Harding de paraître jeune, eussent amené l'ajournement du mariage de Maria, c'était là en effet une circonstance malheureuse. L'agitation, la surprise, l'espérance différée, qui pesaient sur l'esprit de la charmante jeune fille, et cette crainte pleine de doutes que ressentent toujours les amoureux, affaiblirent son courage et nuisirent à sa santé ; tandis que, si le mariage eût été célébré, le soulagement qu'elle eût éprouvé en étant débarassée de toutes ses appréhensions, joint au voyage do France et d'Italie que l'heureux couple devait entreprendre immédiatement après son union, lui eût sans doute rendu la santé, tout en assurant son bonheur. Cela pourtant ne devait pas avoir lieu.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la rencontre du pauvre Mr. Harding avec Martha; et l'habitude, le temps, de constantes occupations, s'étaient unis pour délivrer son esprit de la crainte qu'elle lui avait inspirée. Il avait recommencé à rire et à plaisanter ; il se plaisait de nouveau dans la société, et il avait osé reprendre le chemin le plus court pour se rendre à Somerset-House ; bref, il était si bien guéri de l'inexplicable terreur, qu'il avait d'abord ressenti qu'il alla à son bureau, et qu'y prenant le papier où il avait écrit l'effrayant anathème de la sorcière, il le mit courageusement en pièces et le vit con sumer par le feu, avec quelque chose qui ressemblait à une sa tisfaction réelle, et la résolution de ne plus penser davantage à une si sotte affaire.
Frédéric Langdale était, comme d'ordinaire, avec sa fiancée et Mrs. Harding, quand son cabriolet à pompe arriva à la
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porte pour le conduire chez Tatter saü, où son père l'avait chargé d'examiner un cheval on des chevaux qu'il avait l'entention d'acheter ; car Frédéric était, avant tout, l'homme le plus capable de juger un cheval. Toutefois Mr. Harding, afin de lui donner l'avantage de deux têtes, ce qui, suivant le pro verbe, vaut mieux qu'une seul — le digne futur beau-père s'offrit à accompagner le jeune homme à la cour des commissaires priseurs au coin de Hyde-park ; car on était dans l'un de ces jours privilégiés où ceux qui travaillent dans les administrations publiques ont vacances. La proposition fut accueillie avec enchantement par le jeune homme, qui, pour montrer la déférence convenable envers Mr. Harding, lui mit les rênes entre les mains; et après avoir fait un salut d'adieu aux dames qui s'étaient mises à la fenêtre, ils partirent, les magnifiques chevaux piaffant et faisant des courbettes, lançant la flamme par les yeux et leur souffle fumant par les nasaux.
Le conducteur toutefois reconnut bientôt que les chevaux étaient un peu trop forts pour lui, même en mettant son habileté tout-à-fait hors de question, et au tournant de la Bue- Russell, il offrit à Frédéric de lui rendre les rênes. Par quelque confusion de mots au milieu de l'alarme qu'éprouvait Harding, Frédéric ne saisit point les rênes qu'il lui tendait avec un grand trouble. Elles glissèrent par-dessus la garde-crotte entre les deux chevaux, qui, délivrés ainsi de tout frein, bondirent dans l'air, et se précipitant en avant, heurtèrent le cabriolet contre un poteau et lancèrent Frédéric et Harding sur le pavé. Harding, qui avait le bras droit et la clavicule brisés, se souleva sur sa main gauche, et vit devant lui Frédéric baignant dans son sang et paraissant sans vie. Les chevaux furieux s'élancèrent de nouveau avec les débris de la voiture ; et au moment où cet objet eut disparu, le malheureux beau-père aperçut, contemplant cette scène, immobile et calme — Martha, la Bohémienne.
Il est assez probable que l'apparition de cette horrible visien, jointe comme elle l'était à l'accomplissement de sa prophétie, eut sur Mr. Harding un effet plus terrible encore que la triste réalité qu'il avait sous les yeux. Il trembla, sentit le cœur lui manquer, se trouva mal et tomba évanoui sur le pavé.
On se procura promptement du secours, et les malheureux blessés furent soigneusement transportés dans leurs demeures respectives. Les souffrances de Frédéric Langdale étaient beaucoup plus fortes que celles de son compagnon ; car outre
tes fractures très graves de deux de ses membres, la blessure qu'il avait à la tête présentait le plus terrible aspect, et inspirait de vives inquiétudes aux médecins qui le soignaient.
Mr. Harding, dont le régime fort modéré se trouvait extrêmement favorable en cette circonstance, avait comparativement peu souffert ; une simple fracture du bras et la dislocation de la clavicule (c'était là tout son mal) furent bientôt, grâce à un habile traitement et une obéissance implicite aux ordonnances des docteurs, déclarées en voie de guérison ; mais le malheureux avait reçu une autre blessure que la science ne pouvait guérir. La conviction que la femme, dont il avait encouru la colère, avait, sinon le pouvoir de faire le mal, au moins celui de le prédire, et qu'il devait encore la revoir deux fois avant l'accomplissement de sa prophétie, pénétra profondément dans son esprit ; et bien qu'il se f i\t senti un peu soulagé après avoir raconté à Mrs. Harding qu'il avait vu la Bohémienne au moment de l'accident, il lui était impossible de se remettre du choc que ses nerfs avaient reçu; ce fut en vain qu'il essaya de secouer l'appréhension perpétuelle qu'il avait de la revoir.
Frédéric Langdale resta pendant quelque temps dans un état très précaire. Tous les visiteurs étaient exclus de sa chambre, et il se passa deux mois, durant lesquels la tendre Maria n'eut la permission ni de le voir, ni de lui écrire, ni d'entendre parler de lui, tandis que sa constitution allait s'affaiblissant graduellement par l'effet constant de l'inquiétude et du chagrin.
Cependant Mr. Harding se rétablissait rapidement ; mais le moral n'allait point chez-lui du même pas que la santé : la crainte qu'il éprouvait de quitter sa maison, le frémissement qu'excitait dans son cœur un coup heurté à la porte, ou le seul bruit d'un pas qui en approchait, tant il redoutait que l'arrivant ne f i\t la redoutable Martha, ne sauraient se décrire ; et l'aspect de sa pauvre Maria ne tendait point à dissiper la tristesse qui pesait sur lui.
Lorsqu'enfin Frédéric se trouva assez bien pour recevoir des visites, Maria n'était plus elle-même assez bien pour aller le voir ; elle descendait rapidement au tombeau, et lt médecin lui même paraissait désireux de préparer ses parents au plus fatal dénouement; mais elle, au contraire, toute pleine de ces prévisions qui caractérisent cette maladie, parlait encore de ses espérances de bonheur futur, pour le moment où Frédéric serait suffisamment rétabli pour se présenter chez-elle.
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Enfin, cependant, les docteurs proposèrent an changement d'air, suggestion à laquelle on obéit sur-le-champ, mais, hélas • trop tard : la faiblesse de la pauvre fille était telle qu'un simple essai de ses forces fit renoncer à toute idée de la transporter.
Dans ce terrible état, séparée de celui pour qui elle était tout, la douce malade languissait, et la vie semblait flotter sur ses joues colorées, et ses yeux se creusaient, et ses Ierres desséchées tremblaient sous l'impression de la souffrance.
Il fut convenu enfin que le jour suivant Frédéric Langdale aurait la permission de lui rendre visite : ses diverses fractures avaient été réduites, et la blessure de sa tète avait pris un aspect plus favorable. La voiture reçut l'ordre de le conduire chez les Hardings à une heure, et le médecin recommanda tout particulièrement de prévenir Maria de cette entrevue et de l'y préparer dès la veille. Ceux qui ont des enfants, et ceux-là seuls, pourront comprendre la tendre sollicitude et les tendres précautions avec lesquelles le père et la mère procédèrent dans une révélation si importante, d'après l'avis des médecins, au rétablissement de Maria; ils employèrent des ménagements infinis pour que la joie ne se glissât que graduellement dans le cœur de leur enfant malade, et pour éviter tous les malheurs qui auraient pu résulter d'une trop brusque annonce.
Ils s'assirent près d'elle — parlèrent de Frédéric — Maria prit part à la conversation — se leva d'elle-même sur son séant — par degré on excita en elle l'espérance qu'elle pourrait bientôt le revoir— cette espérance se changea graduellement en une certitude — on parla de l'époque où cela pourrait arriver — i le moment de l'entrevue se rapprocha de plus en plus — la jeune fille anxieuse saisit toute la vérité — elle le comprit — elle eut le pressentiment qu'elle le reverrait le lendemain — elle éclata en un déluge de larmes, et retomba sur son oreiller.
En ce moment, le soleil, qui brillait dans toute sa splendeur, rayonna dans la chambre, et vint frapper vivement sur sa physionomie où le sang affluait.
" Baisses le rideau, mon ami," dit Mrs. Harding à son mari. Harding se leva et se dirigea vers la fenêtre.
Un cri d'horreur lui échappa — " Elle est là ! " s'écria la pauvre homme avec une mortelle angoisse.
ki Qui ? " lui demanda sa femme étonnée.
'• Elle — -elle — cette horrible femme ! " Mrs. Harding courut à la fenêtre et vit debout de l'autre
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sôté de la rue, les yeux fixés attentivement sur la maison— Martha, la Bohémienne.
" Baissez la persienne mon ami, et venez ici. Je vous en prie, venez," dit Mrs. Harding.
Harding baissa la persienne.
" Quel malheur va-t-ii nous arriver ? Quelle infortune nous menace ? " dit en sanglotant Harding.
Un cri perçant de sa femme, qui était retournée auprès du lit, fut l'horrible réponse à cette question douleureuse.
Maria était morte !
Deux fois sur trois il avait vu ce terrible démon à forme humaine; chaque apparition, elle l'avait dit, devait surpasser la précédente par son degré d'horreur ; mais en était-il qui pût surpasser celle-ci ?
Là, devant ses parents désolés, l'innocente enfant gisait étendue dans le froid sommeil de la mort ; ni l'un ni l'autre ne pouvait croire que cela fut vrai j cela leur paraissait un rêve effro yable. Harding était tout effaré, et quitta le corps de sa fille chérie pour aller à la fenêtre qu'il venait de quitter. Martha était partie, mais il l'entendit à l'autre bout de la rue chantant un air sauvage et joyeux.
On appela les domestiques — on fit venir les médecins, mais hélas ! il était trop tard ! et les malheureux parents n'eurent plus qVà pleurer leur bien-aimée Maria, à jamais perdue pour eux. Georges, son frère, qui l'aimait d'une si tendre affection, était à Oxford ; mais il quitta en hâte tous les honneurs académiques qui l'attendaient pour suivre au tombeau sa sœur ehérie. #
L'effet que produisit cette mort sur Frédéric Langdale fut effrayant : on crut qu'il ne se relèverait pas d'un choc si rude et si inattendu dans ce moment ; car, bien que la constitution délicate de Maria fut une source perpétuelle d'appréhension et de sollicitude, les symptômes immédiats avaient pris une tournure favorable durant les derniers jours de sa vie, et avaient ranimé les espérances de guérison que ceux qui l'aimaient si tendrement avaient toujours conservées. De cet infortuné jeune homme je n'avais plus entendu parler, lorsqu'au bout de trois ans, je vis annoncer dans les journaux qu'il venait de se marier à la tille unique d'un riche baronet de l'ouest
La mort de la pauvre Maria, et l'effroi que son père éprouvait en songeant à la troisième visite de Martha, amenèrent un changement complet dans les affaires de la famille. Grâce aux efforts d'une protection puissante, Harding obtint de faire
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nommer son fils comme son suppléant à la place qu'il occupait ; et ayant atteint le but qu'il désirait, il résolut de quitter l'Angleterre pendant quelque temps, et de s'éloigner du voisinage où il serait perpétuellement exposé au danger inséparable— il en était maintenant parfaitement convaincu — de sa prochaine entrevue avec la sorcière.
Il est entendu que Georges, ainsi arrêté dans ses études classiques, quitta Oxford, et dès l'âge de dix-neuf ans il commença la carrière de fonctionnaire public, non pas cependant dans la branche spéciale que sa mère avait choisie pour ses débuts ; et l'on put remarquer que les Langdales, après la mort de Maria, non seulement s'abstinrent de relations fréquentes avec les Hardings durant leur séjour en Angleterre, mais que les protestations si vives du citoyen fier de sa fortune se transformèrent par degré dans un oubli absolu de toute promesse, même conditionelle, d'exercer une influence en faveur du fils de ses anciens amis.
Voyant cela, Mr. Harding sentit que ce serait agir prudemment que de tâcher de trouver pour son fils une place où, par la suite du temps, le jeune homme pourrait atteindre une position dont l'honorable revenu lui permettrait de vivre de son bien, puis de s'établir avantageusement.
Tous les arrangements que le tendre père avait en vue étant terminés, le couple affligé se mit en route pour uh long voyage sur le continent. Il devint évident que le moral de Mr. Harding se releva rapidement aussitôt qu'il eut la conviction qu'il se trouvait moins exposé à rencontrer Martha. La tristesse s'apaisa et s'adoucit suivant le cours ordinaire de la nature, et le couple paisible s'installa -à Lausanne, " oubliant le monde et du monde oublié," sauf par leur excellent fils, modèle des enfants, dont les bonnes qualités, paraissait-il, avaient séduit une jeune fille remarquablement belle, sa voisine, dont la mère semblait également charmée de l'excellence des revenus du jeune homme.
Chose étrange, il ne semblait pas qu'il y eût dans cette affaire d'amour de difficultés à surmonter, d'obstacles a vaincre, et le consentement des Hardings (demandé par une lettre qui les suppliait en outre d'être présents à la cérémonie, s'ils voulaient qu'elle eût lieu), fut aisément obtenu par Georges; de manière qu'à la clôture de la seconde année, qui s'était écoulée depuis leur départ, les parents et leur fils se rassemblèrent de nouveau dans cette maison dont la vue rappelait le souvenir de leur malheureuse fille et son sort mélancolique, et qui était encore
péniblement rattachée dans l'esprit de Mr. Harding à l'odieuse Bohémienne.
Toutefois, le charme avait sans nul doute été brisé. Pendant les deux dernières années, Martha ou était morte ou avait quitté le voisinage. Les Bohémiens étaient une tribu errante, et pourquoi ferait- elle exception à la règle générale ? C'est par des arguments pareils que Mrs. Harding réprima les craintes et l'anxiété renaissantes de son mari, et elle y réussit si bien que, lorsque le jour des noces arriva, que les cloches sonnèrent, et que les rubans flottèrent dans l'air, la physionomie de Mr. Harding s'éclaira de sourires, et il embrassa la joue ardente de sa future bru avec chaleur et quelque chose comme du bonheur.
Les noces eurent lieu dans cette saison de l'année où les amis et les familles se réunissent avec joie et bonne harmonie, ox\ toutes les petites rancunes sont oubliées, et où le feu joyeux et la table somptueuse annoncent le Noël, et nous rappelent que la joie et les félicitations sont à l'ordre du jour.
Malheureusement, cependant, à propos du mariage de Miss Wilkinson avec Georges Harding, il ne m'est pas permis, en vérité, d'ajouter qu'ils quittèrent la ville dans une voiture de voyage pour passer la lune de miel. Il n'avait été accordé à Georges que trois ou quatre jours pour s'absenter de son bureau et pour la célébration des fiançailles ; il fut convenu que toute la compagnie, y compris les branches cadettes des Wilkinsons, cousins, cousins-germains, etc., se réuniraient le jour des Bois pour célébrer dans une soirée de famille le retour des nouveaux mariés.
Lorsque cette soirée arriva, il était délicieux de voir les heureux et souriants visages des enfants ; c'était un vrai plaisir que de considérer leur joie. La gaieté était à son comble, et la soirée se passa joyeusement. Mr. Harding, entouré de ses jeunes convives, souriait, et pour un instant oublia ses peines; cependant, lorsqu'il regarda autour de la chambre, il ne put réprimer un soupir en se rappelant que c'était dans cette même chambre que, quelques années auparavant, sa chère Maria avait réuni ses amies à la même occasion.
On annonça le souper de bonne heure, et la bande joyeuse descendit au salon, où la table était servie avec abondance de toutes les profusions de la classe moyenne. Au centre apparaissait le principal objet de la fête — un gigantesque gâteau . des Bois ; des Bois et des Beines dorés se prélassaient sur des cercles de confiture» écarlates, et des cœurs en
euere se trouvaient là enchâssés dans des trophées le même substance. '
Nombreuses et profondes furent les blessures que reçut cette masse énorme, et chaque convive surveillait avec une profonde anxiété la part qui lui était destinée par rapport aux splendeurs éblouissants qui en couvraient la surface glacée. On distribua le jeu des Rois consistant en cartes à figures, illustrées de devises sentencieuses et de spirituels dictons, et par une de ces petites fraudes, qui, dans ces sortes de réunions, sont toujours tolérées, Mr. Harding fut proclamé Roi, et la nouvelle mariée Reine ; la gaieté était si charmante et l'entrain si plein de franchise, qu'il regarda sa femme avec une expression de contentement intérieur, contentement qu'elle avait souvent mais en vain essayé de trouver sur sa physionomie depuis la mort de sa chère enfant.
Le souper fini, la pendule sonna minuit, et les plus âgés regardèrent autour d'eux comme s'il était temps pour les plus jeunes de se retirer. Une demi-heure de grâce fut demandée par le " Roi " et accordée. Mrs. Georges Harding devait ce soir-là leur chanter une chanson sur " les pauvres vieilles filles; " — c'-était des vieux couplets que, par tradition et par habitude, elle avait chantés tous les ans à cette anniversaire depuis qu'elle était toute petite fille. Conformément à cet usage, l'exécution de sa promesse ayant été réclamée, on obtint le silence, et Mrs. Harding, avec cet air d'embarras accompagné d'une petite toux maniérée qui sied si bien à une jolie fille aux joues rebondies et veloutées, se prépara à commencer la vieille chanson, lorsqu'un bruit semblable à celui que produirait la chute d'un boulet de canon de quarante-huit resonna dans toute la maison. Ce bruit semblait descendre directement du toit même de la maison en passant rapidement et avec violence par tous les l'escaliers. Il traversa la chambre dans laquelle ils étaient assis, et continua en grondant son cours impétueux jusqu'au rez-de-chaussée. Au moment où il parut abandonner le salon, la porte s'ouvrit soudain, comme si elle eût été forcée par un coup de vent, et resta entr 'ouverte.
Tous les enfants furent en un instant debout, se pressant autour de leurs mères. Mrs. Harding se leva et tira la sonnette pour s'informer de ce que signifiait ce tintamare. • Sa bru, pâle comme une morte, regarda Georges; mais il y eut quelqu'un dans la compagnie qui ne bougea pas, qui ne souffla pas. Ce fut le vieux Mr. Harding, dont les yeux, fixés d'abord
ateo effroi sur la porte entr 'ouverte, tournèrent lentement en suivant le mur de l'appartement vers la cheminée. Là ils s'arrêtèrent.
Lorsque les domestiques vinrent, ils dirent qu'en effet ils avaient entendu le bruit, mais qu'ils pensaient qu'il venait d'enhaut. Harding regarda sa femme, puis, se tournant vers le domestique, observa avec négligence que cela devait être quelque bruit de la rue, et après l'avoir renvoyé, il engagea la nouvelle mariée à continuer sa chanson. Elle y consentit; mais les enfants avaient été trop alarmés pour en jouir ; ce bruit avait en lui quelque chose de si étrange et de si surnaturel, que les plus âgés de la compagnie eux-mêmes, tout obligés qu'ils étaient de ne laisser voir à leurs enfants rien qui ressemblât à de la crainte, se sentirent plus à leur aise lorsqu'ils se trouvèrent chez-eux.
Lorsque les convives furent partis, et que la femme de Georges alluma la chandelle pour aller se coucher, son beaupère l'embrassa avec affection, et pria Dieu de la bénir. Il prit alors tendrement congé de son fils en faisant une fervente prière pour son bonheur; il le serra sur son cœur, et lui dit adieu avec une émotion qui, dans une circonstance aussi ordinaire qu une séparation de courte durée, fut inexplicable pour le jeune homme.
Lorsque Harding eut gagné son appartement, il parla à sa femme, et l'engagea à se préparer à quelque grand malheur.
" Ce que cela doit être," dit Harding, " et sur qui doit tomber le coup, je ne sais ; mais il est cette nuit suspendu sur nos têtes ! "
" Mon ami ! " s'écria Mrs. Harding, "Quel nouveau caprice est cela ? "
" Eliza, ma bien aimée," répondit son mari, avec un ton d'indicible agonie, " je l'ai vue pour la troisième et dernière fois ! "
" Qui ? "
" Martha, la Bohémienne."
" Impossible," dit Mrs. Harding; " vous n'avez pas quitté la maison d'aujourd?hui ! "
" C'est vrai, ma chère," répliqua le mari, t: mais je l'ai vue. Lorsque ce bruit terrible s'est fait entendre à souper, au moment où la porte s'ouvrait comme par miracle, j'ai l'ai vue. Elle a dardé ses horribles yeux sur moi ; elle s'est avancée vers la cheminée, et est restée debout au milieu des enfants, et là elle est restée jusqu'à ce que le domestique entra.
192 MARTHA, LA BOHEMIENNE.
" Mon très cher mari," dit Mrs. Harding, " tout ceci n'est qu'un désordre de votre imagination."
" Tout ce que vous voudrez," dit-il, " mais je Pai vue Humain ou surhumain — naturel ou surnaturel — elle était là. Je ne chercherai pas à discuter un point où je ne trouverai probablement aucune sympathie ; tout ce que je vous demande, c'est de prier avec ferveur, d'avoir foi, et alors espérons que le malheur, quel qu'il soit, sera peut-être détourné.
Il embrassa la joue de sa femme avec tendresse, et après deux ou trois heures d'agitation fébrile et nerveuse, il s'endormit,
De ce sommeil il ne se réveilla jamais — on le trouva mort dans son lit le lendemain matin.
" Or," dit mon narrateur, " était-ce la puissance de l'imagination, jointe au bruit inattendu, qui produisit chez-lui une perturbation assez grande pour lui ôter la vie, c'est plus que je ne saurais dire; le fait est qu'il il était mort"
Cette histoire m'a été racontée par mon àmi Ellis un soir que nous venions un peu tard de la Cité à Harley-street Lorsque nous arrivâmes à ce passage du récit, nous étions dans Bedford-square, à l'encoignure obscure et triste où Caroline-street y vient aboutir.
" Tenez," dit Ellis, en l'indiquant du doigt, " voilà la rue où la circonstance a eu lieu."
"Allons, allons," lui dis-je, "vous racontez fort bien l'histoire, mais je suppose que vous n'espérez pas que je crois à tout cela comme à l'évangile Ì "
" Comme vous voudrez," dit-il ; " tout ce que je sais, c'est que j'étais un de ceux présents la nuit des Rois, et que j'ai entendu le bruit moi-même."
" Mais vous n'avez pas vu le spectre," m'écriai-je ?
" Non, certainement," répliqua Ellis.
" Ni vous, ni personne, j'en réponds," lui dis-jo. A ce moment un pas rapide se fit entendre derrière nous. Je me détournai à moitié pour laisser passer la personne, et je vis une femme enveloppée dans un manteau rouge, dont les yeux brillants et noirs, éclairés par le clair reflet d'une lampe placée audessus de sa tête, m'éblouirent. Je demeurai attóre. " N'oubliez pas, je vous prie, Martha, ¿a Bohémienne" dit la mendiante.
Ce fut comme un coup de tonnerre. A l'instant je glissai ma main dans ma poche et lui donnai à la hâte une pièce do cinq-shillings.
" Merci, mon bon monsieur," dit la femme ; puis, faisant
entendre un éclat de rire méprisant, elle descendit Caroline« street, vers Russel-street, chantant, ou plutôt glapissant, une chanson bizarre.
Depuis lors, je n'ai jamais passé à la tombée de la nuit près de cette sombre encoignure de Bedford-square.
Th. Hook.
Les fiacres et les équipages remontent et descendent à grand bruit la rue où ils se succèdent rapidement ; et les coups redoublés, qui retentissent à la porte de la maison vis-à-vis, annoncent qu'il y a grande soirée chez nos voisins. Nous savons que c'est une soirée dansante, parce que nous avons* vu un homme enlever le tapis du salon tandis que nous étions à déjeuner ce matin ; et s'il fallait une autre preuve — disons la vérité — nous venons de voir l'une des jeunes demoiselles coiffant une autre jeune personne, près de la fenêtre d'une des chambres à coucher, avec une élégance inusitée, qu'une soirée dansante peut seule expliquer.
Le maître de la maison est employé dans une administration ; nous constatons ce fait par la coupe de son habit, le nœud de sa cravate et l'air de satisfaction que trahit sa démarche.
* Ecoutez ! Voici un cabriolet ! C'est le second commis de quelque bureau; une espèce de jeune homme rangé, qui vient en bottes, et apporte ses escarpins dans la poche de son habit, lesquels escarpins il est dans ce moment en train de mettre dans l'anti-chambre. Voici qu'il est annoncé par l'homme placé dans le corridor à un autre homme en habit bleu, qui est un garçon déguisé de l'administration.
L'homme qui se trouve sur le premier pallier le procède vers la porte du salon. " M. Tupple ! " crie le garçon. " Comment va, Tupple ? " dit le maître de la maison, en ¿'avançant de la cheminée, devant laquelle il parlait politique, tout en se chauffant. " Ma chère, voici M. Tupple (révérence courtoise de la dame de la maison) ; Tupple, ma fille aînée ; Julie, ma chère, M. Tupple ; Tupple, ma seconde fille ; mon fils, monsieur." Tupple frotte vivement ses mains, et rit comme si tout cela était extrêmement drôle ; il ne cesse de saluer et de se tourner jusqu'à ce que toute la famille lui ait été présentée, puis il se glisse sur une chaise placée à l'un des bouts du sofa, et commence avec les jeunes demoiselles une
aonversation variée sur le temps, les théâtres, Tannée passée» le dernier assassinat, le ballon, les manches des robes, les plaisirs de la saison, et mille autres sujets actuels de causerie.
Charmant garçon que ce M. Tupple ; homme parfait auprès des dames ; et de plus si agréable compagnon ! Vrai ! personne n'a jamais compris les plaisanteries de papa la moitié aussi bien que M. Tupple, qui se tord de rire à chaque nouvelle facétie. Quel délicieux partenaire ! il sait parler à tout le monde ; et bien qu'il paraisse au premier abord un peu gai et même frivole, il est si romantique ; il a tant de sentiment ! C'est un amour d'homme. Assurément il ne plaît pas aux jeunes gens qui rient de lui et affectent de le dédaigner ; mais tout le monde sait que c'est uniquement par envie ; aussi ils peuvent bien s'épargner la peine de déprécier son mérite, car maman dit qu'il sera invité désormais à tous les dîners qu'elle donnera, ne fut ce que pour causer entre les services avec les convives et distraire leur attention quand par hasard il y aura à la cuisine quelque retard inattendu.
Au souper M. Tupple se montre encore avec plus d'avantage qu'il ne l'a fait pendant la soirée, et lorsque papa engage tous les assistants à remplir leurs verres afin de boire au bonheur général pour l'année qui commence, M. Tupple demande avec la plus joyeuse insistance que toutes les jeunes personnes aient leurs verres pleins, en dépit de leurs protestations réitérées qu'il leur sera complètement impossible de jamais les vider ; puis demandant la permission de dire quelques mots sur le toast qui vient d'être proposé par papa, il fait, à propos de la vieille et de la nouvelle année, l'un des discours les plus brillants et les plus poétiques que l'on puisse imaginer. Une fois ce premier toast bu, et lorsque les dames se sont retirées, M. Tupple prie tous les messieurs de lui faire la faveur de remplir leurs verres, car il a un toast à proposer : sur quoi tous les messieurs de s'écrier : " Bravo ! bravo ! " et de passer en conséquence le flacon à la ronde ; et M. Tupple, prévenu par le maître de la maison que tout le monde est prêt et n'attend plus que son toast, se lève et demande la permission de- rappeler aux messieurs présents combien ils ont été ravis par l'éblouissante réunion d'élégance et de beauté que présentait ce soir le salon, et combien leurs sens ont été charmés et leurs cœurs captivés par la séduisante concentration de grâces féminines qui se trouvait si récemment dans la salle du souper. (Bruyantes marques d'approbation.) Tout disposé qu'il serait à déplorer l'absence des dames, sous d'autres rapports, il ne
peat cependant que puiser quelque consolation dans la pensée que leur absence même lui permet de proposer un toast que, sans cela, il lui aurait été interdit de porter ; ce toast — il demande la , permission de le dire — c'est: "A la sante des Dames ! " (Grands applaudissements.) Les Dames ! parmi lesquelles les charmantes filles de leur excellent hôte se distinguent tout à la fois par leur beauté, leurs talents et leur élégance. Il demande donc à ces messieurs de vider leurs verres jusqu'à la dernière goutte pour ce toast : " Les Dames ! et une heureuse nouvelle année pour elles." (Approbation prolongée, au milieu de laquelle on entend très distinctement dans le salon d'en haut les dames qui dansent entre elles un pas espagnol.)
Les applaudissements qui suivent ce toast se sont à peine calmés, qu'on voit un jeune homme en gilet rose, assis vers le bout de la table, s'agiter et se trémousser, et montrer de violents symptômes d'un désir latent de donner issue à ses sentiments par un discours; l'avisé Tupple, qui s'en aperçoit sur-le-champ, se décide à le prévenir en parlant lui-même. Il se lève donc de nouveau avec un air d'importance solennelle, et exprime l'espoir qu'on voudra bien lui permettre de porter un autre toast (approbation générale, et Mr. Tupple continue) ; il est certain que les convives ont tous été profondément frappés de l'hospitalité — il peut dire de la splendeur — avec laquelle ils ont été reçus ce soir par leur hôte et leur hôtesse. (Applaudissements sans bornes.) Bien que ce soit la première fois qu'il ait eu le plaisir et la jouissance de s'asseoir à cette table, jl connaît depuis longtemps et d'une façon très intime son ami Dobble ; il a été lié d'affaires avec lui ; il voudrait que tous ceux qui sont présents connussent Dobble aussi bien qu'il le connaît. (L'hôte tousse modestement.) Lui, Tupple, peut mettre la main sur son cœur et déclarer sa conviction sincère que jamais il n'a existé un homme meilleur, un meilleur époux, un meilleur père, un meilleur frère, un meilleur fils, up meilleur compagnon dans tous les rapports de la vie, que Dobble ! (Longs cris de bravo !) On l'a vu ce soir dans le paisible sein de sa famille ; il faudrait le voir le matin au milieu des difiiciles devoirs de son bureau. Calme en parcourant les journaux du matin, plein de fermeté lorsqu'il donne sa signature, plein de dignité dans ses réponses aux demandes des solliciteurs étrangers, plein de déférence dans ses rapports avec ses supérieurs, et de majesté dans sa conduite avec ses inférieurs. (Acclamations.) Et s'il rend cet hommage mérité aux excellentes qualités de son ami Dobble, que pourra- 1 il
dire en parlant de Mrs. Dobble Ì Doit-il s'étendre sur les qualités de cette aimable femme? Non; il épargnera les sentiments de son ami Dobble ; il épargnera les sentiments de son ami, s'il veut bien lui permettre d'avoir l'honneur de l'appeler ainsi, M. Dobble, jeune. (Ici M. Dobble, jeune, qui était fort occupé à mesurer la capacité d'ouverture de sa bouché en y introduisant une orange remarquablement belle, suspend cette opération et prend un air convenable de profonde mélancolie.) Il se contentera de dire — et il est certain que c'est là un sentiment qui sera partagé par tous ceux qui l'entendent -—que son ami Dobble est aussi supérieur à tous les hommes qu'il a connus, que Mrs. Dobble est au-dessus de toutes les femmes qu'il a vues (excepté ses filles), et il terminera en proposant la santé de leurs dignes " Hôtes ; puissent- ils vivre pour jouir encore de nombreuses années ! "
Ce toast est bu avec acclamations ; Dobble adresse ses remerciments, et toute la compagnie rejoint les dames au salon. Les jeunes gens, qui étaient trop timides pour danser avant le souper, trouvent une langue et des danseuses ; les musiciens prouvent, par des signes non-équivoques, qu'ils ont largement fêté la nouvelle année pendant l'absence de la société ; et la danse se prolonge jusqu'à une heure assez avancée de la pre mière matinée du nouvel an. Dickens.
GUIDE POLYGLOTTE
DE