ACTE I
Scène I. — Vue de Bichmond, le pont, etc. — La maison du docteur Soothem.
Entrent le docteur Soothem et Thomas, venant de la maison.
Le Doct. Thomas, avez-vous nettoyé toute la plus belle vaisselle, sorti le cristal taillé, et tout préparé pour votre buffet aujourd'hui?
Tho. Oui, monsieur.
Le Doct. Eh bien, alors, passez chez Jacob le jardinier, et dites-lui d'envoyer des fleurs à la maison, et d'avoir soin de cueillir le pfcus beau fruit du jardin pour, le désert, et . . . attendez ! . . . Avez-vous commandé qu'on envoyât de la glace de Hampton pour rafraîchir le vin ? Ces bourgeois sont difficiles. •
Tho. C'est fait, monsieur.
Le Doct. Alors, vous pouvez vous en aller. Attendez . . . attendez ! j'avais presque oublié : dites à Wilson de préparer la chambre dont les fenêtres sont grillées, pour le nouveau malade ; comme sa folie n'est pas dangereuse, je ne l'enverrai pas à mon autre maison. Pauvre garçon ! il s'imagine seule ment qu'il est sur le point d'épouser quelque riche héritière espagnole. Envoyez-moi ma fille. [Thomas rentre dans la maison.] Maintenant, il faut que j'aille visiter mes malades, et ensuite j'irai en ville. Non ... il faut que j'attende mon jeune ami pour le recevoir, comme c'est un étranger. Eh bien, Julia ! . . . Julia, vous dis-je !
Entre Julia, venant de la maison.
Jul. Vous avez besoin de moi, mon papa?
Le Doct. Si j'ai besoin de vous ? Oui, sans doute, sans cela, pourquoi vous aurai-je appelée ? Eh bien, je suppose que vous n'aviez pas encore fini votre toilette . . . Vous n'aviez pas arrangé votre coiffure à votre gré ? Combien de robes avez-vous essayées aujourd'hui, Julia, avant de vous décider pour celle-ci?
Jul. Aucune, mon père : je n'ai pas cherché à paraître mieux que de coutume. Pourquoi l'aurais-je fait?
Le Doct. Pourquoi? Mais, parce que votre futur arrive aujourd'hui ; je l'attends d'une minute à l'autre, et vous désirez naturellement le frapper à la première vue.
Jul. Non vraiment, papa ; au contraire, j'espère lui plaire aussi peu qu'il me plaira, parce qu'alors il s'en retournera comme il sera venu.
Le Doct. Allons, Julia, ne me forcez pas à mettre en usage une contrainte salutaire, car vous l'épouserez : son père et moi nous avons réglé tous les préliminaires par lettre, et vous devez vous marier, que vous vous plaisiez ou non. D'ailleurs, c'est un enfantillage que cette aversion : vous ne l'avez jamais vu, ni moi non plus ; mais son père me dit que c'est un garçon trè3 actif . . . toujours à son affaire.
Jul. Oh, j'assurerais que c'est un garçon singulièrement habile.
Le Doct. Il sarà très-riche, et c'e3t beaucoup plus important. Mais je sais ce qui vous rend si indifférente. Ce mauvais sujet étourdi du bal masqué vous trotte dans la tête; vous ne Le connaissez pas plus que je ne connais le grand Turc, mais il vous a ensorcelée parce qu'il dansait bien, et vous disait cent choses tendres à l'oreille, parce qu'il n'avait pas vu votre figure.
LES DEUX THOMPSON. 20 ì
Jul. Je vous demande pardon, mon papa ; vous vous trompez en cela : il a vu ma figure.
Le Doct. Qu'il ne soit plus question de lui, et allez voir si la chambre de Mr. William Thompson est convenablement préparée. Avez-vous mis des fleurs dans les vases %
Jul. Mon Dieu, je Pavais entièrement oublié ! J'y vais de ce pas. [Elle sort.
Le Doct Vous l'aviez oublie ! Vous oubliez tout. — [On entend le son du cor, annonçant une diligence, le bruit des fouets, etc.'] Voilà la voiture ! Thomas! Jacob! Allons, vite, quelqu'un.
Entre Thomas, venant de la maison.
Thomas, courez à la voiture, et demandez si Mr. William Thompson y est, et amenez-le ici. [Thomas sort.
Mentre Thomas conduisant William Thompson le Premier qui se frotte les yeux, comme venant d'être éveillé en sursaut.
Le Doct. Voilà un jeune homme de fort bonne mine, sur ma parole ; l'air éveillé : Je suis sûr que Julia sera contente de son choix.
Wm. T. 1. [Regardant autour de lui avec la plus grande surprise^ Que signifie tout ceci? ... Où suis-je?
Tho. A la porte de mon maître, monsieur : il est prêt à vous recevoir.
Wm. T. 1. Il est prêt à me recevoir? Quel est votre maître,. mon ami?
Tho. Le docteur Soothem, monsieur : il vous attend, si votre nom est Mr. William Thompson.
Entre un cocher, apportant un porte-manteau, un panier de vin, et un panier à poisson, qyûil place au milieu de la scène. H sort.
Wm. T. 1. Mon nom est certainement William Thompson, mais je rêve sans doute encore ! Quel est cet endroit, mon ami?
Tho. Richmond, monsieur.
Wm.T. 1. Richmond! Mais j'étais dans Piccadilly tout à-l'heure, dans un café.
Le Doct Pourquoi n'entre-il pas? [Il s'avance.] Entrez donc, mon cher monsieur, je vous en prie. Je suis enchanté de vous voir. [H lui donne une poignée de main] C'est bien aimable à vous d'arriver au moment où vous aviez
promis d'être ici : je crains que le voyage ne vous ait incom mode.
Wm. T. I Pas du tout. — Je ne m'en suis pas aperçu. [A part.] Que veut dire tout ceci %
Le Doct. Thomas, serrez les effets de Mr. Thompson; prenez garde : ici, ^avançant vers les paquets,] je vais vous aider.
Thomas emporte le porte^naMeau dans la maison, et revient. m
Wm. T. 1. Comment diable se fait-il que je sois ici ? J'aurai sans doute eu un retour de mon ancienne habitude, de me promener pendant mon sommeil ; mais, s'il en est ainsi, comment se fait-il que ce monsieur si poli, que je n'ai jamais vu, sache mon nom, et semble m'avoir attendu ? — Ah, voici une dame.
Entre Julia, venant de la maison.
Par Jupiter ! C'est ma charmante inconnue du bal masqué, — c'est elle que j'ai cherchée par toute la ville. — Le mystère se complique. [22 salue Julia.
Jul. [Saluant et s'avançant. A part.] Mon aimable danseur ! Comment se trouve-t-il ici ? Se peut-il qu'il soit mon futur ?
Le Doct. [S'avançant.] Je vous demande pardon, Mr. Thompson. Permettez-moi de vous présenter ma fille. — Julia, monsieur est le fils de l'un de mes meilleurs et de mes plus anciens amis; j'espère qu'à ce titre, vous aurez pour lui toutes sortes d'égards ; quand vous le connaîtrez mieux, je suis convaincu qu'il ne les devra qu'à son propre mérite. Mais mon vieux camarade ne m'a-t-il pas écrit ? N'avez vous pas une ligne pour moi dans votre poche ?
Wm. T. 1. [\4 part] Je voudrais bien en avoir une . . . Elle me servirait à me pendre, pour me tirer d'embarras. — [Haut.] Non, monsieur. ■ •
Le Doct. Je vois que ces deux paniers sont à mon adresse ; il y a peut-être une lettre dans l'un d'eux. Que contiennent-ils, mon jeune ami ? Assurément, je vous dois bien des remercîments pour une telle attention ; ils ont dû vous donner bien de l'embarras.
Wm. T. 1. Oh, pas le moindre, monsieur, je vous jure. "Veuillez les faire ouvrir. [-4 part.] Puisqu'ils sont à son adresse, il ne peut pas y avoir de mal à cela.
Le Doct. Mais, est-ce quelque chose susceptible de s'abîmer ?
Wm. T. 1. [Apart] Que lui dire ? L'un de ces paniers a Fair d'un panier à poisson. [Haut.'] J'avais donné ordre, monsieur, qu'on y mît du poisson. — Je ne sais si on l'a fait.
[Thomas coupe les ficelles et ouvre le panier.
Le Doct. [Regardant dans le panier.] Une fort belle morue, ma foi ! Mon cher Mr. Thompson, vous ne pouviez m'apr porter quelque chose qui me fît plus de plaisir, car il m'avait été impossible d'en trouver dans la ville.
Wm. T. 1. [A part.] J'ai devine juste ; l'autre doit contenir du vin.
Le Doct. [Aidant Thomas à visiter le panier.] Oh voici une lettre ! Je pensais bien que mon vieil ami me donnerait un avis. — Voyons ce qu'il dit.
[Thomas emporte le panier dans la maison.
Wm. T. 1. [Apart.] Je suis dans la situation la plus ridicule.
Le Doct. [Lisant.] " Mon cher ami — Mon fils, porteur de cette lettre, vous offrira une morue. J'espère que le spécimen vousplaira, ainsi qu'à votre fille." [Regardant William Thompson.] Beaucoup en vérité !
Wm. T. 1. [A part.] Comment ! est-ce qu'il me prend pour une morue ?
Le Doct. [Lisant.] " Je vous le garantis fraîchement peché.'"
Wm. T. 1. Péché, en vérité ! pris à l'improviste !
Le Doct. [Lisant.] u II apporte avec lui un panier de champagne y pour vous en faire présent ; veuillez m1 écrire un mot, pour me donner avis si mon fils, le poisson et le panier, vous sont arrivés sans avarie, et quand V affaire pour laquelle il vient sera terminée. Tout à vous,
" William Thompson."
" P. S. — Que la cérémonie ait lieu sans retard. — Jai mes raisons pour cela."
Wm. T. 1. [Apart.] La cérémonie ! quelle cérémonie ? que diable veulent-ils faire de moi ?
Le Doct. Ce ne sera pas ma faute s'il y en a, du retard : mais mon cher Mr. Thompson, quoique je vous sois fort obligé de votre joli présent, je suis fâché que vous ayez fait cette dépense.
Wm. T. 1. Oh, ne parlez pas de cela, mon cher monsieur •'est une bagatelle ... je n'ai fait aucune dépense.
Jul. [A part.] C'est donc là le mari qui m'est destiné ! c'est assez singulier que le choix de mon père se trouve être le mien ! mais il m'a l'air bien embarrassé.
Le Doct. Mais entrons dans la maison ; allons, mon gendre montrez- vous galant — donnez la main à votre future.
Wm. T. 1. [A part J Son gendre! le mariage serait dono le . . . Ma foi, s'il en est ainsi, et si c'est là celle que je dois épou ser, n'expliquons pas encore la méprise. [Ils sortent
Scène II. — Extérieur de V Auberge à Richmond* Entre un garçon, venant de la maison, et un officier de