RAISIN GROS-GUILLAUME
V'itis Guilelmi. Poit. et Turp.
*\'AURAIS bien voulu trouver une antique et noble origine et de nombreux quartiers à ce beau Raisin, et cependant ce fut en vain que je lui ai cherché
des ancêtres parmi les célébrités vinifères. [Il n’est pourtant pas tombé du ciel
comme jadis tombait la manne pour nourrir le peuple de Dieu, et sans doute quelque coin reculé de nos départemens laura vu surgir de terre; mais, quand et comment? où est son berceau? où sont les témoins de sa naissance? en quelle année a-t-elle eu lieu? quel a été son parrain? Rien de tout cela n'a été enregistré. Combien les hommes sont ingrats et combien la Providence est bonne de leur envoyer encore de temps en temps quelque excellent Raisin nouveau pour varier leurs plaisirs et satisfaire leurs goûts aussi variables que leur habillement et leurs opinions. Halte à! n’aigrissons pas un sujet aussi doux.
Le Gros-Guillaume n’a donc ni patrie, ni auteur de ses jours; il est condamné à s’ouvrir lui-même une carrière par son propre mérite, à en poser le premier jalon et la parcourir avec honneur par ses bonnes qualités. Par bonheur la loi qui nous régit permet au mérite d'arriver à l'illustration, et le Gros-Guillaume, mon protégé, porte en lui-même tout ce qu'il faut pour arriver jusque sur la table des rois. Que d'illustrations Mais, silence donc, je me surprends toujours à faire des comparaisons qui pourraient me faire comparaître où je ne veux pas paraître.
Si je ne puis assigner une antique et noble origine à mon Gros-Guillaume, je puis du moins certifier l'avoir vu dans la pépinière du Luxembourg en 1807, qu'il y figurait avec distinction et que sa réputation commençait à s’y établir sur des bases solides, quoique par un oubli, involontaire sans doute, on ne l'ait pas porté sur le catalogue de cette pépinière publié en 1809.
Malgré cet oubli, la réputation du Gros-Guillaume a successivement grandi, J'ai conti- . nué de le visiter chaque année jusqu’en 1828, époque où la Chambre des Députés n'ayant plus voulu allouer au ministre de l’intérieur la somme nécessaire à l'entretien de la pépinière du Luxembourg, cet établissement, fondé par Chaptal en 1800, a été supprimé après une existence devingt-huit années. Peut-être un jour trouverai-je l’occasion de rappeler dans cet ouvrage les causes qui ont déterminé la Chambre des Députés à refuser l'allocation
nécessaire à l'entretien de la pépinière du Luxembourg, et de faire voir qu'il aurait mieux valu réformer les abus de l'établissement que la pépinière même. À
Malgré la réforme, le Gros-Guillaume estresté sur le terrain, et je serais bien étonne qu'on ne l'y trouvât plus aujourd’hui que M. le duc Decazes, grand référendaire de la Chambre des Pairs, a pris les débris de cette pépinière sous sa protection.
Le bois du Gros-Guillaume est d’un jaune rougeâtre et de moyenne grosseur.
Ses feuilles sont grandes, planes, d’un vert tendre en dessus, à cinq lobes assez profonds, bordés de dents aiguës; le pétiole de ces feuilles est court et ordinairement lavé de violet.
Sa grappe est fort belle, grosse, rameuse, longue de six à huit pouces, figurée dans son ensemble en pain de sucre renversé. Les grains en sont gros, ovales, noirs, recouverts d’un bleu azuré qui reflète un peu le violet gorge de pigeon; les plus gros de ces grains ont jusquà un pouce de longueur. Leur peau est croquante; elle renferme une chair fondante, verdâtre, et une eau abondante, douce, sucrée et sans couleur; les pepins sont toujours petits, et le plus souvent chaque grain n’en contient qu'un ou deux.
Planté en espalier ou en contre-espalier à l'exposition du midi, le Gros-Guillaume, mürit complètement à Paris dans la première quinzaine de septembre. C'est le meilleur et le plus beau raisin de l’époque, et qui donne le moyen d'attendre agréablement la ma-
turité du chasselas.