Scène I. — La salle dune auberge du village. On sonne
Entre Mrs. Clacket.
Mrs. G. Voilà ! voilà ! oui, comme je le dis à notre John, oui, dis-je, une maîtresse d'hôtel est comme un volant, allant et venant toute la journée. Hier nous n'avons eu qu'un seul voyageur par la diligence de Londres, et trois par une chaise de poste. Je suppose que les temps deviendront meilleurs !
Entre Vivian.
Viv. Bonjour, Mrs. Clacket. Vous avez eu un voyageur hier soir par la diligence.
Mrs. G. Oui, monsieur.
Viv. Un homme froid et réservé î
Mrs. G. Oui, il paraît très réservé.
Viv. Est-il levé?-
Mrs. G Je ne crois pas, m'sieur. Je n'ai point encore entendu la sonnette.
Viv. Sans doute il était fatigué de son voyage. Je ne veux pas le déranger. Mrs. Clacket, j'ai quelque chose à vous confier, mais je compte que vous me garderez le secret.
Mrs. G Oh ! soyez tranquille, monsieur.
Viv. Sachez donc que ce voyageur est un de mes amis, qu'il a acheté la propriété Harewood, et qu'il compte entrer immédiatement en possession.
Mrs. G. Vraiment. Oh ! John ! John !
Viv. Dieu du ciel, madame î est-ce là votre discrétion ?
Mrs. G C'est que c'est là une si bonne nouvelle, monsieur.
Viv. N'importe, il ne faut point la publier. Mon pauvre ami est ce qu'on appelle un homme nerveux. Il est extrêmement irritable et susceptible. Ayez grand soin de le combler d'attentions et de ne souffrir rien qui l'ennuie.
Mrs. G. Soyez bien tranquille, monsieur.
Viv. Aussitôt qu'il sortira de sa chambre, soyez assez bonne pour lui dire que tout est prêt pour le recevoir au château, et que jo reviendrai avant une demi-heure pour l'y accompagner. Bonjour, Mrs. Clacket.
Mrs. G Bah I arrive que pourra, il faut que je le dise à John.
262 l'homme nerveux.
Me S h ane entre.
McS Je me sens tout interloqué ce matin. J'ai eu hie! un voyage agréable, un souper fort décent et un très bon repos cette nuit. C'est tout profit. Je me lève aujourd'hui, à soixante-dix milles de Londres, et pas un sou dans ma poche pour déjeûner. Cela constitue une lourde balance de l'autre côté ! Or, si, au lieu de m'échapper, je m'étais laissé tranquillement conduire en prison, et que mon nerveux ami fût venu m'y trouver avec quelque argent, il est clair que ma ruine m'eût été des plus avantageuses. Par le ciel ! si je veux me retrouver en bonne situation, il faut que je retourne en ville et que je consomme sur le champ ma ruine. Mais d'abord il y a ce déjeûner ! Comment vaîs-je m'y prendre pour l'avoir ï Il y a dans cette maison une chose en ma faveur : c'est que le maître est une femme ! Je vais adopter l'une de nos superstitions nationales ; je vais lui jeter le mauvais œil. Holà, quelqu'un !
Entre Mrs. Clacket.
Mrs. G. Voici, monsieur. J'espère que monsieur a bien reposé la nuit dernière ?
McS. Comme un canard dans une mare !
Mrs. G. Et j'ose espérer que rien ne sera venu déranger monsieur ce matin ?
McS. Un rien [frottant son estomac], mais cela ne mérite pas mon attention.
Mrs. G. Oh ! mon Dieu, que je suis désolée ! Que puis-je faire, monsieur? Comment vous faire oublier ce désagrément? Puis-je apporter quelque chose?
[Elle parle avec beaucoup de vivacité.
McS. Oh ! femme extraordinaire !
Mrs. G. Dussé-je faire le voyage de Londres, je n'y regarderai pas, monsieur.
McS. Quelle divine créature ! Eh ! bien, peut-être saveivous, madame, que l'une des misères indispensables dans notre état d'existence sublunaire, est ce qu'on appelle le déjeûner !
Mrs. G. Oh ! mon Dieu, monsieur, pourquoi n'avez-vous pas sonné ? Il était tout prêt : dea œufs frais et du beurre, le tout excellent. [Elle sort apporte un plateau et met la tablet Je ne veux pas qu'une autre que moi vous serve.
M cS. Sur mon âme, c'est mon regard qui a fait ce miracle. Lîl s'assied et se verse à boire.'] N'est-ce pas un rêve ? Ces .œufs et ce beurre ne sont-ils pas le produit de la sorcellerie î brouillard et vapeur ?
Mrs. G. Hem ! J'espère que vous trouverez les choses à votre goût, monsieur. Ce pain est très léger. Peut-être souffrez- vous de digestions difficiles ?
McS. Non, ma bonne ! si je souffre, c'est plutôt du contraire.
Mrs. G Mr. Vivian est venu ce matin, monsieur.
McS. Mr. Vivian !
Mrs. C. Et il m'a recommandé de tenir votre arrivée bien secrète.
McS. C'est bien de la bonté de sa part.
Mrs. G. Et il m'a chargé de vous dire, monsieur, qu'on serait tout prêt pour vous recevoir à la maison.
McS. La maison ! [A part."] Voudrait-elle parler de la maison de correction?
Mrs. G. Oui, la maison que vous avez achetée ; c'est de l'argent en poche, monsieur, que d'acheter Harewood.
McS. De l'argent en poche 1 dans tous le cas ce sera parbleu chez-moi une nouveauté ! [Se levant et la menant sur le devant de la scène.] Venez ici, ma chère. De quoi me parlezvous là ? Voulez-vous dire que j'aie acheté une maison dans ces environs ?
Mrs. G. Certainement oui, monsieur, et la première maison du comte !
McS. Et sauricz-vous par hasard, ma chère, s'il m'est arrivé de la payer ?
Mrs. G. Je jurerais, monsieur, que vous avez bien assez d'argent pour ...
McS. Et pensez- vous que, si j'y vais, je pourrai y entrer ?
Mrs. C. Comment donc, monsieur I Le vieux Jacob, le maître d'hôtel, n'aspire qu'à vous voir. Ah! monsieur, j'espère que vous mènerez une plus joyeuse vie que le dernier propriétaire !
McS. Plus joyeuse ! On a'y amusera comme on ne l'a jamais sa faire depuis le temps de l'usurpateur, mon prédécesseur ! Je veux que nos fêtes ébranlent les planchers du vieux manoir ! Un moment ! Je fais un rêve à cette heure. Bah ! si c'en est un, qu'on ne m'éveille pas avant le milieu de la semaine prochaine. Je vais me rendre à cette maison, et vous viendrez m'y voir, Mrs. Clacket, et nous nous amuserons
264 l'homme nerveux
ensemble. Vertubleu ! dites à quelqu'un de me montrer le chemin de ma propriété ; j'ai hâte d'en prendre possession ; et quand j'y serai installé, venez m'y voir, Mrs. Clacket.
[ Mrs. Clacket et McShane sortent
[On entend au-dehors le claquement d'un fouet.]
Le postillon. Oh ! holà, de la cour ! arrivez donc, s'il vous plaît !
Un garçon entre en courant.
Le garçon. Une chaise de poste de Londres — a voyagé toute la nuit, je pense.. Un monsieur tout seul ; comme il a l'air malade ! veut déjeuner. Où est madame ? [Il sort.
Aspen entre, couvert d'un manteau et tout emmitouflé. Lo garçon lui montre le chemin, et le 'postillon le suit.
Le garçon. Que voulez- vous prendre, monsieur %
Asp. Une chaise ! [Il s'affaisse sur une chaise.
Le garçon. Déjeûner, je suppose, monsieur ? Nous avons de tout dans la maison : gibier froid, jambon, langue . . .
Asp. Oh ! ne m'ennuyez pas. Laissez-moi tranquille.
[Le garçon sort.
Le postillon. Le postillon, mon seigneur.
Asp. Voici une couronne pour vous. Vous m'avez mené d'un train qui répondait à mes désirs, et je puis dire que je n'ai jamais payé un pour boire avec une aussi complète satisfaction. [Le postillon sort.] Suis-je enfin à la campagne ? Béve de ma première jeunesse, espoir de mes derniers jours, la campagne tranquille, simple, peu peuplée, honnête ! On avait le projet de me retenir, mais je n'étais pas homme à céder. J'ai sauté dans une chaise de poste à une heure du matin, et me voici! [Otant son manteau et son cache-nez.] A partir d'aujourd'hui je commence à vivre, au plutôt je retourne aux jours de mon enfance. Je me mets au niveau des principes et des sympathies de ceux qui m'entourent. Myers Gee Aspen, âgé de cinq ans. [Le garçon entree] Oh ! garçon ! Etes- 70US né dans ce pays % N'avez -vous jamais été à Londres ?
Le garçon. Non, monsieur.
Asp. [Se secouant la tète.] Homme heureux !
l'homme nerveux. 265
Le garçon. Avez-vous dit, monsieur, que vous ne vouliez pas déjeûner?
Asp. Non, mon ami. Un déjeûner de campagne ; simple, naturel et pur. Je suis certain que les vaches de ce côté vous donnent beaucoup de bon lait, et que vos poules couveuses ont des principes.
Le garçon. Ce sera prêt dans un instant, monsieur.
[7/ sort.
Asp. [Regardant dehors.'] Dieu me bénisse 1 Quelle vue charmante ! Combien mes jeux ont été fermés aux beautés de la nature ! Une laitière et une chèvre bondissant auprès d'elle. Et voici une vache qui rumine pensivement, et un agneau qui broute innocemment, puis un canard qui se baigne gaîment dans une mare. Quel barbare j'ai été jusqu'ici, moi qui ne regardais jamais les végétaux et les agneaux que pour désirer les voir figurer sur ma table.
Le garçon rentre avec le déjeuner.
Le garçon. Madame va venir sur-le-champ vous servir, monsieur.
Asp. Voyez comme cela ressemble peu à Londres ! Ce garçon plein de simplicité partage l'esprit universel de paix et de pureté, et la maîtresse de l'auberge, j'en suis sûr, est aussi innocente que le lait qu'on vient de traire.
Entre Mrs. Clacket.
Mrs. C. Bonjour, monsieur.
Asp. E tes- vous la maitresse de la maison ? née dans ce pays Ì jamais été à Londres.
Mrs. C. Mon Pieu, non, monsieur, jamais !
Asp. [Lui donnant une poignée de mainï\ Femme digne d'envie !
Mrs. C. Vous avez eu une belle journée puur voyager. La campagne présente un aspect agréable, monsieur.
Asp. Charmant, madame, charmant! Je mettais sans cesse la tête à la portière ; et la verdure des champs, le bleu du ciel, mais sourtout le calme universel, si doux et si salutaire, pénétraient tous mes sens.
Mrs. C. Je suppose, monsieur, que vous êtes docteur ou écrivain Ì
266 l'homme nerveux.
Asp. Ecrivain 1 Un homme ne peut-il donc vanter le ciel et la terre sans que cela soit par métier ?
Mrs. C. Voulez-vous voir le journal du comté, monsieur ?
Asp. Oh I sans doute un honnête journal. Une instruction saine mêlée à un pur amusemeut. Y a-t-il des nouvelles ?
Mrs. C. Oui, monsieur. Voici quelque chose à propos du nouveau propriétaire d'Harewood.
Asp. Hem !
Mrs. C. Le monsieur de Londres.
Asp. Ah ! Vivian a bavardé ! Lisez, madame, s'il vous plaît.
Mrs. C. Hem ! [Elle lit] « Harewood Hall. Nous apprenons que cette belle résidence vient enfin de passer entre les mains d'un gentilhomme qui occupe une haute position dans le commerce de Londres. C'est un homme d'un esprit vif et ingénieux " —
Asp. Eh?
Mrs. C. [Continuant de lire] "Agé d'environs trentecinq ans."
Asp. Ha ! ha ! quel conte ! J'ai cinquante ans.
Mrs. C. [Lisant.'] a II est très amateur de société et compte donner une suite de fêtes sans précédent pour la splendeur et pour le bon goût."
Asp. [Se levant d'un saut.'} Odieux mensonge !
Mrs. C. Eh ! quoi, croyez-vous donc en savoir plus que la Gazette de Wiltshire ? Mais, mon Dieu, monsieur, ce journal est pris dans tout le comté ! D'ailleurs le seigneur d' Harewood lui-même doit bien le savoir, et il m'en a dit tout autant de sa propre bouche.
Asp. Qui, moi ?
Mrs. C. Non, le monsieur ...
Asp. Ma bonne femme, de quoi parlez-vous ?
Mrs. C. Eh ! bien, je dis simplement ceci, monsieur, que le nouveau propriétaire d'Harewood qui est arrivé de Londres hier soir par la diligence et qui est parti pour le château il y a une demi-heure . . . [Aspen tombe sur une chaise.] Mon Dieu ! monsieur, seriez-vous malade %
Asp. Suis-je vivant Ì Non, non, c'est quelque mauvaise plaisanterie. Prenez garde, madame ; ne jouez pas avec les sen* timents d'un homme nerveux ; on pourrait vous en demander compte devant la justice ! Répondez à une seule question Connaissez- vous Mr. Vivian Ì
Mrs. C. Oui, monsieur.
l'homme nerveux. 267
Asp. Est-il venu ici ?
Mrs. C. Oui, monsieur.
Asp. Attendait-il Mr. Aspen ?
Mrs. C. Oui, monsieur.
Asp. Eh ! bien, folle que vous êtes, ce gentilhomme . . .
Mrs. G. Est parti pour le château.
Asp. [Tombant sur une chaise.'] Ceci ressemble singulièrement à Londres. Un coquin d'éditeur, qui ne m'a jamais vu et n'a jamais entendu parler de moi, me diffame; c'est comme à Londres. Un gredin qui apprend mes intentions, bien que je les tienne fort secrètes, et que j'arrive ici comme un voleur plutôt que comme un honnête homme, se glisse dans mon nid ; c'est comme à Londres ! Et Vivian, mon meilleur ami, lui qui m'a fait venir ici, est assez aimable pour l'aider dans cette entreprise : tout-à-fait comme à Londres !
Mrs. C. Mr. Vivian sera bientôt de retour, monsieur.
Asp. Vraiment ! est-ce simplement une erreur ? — Cela ressemble à un complot. — Ce Mr. Aspen, je pense que je le connais : veuillez me le décrire un peu.
Mis. C. Oh ! monsieur, c'est un homme des pins gais, des plus heureux, des plus avenants, qui parle haut, plaisante . . .
Asp. Si c'est là mon portrait, l'air de la campagne m'a singulièrement changé !
Mrs. C. Ah ! il mérite d'avoir une belle maison, car il en fera un noble usage.
Asp. La bonne âme ! Un moment ! Ai-je acheté cetto propriété ?
Mrs. C. Il m'a dit, à moi et à mon John, qu'il aurait là des fêtes comme on n'en a jamais eu dans le comté. On mangera, on boira, on viendra, on s'en ira . . .
Asp. A ce train-là, si j'avais tardé d'une semaine, je me serais trouvé obligé de vendre la propriété pour payer les dettes. Je vais me mettre après lui. Mme. Chose, dites à Vivian, quand il viendra, de me suivre au château ; dites lui que j'y suis allé pour rencontrer . . .
Le garçon entre.
Le garçon. Madame, il y a là une douzaine de messieurs à ohcval qui désirent savoir quand le nouveau seigneur sera ici. [Aspen se sauve en courant. Mrs. C. le suit
268 l'homme nerveux.