Scène II. — Un appartement à Aldwinkle Hall
Entrent Georgiana el Lavinia.
Lav. Puisque vous me demandez mon avis, ma chère Georgiana, je dois exprimer franchement mon opinion: vous désirez épouser le capitaine Vauntington, qui n'a rien ; et Mr. Nicodème, qui est riche, désire vous épouser ; vous, qui avez de la fortune, vous devriez avoir pitié de la pauvreté du capitaine, et me laisser, moi qui n'ai rien, courtiser la fortune de Mr. Nicodème. Dans le mariage, il suffit que l'un des deux époux soit riche : autrement il ne peut y avoir de partage entre eux.
Geo. Votre avis, ma cousine, est rempli de bon sens comme tout ce que vous dites ; la seule question est de savoir comment le mettre à exécution. Vous connaissez l'obstination de mon père ; ses engagements avec Mr. Nicodème ; et . . . Ah, voici mon père qui vient, et mon cher capitaine Vauntington aveo lui, aussi vrai que j'existe ; ils discutent un sujet qui m'intéresse trop pour que je puisse rester en leur présence. Retirons-nous, ma chère cousine, et attendons, dans l'espérance, la fin de leur conversation. [ Georgiana et Lavinia sortent.
Entrent Aldwinkle et Vauntington.
Aid. Vous parlez inutilement, Mr. Vauntington. — Si vous êtes capitaine, vous n'êtes qu'un capitaine de l'Amérique du sud ; il en pousse comme des champignons, par le temps qui court, et, parbleu, ils n'ont guère plus de prix.
Vau. Mais, mon cher monsieur, ma famille . . .
Aid. Ah ! nous y voilà. — Si vous en avez de la famille, comment diable la soutiendrez-vous Ì D'ailleurs j'ai promis solennellement ma fille à Mr. Nicodème ; il a ma promesse eignée et scellée de ma main. — Je la lui ai envoyée, par la
poste, il y a plus d'un mois. Il est vrai que je n ai jamais vu ce monsieur ; mais il jouit d'une excellente réputation.
Vau. Il n'est pas trop tard pour vous rétracter, monsieur.
Aid. Mais si vraiment, monsieur ; car j'attends son arrivée à chaque instant. Il m'a écrit pour me l!ann oncer, quoique cela ne fût pas nécessaire ; je le savais ; car, indépendamment d'un lumignon très-brillant que je vis hier au soir à la chandelle, et qui était dirigé positivement de mon côté, mon domestique Dickory vit ce matin un étranger sur la grille au charbon ; et au mcment ou il frappa dans ses mains, cet étranger tomba dans le feu — Signe certain que c'était un ami.
Vau. Superstition puérile et ridicule 1
Aid. . Comme vous voudrez ; mais je suis d'une opinion différente. Vous êtes de ces gens insouciants qui passeraient vingt fois sous une échelle sans regarder une seule fois derrière eux, et vous verriez cinquante chevaux pies que vous n'arracheriez pas un crin de la queue de l'un d'eux, bien que ce serait le moyen d'obtenir l'accomplissement du premier souhait qui vous passerait par la tête.
Vau. Mais permettez-moi de vous dire, monsieur, que ma passion pour votre fille ...
Aid. Morbleu, monsieur, vous me mettrez en colère, si vous continuez à me parler ainsi. N'ai-je pas envoyé Dickory au devant de Mr. Nicodôme, à l'auberge à mi-chemin, — où il m'a écrit qu'il s'arrêterait pour dîner, — exprès pour qu'il l'amenât plus vite ici ? Je m'étonne qu'ils ne soient pas encore arrivés, car il se fait tard.
Vau. Mais des impressions reçues de bonne heure, ... un premier amour, monsieur . . .
Aid. Les secondes pensées valent mieux que les premières ... Eh ! assurément j'entends des voix de visiteurs. C'est sans doute Mr. Nicodème. Maintenant, mon bon monsieur, faites-moi le plaisir de recevoir ma réponse, et de vous retirer. Mr. Nicodème vous a donné un tel pied de nez, que . . .
Vau. [A part.] Grossier personnage ! [Haut.] Mais vos premières bontés — *
Aid. Allons, partez.
Vau. Mes hautes espérances . . .
Aid. Baissez le ton, mon bon ami, je vous prie ; morbleu ! sroyez-vous commander la manœuvre ? Il est temps que je ¿ois général à mon tour : — en avant — marche !
Vau. Il faut que je me soumette à ma destinée. Vous fous en repentirez, Mr. Aldwinkle ; croyez-en ma parole ;
222 LE FIANCA SPECTRE.
tous y perdrei autant que moi ; ainsi, bonsoir ! Pauvre Georgiana ! [B sort Aid. Grâce au ciel ! il est parti — Maintenant . . .
Entre un Domestique, précédant Nicodème.
Dom. Mr. Nicodème, monsieur. [Il salue et se retire.
Aid. Soyei le bienvenu, mon cher, cher monsieur ! soyez dix mille fois le bienvenu ! Tous n'avez pas besoin de me dire qui vous êtes : à la grande ressemblance qui existe entre vous et votre portrait, je vous aurais reconnu partout.
Aïe. [ A part.'] C'est heureux. Je puis, sans préambule, lui dire ce qui m'amène. Je savais bien que s'il avait vu mon cousin une seul fois, il me reconnaîtrait. [Haut.'] Votre bonté m'oblige infiniment, monsieur. — Je regrette d'être le . . .
Aid. Ne faites pas d'excuses, mon cher ami, je vous en prie.
Aïe. La brusquerie de cette visite . . .
Aid. Pas du tout.
Nie Mon apparition subite . . .
Aid. Vous faites parfaitement bien. — Ne faites pas d'excuses, je vous en prie.
Nie Ne peut s'excuser que par l'urgence . . .
Aid. Je ne veux pas entendre un mot de plus, que voua n'ayez pris quelque rafraîchissement.
Nie L'incertitude de . . .
Aid. Oui, oui, il n'y a rien d'incertain comme les voyages.
Nie Nous ne sommes que trop sujets à être arrêtés court, dans ...
Aid. C'est vrai, c'est vrai, il faut que je vous arrête court maintenant ; car le souper est prêt, et vous devez avoir besoin de quelque chose, étant venu de si loin.
Nie Non, mon cher monsieur, mais vous devez vous préparer à . . .
Aid. Ne vous inquiétez pas de cela ; j'ai tout prépare.
Nie Mais, mon cher monsieur, ... la cause de mon retard ... le regret ...
Aid. Il vaut mieux tard que jamais — Vous voici, et c'est assez. Sans doute, j'ai éprouvé le regret que vous ne fussiez pas arrivé plus tôt. — -Georgiana se meurt d'impatience de vous voir. — Je vais la faire venir. Eh, Georgiana ! Georgiana !
Nie [A part.] Morbleu, il ne me laissera pas placer un seul mot. r Haut.] Mais, mon cher monsieur, permettez-moi de voua adresser quelques paroles sérieuses.
Aid. Pas une parole de plus, que vous n'ayez soupe — Nous n'échangerons pas de paroles sérieuses, de mon plein gré. Nous aurons assez de temps demain pour les affaires. — Cette soirée sera consacrée à la gaité et à l'amour, heureux jeune homme. — Oh, voici Georgiana.
Nie. Que faire maintenant î Je ne puis parler de la mort de mon cousin devant cette jeune personne ; il y aurait de quoi lui donner des attaques de nerfs. Laissons ce vieillard agir à sa fantaisie, et plus tard je lui donnerai ces détails. —
Entre Georgiana.
Jolie personne, ma foi !
Geo. Vous me demandez, mon papa ?
Aid. Non, espiègle ; mais Mr. Nicodèine vous demande. — Mr. Nicodème, ma fille Georgiana.
Geo. [A part.] Quel austère épouvantail ! je suis sûre que je ne pourrai jamais prendre sur moi de l'aimer.
Aid. Education rustique, Mr. Nicodème. — Ça n'est pas encore formé.— Tant mieux, vous pourrez la façonner à votre gré; elle est timide, mais sincère. Allons, Georgiana, pourquoi ne dites-vous pas quelque chose d'agréable à Mr. Nicodème, petite fille, après son long voyage ?
Geo. Quelque chose d'agréable, après un long voyage, mon papa? — Eh bien, donc, s'il faut que je dise quelque chose, peut-être ne puis je rien dire de mieux que ... '
Aid. Oui, oui, allons, parlez.
Geo. Le souper est prêt, monsieur.
Aid. Ah bah ! — Mais, parbleu, c'est dit assez à propos. C'est une espiègle, Mr. Nicodème. — C'est une espiègle. — Elle tient de moi.
Nie. [A part.] Je suis aussi embarrassé pour parler, que la jeune demoiselle peut l'être ; le souper vient, ma foi, très à propos pour me tirer d'affaire. — [Haut.] — Permettez-moi de vous offrir mon bras, mademoiselle.
Geo. Vous êtes bien poli, monsieur. — Par ici, s'il vous plait. [Nicodème et Georgiana sortent.
Aid. Je vous suivrai aussitôt que j'aurai donné quelques ordres au sommelier. Je suis si content que . . .
Entre un domestique.
EL bien maraud, que voulez vous ?
224 LE FIAXCZ SPECTRE.
Dom. Je ne veux rien, monsieur, mais Dickory est ici.— D est revenu, et demande à tous voir en particulier, il dit . .
Aid. Il demande à me roir en particulier ! — Qu'est-ce que l'imbécile peut me vouloir en particulier. — Allons, faites-le entrer. [Le domestique sort.'] H aura perdu son temps à flâner n'aura plus trouvé Mr. Nicodème à son arrivée, et vient sans doute me frire quelque conte à dormir debout, pour s'excuser
Entre Dickort pleurant.
Eh bien, que diable signifie cette figure allongée ?
Die. Oh, mon maitre ! — Oh, Mr.' Aldwinkle, quel malheur, oh ! oh !
Aid. Quoi ! Je parie que lorsque vous êtes arrivé à l'auberge à mi-chemin, vous avez appris que Mr. Nicodème venait de partir?
Die Oui, ce pauvre monsieur, il était parti plus d'une heure avant mon arrivée. J'ai aidé à l'exposer, quand j'ai vu ce qu?il en était.
Aid. A l'exposer. — Morbleu, j'espère que vous n'avez pas dit du mal de IuL
Die. Oh non, monsieur, on ne dit jamais de mal de ceux qui n'y sont plus.
Aid. Qui n'y sont plus ! — Mais il est arrivé.
Die. Arrivé — comment ! — Est-ce qu'ils ont apporté son corps ici ?
Aid. Non, il a apporté son corps lui-même.
Die. Quoi ! — dans un corbillard ?
Aid. Non, sur un cheval ; et vous allez vous rendre auprès de lui.
Die. Comment ! — passer toute la nuit auprès de lui !
Aid. Non, seulement jusqu'à ce qu'il ait fini son souper.
Die. Son souper!
Aid. Son souper— oui, imbécile — son souper ; il vient de se mettre à table avec ma fille.
Die. Diable m'emporte ! voilà bien la première fois que j'entends parler d'hommes morts assis à souper avec de jeunes demoiselles. — [A part.] Il est devenu fou — Comme il roule les yeux ! assurément —
Aid. Morbleu, maroufle, de quoi parles-vous ? — Quoique je vous aie donné cinq shillings pour boire, je ne vous ai pas dit de vous griser de la sorte. — Le drôle est ivre ! — Allez coquin, allez tout de suite servir Mr. Nicodème.
Die. [A part.] Il a le cerveau complètement fêlé.
LE PIANCi SPECTRE. 225
Aid II est ivre mort. — Veux-tu faire ce que je te dis, scélérat? Veux-tu bien aller voir si Mr. Nicodème ne manque de rien ? Qu'on lui donne surtout beaucoup de soupe à la tortue.
Die. De la soupe à la tortue ? — A quoi bon de la soupe à la tortue quand un homme est mort ? Et dire encore qu'il est mort juste au moment où il allait se marier !
Aid. Comment, sot, effronté, coquin, vous avez l'impudence insigne de déclarer mort un honnête jeune homme, qui, dans ce moment même, mange, boit, et fait la cour à ma fille, dans la chambre voisine ? Mais vos propres yeux vont vous convaincre que, si je vous infligeais un châtiment sévère, vous ne l'auriez pas volé ; — vous dites que vous avez vu ce monsieur ?
Die. Oui, sans doute ; je suis resté auprès de son pauvre cadavre pendant plus d'une heure et demie.
Aid. Alors vous le reconnaîtriez, si vous le voyiez ?
Die. Je le reconnaîtrais entre dix mille.
Aid. Eh bien, vous le verrez, et à l'instant môme : sa vue vous dégrisera peut-être. Ayez la bonté de venir par ici, — si toutefois vous êtes en état de marcher.
Die. [A part.] Le vieux bon-homme est fou à lier ; — mais il faut que j'aie l'air d'entrer dans son idée, autrement il poui rait me faire du mal. Pauvre vieillard, est-il fou ! [Haut.'] Je viens, monsieur. [Aldwinkle et Dickory sortent
Scène III. — Joli appartement à Aid winîde- Hall. On voit Nicodème, Georgiana et Lavinia assis à souper.
Nie. [A part.'] Il me semble que je fais une sotte figure ici ; je ne sais que dire ; je crois que je n'ai rien de mieux à faire qu'à garder le silence. [J7 soupire.] Que je voudrais être chez moi, à continuer mon traité sur les Vampires !
Lav. Votre papa ne semble pas près de venir, ma cousine ; ne ferions-nous pas bien de nous mettre à souper %
Geo. Comme il vous plaira. Cela nous animera peut-être un peu. Depuis une demi-heure, nous sommes aussi tristes et aussi silencieux qu'une assemblée de Quakers. Voulez-vous me permettre de vous servir, monsieur ?
Nie. \Dun ton solennel^] Je vous remercie, mais je n'ai point d'appétit.
Lav. Il paraît, monsieur, que vous vous nourrissez de méditation ?
Nie. Je l'avouerai, mademoiselle, mes goûts sérieux font de moi un être détaché de ce monde.
Geo. J'espère que ce n'est pas l'amour qui le préoccupe . — vous servirai-je un peu de ce pudding froid, monsieur ?
Nie. Je ne mange jamais de pudding froid ; — [Il se Ihvt brusquement.] — mais mon heure est arrivée ; je dois partir au point du jour, et il faut que je me retire à l'instant. — Un devoir solennel me force à m'absenter. Demain soir je reviendrai.— Présentez mes respects à votre digne père ; il me reste à lui révéler un secret important, et qui est du plus haut intérêt pour vous tous. Je suis trop agité, trop troublé, pour remplir cette tâche maintenant. — Mais demain soir ! Hélas ! la vie est bien incertaine. Vale ! Vale ! [iZ sort.
Lav. Dieux ! quel original ! J'aimerais autant m'unir à un soliveau qu'à un pareil chevalier de la triste figure.
Creo. Il y a certainement quelque chose de bien mystérieux dans ses manières. Vale ! Vale ! [Le contre/ 'esani.
Lav. Chut ! voici votre père.
Entre Aldwinkle, traînant DickoKy après lui.
Aid. Maintenant, coquin de Dickory — regardez — et assurez-vous que . . . Tiens, le jeune homme est parti !
Die. Parbleu, s'il est parti. — Ne vous l'avais-je pas dit qu'il était parti ? Mais vous ne vouliez pas me croire. [A part.] Sa folie se passe, — il a un moment lucide.
Geo. Est-ce Mr. Nicodème que vous demandez, mon papa Ì Il s'est retiré dans son appartement, et . . .
Aid. Ah ! 11 s'en est allé coucher, n'est-ce pas ? et sans souper ! Comment trouvera-t-il sa chambre ? Courez, Dickory, éclairez-le. — Portez-lui mon bonnet de nuit et mes pantoufles. — Dépêchez-vous, drôle.
Geo. Oui, dépêchez-vous, Dickory, ce pauvre monsieur peut passer par-dessus la rampe et se casser le cou.
Die. Tout le monde flatte l'humeur du papa, à ce que je vois ; eh bien, j'vas faire comme les autres. J'y vas, monsieur ; — [Il prend un flambeau sur la table.] — mais si Mr. Nicodèu.e y est, diable m'emporte si je ne le mange pas tout d'abord, quitte à ce que vous me mangiez après. [// sort.
Aid. Je suis fâché que l'ivresse de Dickory, et sa bêtise à m'assurer que Mr. Nicodème était mort, m'aient empêché de lui rendre mes devoirs avant qu'il se retirât. Pauvre jeune homme, j'avais oublié qu'il avait fait beaucoup de chemin aujourd'hui.
Entre Dickory précipitamment, avec un flambeau.
Die. [Tremblant fortement.'] Oh seigneur! oh seigneur 1 oh seigneur !
AM. Eh ! quoi Dickory ! Morbleu, imbécile, qu'avez-vous donc ? Vous avez Pair aussi effaré que si vous aviez vu un revenant.
Die. C'est ça ; pardieu, monsieur, vous avez touché juste. — C'est lui ! j'en jurerais. — Je l'ai reconnu à la forme de son nez. Oh Dieu de Dieu ! faut-il que j'eusse vécu pour voir un revenant!
Aid. Voir un revenant, benêt ! — Le voilà qui recommence. — Avez-vous vu Mr. Nicodème, maraud ?
Die. Non, mais j'ai vu son apparition. Comme c'est indécent et inconvenant à lui, à présent qu'il est mort, de ne pas reposer en paix, comme un chrétien honnête et qui sait vivre.
Aid. Ah ça, est-ce que ce butor-là parle sérieusement ? Je suis confondu.
Geo. Un revenant ! Ce monsieur serait un revenant? Oh ciel, jamais je ne pourrai me décider à épouser un révenant, mon papa !
Lav. [Apart.] Je puis tirer parti de ceci. [Haut.] Hé bien je vous assure que j'ai trouvé en lui quelque chose d'extraordinaire, à ses manières mystérieuses ; n'avez-vous pas remarqué, ma cousine, que, pendant tout le temps qu'il a été auprès de nous, il n'a pas ouvert la bouche une seule fois, qu'il n'y fût forcé par nos questions ?
Die. Oh non, les revenants ne parlent jamais que quand ils y sont forcés.
Lav. Ensuite, n'avez-vous pas remarqué, Georgiana, ma chère, qu'il n'a voulu ni boire ni manger î
Aid. Les revenants ne mangent ni ne boivent. — Je ne sais que penser. Attendez, Dickory, qu'est-ce que je vois là sur le bord de la chandelle ?
Die. Mais, c'est un gros morceau de suif, assurément ; que voulez-vous que ça soit ?
[Il secoue le chandelier, et fait tomber un morceau de suif
Aid. Un morceau de suif, animal ? — C'est un linceul ! Je n'en ai jamais vu de plus parfait de ma vie. Nous n'irons pas nous coucher cette nuit.
Lav. Mais nous ne vous avons pas tout dit, monsieur ; il nous a déclaré ouvertement qu'il était un être détaché de ce monde.
Aid. Détaché de ce monde ! il me semble que mon dos s'ouvre et se referme.
Die. Croyez-moi, il a quelque chose sur le cœur. Ça ne m'étonnerait pas qu'il aurait été assassiné secrètement par quelqu'un, et qu'il soit venu ici pour le faire pendre.
Geo. Quelque chose sur le cœur ! A propos, justement au moment de disparaître, il nous a dit, en gémissant, qu'il avait un secret terrible à vous découvrir.
Aid. A moi ! miséricorde, vous me donnez le frisson, ma fille.
Geo. Et ne vous souvenez-vous pas, Lavinia, qu'il a dit qu'il était obligé de disparaître au point du jour.
Die. Disparaître au point du jour, je vous le garantis. Au moment ou le coq chantera, il sera obligé de s'enfuir par le trou de la serrure.
Lav. Mais il nous a dit de vous faire ses compliments, et de vous dire qu'il reviendrait certainement demain soir.
Aid. Qu'il aille au diable ! Je le ferai mettre dans la Mer Rouge. — Je ferai boucher tous les trous de serrures. — Je l'exorciserai. Oh, si je savais seulement le latin !
Die. Ce serait inutile, not' maître; il descendrait par la cheminée, habillé tout en blanc. Ah ! je savais bien que ce n'était pas pour rien que j'avais vu aujourd'hui ces trois coquins de corbeaux croassant sur le bord de la haie :— croa ! croa ! croa ! et en outre, ce matin même, comme. je descendais à la cave, pour prendre une tasse de c'te bière d'octobre de monsieur ...
Aid. Ha, ha, quand je vous cherchais par toute la maison, et que j'avais tant besoin de vous ?
Die. Oui m'sieur. — J'ai entendu une grosse voix crier, Dickory ! — Dickory ! — Dick — trois fois.
Aid. Que Dieu nous bénisse et nous sauve ! Ce n'était pas ma voix, hein, Dickory Ì
Die. Non, monsieur, ça ressemblait plutôt à une trompette : et juste au moment où ce pauvre monsieur a dil rendre l'âme, le grand tourne-broche de la cuisine s'est arrêté.
Aid. Plus de doute. L'ombre de Mme. Veal n'était pas mieux avérée. Quelle heure était-il quand Mr. Nie . . . c'est-àdire quand le rev . . . Dieu me bénisse ! Je veux dire quand il, vous savez qui je veux dire, quand il est arrivé ?
Lav. Précisément minuit, monsieur.
Geo. Minuit juste !
Aid. C'est bien l'heure ; ils ne doivent pas revenir avant minuit.
Geo. Oh, mon cher papa, je ne pourrai plus rester seule après une pareille aventure. Si Mr. Nicodème revient comme cela toutes les nuits, il faut absolument que j'épouse le capitaine, ne f iit-ce que pour me défendre ; ainsi vous devriez bien me laisser l'épouser tout de suite, mon papa.
Aid. Eh, quel est ce bruit ?— Miséricorde, j'espère que ce n'est pas . . .
Die. Il vient ... il vient, not' maître !
Aid. Qui ça, Dickory ?"
Die. Le revenant, monsieur.
Aid. Laissez-moi m'enfuir. Que faire ?
Die. Mettez-vous derrière ce paravent : moi, je vais me cacher sous la table. On mon Dieu ! le voilà ! [Il se met sous la table et avance la tête.']
Aid. Oh ciel ! oh ciel ! dépêchons-nous ! dépêchons ! je tremble de tous mes membres.
[AldwinJcle, Georgiana et Lavinia se , cachent derrière le paravent — AldwinJcle avance la tète au-dessus, Georgiana et Lavinia de chagüe côté. — Dickory avance la tète sous le tapis gui recouvre la table.]
Entre Nicodème.
Nie. Je ne puis reposer.
Aid. [Apart, et en regardant par-dessus le paravent.] Non, je garantis que tu ne le peux.
Die. Pauvre âme !
Nie. Le jour ne doit pas tarder à paraître. Je sens la fraîcheur do l'air du matin. Ecoutons ! — J'entends le chant du
coq. Il est temps que je parte.
Aid. [A part.] Voyez-vous cela. — Pauvre diable I
Nie. Je ne goûterai de repos que lorsque l'enterrement sera terminé, et que j'aurai révélé cet important secret à la famille. Ecoutons ; le coq chante encore. Il faut que je parte. Paul doit m'attendre. Hélas ! [H sort.
[Tous les autres personnages sortent de leurs cachettes, et le suivent des yeux avec crainte et étonnement.