PRÉFACE. TU
à les vaincre. D'après cette vérité, l'exercise le plus efficace sera celui qui fournira le moyen le plus direct d'imiter les bons écrivains, et parmi les exercices recommandés pour atteindre ce but, il n'y en a pas de plus profitable que celui de la traduction. " Par la traduction, " dit Goldsmith, " l'étudiant se familiarisera de plus en plus avec les beautés de style et les expressions idiomatiques de la langue qu'il traduit ; en même temps, il formera son style, et, en exerçant* son talent d'expression, il se rendra plus parfaitement maître de sa langue maternelle." " C'est souvent en traduisant," ajoute De Gérando, " que les jeunes gens s'initient le mieux à toutes les lois de l'art d'écrire."
Comme preuve de cette vérité, nous voyons que la plupart des écrivains renommés ont commencé leur carrière littéraire par des traductions. La première publication de Walter Scott fut une traduction de Götz de Berlinch&ngen, l'un des premiers drames de Goethe. Guizot, encore très jeune, traduisit la Décadence et la Chute de l 'Empire Romain de Gibbon. Dugald Stewart, le biographe d'Adam Smith, nous apprend que, dans le but de perfectionner son style, ce célèbre économiste s'occupait souvent de traductions principalement du français ; et cet exercice, il le recommande à tous ceux qui cultivent l'art de la composition. Parmi les écrivains qui se sont préparés par des traductions à leurs compositions originales, il faut encore mentionner J. J. Rousseau et Chateaubriand. Et l'avantage de cet exercice a été compris de tout temps : n'est-ce pas en effet, en traduisant les orateurs grecs, que Cicerón, comme il nous l'apprend lui même, développa les ressources de son magnifique talent ?
Mais la traduction doit être aussi cultivée pour elle-même. Une nation prise isolément ne suffit pas à son propre développement : la philosophie et l'histoire, les sciences et les arts, les œuvres d'imagination, les création! poétiques des hommes qui vivent dans d'autres climats ou qui ont vécu dans d'autres siècles, sont utiles, non seulement pour en comploter la civilisation, mais aussi pour contrebalancer ce puissant préjugé qui, sous le nom de patriotisme ou d'orgueil national, a été trop vanté, et ne sert guères qu'à entretenir des sentiments hostiles entre les hommes de pays différents. La littérature des traductions serait un moyen efficace de développer les sympathies internationales, tout en forçant les peuples à secouer le joug d'étroites doctrines littéraires ; par un échange récL^roo^ && ^r^rrässssät
?iii PREFACE.
menta et de découvertes, elle les unirait dans des vues communes de progrès moral et intellectuel.
La renaissance des lettres dans l'Europe moderne a été en grande partie l'œuvre de la traduction, et cet art est destinó à rendre encore d'autres services à l'humanité : son importance ne peut manquer de s'accroître, à mesure que les diverses nations de la terre avanceront respectivement dans les voies de la civilisation. Déjà l'utilité en est universellement*8entie ; et bon nombre d'ouvrages remarquables ont trouvé des interprètes chez la plupart des nations civilisées. Sur ce point toutefois les Allemands sont en avance de tous les autres peuples : la flexibilité et la richesse de leur langue qui s'assimile si facilement à tous les autres idiomes, ont contribué à relever à leurs yeux l'art du traducteur. Des hommes tels que Goethe, Schiller, Wieland, Voss, Schlegel, Tieck, n'en ont pas dédaigné les honneurs, et ont jeté de l'éclat sur cette branche de la littérature. Byron, Carlyle, Longfellow, Bancroft, et d'autres encore, ont montré ce que l'anglais peut faire dans ce genre. Et le mérite de cet art n'a pas échappé non plus à l'académie française : cette société, toujours la première lorsqu'il s'agit de défendre les grands intérêts de l'humanité et d'encourager toute espèce de mérite littéraire, accorde annuellement un prix à la meilleure traduction.
Un traducteur élégant et fidèle devrait tenir une place élevée dans la république des lettres. La mission qu'il Be donne implique en effet des qualités qui se trouvent bien rarement réunies : il se consacre sans ostentation à une tâche d'un véritable intérêt public ; il se dévoue aux plaisirs de ses concitoyens en mettant à leur portée d'éminentes productions ; il songe à la gloire de sa patrie en enrichissant sa littérature ; ü témoigne de son estime pour les autres pays en cherchant à en populariser les chefs d'œuvre ; bref il déploie un soin, un jugement, une flexibilité de talent et une puissance de style qui ne sont pas toujours nécessaires pour les ouvrages originaux ; et le tout est relevé par un singulier cache ï de modestie, puisque c'est à peine s'il aspire au titre d'auteur.
Par le fait, traduire demande des facultés mentales et des connaissances de l'ordre le plus élevé. Certes il est fort difficile pour un peintre de faire passer dans une copie les beautés d'un original, bien qu'il emploie les mêmes couleurs et ne vise qu'à une fidèle imitation de son modèle. La tâche du traducteur est bien autrement difficile ; en effet il se sert d'autres matériaux