ENTRÉE TRIOMPHALE DE COLCMB À BARCELONE
Pour le recevoir avec toute la pompe et la distinction convenables, les souverains avaient fait placer leurs trônes en public, sous un riche dais de brocard d'or, dans un vaste et splendide salon. C'est là que le roi et la reine attendaient son arrivée, assis en grand apparat, avec le prince Jean à leur côté, environnés de tous les dignitaires de leur cour et de la principale noblesse des royaumes de Castille, de Valence, de Catalogne et d'Aragon, tous impatients de voir l'homme qui avait rendu un si incalculable service à la nation. Enfin, Colomb entra dans la salle,. entouré d'une foule de brillants cavaliers, au milieu desquels, dit Las Casas, il se faisait remarquer par sa haute et imposante stature, qui, jointe à l'air vénérable que lui imprimaient ses cheveux gris, lui donnait l'aspect auguste d'un sénateur de Rome. Un sourire modeste animait son visage et montrait qu'il jouissait de l'éclat et de la gloire qui l'escortaient ; et certes rien ne pouvait être plus propre à émouvoir profondément un esprit enflammé d'une noble ambition et ayant la conscience d'avoir fait de grandes choses, que ces témoignages de l'admiration et de la gratitude d'une nation ou plutôt d'un monde entier. À l'approche de Colomb, les souverains se levèrent, comme s'ils recevaient une personne du rang le plus élevé. Pliant le genou, il demanda à leur baiser la main, mais il y eut quelque hésitation de la part de leurs majestés à permettre cet acte de vasselage. Le relevant de la manière la plus gracieuse, ils lui ordonnèrent de s'asseoir en leur présence, honneur bien rare dans cette fière et pointilleuse cour.
A la demande de leurs majestés, Colomb fit alors le récit des événements les plus remarquables de son voyage et la description des îles qu'il avait découvertes. Il montra les spécimens qu'il avait rapportés d'oiseaux et d'autres animaux inconnus, de plantes rares à vertus médicinales et aromatiques, d'or natif en poudre, en blocs bruts ou travaillé en grossiers ornements, et par-dessus tout, les naturels de ces contrées, qui offraient un objet d'intense et inépuisable intérêt, car il n'y a rien de si curieux pour l'homme que les variétés de sa propre «spèce. Il déclara que ce n'étaient là que de simples ávantcoureurs de découvertes plus grandes qu'il avait encore à faire et qui devaient ajouter des royaumes d'une richesse incalculable aux domaines de leurs majestés et amener des nations entières de prosélytes à la vraie foi.
Les paroles de Colomb furent écoutées avec une profonde emotion par les souverains. Lorsqu'il eut achevé, ils tonv
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bèrent à génoux, et levant leurs mains jointes vers le ciel, lea yeux remplis de larmes de gratitude et de joie, ils adressèrent louanges et prières à Dieu pour un si grand bienfait ; tous ceux qui étaient présents suivirent leur exemple ; un profond et solennel enthousiasme envahit cette assemblée splendide et empêcha toute acclamation commune de triomphe. L'hymne du Te Deum laudamus, chantée par le chœur de la chapelle royale, avec le mélodieux accompagnement des instruments, s'éleva du sein de la foule en un flot d'harmonie sacrée, portant en quelque sorte vers le ciel les sentiments et les pensées des auditeurs, " en sorte," dit le vénérable Las Casas, il qu'ils semblaient à cette heure avoir part aux délices célestes." Telle fut la solennelle et pieuse manière dont la brillante cour d'Espagne célébra cet événement sublime, exprimant sa reconnaissance par un tribut de prière et do mélodie et rendant gloire à Dieu pour la découverte d'un autre monde.
Washington Irving.
L'antique cité de Mexico s'élevait à la même place qu'occupe la capitale moderne. Les grandes chaussées la touchaient aux mêmes points ; les rues couraient à peu près dans la même direction, presque exactement du nord au sud et de l'est à l'ouest ; la cathédrale de la plaza mayor s'élève sur le terrain même que couvrait le temple du Dieu de la guerre des Aztecs ; et les quatre principaux quartiers de la ville sont encore connus par leurs anciens noms, parmi les Indiens. Cependant, un Aztec des jours de Montezuma, qui pourrait voir la métropole moderne sortie des cendres de l'ancienne, avec une splendeur qui rappelle la fable du phénix, n'en reconnaîtrait pas l'emplacement pour être celui de sa Tenochtitlan. Cette dernière était, en effet, entourée par les flots salés de Tezcuco, qui coulaient dans de larges canaux, à travers presque toutes les parties de la ville, tandis que le Mexico de nos jours est sur un sol sec et élevé, en pleine terre ferme, et éloigné de l'eau de près d'une lieue, à son point central. La cause de ce changement apparent de position vient de l'abaissement du lac, abaissement que la rapidité de l'évaporation, dans ces hautes régions, avait déjà rendu perceptible avant la conquête, mais qui a été grandement accéléré depuis lors, par des moyens artificiel?.
Les grossiers fondateurs de Ten o eh ti ti an construisirent leurs frêles demeures de joncs et de roseaux sur le groupe de petites îles qui se trouvait à l'extrémité occidentale du lac. Avec le temps, elles furent supplantées par des bâtiments plus durables. On ouvrit, dans le voisinage, une carrière d'une amygdalo de rouge et poreuse, appelée tetzontli, et l'on en tira une petite pierre tendre, qui se travaillait sans difficulté. C'est de cela que furent construits leurs édifices, avec quelque recherche de solidité architecturale, sinon d'élégance. Mexico était la résidence de grands chefs, que, par une politique facile à comprendre, le souverain encourageait ou plutôt contreignait à passer une partie de l'année dans la capitale. C'était aussi le séjour temporaire des grands seigneurs de Tezcuco et de Tlacopan, qui partageaient, au moins nominalement, la souveraineté de l'empire. Les résidences de ces dignitaires et des principaux nobles. étaient d'une magnificence grossière en harmonie avec leur position. A la vérité, elles étaient basses, avaient rarement plus d'un étage et n'allaient jamais au-delà de deux. Mais elles s'étendaient sur un vaste espace de terrain ; elles étaient disposées sur un plan quadrangulaire avec une cour au centre, et entourées de portiques ornés de porphyre et de jaspe, qu'on trouve aisément dans le voisinage ; il n'était pas rare de voir une fontaine d'eau cristalline, placée au centre, répandre dans l'atmosphère une agréable fraîcheur. Les demeures du commun de la population étaient aussi bâties sur des fondations de pierres, qui s'élevaient à une hauteur de quelques pieds, et auxquelles succédaient ensuite des rangées de briques non cuites, entremêlées ça et là de pièces de bois. La plupart des rues étaient pauvres et étroites ; quelques-unes, néanmoins, étaient larges et d'une grande longueur. La rue principale, partant de la grande chaussée du sud, traversait en droite ligne toute la longueur de la ville, et offrait un noble coup d'oeil, dans lequel les longues et basses rangées d'édifices en pierre étaient rompues, à intervalles, par des jardins établis sur des terrasses, et déployaient toute la pompe de l'horticulture Aztèque.
Les grandes rues, revêtues d'un ciment dur, étaient iniersectées par de nombreux canaux. Quelques-uns de ceux-ci étaient flanqués d'une voie solide, qui servait de chemin pour les passants et de débarcadères où les bateaux déchargeaient leurs cargaisons. D'espace en espace s'élevaient de petits bâtiments, qui servaient de stations aux douaniers chargés ds.
percevoir Ics droits sur diverses marchandises. Les canaux étaient traversés par des ponts, dont un grand nombre pouvaient se lever et couper ainsi les communications entre différentes parties de la cité.
Une vigilante police veillait à la salubrité et à la propreté de la ville. Mille personnes étaient, dit-on, employées tous les jours à arroser et balayer les rues, en sorte que — pour employer le langage d'un vieil Espagnol — un homme " pouvait les parcourir avec aussi peu de risque de se salir les pieds que les mains." Dans une ville baignée de tous côtés par des lacs salés, l'eau était excessivement saumatre. Mais un bon approvisionnement d'eau pure venait de Chapultepcc, " la colline des sauterelles," distante de moins d'une lieue. Elle était amenée par un conduit en terre, le long d'une digue construite à cet effet. Pour qu'une chose si essentielle ne vînt pas à manquer en cas de réparation, on avait établi un double conduit. Une colonne d'eau, du volume du corps d'un homme, était ainsi amenée au cœur de la capitale, où elle alimentait les fountaines et les réservoirs des principales résidences.
Tout en encourageant chez ses nobles le goût de la magnificence architecturale, Montezuma avait contribué pour sa bonne part à l'embellissement de la ville. C'est sous son règne que la fameuse pierre astronomique, qui pesait probablemeut prés de cinquante tonnes dans son état primitif, fut transportée, de sa carrière native, éloignée de plusieurs lieues, jusques dans la capitale, où elle est encore un des monuments les plus curieux de la science des Aztecs. Assurément, si l'on réfléchit à la difficulté d'arracher une masse aussi énorme de son lit de basalte, sans l'aide d'outils en fer, et de la transporter à une pareille distance par terre et par eau, sans le secours d'aucun animal, on peut se sentir pénétré d'admiration pour l'habileté mécanique et l'esprit d'entreprise du peuple qui a accompli* un tel ouvrage.
Non content de la spacieuse résidence de son père, Montezuma en éleva une autre, sur un plan plus magnifique encore. Ce bâtiment, ou, pour le qualifier plus correctement, cet amas da bâtiments, s'étendait sur un espace de terrain tellement vaáte que, d'après le dire d'un des conquérants, son toit en terrace aurait fourni ample carrière à trente chevaliers, pour courir dans un tournoi régulier. Attenant à cet édifice, s'en trouvaient d'autres consacrés à divers objets. -L'un était un arsenal, rempli des armes et des costumes militaires que portaient les Aztecs, le tout gardé dans l'ordre le plue
pai fait et prêt à servir instantanément. L'empereur était luimême très habile dans la manœuvre de la maquahuitl ou épée indienne, et prenait grand plaisir à voir les exercices athlétiques et les simulacres de guerre exécutés par sa jeune noblesse. Un autre bâtiment servait de grenier et certains autres d'entrepôts pour les différentes contributions de vivres et de vêtements que fournissaient les districts chargés de l'entretien de la maison royale.
Il y avait aussi des édifices appropriés à des usages tout différents. Entre autres on voyait une immense volière, dans laquelle étaient réunis des oiseaux au brillant plumage, venus de toutes les parties de l'empire,. Là se trouvaient le cardinal écarlate, le faisan doré, la famille sans fin des perroquets, avec toutes les nuances de Tarc-en-ciel, et ce miracle en miniature de la nature, l'oiseau-mouche, qui voltige sous les berceaux de chèvrefeuille de Mexico. Cette volière était confiée à trois cents surveillants, qui avaient soin de s'instruire de la nourriture propre à chacun de ses habitants, qu'ils se procuraient souvent à grands frais, et recueillaient précieusement pendant la mue, ces beaux plumages, qui, avec leurs nuances multiples, devenaient les matériaux du peintre Aztec.
Un bâtiment séparé était réservé aux formidables oiseaux de proie, à la tribu des voraces vautours et aux aigles énormes qui habitent les régions neigeuses des Andes. On ne consacrait pas moins de cinq cents dindons par jour — la viande la moins chère de Mexico — à la consommation quotidienne de ces tyrans de la race ailée.
Attenant à cette volière, se trouvait une ménagerie d'animaux sauvages, amenés des forêts, des montagnes et même des marais lointains de la Tierra Caliente ou région chaude. La collection était encore grossie par un grand nombre de reptiles et de serpents, remarquables par leur grosseur et leurs qualités venimeuses, parmi lesquels les Espagnols purent contempler le terrible petit animal " avec des castagnettes à sa queue," terreur du désert américain. Les serpents étaient renfermés dans de longues cages garnies de duvet ou de plume, ou dans des auges de boue et d'eau. Les bêtes féroces et les oiseaux de proie étaient pourvus de compartiments assez grands pour leur permettre de se mouvoir et contenus par de forts treillages, qui laissaient librement passer la lumière et l'air. Le tout était placé sous la surveillance de nombreux gardieus, qui se mettaient au courant des habitudes de leurs prisonniers, et pourvoyaient à leur bien-être et à leur propreté.
T8 L'ANTIQUE CITÉ DE MEXICO et la COUR DE MONTEZUMA.
Je De dois pas passer sous silence une collection étrange de monstres humains, de nains et d'autres malheureux, dans l'organisation desquels la nature avait capricieusement dévié de ses lois normales. Ces hideuses anomalies étaient considérées par les Aztecs comme un accessoire à la pompe royale. On dit même, que dans certains cas, elles étaient le résultat de moyens artificiels employés par des parents dénaturés, pour assurer une existence à leur progéniture, en la rendant propre à occuper une place dans le musée royal.
Autour de ces bâtiments s'étendaient de vastes jardins, remplis de fleurs et d'arbustes odorants et spécialement de plantes médicinales. Aucun pays n'a fourni autant d'espèces de ces dernières que la Nouvelle- Espagne, et leurs vertus étaient parfaitement connues des Aztecs, chez lesquels on dit que la botanique médicinale était étudiée comme une science. A travers ce labyrinthe de bosquets et de buissons odorants, on pouvait voir des fontaines d'eau transparente qui lançaient en l'air leurs jets étincelants et saupoudraient les fleurs de leur rosée. Dix grands étangs, bien garnis do poisson, offraient sur leurs bords une retraite à diverses familles d'oiseaux aquatiques, des habitudes desquels on tenait si bien compte que plusieurs de ces étangs étaient d'eau salée, semblable à celle qu'ils aimaient le mieux à fréquenter. Une mosaïque de marbre entourait les vastes bassins, dominés par de légers pavillons de fantaisie, qui laissaient entrer les brises parfumées du jardin et offraient au monarque un agréable abri pendant les accablantes chaleurs de l'été.
La vie intérieure de Montezuma était sur la même échelle de splendeur barbare que tout le reste de son entourage. Il pouvait faire parade d'autant de femmes qu'on en compte dans le harem d'un sultan oriental. Ces femmes étaient logées dans des appartements particuliers et pourvues de tout ce qui, dans leurs idées, constituait le comfort personnel et la propreté. Elles employaient leur temps aux travaux féminins habituels de tissage et de broderie, et spécialement aux charmants ouvrages en plumes, pour lesquels les volières royales offraient de si riches matériaux. Le palais était pourvu de bains nombreux et Montezuma donnait personnellement l'exemple d'ablutions fréquentes. Il se baignait au moins une fois et changeait de vêtements, dit-on, quatre fois par jour. Il ne mettait jamais deux fois le même costume, mais le donnait à ses serviteurs.
Outre cette nombreuse suite féminine, les salles et les
antichambres étaient remplies de nobles constamment de service auprès de sa personne, qui formaient une sorte de garde du corps. Il avait été d'u3age que certains plébéiens de mérite occupassent certains emplois dans le palais. Mais le hautain Montezuma refusa d'être servi par personne autre que des hommes de naissance noble. C'étaient souvent les fils des grands chefs, et ils restaient en otage pendant l'absence de leurs pères, servant ainsi à un double but d'apparat et de sûreté.
L'empereur prenait ses repas seul. Le parquet garni d'une natte d'un vaste salon était couvert de centaines de plats. Quelquefois Montezuma lui-même, mais plus souvent son intendant indiquait ceux qu'il préférait, et on les tenait chauds, au moyen de réchauds. Outre les animaux domestiques, la carte royale comprenait du gibier de lointaines forêts et des poissons qui, la veille, nageaient dans le Golfe du Mexique. Le tout était accommodé de différentes manières, car les artistes Aztecs avaient pénétré très-avant dans les secret? de la science culinaire.
Les viandes étaient apportées par des serviteurs de sang noble, qui cédaient alors l'honneur de servir le monarque à des vierges choisies pour leur grâce et leur beauté. Un écran de bois richement doré et sculpté était abaissé autour de lui afin de le cacher pendant le repas aux yeux du vulgaire. Il était assis sur un coussin, et le dîner était placé sur une table basse et recouverte d'un fin tissu de coton. Les plats étaient fabriqués de la poterie la plus rare de Cholula. Il avait un service en or qui était réservé pour les célébrations religieuses. Mais ses revenus, tout princiers qu'ils étaient, lui auraient cependant difficilement permis d'emploj-er ce service dans les occasions ordinaires, car il n'était pas d'usage que son service de table reparût une seconde fois; il était d'habitude distribué parmi les gens qui le servaient. Le salon était éclairé par des torches de bois résineux, qui répandaient une douce odeur, et probablement une assez grande fumée lorsqu'elles brûlaient. Pendant le repas, cinq ou six de ses anciens conseillers le servaient ; ils se tenaient debout à une distance respectueuse, répondant à ses questions, »et de temps en temps, honorés de quelques-uns des plats qu'il faisait ôter de sa table pour les leur présenter.
Ce premier service de mets solides était remplacé par un autre de patisserie et de confitures, pour la confection desquelles les cuisiniers Aztec», ayant à leur disposition le.
ingrédients nécessaires, tels que la farine de maïs, les œufs ci le sucre succulent de l'alviez, étaient fameux. L'empereur no prenait d'autre boisson que du chocolat parfumé avec do la vanille et d'autres épices, et préparé de telle sorte qu'il était réduit à une mousse de la consistence du miel qui se fondait par degrés dans la bouche. Ce breuvage, si on pouvait l'appeler ainsi, était servi dans des gobelets en or avec des cuillères du même métal ou d'écaillé de tortue délicatement travaillées. L'empereur était très amateur de cette boisson, s'il faut en juger par ce qu'il en consommait ; — on lui en préparait chaque jour quelque chose comme cinquante pots pour son usage personnel ! On en allouait deux milles de plus aux gens de la maison.
L'arrangement général des repas semble ne pas s'éloigner beaucoup des usages Européens. Mais il n'y a pas de prince en Europe qui pourrait mettre sur sa table des desserts pareils à ceux de l'empereur Aztec. Car on les recueillait tout frais des climats les plus opposés. Sa table déroulait aux yeux les produits de la région tempérée qu'il habitait, et les fruits savoureux des tropiques, cueillis le jour précédent dans les vertes forêts de la tierra caliente, et transmis à la capitale par des courriers qui franchissaient les distances avec une rapidité égalée par la vapeur seule. C'était comme si une bonne fée venait embellir nos banquets d'aujourd'hui avec les produits succulents qui, hier encore, s'épanouissaient sous le soleil radieux d'une île de la mer des Indes.
Après que l'appétit royal était satisfait, des femmes lui présentaient de l'eau dans un bassin d'argent, ainsi qu'au commencement du repas ; car les Aztecs étaient aussi zélés observateurs de ces ablutions que n'importe quelle nation de l'Orient. Des pipes faites de bois richement doré et verni étaient alon apportées, et l'empereur exhalait, quelquefois par le nez, d'autres fois par la bouche, la fumée d'une feuille enivrante, appelée " Tabac," qu'il mêlait avec de l'ambre liquide. Tout en continuant cette opération, l'empereur jouissait des spectacles que lui donnaient les bouffons et les jongleurs, dont uns troupe régulière était attachée au palais. Il n'y a pas de peuple, pas même ceux de la Chine et de l'Hindostan, qui ait jamais surpassé les Aztecs dans les tours d'agileté et de jonglerie.
Quelquefois il s'amusait avec son fou, car le Monarque Indien avait ses bouffons aussi bien que les plus raffinés de ses frères d'Europe à cette époque. Il avait l'habitude de
dire qu'il. y avait plus destruction à gagner avec eux qu'avec des hommes plus sages, parce qu'ils osaient dire la vérité. D'autres fois, il assistait aux danses gracieuses de ses femmes, ou prenait plaisir à écouter la musique, — si l'on peut donner ce nom à la rude harmonie des Mexicains, — avec accompagnement d'un chant à mesure lente et grave, célébrant les faits héroïques des grands guerriers Aztecs, ou de la vie du prince luimême.
Lorsqu'il avait suffisamment rafraîchi ses esprits par ces distractions, il se disposait à dormir, car il était, dans sa sieste, aussi régulier qu'un espagnol. A son réveil, il donnait audience aux ambassadeurs des Etats étrangers ou des ses villes tributaires, ou bien aux caciques qui avaient des réclamations à lui adresser. Ils étaient introduits par les jeunes nobles de service, et quel que fût leur rang, à moins qu'ils n'eussent du sang royal dans les veines, ils étaient obligés de S3 soumettre à l'humiliation de couvrir leurs riches vêtements sous un grossier manteau de nequen et d'entrer nupieds et les yeux baissés, pour se présenter devant lui. L'empereur adressait de rares et brèves remarques aux solliciteurs, et leur répondait généralement par ses secrétaires. Les postulants se retiraient ensuite avec la même révérence obséquieuse, ayant soin de conserver leurs visages tournés vers le Monarque. Cortés pouvait bien s'écrier qu'il n'y avait pas de cour au monde, pas même celle du Grand Turc ou de tout autre infidèle, qui eût jamais déployé aux yeux un cérémonial aussi pompeux et aussi compliqué. Prescott.
A la pointe du jour, De Soto se mit en marche avec cent hommes d'infanterie et cent cavaliers, afin de reconnaître le village. Lorsqu'ils furent arrivés sur la rive opposée, Juan Ortiz et Pedro, le petit Indien, crièrent aux indigènes de passer l'eau pour recevoir un message destiné à leur Cacique.
Les Indiens, pkins de terreur à la vue étrange des Espagnols et de leurs chevaux, retournèrent en courant au village pour y répandre la nouvelle. Un moment après, un grand canot fut lancé à l'eau, et traversa la rivière en droito ligne, manœuvré par plusieurs rameurs. Six Indiens d'une noble apparence, tous âgés d'environ quarante à cinquante ans en descendirent sur la rive.
Le gouverneur, s'aperçevant qu'ils étaient des personnages d'importance, les reçut en grande cérémonie, assis sur une espèce de siège d'apparat, qu'il faisait toujours porter avec lui pour les occasions de ce genre. En s'avançantj les Indiens firent trois profonds saluts ; l'un au soleil, en tournant leurs visages vers l'orient ; le second à la lune, en s*inclinant vers l'occident ; le troisième au gouverneur.* Alors ils lui demandèrent, suivant l'usage, u s'il venait pour la paix ou pour la guerre." Il répondit qu'il voulait la paix et un passage libre à travers leurs terres. Il sollicita en outre des vivres pour son escorte, et des embarcations et des radeaux pour la mettre à même de traverser la rivière.
Les Indiens répondirent que leurs provisions étaient peu abondantes, le pays ayant été ravagé l'année précédente par une épidémie qui avait contraint la plus grande partie de la population à abandonner les maisons et le village pour chercher refuge dans les bois, sans même prendre soin de planter le maïs. Ils ajoutèrent qu'ils étaient gouvernés par une jeune femme, précisément en âge de contracter mariage, qui venait d'hériter du pouvoir. Ils déclarèrent qu'ils allaient retourner au village et répéter à leur souveraine toutes les circonstances de l'entrevue, et qu'ils ne doutaient pas que sa généreuse et sage nature ne la portât à faire tout ce qui serait en son pouvoir pour rendre service aux étrangers. Après ces paroles, ils se retirèrent.
A peine étaient-ils de retour au village que les Espagnols s'aperçurent que des préparatifs se poursuivaient. Ils remarquèrent bientôt sur le bord de l'eau une sorte de litière portée par quatre hommes. De cette litière descendit la Heine Cacique, puis elle entra dans une embarcation somptueusement décorée. Une espèce de procession nautique se forma alors. Un vaste canot, contenant les six ambassadeurs, et manœuvré par un grand nombre d'Indiens, ouvrit la marche, remorquant derrière lui la barque royale de la princesse qui reposait sur des coussins à l'arrière de l'embarcation, sous un dais supporté par une lance. Elle était accompagnée de dix femmes, ses suivantes. Un grand nombre de bateaux remplis de guerriers fermait le cortège.
La jeune princesse mit pied à terre, et, à son approche, les Espagnols demeurèrent frappés d'admiration. Elle était parfaite de formes, belle par son maintien, pleine de grâce et de dignité à la fois. Après avoir fait un salut au gouverneur, elle s'assit sur une sorte de tabouret disposé par les femmes
de sa suite, et elle entra en conversation avec lui au milieu du silence respectueux de ses sujets.
Sa conversation confirma ce qui avait été dit par les ambassadeurs. Le pays avait été ravagé par une épidémie pendant l'année précédente, et les vivres étaient fort rares. Elle offrit, toutefois, de partager avec les étrangers une quantité de maïs recueilli pour le soulagement des pauvres de son village, et de les aider à obtenir les mêmes approvisionnements dans d'autres villages. En outre, elle mit sa propre maison à la disposition du gouverneur pour qu'il en fît sa résidence, et la moitié du village à celle des officiers et des principeaux ôoldats, promettant que des cabanes en écorce et en branches seraient construites pour le reste de l'expédition. Elle ajouta que des embarcations et des radeaux seraient disposés le lendemain pour le transport de l'armée à travers la rivière. De Soto était enthousiasmé de la générosité de la princesse, et s'efforça de lui exprimer le mieux qu'il put combien il était sensible à ses offres si affectueuses d'hospitalité, l'assurant de la constante amitié de son souverain et de la sienne propre. Les cavaliers aussi écoutèrent son discours avec un intérêt plein d'admiration, ainsi que les réponses faites par elle aux diverses questions qui lui avaient été adressées sur sa province. Elle les laissa aussi charméS de son intelligence et de son jugement qu'ils l'avaient été d'abord de sa beauté; ils s'étonnèrent de rencontrer autant de grâce, de dignité, de véritable courtoisie, dans une sauvage élevée dans les déserts.
Tandis que la princesse de Cofachiqui conversait avec le gouverneur, elle retira lentement un collier de grosses perles qui faisait trois tours autour de son cou, et descendait jusqu'à sa ceinture. La conférence terminée, elle pria Juan Ortiz, l'interprète, d'offrir ce collier au général. Ortiz remarqua que le présent augmenterait de valeur s'il était offert de sa propre main ; mais elle hésita à le faire, craignant d'enfreindre la réserve qu'une femme doit toujours garder. Quand De Soto eut connaissance de ses scrupules, il chargea Ortiz de dire à la princesse qu'il attacherait plus de prix à la faveur de recevoir ce présent de sa main même, qu'au joyau lui-même, et qu'elle ne commettrait aucune infraction au décorum, car ils étaient étrangers l'un à l'autre, et traitant de paix et d'amitié.
Ceci lui ayant été traduit, elle se leva et plaça le collier de perles autour du cou de De Soto ; le dernier se leva également ; et, retirant d'un de ses doigts une bague en or surmontée d'un rubis, la présenta à la princesse comme un gage de