DE LA TAILLE DES ARBRES
On se propose ordinairement deux choses en taillant un arbre : la première, c’est de l’assujettir à une certaine forme déterminée; la seconde, d’en obtenir de plus beaux fruits. La taille se divise en taille proprement dite et en ébourgeonnement; l’essence de la première opération consiste dans le raccourcissement des rameaux formés, et celle de la seconde, dans la suppression entière des rameaux avant leur parfait développement. La taille n’étant que le raccourcissement des rameaux ménagés à l'ébourgeonnement, il est clair qu’elle n’est que la seconde opération, et qu’en traitant de la manière de former les arbres, il faudrait-commencer par l’'ébourgeonnement ; cependant nous suivrons l'usage établi, en parlant d’abord de la taille.
On taillait anciennement les arbres sous plusieurs formes inusitées aujourd'hui : on'en imagine même encore de temps en temps qui ne valent pas la peine qu’on s’en occupe. Parmi celles actuellement en usage, nous ne nous occuperons même que de celle appliquée aux poiriers et pommier, sous le nom de guenouille ou pyramide, et de celle dite éventail , appliquée aux mêmes arbres et à ceux à fruit à noyau, sous le titre de taille en éventail. Nous comprenons dans cette dernière cinq variétés qui en sont des modifications désignées par les noms de taille à la Montreuil, taille Carrée ou Le Berriays, taille en palmette, taille Fanon et taille en candélabre. Tous les arbres fruitiers se soumettent plus ou moins facilement à ces cinq variétés de forme ; mais les procédés employés pour y soumettre les arbres à fruit à noyau , ne pouvant pas être les mêmes que ceux usités pour les arbres à pepins, nous sommes obligés , dans les notions qui vont suivre , de séparer leur taille en deux ar-
ticles différens. |
Si l’on nous demandait des préceptes , des détails, des explications sur toutes les opérations de la taille des arbres , à-peu-près comme en ont donné La Quintinye, Duhamel et d’autres auteurs, nous répondrions : quel est l’homme qui s’est rendu habile dans la taille par la lecture de ces au-
le
teurs? quel est même celui qui a jamais eu le courage de les lire en entier? Et si quelqu'un l’a fait, les a-t-il bien compris ? en a-t-il profité ? Au reste , soit l’effet de la mode, soit, ainsi que nous le pensons , l'effet de la perfection , les principes de la taille sont aujourd’hui beaucoup plus simples et moins nombreux que du temps de La Quintinye et de Duhamel. Nous ne tronçonnons plus nos arbres comme ces maîtres le recommandaient , et nous en obtenons du fruit plus tôt et davantage.
Quand nous pensons aux monceaux de branches que, il y a quarante et cinquante ans, nous supprimions à la taille et à l’ébourgeonnement , nous sommes forcés de convenir que nous étions alors de vrais bourreaux d’arbres. A cette époque on taillait court et beaucoup dans l’idée de faire vivre les arbres plus long-temps, et on sacrifiait le présent à un avenir incertain. Plus on taillait ; plus les arbres repoussaient pour réparer leur perte , et ils ne se trouvaient que fort tard dans l'état de modération propre à la formation des boutons à fruit, et même plusieurs arbres à fruit à pepinsne s’y trouvaient jamais. Le vieil adage, qui recommande de reculer ses jouissances pour mieux jouir, était mal-à-propos appliqué aux arbres fruitiers , dont la nature est de donner du fruit après deux ou quatre ans de greffe ou de plantation, comme d’en donner encore après soixante ou quatrevingts ans. Aussi les gens sensés taillent aujourd’hui de manière à ne pas reculer le moment de Ia jouissance , sans cependant compromettre ni la santé , ni la fertilité , ni la durée de l'arbre.
ARTICLE PREMIER. — Généralités sur la taille des arbres à fruit à pepins.
Outre la forme particulière et contre-nature que l'on fait prendre au poirier et au pommier , en les taillant , cette opération a encore pour résultat de tenir l’arbre plus plein ou plus garni de branches dans sa partie inférieure, en faisant développer, en branches à bois , des yeux qui n’auraient produit que des branches à fruit , et développer, en branches à fruit, des yeux qui se seraient éteints ou n’auraient jamais rien produit. Mais cette concentration a un terme qu’il faut atteindre et ne pas dépasser. Ce terme ne peut être reconnu que par la pratique, l'expérience etune connaissance acquise de la vigueur naturelle de arbre , de son mode de croître et de son état de santé. Tous les auteurs qui ont dit, taillez long , taillez court, n’ont rien appris ; il faut être au pied de l'arbre et avoir de l'expérience pour le bien tailler.
La sève tendant toujours à s'élever, ou étant plus appelée par les branches supérieures que par les inférieures , il en résulte que les supérieures deviennent généralement plus grosses et plus longues que les inférieures. Les yeux des branches supérieures ; dans le poirier et le pommier , se divisent assez naturellement en trois classes : les supérieurs , étant les mieux nourris , se développent en branches à bois ; les intermédiaires , l’étant moins, se développent en branches à fruit ; et les inférieurs , ne recevant que peu ou point de nourriture, s’éteignent sans rien produire. Telle est la marche natale dans le poirier et le pommier livrés à eux-mêmes, et ce qui cause le dénuement dans leur partie inférieure. Or, pour empêcher ce dénuement, en même temps que pour contenir l'étendue de l'arbre et lui donner la forme voulue, on raccourcit ses branches supérieures; alors les yeux intermédiaires, qui auraient produit des branches à fruit, produisent des branches à bois, etles yeux inférieurs, qui se seraient éteints, produisent des fruits ou des branches à fruit. Que si on nous demandait ici à quelle longueur il faut couper ou raccourcir ces branches supérieures, nous répondrions encore qu'il nous faudrait être au pied de l'arbre pour pouvoir le dire.
Quand un arbre est en rapport , une partie deses branches à fruit sont des lambourdes et des brindilles ; il y a rarement quelque chose à faire aux premières, à moins qu’elles ne développent une branche qu’il faut ou placer ou supprimer ; les secondes ont souvent besoin d’être raccourcies, soit pour favoriser le développement de leurs boutons à fruits inférieurs , ou POS qEU ’elles donnent moins de fruits , les nourrissent mieux et nes ’épuisent pas.
Un bouton à fruit se forme assez rarement (excepté au bout des branches) en une année sur les arbres fruitiers à pepins : il lui faut ordinairement deux , trois et quelquefois quatre ans pour se former, L'expérience apprend à connaître ses progrès, et les arbres sur lesquels il se forme plus ou moins promptement. C’est la circonstance que les boutons à fruit à pepins ont besoin d'environ trois ans pour se former, et celle que les boutons à fruit à noyau se forment en un an ou sur
le nouveau bois , qui oblige à tailler les arbres à fruit à pepins autrement que les arbres à fruit à noyau.
ÆEventualités. Un œil sur lequel on comptait pour obtenir une branche à bois, une branche à fruit , peut périr ou prendre une autre destination par une abondance ou par un défaut de sève ; une branche déjà en rapport ou utile à l'harmonie , peut devenir languissante, périr , et exiger sa suppression, son remplacement , etc. Ne pouvant entrer ici dans des détails longs et minutieux, qui nous méneraient trop loin, nous renvoyons , pour tous ces cas et pour y remédier , aux auteurs qui les ont amplement traités, et surtout au Cours théorique et pratique de la taille des arbres fruitiers, par M. Dalbret.
ARTICLE IE. — Généralités sur la taille des arbres à fruit à noyau.
Les arbres à noyau , poussant leurs boutons à fruit sur le bois de l’année, pendant l’automne et l'hiver , et ces boutons fleurissant et fructifiant l’année suivante , on se trouve dans la nécessité, à la taille , de supprimer toutes les branches épuisées qui ont rapporté du fruit, parce que les plus faibles mourraient naturellement , et que les moins faibles , dégarnies du bas, occasionneraient des vides dans le centre de l'arbre. Cette règle est presque sans exception pour le pêcher; l’abricotier y échappe un peu, et le prunier et le cerisier encore davantage , en ce qu’ils produisent leurs fruits partie sur le jeune bois, partie sur de courts rameaux qui vivent et fructifient pendant quelques années. Ces deux derniers ne doivent être que très peu raccourcis à la taille, parce que leurs branches à bois développent naturellement, de leurs yeux latéraux, des lambourdes qui portent du fruit pendant plusieurs années. L’abricotier a besoin d’être taillé plus court, pour qu’il ne se dégarnisse pas dans le bas , et pour le forcer à produire des lambourdes et des brindilles à fruit.
Quant à la taille du pêcher , il faut beaucoup plus d’artet de raisonnement pour la bien exécuter; car on exige que cet arbre soit étendu avec symétrie, qu’il n’ait pas de vides dans son intérieur , que ses membres soient régulièrement espacés entre eux, ainsi que ses branches à bois, et que les branches à fruit soient annuellement renouvelées par des branches de remplacement, qu'il faut savoir faire naître d’avance au bas de celles qui doivent être supprimées. L'espace qui nous est donné ne nous permettant pas d'entrer dans tous les détails nécessaires pour donner une idée suffisante de la taille et de la conduite du pêcher, nous renvoyons le lecteur à la Pomone française de M. le comte Lelieur de Ville-sur-Arce, où cette matière est traitée avec beaucoup de supériorité.
ARTICLE ME. — De l'ébourgeonnement.
Jusqu’au commencement de ce siècle, l’ébourgeonnement consistait à supprimer les rameaux inutiles ou mal placés, quand ils étaient développés , en juin et juillet; c’est-à-dire qu’on laissait ces rameaux dépenser une grande quantité de sève pour leur formation inutile et nuisible au reste de l'arbre. Les auteurs de la nouvelle école ont pensé avec raison qu'il valait bien mieux empêcher ces bourgeons inutiles de se développer que d'attendre qu’ils aient dépensé de la sève en pure perte pour les supprimer. Ils conseillent donc de veiller au développement des yeux vers la mi-avril, et quand ces yeux se sontallongés de9 à 14 millim., de détacher, en les poussant à droite ou à gauche avec le pouce, tous ceux qui sont inutiles ou mal placés. Par ce moyen, toute la sève de l'arbre reste pour les bourgeons utiles; ceux-ci, ayant plus d’air, se développent mieux, etatteignent plus sûrement la destination à laquelle ils sont appelés. Quand cette opération, nommée ébourgeonnement à œil poussant , est bien exécutée, on n’a que peu ou point de rameaux à supprimer entièrement dans le courant de l'été; elle est indispensable dans le pêcher et très avantageuse dans tous les autres arbres fruitiers.
ARTICLE IV. — Du pincement.
Le pincement consiste à supprimer, en pinçant, entre les ongles du pouce et de l'index, l’extrémité d’une pousse tendre qui s’allonge encore; elle a pour effet d’amener une perturbation dans la
sève, qui arrête la croissance de la branche pincée, et de modérer sa vigueur, Un pincement, selon la saison, retarde la croissance de dix, douze à quinze jours , et en le répétant sur la même branche, on la retarde d’un mois et plus. On sent dès-lors la puissance de cette opération pour maintenir ou rétablir l'équilibre nécessaire entre les branches d’un arbre, et pour déterminer des yeux qui resteraient endormis à se développer.
ARTICLE Y. — Du palissage.
Cette opération consiste à attacher à un treillage ou à un mur les jeunes pousses nouvelles qu’il faut conserver, et à les espacer avec l’art et la symétrie nécessaires pour donner à l’arbre la forme qu’on a résolu de lui faire prendre. Jusqw’à la naissance de la nouvelle école, et dont les préceptes ont été développés pour la première fois par M. Lelieur, dans sa Pomone française, on attendait que toutes les jeunes pousses d’un arbre eussent atteint presque toute leur longueur pour les palisser, et même pour faire l’ébourgeonnement que l’on exécutait en même temps, de sorte qu'il y avait déjà des pousses devenues trop fortes, et d’autres qui étaient encore trop faibles lorsqu'on palissadait le tout ; et comme l'effet du palissage est, ainsi que celui du pincement, de ralentir le développement des branches, il en résultait qu’on n’obtenait jamais l’équilibre si nécessaire à la santé, à la fructification et à la beauté de l'arbre. Dans la nouvelle école, on ne palisse jamais un arbre en une seule fois ; on commence par palisser les plus fortes pousses, qui sont ordinairement les supérieures, afin qu’elles ne grossissent et ne s’allongent pas outre mesure. Huit ou quinze jours après, on palisse celles qui sont près d'atteindre la grosseur et la longueur voulues; et les plus basses et les plus faibles ne se palissent que quand on n’espère plus de les voir grossir et s’allonger. Et même, pour favoriser le développement des pousses les plus faibles, au lieu de les palisser, on les tire en avant, on les attache à de petits bâtons fixés devant l'arbre, afin qu’elles nagent dans l'air et la lumière, ce qui les fait croître singulièrement, et on ne les palisse que quand la sève est tombée et qu’elles conservent encore assez de flexibilité pour se laisser diriger vers la place qu’elles doivent occuper. En palissant ainsi, et en faisant en même temps usage du pincement, on maintient et on rétablit équilibre dans un arbre avec facilité.
ARTICLE VE — De l'arqüre, de la plaie amukaire et du cran.
Ces trois opérations ont été vantées par quelques amateurs, tantôt comme plus promptement propres à mettre les arbres à fruit, tantôt comme faisant partie de la taille ; et le cran surtout, comme pouvant réveiller un œil endormi, augmenter ou diminuer la vigueur d’une branche. Chacun de ces procédés, employé avec discernement, peut produire et a même quelquefois produit un bon effet; mais la pratique éclairée peut s’en passer. Nous les laissons entre les mains des curieux qui aiment les expériences et désirent se rendre compte de certains faits physiologiques.