Scène II. — Salon dans le château
Entrent McShane, Topknot et Marie.
McS. Très bien ! très bien ! Toutes les chambres sont comme vous-mêmes, propres, nettes et agréables. Je suis parfaitement satisfait. Je puis vous dire, mon bon ami, que jo vous garderai à mon service ; et si ma jolie petite Marie n'y a pas d'objections, je la garderai aussi.
Top. Je remercie bien humblement votre honneur. Marie, faites la révérence à son honneur. [Ils sortent.
McS. Sur mon âme, bien que nous soyons dans un âge de raison, je commence à croire à la magie. C'est moi qui, toute la journée d'hier, courais dans Londres avec un seul habit sur le dos et deux gardes du commerce à mes trousses, sans un trou pour y fourrer ma tête ; tout était plein, excepté ma poche, quand tout-à-coup vient un ange-gardien qui me prend une place dans la diligence, me conduit dans l'une des plus belles parties de l'Angleterre, et me flanque dans une maison digne de Sardanapale ! Sur mon âme, je suis fort obligé à ce Mr. Vivian. Il faut que je l'invite à dîner.
Entre Topknot.
Top. S'il vous plaît, monsieur, voici un membre de la famille de Mr. Merton.
McS. Bien, introduisez ce membre.
Entre un fermier avec une lettre.
Le fermier. Voici un billet du jeune Mr. Merton, et il me faut une réponse avant de quitter le maison. [Il s'* assied.
McS, Le membre a pris son siège ! [Lisant!] " A Mr. Meyers Geo Aspen." Parbleu, c'est le nom de mon vieux trembleur de Londres! [Il ouvre la lettre et lit.] "Monsieur, malgré la lettre que je vous ai adressée à Londres pour vous informer que l'affection de Miss Vivian m'était acquise depuis longtemps, j'apprends que vous êtes venu à la campagne pour achever son malheur. Comme c'est à vous qu'il appartient de diminuer le nombre de vos victimes, vous m'obligerez en indiquant au porteur à quel moment et en quel lieu un ami pourra vous voir. Alfred Merton." Diable! le pauvre Aspen est tombé là dans une mauvaise affaire. Voici encore un mystère aussi noir que du charbon. Il faut que je le pénètre. [Au fermier.] Présentez mes compliments à Mr. Merton, et dites lui qu'il m'obligera en venant ici lui-même. Jacob, accompagnez
l'homme nerveux. 269
monsieur. [ Topknot et le fermier sortent.'] Eh bien, Corney McShane, propriétaire d' Harewood, je te félicité ! N'importe comment tu sois venu ici, t'y voilà, mon garçon, et au diable les conséquences. [On frappe bruyamment.'] Voici du monde; je m'en vais leur donner un échantillon du grand genre.
Topknot entre avec des cartes de visite.
Top. Monsieur, voici Lord et Lady . . .
McS. Eh ! quoi 1 ce ne sauraient être mes amis de la ville. Faites les entrer. [Topknot sort.] Ces gens-là nfont mis à la porte hier. Je m'en vais les punir. Je leur montrerai l'effet que produit sur moi un tour de la fortune.
Topknot rentre et introduit Burnish, Lord Lounge e£ Lady
Leech.
Top. Voici mon maître, monsieur. [Il sort.
McS. Ah! mes chers amis, vous m'avez déjà trouvé ; c'est bien aimable à vous.
Bur. et Lady L. Mr. McShane !
McS. Je vous l'assure, vous êtes aussi bien venus que la lumière du ciel.
Lady L. Capitaine, n'est-ce point là la rencontre la plus extraordinaire Ì
Bur. Assurément.
Lady L. N'est-ce pas, milord ?
Lounge. Très extraordinaire !
Lady L. En vérité, Mr. McShane, nous étions si peu préparés au plaisir de cette surprise que les paroles nous manquent. Nous n'avions point la plus lointaine idée, quand noua vous avons quitté hier, que vous fussiez, le propriétaire d'Harewood !
McS. Oh ! non, bien sûr ! Comment l'auriez- vous pu, madame, lorsque je ne le savais pas moi-même ?
Lady L. Mais la satisfaction de découvrir que vous êtes notre plus proche voisin.
' McS. Votre voisin ! Ah ! cela est charmant ! Mais alors vous ferons tout aussi bien de réunir nos deux maisons. Vous dînerez avec moi aujourd'hui 7
Lady L. Décidemment, capitaine, cet homme n'est paff aussi plébéien que nous l'avions cru d'abord.
Bur. Assurément.
270 l'homme nerveux.
Lady L. Mon cher monsieur, nous serons trop heureux Mais permettez-nous d'abord de vous féliciter sur votre achat.
Bur. Une maison splendide I
McS. Oui, elle est très bien. Elle aurait pu cependant être mieux, mais le fait est que je ne suis pas difficile.
Lady L. Je trouve que c'est un véritable paradis.
McS. Et si je le pense aussi, madame, c'est qu'elle est visitée par un ange. [Il salue.
Lady L. Milord, c'est un homme fort agréable î
Lounge. Fort agréable.
Lady L. En vérité, je crois qu'il n'y a rien de plus comfortable au monde qu'une charmante maison de campagne.
McS. [Apart.'] Quand elle appartient aux autres ! Moi aussi, madame ; mais pour que le plaisir soit complet, il est nécessaire de s'y trouver absolument chez soi ; je vous prie donc de vous considérer désormais comme ayant ici autant de droit que moi-même. Maintenant je vais vous faire voir la maison. Allons d'abord sur la terrasse pour avoir une vue. Quelques-unes de mes vues, madame, sont toutes particulières, et j'espère que vous les trouverez agréables. Par ici, milord. [Lady L. prend son bras, et les autres le suivent. On entend frapper au-dehors.]
Asp. [Dehors.] Ote-toi de là.
Top. [DeJwrs.] Mon maître est occupé, monsieur.
Asp. [Dehors.] Je suis armé.
Top. [Dehors."] Mais, monsieur, monsieur . . .
Asp. Drôle. [Il entre en courant, tenant une chaise, avec laquelle il se place en attitude de défense, tandis que Topknot le suit.] Maintenant fais un pas pour me molester, et j'applique ce bois sur ton individu, afin de voir le quel est le plus dur.
Top. Quel homme singulier ! Mais, monsieur, êtes-vous donc pris d'un accès de fièvre ? Vous tremblez exactement comme . . .
Asp. [Tombant sur la chaise.] Absolument comme à Londres.
Top. Eh ! bien, monsieur, dois-je prévenir mon maître ?
Asp. Un moment ! Quelle espèce d'individu est-ce ?
Top. Vous trouverez en lui un gentilhomme très poli ; des manières très engageantes.
Asp. Va et amène-le moi sur-le-champ. [Topknot sort.] Exactement comme à Londres ! N'importe I m'y voici ! J'ai emporté les ouvrages extérieurs, et maintenant je vais saper la citadelle. Après un pareil effort je puis tout accomplir. Cette
l'homme nerveux. 271
shaise est solide ; faut-il le battre en brèche ? un moment ! c'est peut- être un avocat ; alors il entamera une action sur la mienne. Non ; tous les grands triomphes s'obtiennent par le sang-froid. Je l'aborderai tranquillement. Le voici qui vient ; j'entends son pas ! Bien, mes nerfs sont calmes ; tournonsnous vers lui comme le Calife Vathek, et écrasons-le d'un regard.
Entre McShane.
McS. Mr. Aspen !
Asp. [Tombant sur une chaise.'] Je suis mort.
McS. Eh ! quoi ! vous n'avez donc pas pu vous empêcher de courir après moi % N'importe ! je suis enchanté de vous voir. Considérez-vous comme dans votre propre maison. Vous voyez que me voici enfin à mon aise.
Asp. En vertu de quelle autorité vous trouvé-je ici.
McS. Bah ! bah ! ne vous inquiétez jamais d'où vous vient la nourriture du moment où vous avez un plat. Qu'il vous suffise de songer que vous avez été poli pour moi en ville ; et que, maintenant que vous voici à la campagne, je vous rends la politesse.
Asp. Pouvez- vous prouver que cette propriété vous appartient ?
McS. Prouver ! sur mon âme, si tous les gentilshommes qui ont des propriétés à la campagne étaient tenus de prouver comment ils les ont acquises, il y en aurait beaucoup qui seraient fort embarassés !
Asp. Nierez-vous que j'aie acheté ce château chez Garraway, et que mon ami Vivian . . .
McS. Quoi ! serait-ce votre lit que j'ai chauffé tout ce temps? J'en suis ravi ! Je vous fais mes compliments, mon ami, car je n'ai plus maintenant la moindre crainte d'être mis à la porte.
Asp. Mr. McShane, vous êtes le fléau de mon existence ; c'est vous surtout qui êtes cause que j'ai quitté la ville ; et je vous retrouve encore ici dans ma maison, dans mon asile, monsieur! Vous avez aujourd'hui versé du fiel dans l'unique coupe où j'espérais encore m'abreuver de bonheur ; la campagne.
McS. Alors il faut absolument que je vous offre quelque dédommagement. Je resterai avec vous un mois. Voilà un vrai pain de sucre pour vous !
272 l'homme nerveux.
Asp. C'est vous, monsieur, qui avez écrit dans le journal ce paragraphe qui fera passer tout le comté par ma porte ?
McS. Oh! ne craignez rien, car j'ai pris un excellent moyen de ne plus laisser entrer personne ici.
Asp. Et lequel?
McS. «Tai déjà rempli la maison.
Asp. Quoi !
McS. J'ai invité à dîner vingt-cinq personnes, les meilleurs connaisseurs en vin de bordeaux que vous puissiez souhaiter voir autour de votre table !
Asp. Dieu du ciel! J'exige, monsieur, que vous mettiez tous ces gens à la porte.
McS. Après leur avoir donné toute une journée d'agrément ! Ah, ça I me prenez- vous pour un sauvage ?
Asp. Mr. McShane . . .
McS. Bien ! bien ! si vous avez envie de me chercher querelle, occupez- vous d'abord de vos autres amis. Mr. Merton . . .
[Il lui passe le billet.
Asp. Merton !
McS. Je le connais ! Nous nous sommes exercés ensemble au tir au pistolet.
Asp. Diable !
McS. Tout dépend de l'arme dont il se sert : seulement si c'est un pistolet à double détente, vous ferez tout aussi bien de faire de suite votre testament. Maintenant quel est le fléau de votre existence ? Cet homme ou moi, qui, aussitôt que j'ai reçu son billet, ai cherché sur-le-champ le moyen d'apaiser le gaillard ?
Asp. En vérité !
McS. Oui, dans une demi-heure tout peut être réglé.
Asp. Mon cher ami !
McS. Ah ! oui ! écoutez le satyre ; il souffle le chaud et le froid de la même haleine ! Après m'avoir dit les plus grosses injures ...
Asp. Mais considérez ma situation ; songez à mon système ! McS. Bast ! Vous n'avez point de système ; sans cela vous seriez plus régulier. N'importe ! je ne veux pas user de re présailles ; je resterai avec vous toute une année !
Asp. Alors je suis sûr que vous me rendrez encore un service ; vous viderez toute cette maison pour moi.
McS. Cela n'est pas aussi facile. Tous ces gens-là sont entrés sous mon ministère ; c'est à mon successeur à les mettre li la porte.
Asp. Mais songez combien cela me donnera d'embarras.
McS. Alors remettez-moi en place.
Asp. Pour exécuter cette mesure . . .
McS. Suis-je nommé ?
Asp. Je n'ai qu'une objection.
McS. Qu'est-ce que c'est %
Asp Cela ressemble si fort à Londres !
Entrent Topknot et Emilie.
Top. Miss Vivian, monsieur.
Asp. Emilie 1
Emi. Mon père est à la porte qui parle à quelqu'un de sa connaissance. Nous avons appris votre arrivée, et nous désirions être des premiers à vous souhaiter la bienvenue.
McS. [A part.'] Sur mon âme, elle est bien plus jolie femme que My lady ! [A Aspen.] Présentez-moi !
Asp. [Apart à McS] Je serais très heureux de le faire ; mais elle a des préjugés ; elle n'aime pas les Irlandais.
McS. Ah, bah !
Asp. [A Emilie.] Chère Emilie, si je regarde mon arrivée a la campagne comme une grande époque pour ma santé, croyez que c'est surtout parce que j'y rencontre un objet qui peut contribuer bien puissamment à mon bonheur. A vos côtés mes nerfs reprennent leur fermeté ! 3 e suis fort ! Je suis courageux.
Entre Topknot.
Top. Mr. Merton, monsieur.
Emi. Merton !
McS. Eaites-le entrer.
Asp. [A McS.] Maintenant, mon ami, mon seul ami, votre moyen pour calmer cet homme.
McS. Justement ; observez bien le moyen que je vais employer I
Merton entre. McShane va vers lui.
Monsieur, vous avez adressé à Mr. Aspen, relativement à mademoiselle, une lettre dans laquelle vous lui demandez ou d'abandonner ses prétentions avec magnanimité ou de les défendre le pistolet au poing ? En réponse j'ai à vous informer
274 l'homme nerveux.
que, réflexion faite, Mr. Aspen préfère abandonner ses pré tentions.
Mer. Est-ce possible î
McS. Mais il désire savoir si cela vous satisfera.
Mer. Parfaitement, monsieur.
McS. [Donnant la mam d'Emilie à Merton, puis se tournant vers Aspen.'] Eh ! bien, n'ai-je pas apaisé ce gaillard Ì
Asp. Enfer!
Mer. Chère Emilie ! est-il donc vrai que je vous reconquiers par un moyen qui semblait devoir élever entre nous la seule barrière infranchisable ? [U l'embrasse.
Viv. [Entrant.] Que vois-je ?
McS. Quoi ? le tableau de la félicité primitive : la jeunesse et l'innocence qui s'embrassent.
Viv. [A Merlon.] Comment êtes- vous entré ici ?
Mer. A la requête de Mr. Aspen, qui, ayant à l'instant même, de la manière la plus honorable, résigné ses prétentions à la main de votre fille ...
Viv. Myers!
Asp. J'étrangle !
McS. Monsieur l'accepte, cela va sans dire.
Viv. Quels motifs ont dicté cette conduite extraordinaire, je ne saurais le deviner ; mais vous auriez pu être ailleurs plus explicite avec un vieil ami. Dans l'état actuel, cette insulte à ma fille et à moi-même est trop directe pour nous permettre de rester chez vous un instant de plus. [Il sort avec Emilie.
Asp. [Avec une explosion de fureur.] McShane !
McS. Eh ! que diable vous prend-il maintenant? J'ai donné satisfaction à votre rival : que vous faut-il de plus ?
Asp. Ma peste ! ma sangsue ! mon fléau ! Mais je vais courir après Vivian, et lui tout expliquer. [Il sort en courant
Entre Topknot.
Top. Monsieur, il y a là plusieurs habitants et plusieurs •fermiers qui se pressent à la porte, et qui veulent serrer la main à Mr. Aspen avant de partir.
McS. Faites entrer ces messieurs. Mr. Merton, si vous voulez bien monter, je vous suis à l'instant [Merlon sort. Une foule de fermiers entrent et saluent en traînant le pied.] Comment va, messieurs ? Enchanté de vous voir tous en bonne santé. [Ils donnent des poignées de main en serrant fortement!] Je sens votre sincérité ! Ne devrais-je pas
ici faire un discours ? Oui, il le faut ! Je vais leur donner un échantillon de l'école -grecque. [Il monte sur une ckutse.] Messieurs, puis-je solliciter votre attention ?
Les fermiers. Oui ! oui ! oui!
McS. Messieurs, vous savez tous que voici le moment où tous ceux qui dans le pays sont capables de parler, doivent le faire, ou bien il leur restera peu de chances pour se faira écouter.
Les fermiers. Bravo ! bravo ! bravo !
McS. [Apart.'] Ce n'est point la gamme qu'il faut! [Haut.] Frères et concitoyens ! — [Apart.] C'est cela ! [Haut.] Citoyens et patriotes ! J'ose dire que je possède autant qu'homme qui vive le sentiment de ce mai qui n'appartient qu'aux patriotes : l'élargissement du cœur ! Mon désir est d'obtenir une place dans votre sein ; oui, mes amis, et dans le sein de tous vos amis et de tous vos parents.
Les fermiers. H our ah !
McS. [A part.] Je les tiens ! — Messieurs, d'abord j'ai l'in tention de réduire de trois tiers vos fermages respectifs, et de vous laisser payer le huitième qui restera tout à fait à votre convenance.
Les fermiers. Hourah !
McS. Mais comme je crains de vous fatiguer par la Ion gueur de ces détails . . .
Les fermiers. Non ! non ! non !
McS. Permettez-moi de terminer en vous déclarant que si peu que je paraisse avoir promis en cette occasion, vous verrez, quand nous en viendrons à l'exécution, que je tiendrai moins encore.
Le fermiers. Hourah ! [Il passent leurs datons sous la chaise, le soulèvent et Remportent sur leurs épaules.
Scène III. — Galerie avec trois portes au fond et une à droite. Entrent Lady Leech et Marie.
Marie. [Ouvrant la porte à droite.] Voici votre chambre, madame.
Lady L. Pour aujourd'hui, mon enfant. Demain je ferai le tour de la maison et je choisirai la plus agréable. Vene» m'appeler dans une heure.
Marie. Oui, madame.
276 l'hommb nerveux.
Lady L. Mon Dieu ! quelle chose extraordinaire quo l'homme de rien d'hier se trouve le propriétaire de ce domaine ! Et combien il est plus extraordinaire encore que cet homme paraisse s1 être épris de moi tout d'un coup ! J'en suis tout enchantée. Il vaut certainement beaucoup mieux que le capitaine ; il a du goût, de l'esprit et un château. Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, s'il vient à se déclarer. Eh ! bien, je vais me recueillir pendant une demi-heure et puis réfléchir.
[Elle sort.
Entre Aspen.
Asp. Je commence à craindre d'avoir conçu de trop belles espérances sur la campagne. Je ne pense pas que tous les gredins soient confinés à Londres. Je ne me rappelle pas avoir jamais en ville un jour de marché été plus bousculé que je ne l'ai été durant les six heures où je viens de jouir de la retraite. Encore six jours d'un pareil repos, et j'irai dormir du repos éternel ! Je parie pourtant que je ne me plaindrai plus la semaine prochaine ! Que faire % Retourner à la ville ou nettoyer cette écurie d'Augias î Je ne le puis point moi-même. La cervelle me tourne ! Il faut aller me coucher : une heure de repos me donnera peut-être de l'énergie !
[Il essaie Couvrir la première porte. Un domestique louvre du dedans.
Le dorn. Mon maître n'y est pas !
Asp. Ah l ah ! mon bon ami, ce que je veux, c'est sa chambre et non sa compagnie.
Le dorn. Pardon, monsieur; mais cette chambre est celle de Lord Lounge, ami particulier du nouveau propriétaire.
[Il ferme la porte.
Asp. Sans doute il ne faut pas que j'offense mes amis jusqu'à ce que je puisse les flanquer à la porte.
[Il s'approche de la porte du milieu.
Entre un autre domestique avec une malle.
Le dorn. Hé! dites donc, monsieur ? Qu'est-ce que vous faites à cette porte ?
Asp. Je ... je voulais seulement . . . mon cher ami, cette chambre est-elle aussi retenue ?
Le dorn. Ne le voyez-vous pas ? [Il l'ouvre avec une clef.] Vous avez Tair d'un homme comme il faut, mais vous n'en avez guèrcs les façons d'agir.
[Le domestique entre dans la chambre.
l'homme nerveux. 277
Asp. En voilà un cependant qui s'imagine que je voulais forcer la serrure et piller ma propre chambre. Je n'ai pas grand choix !
[U esssaie la dernière porte. Le domestique sort la tète par celle du milieu.
Le dorn. Holà ! Qu'est-ce que vous faites donc encore là ? C'est la chambre du capitaine.
Asp. Sont-elles toutes engagées ?
Le dorn. Oui, toutes celles de ce corridor. Il y a là- bas un cabinet avec un lit à armoire. Je vous engage à le prendre, car il y a encore en bas une douzaine de dames qu'il faudra caser.
Asp. Eh! bien?
Le dont. Et elles parlent de coucher trois dans un lit !
[Il ferme la porte.
Asp. Trois dans un lit le 21 Juin ! J'ai payé ce domaine cent mille livres, et je n'y puis pas trouver une chambre à coucher pour moi ! Cela s'appelle du repos et de la solitude ! [Il ouvre la porte à droite.'} Vide ; quelle chance ! ce sera mon asile, mon sanctuaire. Pas de clef. N'importe ! Entrons, et j'aurai soin que ni homme ni femme ne vienne envahir mon domaine. [Il entre. Les domestiques ouvrent les portes.
Dom. 1. Tom.
Dom. 2. Eh!
Dom. 1. Ce vieux sorcier est-il parti?
Dom. 2. Pourquoi?
Dom. 1. Parce que, si je l'avais retrouvé là, du diable si je ne lui aurais pas montré le fusil de chasse de mon maître. [Us ferment leurs portes. On entend Lady Leech pousse) des cris dans sa chambre.
Lady L. Au secours ! au secours !
Asp. [Paraissant sur la scène.] Mais, madame, madame .
Lady L. \Le suivant^ Comment osez- vous, monsieur entrer ici de la sorte ?
Asp. Mais voulez- vous m'écouter, madame ?
Lady L. Non, monsieur, je ne veux pas vous écouter. Au secours !
Asp. Vous allez jeter l'alarme dans la maison.
Iéâdy L. C'est bien mon intention, monsieur. Au scours '
Entre Burnish.
Bur. Mon Dieu, chère daine, qu'arrive-t-il dono f Lady L. Une chaise, une chaise !
Bur. Expliquez-vous de grâce 1 Lady L. Des seis ! des sels !
Entrent McShane ti Merton.
McS. Mes dames et messieurs, que diable se passe-t-il Ì
Asp. Une malheureuse méprise que les terreurs de cette dame ont encore grossie.
Lady L. Oh ! mon Dieu !
McS. Madame, comme c'est vous seule qui paraissez posséder le secret, peut-être ne refuserez-vous pas de nous en faire part ?
Lady L. Aussitôt que je le pourrai, monsieur ; mais en vérité Témotion m'ôte la parole ! En deux mots, voici la chose: accablée par une migraine, je m'étais retirée dans cette chambre pour m'y reposer. Je n'avais pas eu la précaution de tourner la clef, bien convaincue que personne n'oserait s'y introduire, quand tout-à-coup j'entends la porte s'ouvrir, et je vois entrer ce monsieur, votre ami . . .
McS. [A Aspen.] Sur mon âme, vous voilà encore à vos anciens tours.
Asp. [En fureur.] Vous êtes fou ! vous êtes tous fous ! et vous voulez me rendre comme vous. J'ai acheté cette maison pour y jouir de la paix et de la solitude ; et depuis que j'y suis, Dieu me pardonne si vous n'avez pas travaillé à me faire mourir à petit feu ! [Il sort en courant.
Lady L. Acheté cette maison, capitaine ! Milord, il serait très bizarre que nous eussions commis ici quelque méprise.
Lounge. Très bizarre.
Lady L. Ah ! je vois ce qui en est. Ces bourgeois cherchent toujours à s'introduire dans notre société, et ils n'en ont jamais assez qu'ils ne nous aient complètement dégoûtés ! Venez, milord ; abandonnons-les à la misérable obscurité pour laquelle ils sont nés ; — et cependant, capitaine, c'est là une horrible contrariété !
Bur. Sans contredit.
Lady L. Milord !
Loim. Horrible ! [Lady L., Burnish et Lord L. sortent.
McS. Eh ! bien, les voilà tous partis, et à moins île quelque incident, je suis sûr d'avoir bientôt à les suivre. Ce serait pitié pourtant, car la place est bonne, et je m'y trouve tout-àfait à mon aise. Voyons, n'y aurait il pas quelque moyen de . . Malédiction ! les gardes du commerce ! Arriére ! Quelle affaire ?
Entrent McNab et son acolyte.
McJY, Pardon, monsieur ; mais je suis le surintendant d'un hospice pour des personnes dont l'intelligence se trouve dérangée.
McS. Parlerait il de moi ?
McN. Un malade que je conduisais à cet hospice a réussi à s'échapper de la voiture, et il a, je crois, cherché un asile dans cette maison.
McS. Psi ! C'est cela. Vous le tenez ! Nous voilà hors d'affaire enfin. Descendez ces escaliers vite à vous rompre le cou ! le fou dont vous parlez va quitter la maison ; saisissez-le par son habit, et tenez-le bien jusqu'à ce que je vous dise de cesser. [Ils courent après Aspen.'] Vertubleu ! en voilà une chasse ! Bon, ils le rejoignent ; ils sont sur lui maintenant ! La rampe se brise ; les voilà par terre ! Voyez donc ce gaillard ! Il se défend comme un tigre ! Par la morbleu, il les rosse tous les deux. Ah ! voici l'autre ! Diable, les voilà qui viennent.
Entre Aspen, suivi de Vivian. Il a son habit et sa cravate
déchirés ; il tient à la main un morceau de la rampe
et arpente avec fureur la chambre.
Asp Londres ! Parlez des fléaux de Londres ; mais Londres est un bocage, une solitude, un paradis en comparaison de cette infernale campagne 1
Viv. Aspen l
Asp. Bob, me connaissez-vous ? Ne voyez-vous pas un changement dans ma personne ? Mes joues ne se colorent-elles pas ? Mes articulations ne se raidisent-elles pas ? Mes nerfs ne deviennent-ils pas des fils de fer ? Mes os, des barres de fer ? Mon sang n'est-il pas à quatre-vingt-dix degrès Ì Moi, nerveux, bah ! Je puis courir, sauter, boxer, lutter de toutes les
280 L'HOMME NEB.VEÜX.
façons comme n'importe quel homme d'Angleterre, et prendre plabir anjea.
Viv. C'est une révolution !
Asp. Et une reforme aussi, mon cher. Parlez des fléaux de Londres. Quelqu'un osera-t-il me dire qu'il existe des harpies pareilles à celles-ci dans la capitale, ou plus d'un imposteur aussi audacieux que mon meilleur ami que voici.
[Montrant McSIiane.
McS. Allons, allons, Mr. Aspen, ne me dites pas d'injures, Je ne prétends pas excuser ce que j'ai fait ; mais je veux dire seulement que mes actes eussent-ils été deux fois plus laids encore, mon hut suffirait pour les embellir.
Asp. Mr. McShane, j'ai une proposition à vous faire. Je vous acheterai une commission dans l'Inde, si vous voulez me promettre de vous embarquer le jour même de votre retour à Londres.
McS. C'est un marché ! Il y a longtemps que j'ai envie de quitter l'Angleterre. [A part.'} Je parierais bien qu'il y a des hommes nerveux dans l'Inde.
Viv. Mais, Aspeo, ce sont là des résolutions trop précipitées ; quelques semaines de séjour parmi nous vous remettraient, et . . .
Asp. Mon cher Bob, si je couche ici cette nuit, ce sera le terme de mon accointance avec la campagne ; pour le moment si je veux rendre un peu de calme à mes nerfs, il faut que je retourne à Londres. 0 Londres chéri, Londres trop calomnié, je suis désormais un être raisonnable et satisfait. J'ai reçu aujourd'hui une utile leçon : c'est que, comme tous les maux de la vie ne s'apprennent que par expérience, il est de temps à autre nécessaire de changer de séjour afin de corriger nos opinions. [Ze rideau tombe.
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