Scène I. — Un autre appartement à Aldwinklc Hall
Entrent Ald winkle et Dickory.
Aid. Dans quello situation d'esprit je me trouve depuis vingt-quatre heures ! Enfin, ayant été à l'auberge à mi-chemin, et m'étant convaincu de la vérité de votre rapport, j'avoue que j'ai eu tort de vous soupçonner d'avoir voulu me tromper, j'ai eu tort, grand tort.
Die. Oui, m'sieur, vous avez eu fort tort.
Aid. Mais je croyais vraiment que vous aviez bu ; — vous savez que vous buvez quelquefois, Dickory.
Die. Oui, m'sieur, quand* je- suis t'altéré.
Aid. Cependant, il faudra que je tâche de vous dédommager, Dickory, un de ces jours.
Die. Oui, m'sieur, bien sûr. Diable, comme la main me démange ! — C'est signe que j'aurai bientôt de l'argent ; vot' seigneurie serait sur le point de me donner une guinée, que ça ne m 'étonnerait pas.
Aid. Hein ? une guinée . . . hum ... Il n'y a pas de guiñees de nos jours, Dickory : cependant, je vais vous donner un souverain : cela reviendra au même. [J7 lui donne un souverain.
Die. Oui, m'sieur, ça vaut môme mieux. — Je suis un sujet loyal, et j'aime beaucoup le souverain, Hé ! hé !
\ll regarde le souverain.
Aid. Eh bien, qu'est-ce qui vous fait faire cette grimace ?
Die. Est-ce que vous ne le couronnerez pas, monsieur ?
Aid. Couronner quoi !
Die. Eh bien, le souverain, parbleu !
[H tend la main dans laquelle est le souverain.
Aid. Ah, le coquin ! enfin n'importe, le souverain ne restera pas sans couronne, faute de cinq shillings. Je suis bien aise d'avoir appris de l'aubergiste que les parents de ce pauvre Mr. Nicodème vont se rendre eux-mêmes aux funérailles ; cela m'épargnera bien du tracas, car sans celaje n'aurais pu me dispenser de le faire mettre en terre. J'espère qu'il y restera, une fois qu'il y sera, et qu'il ne nous fera plus de visites.
Die. Bien sûr qu'il reviendra encore cette nuit, monsieur, fous savez qu'il l'a dit.
Aid. Dieu me pardonne ! c'est pourtant vrai.
Die. Il no vous a pas encore dit le secret, et il n'aura pas de repos qu'il ne s'en soit soulagé, vous pouvez y compter ;— ils sont comme ça, les revenants.
Aid. C'est vrai, c'est vrai. — Miséricorde! — quelle heure est- il maintenant, Dickory.
Die. Minuit juste : c'est à cette heure qu'il est venu la nuit dernière.
Aid. Je suis presque hébété par 1 épouvante ; cet homme infortuné a dû être un bien grand réprouvé pendant sa vie, pour que sa pauvre âme soit ainsi errante, Dickory.
Die. Ah, oui ! qu'il a dit être un fameux farceur; mais il le paie cher à présent. Eh ! qu'est-ce que c'est que ça ? Le voilà qui revient, monsieur.
Aid. Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Eetirons-nous à l'écart et observons-le.
[Aldwinkle et Dickory se retirent au fond du théâtre.
Entre Nicodème.
Nie. Il est bien extraordinaire qu'on laisse toutes les portes ouvertes à cette heure de la nuit. Encore une triste journée d'écoulée ! Je m'en réjouis, ainsi que de m'être acquitté d'une partie des pénibles devoirs qui me sont imposés. La nuit est le seul temps où je m'appartienne maintenant. Mais où peut être cet Aldwinkle ? Je ne dois tarder plus longtemps à lui révéler cet important secret. Je ne goûterai nul repos jusqu'alors, car j'en ai reçu l'injonction solennelle au moment du trépas. Il est loin de soupçonner qui je suis.
Aid. [Apart] Ah, tu crois cela !
[H s'avance sur le devant de la scène.
Nie. Mais où peut-il être ?
AM. Voici le moment.
Nie. [Se retournant et voyant Aldwinkle.'] Eh ! ... ici ? C'est bien singulier. — Votre serviteur, Mr. Aldwinkle.
Aid. Que puis-je faire pour procurer la paix à votre pauvre malheureuse âme ? Si vous avez quelque chose à dévoiler, jo vous conjure de le faire à l'instant.
Nie. Eh bien, oui. — Je ne suis pas ce que je parais, ni ce que vous me croyez être.
Aid. Je le sais, pauvre misérable !
Die [A part.] Voilà que tout s'explique.
Nie. Quoique je porte le nom de Nicodème, et que je lui ressemble exactement sous tous les rapport, je . . . Préparezvous
2355 LE FIANCÉ SPECTR.E.
A Id. Je suis préparé. Que le seigneur me bénisse !
Nie. Je ... je suis seulement le représentant de cet homme infortuné ... Il n'est plus de ce monde.
Aid. Je le sais, Mr. le rev . . . c'est-à-dire Mr. le représentant.
Nie. Malheureux Gaspard . . . Excusez mon accablement, je viens de bien loin.
Die. [A part.'] Oui, il y a loin, je le garantis, de l'autre monde ici.
Nie. Cependant, j'ai fait une promenade agréable en traversant le cimetière.
Aid. Oh, sans doute, vous vous trouviez là comme chez vous.
Nie. Vous raconterai-je les détails du malheureux événement ?
Aid. Oh ! non ; je vous en prie, ne vous en donnez pas la peine, Mr. le représentant. Je suis complètement au fait de tout.
Nie. Je m'en félicite. Vous avez communiqué ce triste fait à votre fille.
Aid. Oui.
Nie. Est-elle résignée ?
Aid. Parfaitement.
Nie' Ah, tant mieux! Quoique son prétendu ne soit plus de la terre des vivants, elle peut encore être Madame Nicodème. Je lui offre ma main.
Aid. Hein. — Vous? [Il recule effrayé.
Nie. Je lui ferai préparer un appartement convenable.
Die. [A part.] Oui ; au-dessous du rez-de-chaussée, je suppose.
Nie. Mais nous réglerons tout cela plus tard ; j'ai affaire cette nuit. J'attends, d'un moment à l'autre, un messager de la part du fossoyeur et de l'entrepreneur des pompes funèbres.
Aid. Que le Seigneur ait pitié de nous ! Je ne voudrais pas vous déranger, pour le monde entier ! [A part.] C'est «ans doute un autre revenant de ses camarades. [Haut.] Allons nous-en, Dickory.
Die. De tout mon cœur. Jene me le ferai pas dire deux fois.
[Sortent Dickory et Aldwinkle. Ils se cachent derrière
les portes, quHls entrouvrent.
Nie. Voilà un bien étrange vieillard : au fait, la famille
tout entière me paraît bien étrange — la tête un peu fêlée, à
ce queje crois. Où peut être Paul ? Je l'avais prié de venir me
retrouver ici, à quelque heure que ee fût — Eh, je le blâmais à tort ; il est exact au rendez-vous !
Entre Paul, en manteau de deuil, crèpe au chapeau* etc.
Je vous attendais impatiemment, Paul.
Faul. Il m'a été impossible d'arriver plus tôt, monsieur ; il m'a fallu mettre tout en ordre ; et, quoiqu'il soit déjà tard, j'ai volé comme l'éclair.
Aid, [A part à DicJcory, avançant la tète.'] Quelle peut être cette affreuse figure, tout en noir %
Die. [A part à Aldwirikle, avançant la tète.'] Soyez- en sûr, not' maître, comme Mr. Nicodème est le jeune Nick, celui-là, c'est le vieux Nick (5).
Nie. [A Paul.] Avez-vous réglé avec le fossoyeur, au sujet de la tombe ?
Paul. Soyez tranquille, monsieur ; je vous ai fait faire une tombe aussi jolie que vous pouvez le désirer ; spacieuse, sèche, et de huit pieds de profondeur.
Aid. [Apart.] Que le diable l'emporte ! Je voudrais qu'il y fût déjà.
Nie. C'est confortable.
Paul. Je vous apporte un spécimen des manteaux et des crêpes. Voyez, n'ont-ils pas l'air tout-à-fait dégagé ? — C'est bien ce qu'il faut, n'est-ce pas ?
Nie. Ils ne sauraient être mieux.
Paul. Vous aurez des funérailles aussi belles que vous pouvez le souhaiter, L'aubergiste et ses deux garçons ont promis de faire les pleureurs près de la bière — les rouets m'ont parlé hier au soir d'accompagner le corps — et quant à ceux qui doivent tenir les coins du poêle, laissez-moi faire; je m'en charge ; ainsi, vous voyez qu'il n'y manquera rien.
Nie. Les cloches sonneront-elles avant et après, comme je l'ai demandé?
Paul. Vos propres oreilles vous convaincront, monsieur qu'elles n'ont pas été oubliées.
Nie. Bon, bon, bon !
Paul. J'ai tout réglé pour que les funérailles eussent lieu icmain ; vous serez prêt ?
Nie. Oui, je m'y préparerai.
Paul. Cela peut se remettre, si vous le désire«.
(5) Old Nick est un sobriquet donné au diable.
Nie. Nullement ! Le plus tôt sera le mieux. Quand une fois l'enterrement aura eu lieu, je serai tranquille ; je n'aurai pas une nuit de repos jusque-là.
Paul, Vous serez nécessairement le premier du cortège ; rien ne pourrait se faire sans vous ; et la promenade ne vous déplaira pas.
Aid. [Apart.] Le diable emporte une pareille promenade !
Nie. Mais l'épitaphe. — Vous avez oublié l'épitaphe.
Paul. Non pas, monsieur; j'en ai écrit une moi-iiittitc — vous allez Pen tend re. [Il lit.']
" Ci-gît Monsieur de Nicodème, Surpris un jour par la mort blême, Et par le sort contrarié, Sur le point d'être marié.
La mort* en l'enlevant d'avance, D'un repentir tardif lui ôte la souffrance : Il attend maintenant sa finale sentence."
Hein ! comment la trouvez-vous ? N'admirez- vous put* la finale sentence, quand même le reste ne vous paraîtrait pas aussi bien.
Nie. Les idées valent mieux que le style ; mais cela suffira ; vous me la ferez graver soigneusement.
Paul. Soyez tranquille, elle sera faite par un de nos meilleurs lapidaires.
Nie. Mais vous devez avoir besoin de rafraîchissement. Venez par ici, je vous donnerai un os à ronger. Je vais maintenant continuer mes recherches sur l'Histoire Domestique des Vampires, afin d'être complètement au fait de ma tâche, et de ne pas me montrer novice ; et quand j'aurai épousé la fille du vieux Aldwinkle, je pourrai mettre ma théorie en pratique. Venez, Paul, venez.
[Paul et Nicodème sortent, Aldwinkle et Dickory s'avancent.
Die. Diable m'emporte si ce n'est pas la première fois que j'entends demander à un mort quand il veut être enterré.
Aid. L'horreur m'a véritablement perforé de part en part — sur le point de marier ma fille à un vampire. — Ah ! sans doute il la voulait pour lui sucer le sang. Mais, grâce au ciel, il sera enterré demain. Dickory, que la première chose que vous ferez demain soit d'aller le voir mettre dans son cercueil ; «t, entendez-vous, donnez quelque chose au fossoyeur, pouf
qu'il donne à la tombe un ou deux pieds de plus de profondeur, et qu'il mette dessus une des pierres les plus grandes et les plus lourdes qu'il pourra se procurer.
Die* Oui, monsieur, je ferai tout pour le tenir sous terre ; et l'empêcher de revenir.
Aid. Et, en attendant, nous irons nous cacher à la cave jusqu'au point du jour ; quand les ombres courent les champs, le seul lieu sûr est sous terre.
Die. Vous avez raison, not' maître ; — et s'il ose y venir, diable m'emporte si nous ne le mettons pas dans la Mer Kouge de Tune de vos pipes de vin de Porto.
[Sortent Aldwirikle et Dickory.