Scène IL — Un autre appartement à Aldvnnhle Hall
Entrent Georgiana, Lavinia et Va un tington, se tenant par le bras.
Lav. Eh bien, ma chère Georgiana, si je pouvais être assez faible pour soumettre mon esprit à la superstition, je dois convenir qu'il y aurait un concours de circonstances suffisant pour prouver, même aux plus incrédules, que ce pauvre monsieur est un revenant. Mais le règne du monde invisible est passe avec les siècles de la chevalerie et de l'ignorance ; l'établissement des écoles du dimanche, ma chère, a signé l'arrè ¿ de mort de tous les fantômes passés, présents et futurs. Vous m'excuserez donc, si je reste incrédule.
Geo. Je suis convaincue que Mr. Nicodème est un rêvevant, un véritable revenant, et rien qu'un revenant.
Vau. J'aurais un revenant pour rival! alors Othello n'a plus rien qui doive l'occuper. Le percer de mon épée, ce serait percer l'air. — Avec un adversaire tel que lui, la meilleure chose à faire, c'est de jouer des jambes.
Entre Nicodème sans être vu.
Nie, [A part.~\ Ah ! en conversation secrète. Je ne veux pas les interrompre.
Vau. Si nous pouvons une bonne fois mettre ce Mr. Nicodème en terre, nous trouverons moyen de l'y faire rester, dussions-nous élever une montagne sur lui. Je lui apprendrai à être mon rival. Un drôle qui n'a pas de moelle dans les os 1
Nie. [A part.] Que parlent-ils de m 'enterrer sous unr montagne ? Il faut que j'en entende davantage.
Geo. S'il me force à l'épouser, capitaine, il faudra venit l'assommer pendant la nuit.
Vau. Oui, ou lui donner une fumigation.
Nie. [A part.'] M'assommer, me fumiger ! Voilà de l'atrocité I
Geo. Ou bien, le mettre entre deux lits de plume, et l'étouffer.
Nie. [A part.] C'est un démon que cette jeune fille. — Je l'échappe belle !
Geo. Enfin, employer tous les moyens, pour nous défaire de ce monstre.
Nie. Voilà une épouse bien tendre, sur mon honneur.
Vau. Je deviens singulièrement vaillant. Je voudrais seulement me trouver à présent face à face avec cet homme errant. — Je lui apprendrais à rester tranquille la nuit, et . . .
[Nicodème ¿avance.
Geo. Ah ! [Elle pousse un cri et s'enfuit
Vau. Oh! le diable. Prenez garde. [Il s* enfuit.
Lav. [A part.] Suivrai-je leur exemple ? — Non, pourquoi le suivrais-je ? Je n'ai jamais eu peur'd'un homme, et certainement je n'aurai pas peur de l'ombre d'un homme. [Haut.] 1 Anges et ministres de grâce, défendez-moi ! Etes-vous un esprit tutélaire, ou ... "
Nie. Je crains de vous avoir alarmée, mademoiselle.— Ce n'était pas mon intention, j'espère que ma présence inopinée est sans conséquence.
Lav. Oui, monsieur. Elle est même toute spirituelle — si je dois en croire ce qu'on m'a dit. — Apportez-vous des nouvelles de l'autre monde, je vous prie ?
Nie. [Apart] De l'autre monde ! Elle veut dire du nouveau monde, je suppose. [Haut.] La seule nouvelle que j'en aie, mademoiselle, c'est que la glorieuse cause de la liberté y fait de rapides progrès.
Lav. [A part.] Hum ! — Cela explique pourquoi il est en liberté ici.
Nie. Si je puis m'en rapporter à l'expression de ces yeux, ils annoncent un caractère plus doux que celui de votre cousine. Si ma destinée était unie à la vôtre, il me semble que vous ne nourririez pas cet esprit féroce et exterminateur que je viens de découvrir dans Miss Aldwinkle, à son insu et malgré moi.
Lav. Je ne voudrais certainement pas troubler votre existence, tant que vous ne feriez point de mal.
LE FIANCÉ SPECTIIE. 237
Nie. Les recherches que je fais, mademoiselle, parmi des êtres d'un autre monde, me tiennent nécessairement éloigné de celui-ci, pendant le jour ; mais chaque soir, je rentre au sein de la société. Si l'hymen pouvait m'accorder une âme qui sympathisât avec la mienne, et qui voulût partager mes études surnaturelles, cela changerait singulièrement mon caractère et mes habitudes. Cette âme, aimable enfant, j'ose presque espérer l'avoir trouvée en vous. [Il lui baise la main.
Lav, C'est un revenant fort galant, sur mon honneur.
Nie. Mais il faut que je m'arrache de ces lieux, ou j'arriverai trop tard aux funérailles.
Lav. Bon Dieu ! quel changement soudain. — Je vois que vous savez — passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
Nie. Adieu, je déplore la nécessité qui m'oblige à vous quitter. — C'est une nécessité fatale ! — Hélas, adieu ! [Il sort.
Lav. Que c'est singulier ! Si c'est un revenant, je ne vois, pour ma part, aucune différence entre les revenants et les nommes. Il a tout l'air d'un homme, et, en vérité, il m'a baisé la main comme un homme aurait pu le faire. Vraiment, s'il me priait de l'épouser, je ne sais trop ce que je lui dirais. Je suppose qu'il n'exigerait pas que je fusse une revenante. — Non, non, s'il m'épouse, il ne sera pas fâché que je sois femme — et ma foi, il verra que je le suis. [Elle sort.
Scène III. — Salle à manger à Aldwinkle Hall. Entrent Aldwinkle et Vaunt ington.
Aid. Je vous l'ai dit, capitaine, si votre valeur vous donne assez de force pour veiller toute cette nuit dans la chambre hantée — c'est-à-dire, dans ma chambre à coucher, et pour faire disparaître ce fantôme, s'il revenait, vous avez permission pleine et entière d'épouser ma fille.
. Vau. C'est un marché fait, écuyer ; pour l'amour de ma chère Georgiana, je me sens assez d'énergie pour faire face à dix mille fantômes.
Aid. Vous aurez une bouteille d'eau-de-vie, une paire de pistolets, les ouvrages du moine Bacon, et le docteur Faust ; ainsi vous ne pouvez manquer.
Vau. Il ne me faut que du cœur, monsieur, et j'en ai.
Aid. Je puis vous dire une chose en votre faveur. Il a dû être enterré aujourd'hui ; ainsi je ne pense pas qu'il nous im-
portane davantage — J'ai envoyé Dickory voir l'enterrement et j'attends son retour d'un moment à l'autre ; mais allez à votre poste — il est plus d'onze heures, et il ne faut pas que le revenant vienne vous surprendre avant que vous soyez préparé.
Vau. Oh, ne craignez rien. " Omnia vincit amor." [Il sort
Die. [Du dehors] Toi de dol. de dol, loi.
Aid. C'est la voix de Dickory.
Entre Dickory, dansant et chantant.
Eli hàen, Dickory ?
Die. Tout est fini, écuyer. — Il est en terre, et comme il faut, monsieur. Je ne suis parti que quand j'avais vu le fossoyeur boucher toutes les crevasses. — Il sera malin s'il en sort cette fois.
Aid. Bravo ! Parbleu, je suis si content que . . . Dites à Thomas d'apporter le grand bol de punch que je lui ai ordonné de tenir prêt ; et dites-lui d'y mettre une pinte d'eau de vie de plus, entendez- vous ? Il nous faut de l'esprit de vin, maintenant que nous n'avons plus l'esprit de Mr. Nicodème. — Pardieu, nous allons faire une nuit joyeuse, Dickory.
Die. Voilà Thomas, not' maître, et le punch aussi — Toi de dol, de dol, loi.
Entre un Domestique, avec du punch.
Aid. Posez-le, Thomas, posez-le. [Le domestique pose le punch et se retire.'] À présent, Dickory, remplissez votre verre, — [Il se verse du punch] et que notre premier toast soit : La paix aux mânes de Mr. Nicodème. [U boit.
Die. De tout mon cœur. — [Il remplit son verre.] — La paix aux restes de Mr. Nicodème. [Il boit.
Aid. Remplissez encore votre verre, Dickory. [H remplit Et main tentant, souhaitons .. .
Entre Nicodème, au fond.
Confusion à tous les visiteurs nocturne» ! [Il boit.
Die. [Sans être vu.] Morbleu! ont-ils l'intention de m'insulter ?
Die. [Remplissant son verre.] Confusion à tous les visiteurs cothurnes. [U boit.
Aid. Allons, nous allons souhaiter que les carabins ne le dé-
terrent pas pour le disséquer. [Il se prépare à remplir son verre.
Nie. [S1 avançant entre eux."] Monsieur ! [Il frappe son bâton sur la table. Diclcory et Aldwinkle s 'enfuient précipitamment]
Nie. Morbleu ! on dirait que je suis un spectre : partout où je vais, je fais fuir tout le monde. Assurément ce ne peut être cet habit noir. — N'importe, la triste cérémonie est finie, j'ai maintenant le temps de retourner aux douces obligations que m'impose l'amour, et à mon grand ouvrage sur les vampires. Je suis un peu fatigué de cette journée, je vais me retirer dans ma chambre, sans déranger la famille. Grâce à l'as« sistance de Paul, tout s'est passé admirablement. Mon pauvre cousin a dû être singulièrement satisfait d'être enterré avec tant de goût, et si confortablement. — Hélas ! [Il sort.
Scène IV. — Chambre à coucher à Aldwinkle Hall. Cheminée tables, chaises, etc.
On voit Vauntington assis à une table. De Veau-devie, des pistolets, des flambeaux, des livres, etc., devant lui.
Vau. [Regardant à sa montre.'] Il est près de minuit. Cette affaire-là ne me plaît pas trop. Il faut que je prenne encore un peu d'eau-de-vie. [H boit] Il serait inutile de faire feu sur lui ; il ne s'inquiéterait pas plus d'avoir le contenu d'un pistolet dans le corps, que si c'étaient autant de boulettes de godiveau ; buvons encore un coup. [Il boit.] — C'est la seule chose que j'aie pour me soutenir. — Quel silence imposant! Je voudrais pouvoir le rompre, d'une manière ou d'une autre. — Chantons — Toi loi de — Non, je ne suis pas en train de chanter. — Essayons de siffler. [Il siffle.] — Non, le sifflement a quelque chose de sinistre—et, d'ailleurs j'ai le gosier si sec que . . , Il faut queje prenne encore un peu d'eau-de-vie. — [Il boit] Je ne puis avoir tort. — C'est un service spirituel, et qui conviendrait mieux au chapelain de notre régiment qu?à moi. J'ai bien envie de battre en retraite — mais alors, Georgiana et sa fortune ! — Je n'ai pas le moyen de renoncer ainsi à sa fortune. — Prenons encore un verre d'eau- de- vie. [Il boit] Alors . . . [H bâille.] — Je me sens singulièrement assoupi, ainsi — je vais finir la bouteille [Il boit] et, . . . [Il bâille.] — Je défie le diable, et . . . [Il bâille et s'endort.]
Entre Nicodème, qui s'avance vers la table.
Nie. Eh quoi ! un étranger dans ma chambre ! et . . . Ah, des pistolets ! Et . . . qu'est-ce que cela ? — Une bouteille — de i'eau-de-vie — uno vulgate. Que faire ! Pauvre homme, il se sera trompé de chambre ; je vais l'éveiller et le lui dire. Monsieur ! Monsieur ! [Il tâche d'éveiller Vauntington.] Morbleu, comme il dort profondément. Ohè ! comment vous nommez-vous ? — Monsieur ! Je ne veux plus crier — que faire ? — Ah ! j'y suis. — Nous allons voir si le bruit de l'un de ces pistolets l'éveillera.
[Il tire un coup de pistolet. — Vauntington se lève épouvanté, et voit Nicodeme.
Vau. C'est le revenant lui-même. Je suis perdu !
[Il ¿enfuit précipitamment
Nie. Arrête«, Monsieur — Monsieur — ohè — il est parti — c'est bien singulier— qu'a-t-il voulu dire par le revenant ? Il faut que je trouve Mr. Aid winkle, et que j'obtienne l'explication de ces mystères. Oh, quand dono me laisseront-ils goûter quelque repos ! — Hélas ! [Il sort