HISTOIRE DES ARBRES FRUITIERS
Pour retracer convenablement l’histoire des arbres fruitiers, il faudrait faire des recherches immenses et employer un temps bien plus considérable que celui dontil nous est possible de disposer; aussi ne prétendons-nous pas faire maintenant cette histoire. Nous n’en plaçons ici quelques lignes que pour inviter ceux qui se trouveront dans des circonstances plus favorables que nous, à l’entreprendre; c’est une partie essentielle, susceptible d’un très grand intérêt, et dont on pourrait retirer autant de lumières que de plaisir.
ARTICLE PREMIER. — De l'origme des arbres fruitiers.
Ainsi que la plupart des origines anciennes, celle de l’histoire des arbres fruitiers est couverte d’épaisses ténèbres et se perd dans la plus haute antiquité. Les hommes ont trouvé autrefois dans les forêts les types de nos pommiers, poiriers, pêchers, pruniers, etc.; c’est un fait indubitable : il est encore certain qu'ils ont dû manger long-temps les fruits durs et acerbes de ces arbres sauvages, avant que d’en obtenir de tendres et de savoureux ; mais nous ne connaîtrons jamais les circonstances auxquelles ils ont dû les premiers de ces bons fruits. Nous pouvons cependant présumer, par analogie, qu’un pepin de poire ou de tout autre fruit, modifié accidentellement de telle ou telle manière, a pu produire un poirier dont les fruits se sont trouvés plus gros et plus succulens que les autres. Le changement de climat est un puissant moyen de faire varier les espèces; une terre très fertile a pu aussi faire subir des changemens heureux aux arbres originaires d’une terre maigre et ingrate, puisque c’est par ces deux moyens que nous obtenons encore de temps en temps de nouvelles modifications dans nos arbres fruitiers. Mais pouvait-on conserver ces nouvelles acquisitions ou ces présens du hasard ? Et si on les conservait, quels moyens employait-on pour y parvenir? car la greffe, quoique fort ancienne, ne peut être considérée que comme une invention moderne auprès de lantiquitédes arbres, et il s’est écoulé probablement bien des siècles avant que les hommesl'aient employée à la conservation et à la multiplication des fruits qui ne pouvaient pas se reproduire de graine.
ARTICLE I. — Des migrations des arbres fruitiers.
Le poirier et le pommier sont certainement originaires de l’Europe; leurs types se retrouvent encore dans nos forêts : le prunier paraît avoir aussi toujours existé sous notre climat; mais c’est un arbre champêtre et non forestier. C'est chez nous que ces trois genres se sont multipliés et ont produit la plupart des variétés que nous leur connaissons. Il n’en estpas de même du coignassier, du pêcher, de l'’abricotier, et peut-être du cerisier : ils sont originaires de pays plus chauds, et n’ont été introduits en Europe qu’avec la civilisation, par différens moyens et à différentes époques. Ces moyens et ces époques sont la plupart consignés dans l’histoire politique et commerciale des peuples ; mais il faudrait un temps immense et une érudition profonde pour les y trouver, les en extraire, les ranger dans un ordre chronologique et les présenter revêtus de toute l’autorité convenable, pour les faire adopter et les convertir en une partie intéressante de l’histoire des arbres fruitiers.
M. Sicler, érudit d’un grand mérite, a déjà publié un livre sur cette matière ; maïs ce livre, écrit en allemand, est à-peu-près ignoré en France. Il serait bien à désirer qu’on le traduisit, et que les connaissances qu’il renferme se communiquassent davantage et passassent chez quelque homme zélé, capable de les étendre et de les rendre plus familières.
ARTICLE LIL. — Époque de l'apparition des nouvelles espèces on variétés de fruits.
On a toujours trop négligé de relater dans les ouvrages l’époque de l'apparition des fruits et les circonstances qui les ont fait naître ou qui ont accompagné leur naissance. Cependant, nonseulement il serait nécessaire de bien fixer l’époque de l'apparition d’un nouveau fruit, mais il faudrait encore le décrire et le figurer avec la plus grande exactitude, afin de savoir dans la suite s’il se modifie en bien ou en mal, et que l’on puisse établir une théorie pour nous aider à juger de la marche de la perfection et de la détérioration des arbres et des fruits. Si, depuis le renouvellement des lettres en Europe, on eût constaté la naissance de chaque fruit, à mesure qu’ils se sont montrés, peut-être que la liste de ceux qu’on dit avoir été connus des Romains serait bien moins longue. On commence cependant à enregistrer l’année de la naïssance des nouvelles variétés qui se montrent parmi nous depuis le commencement du siècle, et probablement nos neveux n’attendront pas le siècle prochain pour établir la généalogie de leurs nouveautés en pomolopgie.
ARTICLE IV. — Des moyens propres à oblemr de nouvelles variélés de fruits,
Jusqu’à ces derniers temps, on n’avait aucune règle, aucune théorie pour guide dans le procédé employé pour obtenir de bonnes nouvelles variétés de fruits. On avait seulement remarqué que la nature en faisait naître quelquefois toute seule dans les bois, dans les haies, et on se contentait de semer, espérant qu’elle ferait dans les semis ce qu’elle faisait quelquefois dans les bois et dans les haies; mais les espérances ont presque toujours été trompées. On a cru aussi pendant long-temps, qu’en semant de préférence les graines des bonnes variétés anciennement obtenues, il en naïtrait nécessairement de bonnes variétés plus ou moins semblables à leurs mères, et on a encore été trompé : les semis faits dans ce but n’ont pas donné le résultat qu'on en attendait. Enfin, on est allé jusqu’à croire que la greffe avait le pouvoir de produire de nouvelles variétés, et l'expérience a prouvé qu’elle pouvait seulement influer sur la vigueur et la faiblesse des arbres, sur la grosseur des fruits , sur leurs qualités, mais qu’elle ne les changeait nullement en une autre variété. Mais la greffe a le pouvoir de couserver une sous-variété, qui se développe accidentellement sur une variété. Ainsi, qu’une branche panathée se développe sur un arbre qui ne l'est pas, en greffant cette branche, elle grandira panachée, vivra des siècles panachée, au lieu qu’elle aurait perdu sa panachure ou serait morte prématurément, si elle füt restée sur son arbre. Et comme ce fait se renouvelle assez fréquemment sous nos yeux, nous sommes autorisés à penser que c’est de cette manière qu'ont pu venir nos sous-variétés panachées de Saint-Germain, de bon-chrétien , de mouille-bouche, etc.
On en était là dans cette partie de nos connaissances, quand, il y a cinquante ans, M. Van Mons, de
Bruxelles, et depuis professeur de chimie à l’université de Louvain, ayant dès son enfance un goût décidé pour la pomologie, appliqua à cette science ses hautes idées philosophiques. Habitué à suivre la marche de la nature et à voir qu’elle reprenait peu-à-peu ses droits sur ce qui s’était écarté de ses lois, soit parce que, dans notre ignorance, nous appelons hasard, soit par l’industrie ou l'intelligence de l’homme, il reconnut facilement que nos variétés d’arbres fruitiers étaient des individus qui avaient dévié de la route naturelle et que la puissante et patiente nature travaillait sans cesse à y faire rentrer par leur progéniture. Selon ce philosophe, la première graine d’une nouvelle variété est encore si peu influencée par la loi naturelle, que l’arbre qu’elle produit reste dans le champ de Ja variation, et doit porter des fruits savoureux selon nos goûts; mais que la graine de la dix ou douzième fructification, produira un arbre dont la tendance à retourner vers l’état de nature, que nous appelons l’état sauvage, sera appréciable; et qu’enfin la graine d’une cinquantième , d’une centième fructification, donnera un arbresi près de l’état sauvage, que ses fruits ne seront que peu ou point mangeables.
C’est cette doctrine qui constitue la théorie Van Mons, que l’un de nous a exposée et développée dans les Ænnales de la Société royale d'horticulture de Paris , tome xv, 1834, et que l’on trouve à la librairie de Mme Huzard.
M. Van Mons a mis cette théorie en pratique pendant cinquante ans, et il en a obtenu une si grande quantité de bons et d’excellens fruits nouveaux , que nous ne doutons pas qu'elle ne soit bientôt généralement adoptée et suivie partout (Voir ci-après, article vx, Arbres fruitiers, leur culture en Belgique et leur propagation par la graine, ou Pomologie belge, expérimentale et raisonnée , par J.-B. Van Mons).
ARTICLE V. — De ce qu'on entend par espèce et variété dans les arbres fruitiers.
Le mot espèce n’a pas un sens aussi rigoureusement déterminé chez les cultivateurs que chez les botanistes. Ceux-ci appellent espèce une plante qui se reproduit toujours semblable à elle-même par ses graines , et les cultivateurs nomment espèce, toute plante qui ne ressemble pas à une autre du même genre, sans s’embarrasser si elle se reproduit semblable à elle-même par ses graines. Ainsi, comme le beurré et le saint-germain ne se ressemblent pas, ce sont deux espèces pour le jardinier, tandis que le botaniste les considère comme deux variétés du poirier sauvage, qu'il regarde comme le type de tous les poiriers cultivés. Mais si le saint-germain varie dans quelquesunes de ses parties seulement, comme quand ses feuilles se panachent de Blanc , alors c’est une variété pour le jardinier et une sous-variété pour le botaniste.
Afin de distinguer nos espèces de celles des botanistes , quelques écrivains les nomment espèces jardinières. Sans blâmer cette épithète, nous ne croyons pas qu’elle passe jamais dans la pratique. Et puis, le principe des botanistes est fort bon en théorie, mais le moyen de s’y conformer exactement ? Eux-mêmes s’en écartent ou le méconnaissent à chaque instant dans la pratique, en ne considérant que les différences pour constituer des espèces.
ARTICLE VE — Bibliothèque pomologique.
Depuis long-temps les botanistes ont leur bibliothèque botanique. Pourquoi n’avons-nous pas encore une bibliothèque pomologique ? Tournefort nous a laissé un excellent modèle à suivre dans son /sagoge ; en l’imitant et en tâchant d'atteindre le discernement et la saine critique qu’on admire dans son auteur , on ferait un ouvrage utile, nécessaire et agréable.
En commençant notre Traité des arbres fruitiers en 1807, nous avons commencé aussi à-rassembler les matériaux nécessaires pour faire une bibliothèque pomologique ; mais les tourmentes révolutionnaires nous ayant forcés de suspendre indéfiniment la publication de notre ouvrage en 1815 , ayant même désespéré jusqu’en 1830 de pouvoir jamais l'achever , une grande partie de ces matériaux s’est égarée. Nous plaçons ici ce qui nous reste, simplement comme un jalon pour indiquer la route que nous nous étions proposé de suivre, laissant à d’autres l'honneur d'arriver
au but ou d’en ouvrir une meilleure. Les auteurs dont nous allons parler arriveront par ordre d'ancienneté.
Ào 4, B. FERRARL — Hesperides, sive de. Malorum avreorum culiura et uau. Libri quatuor, in-folio, 1646.
11 n’était guère possible qu’à un religieux de la compagnie de Jésus, de réunir à lui seul assez d’érudition et de posséder assez de loisir pour épuiser la matière d’un sujet comme Ferrari l’a épuisée dans cet ouvrage. Rien de ce qui tient directement ou indirectement aux orangers ne lui a échappé: il en retrace toute l’histoire , depuis la fable des Hespérides jusqu'aux plus petits détails de leur culture et de leurs usages, et il disserte élégamment et savamment sur l’origine et Vallégorie de cette fable antique, qui rappelle l'un des plus épouvantables cataclysmes. Un naturaliste praticien qui ne recherche que la vérité, trouvera que l'ouvrage de Ferrari serait plus clair et plus instructif, si son auteur , au lieu d'employer un style aussi éloquent et aussi amplifiant, qui en multiplie singulièrement les pages, s’en fût tenu à rapporter simplement les faits, les caractères physiques , l’histoire certaine et les propriétés constatées des orangers. Mais Ferrari a écrit en poëte et en orateur très érudit : il est probable même que la partie fabuleuse et allégorique de son sujet lui plaisait davantage que la vérité ; car il l’a enrichie de dessins admirablement conçus et merveilleusement exécutés par le Poussin , l’Albane, Berretin, Lamper, Sacchi, etc. , tandis que les soixante-douze ou quinze figures d’oranges, qui, ce nous semble , devaient faire le fond de l'ouvrage , y sont exécutées avec une négligence impardonnable. Ces figures , au reste, sont la plupart plus grandes que nature, et l’auteur donne évidemment plusieurs répétitions comme des espèces ou variétés distinctes. Nous faisons observer, en passant, qu’il rend une justice éclatante aux peintres célèbres qui ont fait ses tableaux allégoriques, et qu’il ne dit rien du dessinateur qui lui a fait ses oranges. C’est juste : cuique sua.
Ferrari a divisé son ouvrage en quatre livres, et, fidèle à ses idées poétiques, il appelle le premier Hercule, le deuxième Æglé, le troisième Æréthuse, et le quatrième Æerperthuse. Dans le premier, l’auteur disserte sur le jardin des Hespérides et sur l’histoire antique et obscure des orangers; dans le second , il décrit les citres, que nous appelons aujourd’hui cédrats. Le troisième est consacré à la description des limons, des limes, des perettes , de la pomme d'Adam et de la pomme de Paradis. Enfin le quatrième traite des oranges douces et des bigarrades.
Nous le répétons , cet ouvrage est le fruit de beaucoup d’érudition , d’un génie poétique et d’un long loisir. 11 renferme un si grand nombre de choses utiles ou agréables , qu'il n'est pas possible de s’en passer quand on se livre à l’étude des fruits.
20 1, MERLET, écuyer. — 1 Abrégé des bons fruits, avec La manière de Les connaitre ei de cultiver Les arbres.
Un volume in<16, troisième édition, 1684.
Merlet paraît avoir écrit son petit livre en faveur des personnes de qualité , et pour les inviter à imiter {es Grecs et les Romains les plus qualifiés, qui prenaient un singulier plaisir à cultiver leur jardin avec soin. Le moment était propice, en effet; car après avoir rappelé que les grands dignitaires de la Perse et de la Turquie font faire de grands jardins , où ils ont d’excellens fruits , il ajoute : « Depuis quelques années, cette curiosité est venue en France, où les personnes de condition sy appliquent et s’y perfectionnent tous les jours par le raisonnement et l'expérience qu’elles ont sur la taille des arbres et des meilleurs fruits. » Ainsi Merlet , en admettant l’expérience et le raisonnement chez ses lecteurs de condition , a cru devoir se borner à leur donner de courts et légers préceptes sur la plantation, la greffe et la taille des arbres. Il y a de bonnes choses dans ces préceptes ; mais leur auteur adopte et ÿ admet des idées de son, temps , aujourd’hui abandonnées. Par exemple , il recommande , quand on plante un arbre, de lui donner le même crientement que celui qu'il avait auparavant. Il croyait à l'influence appréciable de la lune sur les opérations de culture, et voulait qu’on taillât les arbres en décours; il conseille de greffer en fente en octobre plutôt qu'en février; conseil déjà donné par Landry, auteur beaucoup plus
ancien; il dit que toutes les pêches ont chacune leur pavy, et comme en Languedoc les pavis s’appellent mâles , il en résulterait que chaque pêche aurait son mari. Il faut, selon lui, tailler la jeune vigne en nouvelle lune pour lui faire pousser du bois , et la vieille en décours pour lui faire pousser des grappes. Enfin, il conseille de planter l’amandier en terre forte et humide.
Nous avons cité presque tout ce qu'aujourd'hui on appellerait absurdités dans l'ouvrage de Merlet ; maintenant nous allons envisager cet ouvrage du bon côté. En parlant de la culture du grenadier , Merlet nous apprend que de son temps on cultivait de préférence un grenadier à fleurs panachées, plus abondantes , plus grandes , plus belles , et qui duraient plus long-temps que les autres. La nature ne s’occupant pas de la conservation des variétés , la négligence des jardiniers de ce temps-là a laissé perdre celle-ci, ainsi que beaucoup d’autres. Merlet dit avoir vu le sauvageon (pied franc) du Bezy de Chaumontel , près Luzarche, et que cet arbre était né depuis peu d'années : il en a fait greffer des rameaux sur coignassier , pour rendre son fruit encore meilleur. Le fruit de ce sauvageon se conservait jusqu'à la Pentecôte: « Cest, dit Merlet, un gros beurré d'hiver, fort semblable à celui d'automne , prenant encore plus de rouge , fondant, d’une eau sucrée et relevée , des plus tardifs, excellent. » Si nous trouvions des notes aussi précises sur l’origine et les qualités de tous nos anciens fruits , elles seraient précieuses aujourd’hui , que les pomologues s'occupent de la longévité et de la détérioration des arbres fruitiers.
Merlet se plaint de voir beaucoup de fruits insignifians ou mauvais dans tous les jardins, et promet de ne signaler et décrire que ceux qui méritent les soins de la culture. La même plainte a sans doute été répétée bien des fois depuis lui, et toujours inutilement; car nos pépinières ne sont pas moins inondées de mauvais fruits qu’autrefois. Nous touchons cependant au moment où cet abus doit finir , par la diffusion des lumières et par le bon sens qui pénètre enfin dans l’esprit de toutes les classes.
Les descriptions de Merlet sont courtes, claires et satisfaisantes. IL décrit 3 abricots , 12 cerises, 7 figues , 8 groseilles , 38 pêches, 179 poires, 52 pommes , 69 pruries , 48 raisins , et quelques autres fruits de fantaisie. Cet auteur n’a pas tenu parole en promettant de ne décrire que les bons
fruits; car nous en reconnaissons dans son livre un assez grand nombre qui ne sont que médiocres ou mauvais.
3e LA QUINTINTE. — Instructions pour Les jardins fruitiers et potagers.
Deux volumes in-40, 1690.
La Quintinye fut un de ces hommes qui ont partagé la gloire du siècle de Louis XIV. Directeur des jardins fruitiers et potagers de ce grand roi, il a passé pour avoir fait dans son art ce que les Boileau , les Corneille et les Racine ont fait dans le leur , et sa renommée n’était pas moins grande que celle de ces hommes illustres. Jamais aucun cultivateur n’avait reçu de ses contemporains autant de marques flatteuses d’estime et de haute considération. Le fameux Santeuil , Perrault qui ne savait ni grec ni latin, mais qui savait mieux le français qu'aucun académicien, ont fait à sa louange des pièces de vers pleines de tous les charmes de la poésie, et qui étaient plus sincères que les flagorneries que Boileau adressait au grand roi, chaque fois que celui-ci faisait massacrer les hommes par milliers pour l'honneur de ce qu’il appelait sa gloire.
L'ouvrage de La Quintinye forme deux volumes in-4°; la mort ne lui a pas permis de le rendre plus court ou d’y mettre la dernière main; etson fils, à qui nous en devons la publication s’est fait un devoir religieux de n’y rien changer. La dédicace au roi , qui est la seule partie que l’on puisse considérer comme achevée, est un sûr garant que, si La Quintinye eüt vécu plus long-temps, tout son ouvrage serait écrit dans un style digne de son siècle et du rang qu’il tenait dans la hiérarchie administrative.
La Quintinye a opéré une réforme générale dans l’art de cultiver les jardins ; il détruisit les anciennes routines, établit des principes et créa des règles pour ce qui n’en avait pas. Sous sa direction, le potager du roi, à Versaïlles, devint bientôt une école fameuse, qui a conservé sa réputation jusqu’à l’époque de notre première révolution.
Quoique La Quintinye ait traité de toutes les parties du jardin fruitier et potager, et même des
Ce
orangers, c'est par la taille des arbres fruitiers qu’il s’était rendu plus particulièrement célèbre: c’est en effet sur cette partie qu’il s’est le plus étendu, et dans laquelle il a apporté le plus de réformes. De sun temps, encore plus qu'aujourd'hui, la taille des arbres fruitiers était regardée comme le chef-d'œuvre du jardinage, et surtout comme d’un difficile inouï et d’une complication de combinaisons infinie. L’ignorance de la plupart des jardiniers et le charlatanisme de quelques autres, en faisaient un art mystérieux, tandis que, dans le fait, tous opéraient plus machinalement et plus par . routine que par raisonnement. La Quintinye était un homme à ne rien accorder au hasard; il voulut raisonner la taille des arbres, en connaître les principes et en déduire des règles. C’est l'ensemble de ces règles qui forme la doctrine appelée encore raille à La Quintinye, taille qui a eu de nombreux partisans et quelques détracteurs dès sa naissance. Les grands seigneurs, les courtisans, en tout temps serviles imitateurs de ce qui se fait et se dit à la cour, tourmentèrent leurs jardiniers pour les faire tailler à La Quintinye. D’autres, ne croyant pas qu’un directeur des jardins du roi pût se tromper, firent aussi tailler leurs arbres à La Quintinye avec la meilleure foi du monde, et bientôt il n’y eut plus ce que l’on appelle un château, une bonne maison, où l’on ne taillât à La Quintinye.
Cependant les habitans de Montreuil, qui déjà taillaient à-peu-près leurs pêchers comme ils les taillent encore aujourd'hui *, n’adoptèrent pas les nouveaux principes de La Quintinye. Celui-ci fit venir de Montreuil le fils de Pepin, le plus habile tailleur de pèchers de son temps, pour le faire travailler sous ses yeux, et juger de la pratique de Montreuil. Cette pratique ne s’accordant pas du tout avec Les principes déjà posés par La Quintinye, et le jeune Pepin voulant toujours travailler à 1 mode de son pays, celui-ci se brouilla bientôt avec son maître, et retourna tailler les péchers de son père.
Toute la doctrine de La Quintinye était basée sur cet axiome, vrai en morale, mais qui n’est plus qu'un sophisme, étant appliqué à la taille des arbres : retardez vos jouissances pour jouir plus longtemps. En conséquence, La Quintinye taillait fort court tous ses arbres, jeunes et vieux, et prétendait par là retarder la fructification naturelle des jeunes arbres, qu’il appelait fructification prématurée, . et modérer la fructification des vieux, afin de faire vivre les uns et les autres plus long-temps. Ce raisonnement était des plus absurdes, et si La Quintinye eüt été obligé d’attendre les fruits de ses arbres pour vivre, il n’y aurait pas tenu toute sa vie comme il a fait. Entre ses mains, un arbre qui commence naturellement à rapporter du fruit après deux ou trois ans de plantation, ne commençait à en rapporter qu'après dix ou douze ans, et toujours en petite quantité. La Quintinye s’opposait tellement à l'extension des arbres, que, dans son ouvrage, il fixe la distance des pêchers en espalier à 4 mètres dans le meilleur terrain, et à 3 mètres dans les médiocres, tandis que cet arbre, bien conduit, prend de 12 à 15 mètres d'envergure en huit ou dix ans, et rapporte chaque année cent fois plus de beaux et d’excellens fruits que n’en obtenait La Quintinye. Aussi, depuis long-temps, la taille à la Quintinye est abandonnée, comme contraire au vœu de la nature et à nos intérêts, et l'on convient que la vogue prodigieuse dont elle a joui n’était due qu’à la position élevée de son auteur et à l'ignorance des jardiniers de cette époque.
La Quintinye n’avait aucune connaissance en botanique ni en physiologie végétale. Il croyait et soutenait que toutes les variétés de fruits avaient été créées au commencement du monde; et quand on lui en montrait de nouvelles il niait qu’elles fussent nouvelles, et disait que, si on ne les avait pas encore vues, c’est qu’elles étaient restées cachées ou ignorées dans quelque coin de la terre. Ceci prouve qu'il ignorait aussi ce que c’est qu'une pépinière.
Cet auteur assure avoir vu et goûté 300 sortes de poires, et que, dans ce grand nombre, il ne s’en
* Ce fait incontestable ne s’accorde pas chronologiquement avec un autre fait également incontestable dans son point capital, qui est que Girardot, mousquetaire, après avoir dépensé sa fortune au service de Louis XIV, s’était retiré à Bagnolet, près Montreuil; dans un petit fief qui lui restait, et y a établi et perfectionné la culture du pêcher en espalier , et que c’est de chez lui qu’elle est sortie pour s'étendre à Montreuil et dans les environs. Pour que la chronologie ne soit pas en défaut, il faut admettre que la culture du pêcher en espalier était établie à Montreuil quand Girardot est venu se fixer à Bagnolet, et que bientôt il est parvenu à cultiver cet arbre mieux qu’on ne le faisait à
Montreuil même.
ë INTRODUCTION. 91
est trouvé qu'environ une trentaine qui fussent dignes d’être plantées et multipliées. Cependant, pour satisfaire à tous les goûts, il en désigne 67 sortes différentes, pour composer une plantation de 500 poiriers. Ses discussions sur le mérite de chaque fruit en particulier, sont intéressantes et pittoresques ; il les fait parler en présence les uns des autres, et chacun expose son mérite et les qualités qui doivent le faire préférer à tel autre qui lui dispute le rang. Son catalogue signale 172 poires, parmi lesquelles une trentaine sont décrites plus ou moins complétement, en raison du cas qu'il en faisait : il à supposé que le reste était assez connu ou ne valait pas la peine de l'être. On remarque qu’il n’aimait pas les poires cassantes, qu’il en plantait peu, « quoique, dit-il, elles aient été ‘ très estimées autrefois. »
L'article pomme étant bien moins important que celui des poires, est aussi bien moins étendu. La Quintinye n’en relate que 21 sortes, et de ces 21 il n’en affectionne même que 7, qu’il estime les meilleures et qu’il décrit avec assez de détail.
Les pêches, quoique traitées avec beaucoup plus de soin que les pommes, sont, ce nous semble, encore trop négligées. La pêche est véritablement le roi des fruits : son éducation est si difficile ; elle a tant d’ennemis ; elle est si parfaite lorsqu'elle peut acquérir toutes les qualités qui lui sont propres qu'on ne peut tarir sur son compte, lorsqu'on Penvisage sous tous les rapports par où elle nous intéresse. La Quintinye en nomme 42 variétés, et il en décrit une vingtaine qu’il donne comme les meilleures.
La nomenclature des prunes est assez considérable, quoique La Quintinye n’en estime et n’en décrive qu’un petit nombre. Il a expérimenté que le perdrigon, la sainte-catherine, la prune d’abricot, la roche-courbon et les impératrices, sont les seules prunes qui gagnent à être plantées en espalier au midi. Nous pouvons assurer que la reine-claude gagne aussi beaucoup à cette exposition. Enfin notre auteur décrit 11 figues, 3 abricots, 6 cerises, 5 raisins, 1 azerole, et donne des instructions pour placer convenablement chacun de ces fruits dans un jardin.
Son Traité des orangers nous semble un bon guide pour la culture de cet arbre dans notre pays. L'usage aujourd’hui si répandu d'élever de petits orangers par la greffe à la Pontoise, n’était pas connu alors, et c’est la seule partie qui manque au Traité de La Quintinye.
L'auteur termine son ouvrage par ce qu'il appelle Réflexions sur quelques parties de l'agriculture, dont on a fait justice depuis long-temps. C’est là surtout qu’il a montré son défaut de pratique, la nullité de ses connaissances en culture, en botanique et en physiologie végétale. Ces Réflexions occupent 98 pages, et il n’y a pas une ligne dont on puisse faire usage aujourd’hui.
Si maintenant nous résumons nos réflexions sur l'ouvrage de La Quintinye, nous trouvons que cet auteur a beaucoup nui au progrès de la taille des arbres fruitiers, parce qu’il avait adopté et qu’il a suivi avec opiniâtreté un système contraire au vœu de la nature et à l'intérêt du cultivateur, et que c’est la place importante qu’il occupait qui Jui a valu l’immense réputation dont il a joui, et qui lui a survécu plus d’un siècle. La Quintinye avait nécessairement fait ce qu’on appelle de bonnes études, puisqu'il cite trés souvent les anciens auteurs latins ; il était, dit-on, destiné au barreau. Quant au lieu de sa naissance, il ne l'a pas nommé ; mais il donne assez à entendre qu’il était de la Touraine, et qu'il avait toujours eu la passion des fruits. Vers la fin de sa vie, il signait de La Quintinye; ce qui a fait penser que le roi lui avait accordé des lettres de noblesse. Il mourut vers 1668.
9° 4. D, DE TOURNEFONT. — Institutiones tel herbarie.
Trois volumes in-4°, 1700.
Joseph Pitton de Tournefort naquit à Aix en Provence, l'an 1656. Destiné par ses parens à l’état ecclésiastique, son amour pour les plantes l'emporta sur l'étude de la théologie ; au sortir du collége, ;] alla étudier la médecine et la botanique à Montpellier. Après avoir recueilli toutes les plantes des environs de cette ville, il parcourut le premier, en habile botaniste, les Pyrénées, où il fut plusieurs fois dépouillé jusqu'à la chemise par les miquelets. Brûlant de s'instruire de plus en plus, il vint à Paris, foyer lumineux de toutes les sciences, où son rare mérite le fit presque aussitôt
professeur de botanique au jardin du roi. En 169p, le roi créa une académie des sciences à Paris, et Tournefort fut inscrit le premier sur la liste des savans qui devaient la composer. L'école de médecine le reçut dans son sein en 1698. Après avoir publié divers ouvrages de médecine et de botanique, il mit au jour, en r700, ses fameuses Znstitutiones rei herbariæ, ouvrage immortel, qui non-seulement a placé son auteur infiniment au-dessus de tous les botanistes qui avaient paru jusqu'alors, mais que l’on consultera toujours comme une œuvre de génie et de savoir.
Aussitôt après la publication des Zastitutions de botanique, le roï chargea Tournefort de parcourir les îles de lArchipel en historien, en géographe et en naturaliste. Deux ans furent employés à ce voyage, dont la relation a été publiéeen deux volumes in-4°, à Paris, en 1717. On trouve mentionnée dans cette relation, tome 11, page 465, une poire d’Angora très estimée à Constantinople et dans tout le Levant, et qui était restée inconnue en France jusqu’en 1832 ; alors, par l’obligeance de M. le général Guilleminot, notre ambassadeur à Constantinople, M. Léon Leclerc, pomologiste très zélé, à Laval, en obtint deux pieds, ainsi qu’un pommier également inconnu chez nous. Ces arbres ont
bien réussi ; des greffes en sont distribuées sur plusieurs points, et bientôt nous serons à même d’en juger le fruit. *
Tournefort, mettant au nombre des caractères spécifiques des plantes la grandeur, la couleur, la saveur, etc., a considéré tous les arbres fruitiers comme des espèces naturelles. Il les a en conséquence consignés dans ses /nstitutions, et leur a appliqué à chacun une phrase botanique, qui indique la forme, la couleur, et souvent la saveur de leur fruit. C’est ainsi qu’il mentionne 11 espèces 28 prunes, 23 pêches, 29 cerises, 5 amandes, 88 poires et 37 pommes.
Tournefort jouissait de sa célébrité, lorsque malheureusement une voiture le heurta dans la poitrine, et lui causa la mort le 28 novembre 1708.
50 G. LINNÉ. — Species et Genera plantarum ; Philosophia botanica, etc. 1730 — 172.
Charles Linné , le plus célèbre naturaliste qui ait encore paru, naquit en Suède, dans un bourg de la province de Smoland, en 1707. La nature semblait l’avoir formé pour être son interprète. Dès sa plus tendre jeunesse , fil faisait ses délices de l'étude des plantes. Doué d’une activité sans exemple, du génie le plus vaste, d’une pénétration des plus profondes et d’une justesse d'esprit admirable, il apporta bientôt dans toutes les branches de l’histoire naturelle des vues si lumineuses, qu'il réédifia le vaste édifice de cette science , et l’enrichit de tant de nouvelles observations , qu'il en est regardé à juste titre comme le créateur. Mais si, quand nous faisons de l’histoire naturelle , notre admiration pour Linné est au-dessus de toute expression , nous sommes bien tentés de commettre un blasphème quand nous nous occupons des arbres fruitiers. Nous approuvons ses réformes , nous adoptons ses innovations , nous nous soumettons à ses mille lois ; pourquoi donc faut-il qu'avec un malheureux axiome de sept ou huit mots , il ait fait dégringoler du temple de Flore et de Pomone des légions de tulipes, de jacinthes , d’anémones, de renoncules, de roses , et mille autres fleurs accompagnées de tous nos arbres fruitiers ? Dans ce malheureux axiome, Linné prouve sans réplique que les chardons , les ronces et les épines sont l’ouvrage de Dieu, et que les roses si suaves, les tulipes si brillantes, les poires si savoureuses , les pêches si succulentes et les excellens chasselas ne sont que le produit des inventions humaines, et en conséquence indignes de l'attention du plus petit botaniste. Depuis ce fatal arrêt , on a défait, refait, tronqué , modifié, changé toutes les parties de l'édifice que Linné avait élevé à sa gloire ; mais on a conservé religieusement intact le chapitre qui bannit à jamais les arbres fruitiers du domaine de la botanique. Ce chapitre est tellement révéré , que , si un botaniste d’aujourd’hui recoit une
* Le général Guilleminot a été trompé; on a reconnu que ce sont des poiriers catillacs qu’il a envoyés à M. Léon Leclerc. En 1843, je me suis adressé à M. His, fils, secrétaire d’ambassade à Constantinople » pour obtenir la jen table poire d’Angora, et au printemps de 1844, j'ai reçu deux fruits et deux poiriers d’Angora très différens de ceux qu avait reçus M. Léon Leclerc, j'ai fait planter les deux arbres dans le jardin d'expérience de la Société royale d’horticulture de Paris au Luxembourg où ils croissent très modérément. . | POÏTEAU.
mousse ou un chien-dent de la Nouvelle-Hollande ou de la Cochinchine , il ne se donnera aucun repos qu'il ne l’ait examiné à la loupe ou au microscope, qu’il n’en ait mesuré toutes les parties, compté tous les poils, toutes les taches, toutes les nervures ; qu'il ne l'ait dessiné, gravé, nommé, imprimé , publié et dédié à quelque savant confrère dans un beau et grand mémoire lu à l’Académie. Mais demandez à ce même botaniste le nom, les qualitésiet l’histoire des fruits qui chargent et honorent sa table, que son palais savoure, qui rafraïchissent son sang, qui fondent ses humeurs , lubrifient ses yeux et ramènent le calme dans son cerveau irrité; s’il ne prendipas votre demande pour une insulte , il vous répondra au moins que ces fruits ne sont que des monsrres, et qu’il n’a rien à déméler avec eux.
Au reste , l’année 1778 n’en sera pas moins à jamais fatale dans les annales de l’esprit humain, par la mort des quatre philosophes, Linné, Haller, J.-J. Rousseau et Voltaire.
6° 3, HERMANN KNOOP. — Pomologie, où description des meilleures sortes de pommes et de DOÎTes, Fructologie, où description des arbres fruiliers, ainsi que des fruits.
Deux volumes in-folio, 1771.
Knoop a publié ces deux ouvrages en 1771, et comme ils traitent le même objet, on les a réunis en un seul volume. Le premier contient un grand nombre de figures de fruits, et le second n’en contient qu'une ou deux de chaque genre.
L'auteur nous apprend qu'il a dirigé les jardins de la princesse douairière d'Orange et Nassau pendant plus de 25 ans, et que c’est dans ces jardins qu’il a fait et recueilli les observations qui constituent son ouvrage, écrit en français, quoique fait en Hollande par un Hollandais. On remarque aisément que Knoop était praticien et peu lettré, quoiqu'il cite souvent les anciens , et qu'il ne connaisse pas très bien le génie de la langue française. D'ailleurs, il était d’une bonhomie qui fait plaisir , ne visant pas moins qu’à transmettre ses connaissances à la postérité la plus reculée, et il le dit tout uniment avec la simplicité hollandaise. Au reste, l'ouvrage est méthodique , bien fait dans sa plus grande partie; les descriptions sont, il est vrai, incomplètes, mais ce qu’elles contiennent est vrai, exact et clairement énoncé. L'auteur a figuré 94 pommes et 83 poires : le dessin en est excellent, exact, mais la couleur n’est pas toujours vraie. Les autres genres n’ont chacun qu’une ou deux figures , et sont beaucoup moins bien exécutées. Les généralités sur la culture et sur les usages des fruits sont satisfaisantes, instructives; mais l’auteur ayant voulu débrouiller la synonymie, il en a augmenté la confusion. La synonymie des fruits est en effet la chose la plus difficile à faire ; elle ne pourra être débrouillée que par un homme très instruit, connaissant parfaitement les fruits, et qui parcourrait l'Europe pour recueillir les noms appliqués à chacun des fruits dans chaque pays: mais où prendre cet homme, si un gouvernement ne le forme pas exprès ?
Knoop a dessiné beaucoup de poires et de pommes que nous ne reconnaissons pas ; et comme ses dessins sont très bien faits, nous doutons d’autant moins de l’existence des espèces qu'ils représentent , que depuis peu il est arrivé de la Hollande en France quelques poires que nous n’avions jamais vues. Les Hollandais, n’ayant pas facilement nos pêches ni nos raisins, s'en dédommagent en multipliant les pommes et les poires.
To DUORAMEL. — Traité des arbres fruitiers.
Deux volumes in-folio, 1768.
Duhamel du Monceau naquit à Paris en 1700, et termina sa glorieuse carrière à l’âge de 82 ans. On lui a décerné à juste titre le beau nom de Père de l’agriculture. Aucun citoyen n’a jamais dirigé ses travaux plus constamment vers l’utilité publique , et peu d’écrivains ont été aussi laborieux que cet illustre académicien. « Nombrer ses ouvrages, dit Condorcet, c’est présenter le tableau des services qu'il a rendus à l’agriculture, aux arts, aux sciences , à la navigation , et à tout ce qui tient au bonheur de l’homme. » Son traité des arbres fruitiers, publié en 1768, est un ouvrage fondamental , porté du premier coup à une perfection qu’on a jusqu'ici rarement atteinte. Dans cet ou:
vrage , qui est le seul dont nous devons nous occuper dans cette notice , l’auteur décrit environ 4oo espèces des meilleurs fruits, avec une méthode, une netteté et une vérité inconnues jusqu’alors » etil a joint à ses descriptions 222 figures excellentes , qui sont d’un grand secours pour les personnes qui n’ont pas le loisir de lire suffisamment le texte. Son. Traité des arbres fruitiers obtint un succès prodigieux et justement mérité dès sa publication , et l’on peut prédire qu’il sera encore long-temps une source de lumières pour les cultivateurs, et une mine féconde pour les compilateurs. Heureux si ceux-ci ne nous disent que ce qu'ils peuvent apprendre dans cet excellent ouvrage.
En voyant et en étudiant les nombreux ouvrages de Duhamel, on est porté à se demander comment un seigneur qui, par les places qu’il occupait, était obligé de voyager et d’habiter Paris, a pu faire autant d’observations d’une aussi grande exactitude sur toutes les parties de l’histoire naturelle, tandis que plusieurs savans , d’un mérite distingué, après avoir passé toute leur vie dans la retraite et dans un travail opiniâtre, n’ont pu nous donner à la fin qu’un très petit nombre de faits vérifiés et d'observations exactes. Mais quoique Duhamel ne cite jamais personne et qu’il n’avoue aucun collaborateur, il s’en faut cependant de beaucoup qu’il ait tout fait et tout vu par lui-même. Voici à ce sujet ce qu’a bien voulu nous apprendre feu André Thouin, qui a été pendant long-temps en relation avec Duhamel. Cet académicien avait un frère, M. Denainvilliers, homme doux, paisible, et qui par goût restait toujours à la campagne. Duhamel lui traçait le programme des expériences que lui-même n’avait pas le loisir de faire, et ce frère les suivait avec une exactitude scrupuleuse et un discernement admirable, quelquefois pendant cinq à six années de suite, et en tenait un journal fidèle, qu’il remettait à Duhamel. C’est ainsi que se sont faites la plupart des expériences physiques et physiologiques publiées par ce savant académicien.
Plus les ouvrages de Duhamel nous semblent parfaits, plus nous sommes étonnés de son silence envers ceux qui l'ont aidé dans ses utiles travaux : il lui aurait été honorable, selon nous, d’avoir reconnu authentiquement les obligations qu’il avait à son frère. Nous savons que la plus grande partie de son 7raité des arbres fruitiers a été faite par Le Berriays ; cependant Duhamel ne lui a pas rendu, à beaucoup près ce qu’exigeait même la plus simple équité. Il a du presque toute la nomenclature de ses fruits à M. Richard, jardinier du roi Louis XV à Trianon, et à M. Hervy, père, jardinier des Chartreux à Paris. Eh bien! pas un petit mot de remerciment!
Au reste, Duhamel nous à laissé un excellent livre : s’il n’a pas inventé les noms des fruits, s’il n’a fait que recueillir la nomenclature reçue de son temps, au moins il l'a fixée d’une manière stable, et a contribué à la répandre jusque dans les pays étrangers.
On désirerait pourtant que Duhamel eût adopté la nomenclature de La Quintinye; cela lui aurait été facile, puisqu'il vivait à une époque peu éloignée de celle de cet auteur, et que sans doute cette nomenclature était encore usitée et très en vogue au Potager de Versailles. On serait bien aise que Duhamel eût fait pour La Quintinye ce que nous faisons tous aujourd'hui pour lui avec plaisir et reconnaissance.
Cependant il serait possible que Duhamel n’eût pas pu trouver ou reconnaître tous les fruits mentionnés par La Quintinye. Nous serons sans doute dans ce cas-là envers Duhamel ; il ÿ a quelquesuns de ses fruits que nous commençons à désespérer de rencontrer ou de reconnaître. Mais Duhamel était riche; et il est si aisé à un savant riche d’être plus juste, plus reconnaissant et plus savant qu'un autre |
go LE BÉRRIANS, — Traité des jardins, où le nouveau De La Quintinye.
Trois volumes in-80, troisième édition , ‘ 1789.
Le Berriays était un sage, doux, modeste, quoique fort instruit en littérature, dans les arts et dans les sciences. Dès sa plus tendre jeunesse, il a eu un goût décidé pour la culture des jardins, et ce goût ne la quitté qu’à la mort. Pendant long-temps il a été lié d'amitié avec Duhamel, il à beaucoup contribué à la publication du Traité des arbres fruitiers de ce dernier, en lui fournissant des descriptions et des dessins de fruits. Quoique très modeste, il n’a pourtant pas pu s'empêcher de se plaindre de lingratitude de Duhamel, lorsqu'il vit combien il était injustement partagé dans le
Traité de ce savant académicien. Mais son indulgence reprit bientôt le dessus, et il n’est plus question de Duhamel dans la troisième édition de son ouvrage, que nous avons sous les yeux.
Le titre de 7raité des jardins convient parfaitement à cet ouvrage, puisque l’auteur embrasse la culture des arbres fruitiers, des légumes et des plantes d'agrément. Chaque partie est traitée, dans un volume séparé, avec méthode et clarté : nous ne devons nous occuper ici que du premier qui contient les arbres fruitiers.
En lisant Le Berriays, on croit lire Fénelon, tant son style est pur, simple et coulant. La science de l’un se montre aussi naturellement que la morale de l’autre : point d'effort, point de prétention; la vérité ou la conviction toute simple suffit à l’un comme à l’autre, En suivant Le Berriays à lalettre, on est sûr de bien opérer, comme en suivant les maximes de Fénelon, on est sûr de se bien conduire.
Après ce parallèle, on peut juger du cas que nous faisons de l'ouvrage de Le Berriays. On n y voit ni hypothèse ni décision tranchante; l’auteur n’aborde rien de ce qui est encore sujet à controverse : il ne présente que la vérité bien établie, bien vérifiée, et il sera encore long-temps un guide sûr dans la pratique. Douze planches, dessinées par lui-même et parfaitement gravées, aident puissamment le lecteur dans l'intelligence de la taille et de la forme des arbres fruitiers en espalier. La forme d’un pêcher (planche XI) nous semble le chef-d'œuvre de l’art du jardinier, et nous avions douté qu’on püt en trouver un exemple dans la pratique ordinaire, jusqu’en 1850, qu'un cultivateur de Montreuil, M. Mallot, fils, nous ayant invités à aller voir ses pêchers, nous fûmes agréablement surpris de voir 12 péchers, de l’âge de 10 ans, conduits et dirigés absolument comme celui figuré dans Le Berriays. Cependant nous sommes certains que M. Mallot n'avait jamais connu ni Le Berriays, ni son ouvrage, ni même aucun autre auteur. C'est que quand deux hommes s'occupent sérieusement d’un même objet, ils peuvent arriver à la même perfection, sans se rien communiquer, ou étant séparés par de grandes distances ou par des siècles. D’après le rapport que nous avons fait de l'intelligence de M. Mallot, fils, la Société d’horticulture de Paris lui a décerné une médaille en séance publique et solennelle.
Le Berriays, incapable de parler de ce qu’il ne connaissait pas, ni de faire valoir ce qui n'était pas bon, n’a pas décrit autant de fruits que plusieurs autres. Son ouvrage ne contient la description que de 10 abricots, 5 amandes, 53 cerises douces, acides, merises et bigarreaux, 3 figues, 5 framboises, 8 groseillers, 3 nèfles, 33 pêches, 96 poires, 38 pommes, 36 prunes et 13 raisins.
Q0 NN, RORSITTEL. Traité de la culture des arbres fruiliers.
Un volume in-8° 1802, traduit de l’anglais en français par J. P. Pictet-Mallet, de Genève, en 1805.
Forsyth, jardinier du roi d'Angleterre, à Kensington , s’est fait une grande réputation et a obtenu de son roi une récompense honorable, pour avoir imaginé une composition qui, appliquée sur les plaies des arbres fruitiers et forestiers, devait les guérir plus sûrement que les autres ingrédiens jusqu'alors employés. Ensuite il a introduit en Angleterre et perfectionné notre taille en palette, qui entre ses mains, a pris le nom de taille à la Forsyth , et nous est revenue sous cette nouvelle dénomination. Enfin Forsyth a imaginé une modification ingénieuse dans la taille de la vigne en espalier, pour la forcer à produire un plus grand nombre de grappes, que nous trouvons excellente, et que nous voudrions voir adopter en France. Elle consiste, lors de la taille, à conserver, dans toute leur longueur et à des distances convenables, des pousses de l'année précédente, et à les palisser en serpenteaux dans une direction verticale. Par ce moyen, tous les yeux de ces pousses se développent en branches à fruit, et on en obtient une quantité considérable de grappes. A la taille suivante, on supprime tous ces serpenteaux, eton les remplace par d’autres jeunes pousses, que l’on fait également serpenter. Cette excellente pratique n’est cependant que limitation de ce que font nos vignerons sous les noms de pleyon, plion, arceau, sautelle, arance, etc. , mais Forsyth a le mérite de l'avoir le premier appliquée avantageusement à la vigne cultivée en espalier dans les jardins.
Nous vo yons avec étonnement, qu’en 1802 Forsyth tienne encore à l’idée que, quand on plante un arbre, on doive l’orienter comme il était auparavant, c’est-à-dire, que ses mêmes parties regardent les mêmes parties du compas; il se base sur ce que les arbres croissent plus du côté du nord que des
autres côtés. Mais de ce que les arbres s’épaississent davantage du côté nord, on devrait plutôt étre disposé à changer leur orientement chaque année, si la chose était possible, afin que toutes leurs parties jouissent alternativement de l'exposition la plus favorable.
La composition de Forsyth, à laquelle il n’a pas donné de nom, se fait avec de la bouse de vache, de vieux plâtras, de la cendre de bois, du sable de rivière, letout pulvérisé et passé au tamis, ensuite délayé en consistance de mortier dans de l’urine ou de l’eau de savon: on nettoie jusqu'au vif les chancres, les plaies des arbres, et on les recouvre de cette composition. Forsyth cite un très grand nombre de cures merveilleuses opérées ainsi, et cependant son procédé reste à-peu-près ignoré en France. Nous nous en tenons à l'argile et à notre vieil onguent de Saint-Fiacre, ou, plus simplement à tout ce qui met les plaies à l'abri du contact de l'air et de la pluie.
Quant à la culture des arbres, au nombre et à la description des fruits, Forsyth ne dit rien de bon et d’utile qui ne soit dans beaucoup d’ouvrages français ; mais son article Zrsectes et leur destruction nous parait mieux traité que chez nous. Forsyth ne nomme pas le puceron lanigère, et ne parle pas du duvet soyeux qui le fait reconnaître de loin ; mais c’est certainement cet insecte qu’il désigne sous le nom générique de coccus.Il Va vu pourla première fois sur ses pommiers à Chelsea, en 180», et déjà ce puceron, importé, dit-il, parmi des pommiers par Swinton, de Sloane-street, avait causé de grands ravages sur les pommiers des environs de Londres, Forsyth dit s’en s'être débarrassé en frottant ses arbres avec de l’eau de savon et de l’urine : quant à nous, nous pensons que ce fut plutôt aux moyens que sa place lui donnait de poursuivre une chasse d’extermination contre cet insecte.
16° GRLNEL: — Traité complet sur les pépinières.
Trois volumes in-12, 1835, 2° édition.
Calvel, ayant cru devoir quitter le sacerdoce à l'aspect des premiers orages de notre révolution de 1789, se jeta dans l’enseignement et se fit connaître pour un amateur zélé de l’agriculture, pour un observateur souvent attentif et quelquefois assez judicieux. Sous ces derniers rapports, il obtint la protection et les encouragemens du ministre Chaptal; il fréquenta la pépinière du Luxembourg, se mit dans les bonnes grâces du directeur Hervy, ce qui pourtant n’était pas facile ; vit travailler les ouvriers, les questionna, et recueillit enfin les matériaux nécessaires pour publier un Traité en 3 volumes sur les pépinières.
Calvel n’avait cultivé ni pour lui, ni pour les autres, et quoiqu'il parle souvent comme aÿant opéré lui-même, nous savions tout le contraire, le connaissant assez personnellement. Son ouvrage n'ayant pas la distribution méthodique convenable à l’analyse, nous le supposons, par la pensée, divisé en deux parties distinctes : dans la première, nous plaçons tout ce qui tient à l’éducation des arbres, à leur multiplication, à leur plantation, à leur conservation, etc., et dans la seconde, la description des arbresfruitiers, leur nomenclature et leur culture spéciale. L'ouvrage ainsi distribué, si nous analysons la première partie, nous voyons que l’auteur avait un trés grand talent pour la rédaction, pour l’amplification et pour la dissertation. Son ouvrage est écrit avec élégance et clarté; la pratique, en général, est bien exposée, et beaucoup de préceptes sont justes et présentés avec tant d’ art, tant de conviction, que l’auteur passe encore pour un savant aux yeux des gens du monde. Il disserte longuement, s’échauffe quelquefois plus que la matière de son sujet ne le comporte, et grossit si fréquemment les erreurs ou les fautes qu’il combat, que l'on pourrait croire que son intention a été de rendre sa victoire plus importante. Quelquefois aussi il rabaisse son ennemi pour mieux l’écraser.
Ses connaissances en physique, en physiologie et en botanique, nous semblent absolument nulles, par la fausse application qu’il fait de ces sciences ; et sa crédulité d’une part et son incrédulité de l'autre; nous donnent une mince idée de son jugement et de sa logique. Par exemple, après avoir énuméré et condamné plusieurs greffes hétérogènes vantées par les anciens, et reléguées depuis long-temps au rang des fables, il a présenté lui-même à lPAcadémie des sciences une greffe, disait-il, de houx sur prunier. Desfontaines, chargé par l'Académie d'examiner cette greffe, a reconnu que c'était un prunus lusétanica sur un prunus Laurocerasus. On sut bientôt après que c'é-
tait un pépiniériste, nommé Boulogne, qui la lui avait présentée comme une greffe de houx sur prunier, pour se moquer de lui et de sa science.
À l’aide de son style élégant et facile, Calvel expose très bien les opérations de la pratique; mais lorsqu'il veut en expliquer les résultats d'une manière scientifique, il tombe presque toujours dans l'absurdité.
Si nous passons à la seconde partie, c’est-à-dire à la description des arbres fruitiers et des fruits, nous ne retrouvons plus la même plume ; beaucoup de descriptions sont d’une négligence et d’une obscurité choquantes, surtout quand on pense qu’il avait ses entrées libres dans l’école et la pépinière du Luxembourg, faveur qui n’a été accordée qu’à lui. Il mentionne plus de fruits qu'aucun
des auteurs qui l’ont précédé ; mais sa nomenclature n’est pas toujours vraie, et il y a plusieurs doubles emplois.
AÂo DE CANDOLLE, — Flore française. Quatre volumes in-8°, troisième édition, 1805.
Trois volumes in-8° , 1832.
Pirame De Candolle a tenu pendant plusieurs années le sceptre de la botanique descriptive, et, du fond de sa retraite à Genève, a dicté des lois qui ont été reçues comme des oracles par la majorité des botanistes de l’Europe. Dans la Flore française qu’il a publiée à Paris en 1805 , il a posé des principes tout nouveaux en botanique, et qu’il a ensuite développés dans ses ouvrages subséquens. Jusqu'à lui, la botanique était restée une science inutile au genre humain ; les savans qui la cultivaient ne s’occupaient que des différences qui existent entre les plantes, qu’à augmenter le nombre des genres et des espèces, et nullement de leur application aux besoins des hommes. Leur science était absolument stérile, inutile à la société; et le bon sens s’étonnait toujours de voir tant de graves et savans botanistes ne pas penser à considérer les plantes sous le rapport des avantages qu’elles offrent à la vie, aux arts, à l’industrie et au commerce.
De Candolle a donc bien mérité du bon sens, en divisant la science des végétaux en botanique organique, descriptive et appliquée. Par là, il a levé l’anathème que Linné avait lancé contre tous nos arbres fruitiers et nos fleurs les plus aimables : les botanistes oseront ne plus rougir de s'occuper de l’utilité des plantes ; ils seront obligés de devenir tant soit peu jardiniers, tant soit peu agriculteurs , physiciens, chimistes, mécaniciens. En retour des lumières qu'ils puiseront chez l’humble jardinier , ils lui donneront quelques notions de leur science , qui l’aideront à leur préparer de nouveaux sujets d’étonnement. La distance qui les sépare diminuera , disparaitra et sera remplacée par des liaisons , par des rapports avantageux aux deux parties.
Honneur donc à De Candolle qui a rendu justice au bon sens , en détruisant la barrière d’airain dont Linné avait entouré la botanique , et qui la rendait une science inutile et stérile.
A 90 FANON. — Des arbres à fruits et des moyens pratiques substitués à La taille.
Un volume in-8°, 1807.
Fanon a publié ce petit ouvrage pour revendiquer linvention de lParqüre à Cadet de Vaux, qui la lui disputait. Cette arqüre consiste à incliner la partie supérieure des rameaux d’un arbre vers la terre, et à les maintenir dans cette position, afin qu’ils se mettent à fruit. Nous ferons observer d’abord que ni Fanon ni Cadet de Vaux n’est l'inventeur du procédé en question, quoiqu’ils pussent bien l'être du nom; car il est constaté que bien long-temps avant eux il avait été pratiqué dans le Jardin des Chartreux, à Paris. On avait attaché des pierres au bout des branches d’un poirier rebelle, pour les incliner vers la terre, et la nuit, le vent, en faisant choquer ces pierres les unes contre les autres, causait tant de bruit que des moines ne pouvaient dormir et que le jardinier Hervy fut obligé de retirer ces pierres.
Que l’arqüre produise de bons résultats en l’employant temporairement sur quelques branches dont il faut modérer la sève pour les mettre à fruit, c’est un fait vérifié; mais qu’on doive la substituer à la taille des arbres fruitiers, ainsi que le prétend Fanon, c’est une idée dont André Thouin a
démontré l’absurdité par des expériences pendant un grand nombre d'années. d,
D'ailleurs, Fanon nous semble un praticien instruit et modeste, IL est aussi l’inventeur d’une taille qu’André Thouin a nommée faille Fanon.
1% DE LA BRETONNERIE. — L'École du jardin fruitier.
Deux volumes in-12, nouvelle édition, 1808.
Cet auteur était un grand praticien. 11 observait bien la nature et connaissait parfaitement tout ce qui avait été écrit avant lui sur les jardins. Fier ou sûr de ses observations, il réfute ses prédécesseurs et ses contemporains avec une causticité un peu dure; on est fâché de le voir quereller sans cesse le bon et le simple Le Berriays, homme si sage et d’une vertu si patriarcale. Il est vrai que de La Bretonnerie est quelquefois supérieur à Le Berriays; mais il lui aurait été possible de le prouver sans chercher à rabaisser un honnête homme qui avait fait aussi un bon ouvrage.
Si de La Bretonnerie n’avait pas joint à son École du jardin fruitier un article sur les orangers, auxquels il n’entendait certainement rien, son ouvrage n’aurait aucun défaut, sauf le ton querelleur; mais nous sommes obligés de dire que ce qu’il y a de bon dans son article Oranger, appartient à La Quintinye, et que ce qu'il y a de mauvais lui appartient.
La taille du pêcher a fait un grand pas entre les mains de La Bretonnerie : il l'a amenée près du point de perfection où M. le comte Lelieur de Ville-sur-Arce l’a élevée quelques années après.
. De La Bretonnerie était très difficile sur la qualité des fruits, et n’a en conséquence conseillé la culture que d’un petit nombre. Ses descriptions sont courtes, maïs très exactes.
Ako, DESPREZ, — Gur les glandes des péchers.
Pendant le séjour que M. Desprez, juge à Alençon, fit à Paris dans les années 1810 et 1811, en sa qualité de député au Corps législatif, il fréquentait la pépinière impériale du Luxembourg pour étudier les arbres fruitiers. Son attention se porta plus particulièrement sur les pêchers, et il chercha les moyens d’en distinguer les différentes variétés avec plus de certitude. Les glandes, que la plupart ont sur les bords supérieurs de leur pétiole ou sur les premières dents de leurs feuilles, et dont personne n’avait jamais parlé, le frappèérent ; il étudia leur forme, leur constance. et parvint à s'assurer que certains pêchers n'avaient jamais de glandes, que d’autres en avaient toujours en forme de cupule, et d’autres toujours en forme de rein. Il nous fit part de ses remarques; nous les vérifiimes, reconnümes leur exactitude, et devinmes un peu honteux de ce que nous, qui nous occupions alors exclusivement des arbres fruitiers, n’ayons pas encore pensé à tirer parti de ces glandes pour nous aider à caractériser les différentes variétés de pêcher, si difficiles à distinguer jusqu'alors. De suite nous étudièmes les glandes avec soïn, et parvinmes à nous assurer que, par leurs deux formes et par leur absence, elles donnaient le moyen de diviser nettement tous nos pêchers en trois classes, c’est-à-dire en glandes nulles, en glandes globuleuses et en glandes réniformes. Notre madeleine est un type de la première, notre chevreuse un type de la seconde et notre violette un type de la troisième. Et en combinant ces trois caractères avec les trois fournis par la grandeur des fleurs, et avec ceux fournis par la peau duvetée ou lisse des fruits, avec l’adhérence ou la non-adhérence de la chair au noyau, nous pümes établir 14 divisions parmi tous nos pêchers; ce qui facilite singulièrement le moyen de les reconnaître avec certitude.
Depuis lors, nous avons toujours indiqué l’absence ou la forme des glandes dans toutes nos descriptions; on nous à imités dans les bons ouvrages jusqu’en Angleterre, et maintenant toute description de pêcher qui n’indiquerait pas l'absence ou la forme des glandes, serait considérée comme très défectueuse, puisqu'elle ne donnerait pas le moyen de placer l'arbre dans la section qui lui appartient.
M. Desprez r’a rien écrit sur les glandes des pêchers ; il s'est contenté de nous mettre sur la voie. C’est à nous à lui rendre la justice qui lui est due, et nous remplissons ce devoir en constatant ici sa découverte et notre reconnaissance.
A5° GALLESIO, — Traité du citrus.
Un volume in-80, 1811,
En 1810, M. Gallesio, habitant de Savone, en Ligurie, est venu à Paris lire à l’Institut un Mémoiresur l’origine des orangers et sur quelques idées physiologiques. L'Institut anomméMM. Thouin, Bosc et Mirbel, pour lui en faire un rapport; mais ces commissaires ne lui en ont pas fait par ménagement pour l’auteur, parce qu'ils n’ont pu adopter les idées physiologiques exposées dans son Mémoire.
M. Gallesio donnait comme une vérité, que la nature a crée d’abord 4 espèces d’orangers, et que de ces 4 espèces sont nées, par la suite des temps, toutes les variétés ou hybrides d’oranger, citronnier, etc., que nous connaissons.
Si M. Gallesio eût présenté son idée comme une hypothèse, comme une manière artificielle de grouper les orangers pour pouvoir mieux les étudier, il aurait obtenu l'approbation de l’Institut; mais ce corps savant n’a pas pu attribuer à la nature ce qui lui paraissait le fruit de l’imagination.
Une autre hypothèse, que l’Institut a également repoussée, était celle-ci : M. Gallesio prétendait que la fécondation pouvait influer directement sur la forme de l’ovaire, et par conséquent changer la figure d’un fruit déjà existant. La science était assez avancée alors pour que le contraire ne füt pas déjà prouvé, etles commissaires laissèrent tomber cette seconde hypothèse comme la première.
M. Gallesio ne se prit pourtant pas pour battu; pendant son séjour à Paris, il a recueilli assez de matériaux pour grossir son Mémoire au point d’en faire un volume in-8°, qu'il a publié avant son départ, et dans lequel il a conservé ses idées et les a fait imprimer comme bonnes, nonobstant l'opinion contraire de l’Institut impérial de France.
Quant à la classification des orangers de M. Gallesio, elle est ingénieuse et ne heurte nullement l’enchaînement que les botanistes admettent comme naturel chez les végétaux. L'auteur à fait un panorama, où les espèces qu'il croit primitives sont placées de manière que chacune d'elles a ses descendans à droite et à gauche, se dirigeant vers les descendans des deux espèces voisines, jusqu'à se confondre comme les couleurs de l’arc-en-ciel.
M. Gallesio a décrit assez d’oranges , mais il en a peu figurées. Ses recherches sur l’origine, la multiplication et les migrations des orangers sontcurieuses. Nous savons qu’il travaille depuis fongtemps à une Pomone italienne , que plusieurs livraisons en sont publiées ; mais ne les connaissant pas encore , nous ne pouvons en parler.
160 LELIEUR DE NILLE-SUR-ARCE (Le comte }. — Sur les maladies des arbres fruitiers. Brochure in-8°, 1811. — Pomone francaise. Premier volume, in-8°, 1817.
M. le comte Lelieur de Ville-sur-Arce , étant administrateur des parcs et jardins delempereur, fut frappé du mauvais état de beaucoup des arbres fruitiers du potager de Versailles. Alors il s’attacha à en rechercher la cause , et parvint à leur reconnaître et à caractériser plusieurs maladies , dont les jardiniers voyaient journellement les funestes résultats , sans pouvoir y remédier. Après six années d'observations, M. Lelieur est parvenu à diviser les maladies des arbres fruitiers en deux classes. Dans la première , il place les maladies accidentelles ou guérissables ; dans la seconde il place les maladies graves ou incurables. Celles-ci sont bien plus nombreuses, selon M. Lelieur, qu'on ne l'avait cru jusqu'alors, ou plutôt on les méconnaissait toutes , puisqu'on cherchait à les guérir comme celles de la premiere classe: ce sont, selon l’auteur , des vices héréditaires , qui se perpétuent par la greffe et les semis. Nous avons adopté dans le temps lesprincipes de M. Lelieur, mais nous avons toujours cru qu'il en poussait les conséquences trop loin. Tous les pépiniéristes se sont élevés contre lui , bien entendu , puisqu'il concluait que les dix-neuf vingtièmes de leurs arbres étaient atteints de maladies incurables.
Pomone française. Ce titre indique un plan très vaste, que les cabales bureaucratiques du gouvernement de Louis X VIIT n’ont pas permis à M. Lelieur d'exécuter. Iln’en a publié que le premier
volume, contenant l'éducation et la taille du pêcher et de la vigne: et ce volume fait vivement regretter que l’auteur n’ait pas pu traiter de la même manière les autres genres d’arbres fruitiers. C’est dans ce volume que sont exposés, pour la première fois, les principes de la zouvelle école de la taille du pêcher et de la vigne. Les élémens de ces principes commencçaient déjà à se répandre dans quelques jardins , mais ils étaient dispersés, incohérens, inaperçus pour plusieurs : M. Lelieur, en les réunissant et en y ajoutant de nouvelles et nombreuses observations , en a fait un corps de doctrine, au-delà duquel ii est aujourd'hui inutile de remonter, sion veut savoir tout ce qu’il faut pour bien conduire et tailler le pêcher et la vigne. M. Lelieur, plus juste et plus reconnaissant que ne l'avait été Duhamel, n’a pas omis les noms des jardiniers de la couronne et autres , desquels il avait reçu quelques lumières ; son ouvrage est accompagné d’excellentes planches, dessinées d’après nature, qui offrent des modèles obtenus par les principes de la nouvelle école, qui sont plus productifs et plus parfaits que tout ce que l’on obtenait auparavant. Nous le répétons , il est inutile de remonter au-delà du livre de M. Lelieur , pour apprendre à bien planter, conduire et tailler la vigne et le pêcher.
119 K MISSO ET A POITENU, — Histoire naturelle des Crangers.
Un volume in-folio, 1818.
Cet ouvrage est le plus complet et le plus consciencieux qui ait jamais été écritsur les orangers, Les premiers chapitres sont consacrés à la recherche de l'antique célébrité de ces arbres, du lieu de leur origine, de leurs migrations , de leur arrivée en Europe, etc. Viennent ensuite leur culture , leur multiplication, les nombreux usages auxquels ils sont propres ou employés. Plus de 200 espèces ou variétés sont décrites avec soin; 100 de ses espèces, peintes d’après nature et de grandeur naturelle, y sont gravées et imprimées en couleurs avec une rare perfection. Enfin , nous croyons que cet ouvrage l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a jamais été publié surles orangers.
180 L. NOISETTE. — \ignuel complet du jardinier. Quatre volumes in-80, 1895. — Jardin fruilier. Deuxième édition, deux volumes in-8, avec planches coloriées, 1833.
Le Manuel complet de M. Noïsette remplit parfaitement son titre. Si, depuis sa publication, quelques pratiques se sont perfectionnées, si quelques nouvelles ont été inventées, au moins il n’a rien oublié de ce qui était bon et utile il y a dix ans. Toutes les parties du jardinage y sont traitées de main de maitre, et comme les pépinières d'arbres fruitiers ont toujours formé une branche importante de son commerce, on peut bien croire que le chapitre qui leur est consacré ne le cède en rien aux autres pour la perfection. On doit à M. Noisette l'introduction d’un assez grand nombre de fruits du plus grand mérite, et il n’a jamais rien épargné pour enrichir son pays de ce qui avait la réputation d’être bon, utile ou agréable. D’ailleurs , sa réputation est depuis long-temps européenne: et l’amitié qui nous lie à lui depuis plus de quarante ans, ne nous permet guère de nous étendre ici davantage sur ce que l’horticulture lui doit pour les progrès qu'il lui a fait faire.
Jardin fruitier. Cette seconde édition contient un volume de texte et un volume des meilleurs fruits coloriés avec soin. Le texte est composé de la formation d’une pépinière, de l'éducation de chaque genre d'arbres fruitiers, de leur taille et de la description d’un grand nombre defruits.
AJOROBERT THOMPSON. — Catalogue des arbres fruitiers cultivés dans Le jardin de la Société horticulturale de Londres,
Un volume in-8°, deuxième édition, 1831.
Ce catalogue nous semble destiné à réunir un jour les moyens de juger définitivement tous les fruits cultivés dans les jardins, et à en faire expulser tous ceux qui paraitront indignes de la culture. C’est pour arriver à ce jugement que la Société a réuni et continue de réunir dans son jardin tous les fruits dont elle entend parler, et qu’elle étudie leur mérite respectif. Son catalogue de 1831 contient 10 amandes, 1,400 pommes, 39 abricots, 6 épines-vinettes, 219 cerises, 27 châtaignes, 19 groseilles à grappe, 360 groseilles à maquereau, 89 figues, 182 raisins, 5 nèfles, 131 melons, 2 pastèques ,
A müres, 31 noisettes, 65 pêches lisses (nectarines), 183 pèches velues, 677 poires, 56 ananas, 274 prunes, 6 coings, 1 12 fraises et 9 noix, en tout 3,906 arbres fruitiers. M. Thompson écrit la qualité ou le défaut de chaque fruit à mesure qu’il parait, sa grosseur, sa couleur et l’époque desa maturité; et quand chacun sera bien apprécié à sa juste valeur, la Société publiera sans doute la liste de ce qu’elle aura trouvé digne d’être conservé, et celle de ce qu’elle croira devoir être réformé. Un tel travail se serait exécuté plus parfaitement en France, pays classique des bons fruits, qu’en Angleterre; mais il est écrit que les Anglais nous devanceront encore long-temps dans les entreprises utiles.
20° LE BON JARDINER. — Un fort voiume in-12, 1835.
Il nous est. assez difficile de parler du Box Jardinier, puisque l’un de nous en est le rédacteur principal depuis dix ans. Cependant cet ouvrage est de nature à être mentionné ici, et nous allons en parler avec tout le désintéressement possible.
L'origine du Bon Jardinier remonte à environ quatre-vingts ans. De Grace en fut le second rédacteur, et c’est sous la plume de cet amateur qu’il a commenté à avoir de la réputation : cependant il n’était alors qu’une très mince brochure qui ne traitait que des pratiques les plus usuelles du jardinage. Il a grandi avec la science, et aujourd’hui c’est un volume de go0 pages qui peut tenir lieu de beaucoup d’autres, et qui a l’avantage d’être toujours nouveau, parce qu'il s'empare chaque année de tout ce qui paraît d’intéressant en culture, fruits, légumes et plantes d'agrément. C'est un manuel qui nous tient continuellement à la hauteur des connaissances horticoles, et dont on ne peut se passer quand on veut suivre le courant des progrès. :
9,0 5. B. NAN MONS. — hrhres fruitiers, leur culture en Belgique et leur propagation par La graine.
Deux volumes in-12, 1835.
Il y a bientôt cinquante ans que M. Van Mons s'occupe du moyen d'obtenir de nouvelles et bonnes variétés de fruits; sa pépinière d'expérience, établie à Bruxelles sur une très grande échelle, a été ensuite transportée à Louvain , où des décisions administratives inexplicables viennent de l’obliger de mettre fin à ses travaux pomologiques. Mais heureusement pour la science, il était parvenu à son but depuis long-temps : ce qui n’était qu'une théorie dans le commencement, est devenu, par quarante-cinq années d'expérience, un fait certain et bien démontré. D'ailleurs, ce fait s’accorde parfaitement avec la loi la plus générale de la nature : tout ce qui est accidentel, artificiel où louvrage de l'homme, ne doit pas durer, et c’est en ce sens que Virgile a dit: tout tend vers son déclin, et que Buffon a écrit : /« nature reprend ses droits. Or, nos arbres fruitiers étant dans un état de domesticité, dans un état accidentel ou artificiel, la nature s’efforce continuellement de reprendre ses droits sur eux, pour les faire revenir vers l'état que nous appelons sanvage, qui est l’état de nature. Mais cet état de nature ne nous convient pas; nous trouvons mieux notre compte dans un état artificiel, et, pour nous y maintenir, nous avons besoin de tenir dans un état également artificiel, les animaux et les végétaux qui nous entourent : c’est en effet ce que nous faisons avec plus ou moins de succès. Mais M. Van Mons est parvenu à obtenir un succès complet, relativement aux arbres fruitiers, en ne donnant pas à la nature letemps de reprendre ses droits sur eux. Ce savant pomologiste a cru reconnaître que c’est sur les graines de nos arbres fruitiers, en état de domesticité ou de variation, que la nature exerce son influence pour faire retourner leur descendance vers l'état sauvage, et que l'influence de la nature est d’autant plus grande que l'arbre qui donne les graines est plus vieux. Soit, par exemple, une jeune et nouvelle variété d'arbre fruitier : si on sème la graine de son premier fruit, l'arbre qui en proviendra devra donner des fruits variables, mais non dégénérés, tandis que, si on attendait que cette jeune et nouvelle variété eût vingt-cinq, cinquante ou cent ans d’âge pour prendre de ses graines et les semer, on n’en obtiendrait que des arbres d'autant plus sauvages et des fruits d'autant moins mangeables, que les graines auraient été prises sur un arbre d’autant plus vieux.
Il arrive pourtant quelquefois que la nature n'exerce pas son influence sur une graine d’ancienne
variété, et qu'il en résulte un bon fruit; mais ce cas est extrêmement rare, et jusqu'à présent, la science n'ayant aucun moyen de l'expliquer, nous le reléguerons parmi les hasards.
M. Van Mons est trop éclairé pour se fier au hasard, et connaissant la marche de la nature, voici son procédé pour arriver à ne plus obtenir que de bons et d’excellens fruits. Il sème la graine d'une variété, resème de suite la première graine qu’elle donne, resème de suite la première graine de cette seconde variété et en obtient une troisième; resème de suite la première graine que donne cette troisième pour en obtenir une quatrième variété, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin il obtienne un fruit parfait. L'expérience lui a démontré qu’au moyen de générations non interrompues ainsi suivies, les fruits à noyaux ne donnent plus que de bons fruits à la troisième génération, les pommes à la quatrième et les poires à la cinquième.
Nous n'avons encore sous les yeux que le premier volume de l’ouvrage de M. Van Mons; mais sa correspondance avec l’un de nous (Poiteau), nous à fait connaître depuis plusieurs années la marche et le succès de ses expériences, justifiées d’ailleurs par le grand nombre d’excellens fruits nouveaux qu’il répand depuis 20 ans en Europe et en Amérique. Ce premier volume contient les détails de ses expériences; le second en contiendra la suite et sera terminé par le catalogue de tous les bons fruits qu'il a obtenus. D’après les principes de M. Van Mons, exposés par l’un de nous (Poiteau) à la Société royale d'horticulture de Paris, sous le titre de Théorie Van Mons (1), cette Société a publié un programme et proposé un prix de 1,000 francs, qui sera décerné en 1847 à celui qui obtiendra le plus grand nombre de meilleurs fruits, en employant le procédé de M. Van Mons concurremment avec l’usage vulgaire dans le semis des arbres fruitiers.
ARTICLE NL — Synonymie de fruits.
La synonymie d’une chose est la collection des noms qu’elle a reçus en différens temps et en différens lieux. Ce seul énoncé fait assez connaître combien il est difficile de faire une bonne synonymie des choses connues depuis long-temps : il est même évident que beaucoup de noms anciens sont absolument perdus pour nous, et qu’il serait inutile de vouloir obtenir aujourd’hui la synonymie complète des fruits. Mais s’il nous faut renoncer à l’espoir d’avoir jamais une synonymie complète, nous apercevons au moins la possibilité d’en obtenir une infiniment meilleure et surtout plus instructive que toutes celles qu'on a vues jusqu’ici sur les fruits. Si en effet nous n'avons encore que des synonymies inutiles, c’est que les personnes capables d’en faire de bonnes ne s’en sont pas encore occupées, ou plutôt, c’est parce qu’elles en auront été dégoûtées par les recherches et les vérifications immenses qu'exige un travail de cette nature. Peut-être aussi n’a-t-on pas encore senti tout l'avantage qu’une bonne synonymie peut apporter dans l’histoire des fruits. Outre qu’il est curieux de connaître autant que possible quel nom portait tel fruit à telle époque et dans tel endroit, il arrive assez souvent qu'un seul nom nous met sur la voie d’une découverte intéressante, ou redresse nos idées quand nous nous égarons. C’est ainsi, par exemple, qu'après avoir long-temps cherché inutilement un sens raisonnable au mot Épargne (poire d’), nous avons trouvé que ce mot était un corrompu de Æspagne (poire d”) : nous avons également reconnu que catillac, que nous avions d’abord cru dérivé de castigo ou de catillo, vient de cade, cadille, qui veut dire petit baril, par allusion! à la grosseur de ce fruit, etc.
On voit donc que l’étude de la synonymie des fruits redresse.ou étend nos idées; mais ce n’est pas là le seul avantage que nous puissions en retirer : la synonymie aide singulièrement à déterminer l’époque plus ou moins précise de l'apparition de tel ou tel fruit, et cette partie est, selon nous, l’une des plus intéressantes de l’histoire des arbres fruitiers; car il est indispensable de connaître l’origine d’une chose, tant pour la suivre dans toutes les modifications dé son développement que pour déterminer l'étendue de sa durée, qui sont deux points sur lesquels les savans du siècle commencent à raisonner, et sur lesquels ils n’ont encore aucune donnée tant soit peu précise.
* Brochure in-8°, chez M" Huzard, rue de l’Eperon, n. 7, à Paris.
Pour qu’une synonymie soit aussi utile qu’elle est susceptible de l’être, il ne suffit pas, en la faisant, de rassembler sous chaque espèce de fruit tous les noms qui lui ont été appliqués , ainsi qu'on V’a fait dans le catalogue de l’École du Luxembourg ; il faut encore que chaque nom soit accompagné du nom de l'auteur qui l’a créé, ou qui le premier l’a recueilli dans la pratique pour le consigner dans son ouvrage. C’est par ce seul moyen que nous pouvons remonter à l'origine d’un certain nombre de fruits; et pour les autres, dont l'existence date d’une époque antérieure aux premiers écrivains, que nous pouvons les saisir du moins à une époque certaine de leur vie, les suivre et les étudier pendant le reste de leur existence. Ce moyen de constater par la synonymie que tel être existait à telle époque, est employé depuis long-temps en histoire naturelle, surtout en botanique, mais non pas sous le même point de vue, puisque les botanistes ne s'occupent nullement ni de l’origine ni de la fin des espèces, et qu'ils ne supposent même pas qu’elles soient susceptibles de subir de modifications sensibles, tant que le monde sera monde (1).
L'étude de la synonymie apprend que jusqu’à présent les auteurs ne se sont pas donné toute la peine nécessaire pour faire l'application juste des noms aux fruits désignés par leurs prédécesseurs. La Quintinye n’a employé. qu’une petite partie des noms d'Olivier de Serres : Duhamel en a beaucoup négligé de La Quintinye, et, soit que l'usage lait forcé d’agir ainsi, soit par toute autre raison , il fait une application fausse d’un certain nombre de noms de La Quintinye. Aïnsi, satin vert, archiduc, parfum d'été, chat brülé , beurré blanc, belle et bonne, muscat fleuri, ete., ne désignent pas les mêmes poires dans Duhamel que dans La Quintinye.
Il aurait cependant été très facile à La Quintinye, comme intendant des jardins d’un grand roi, de recueillir toute la nomenclature d'Olivier de Serres , etud’en faire une juste application. Il aurait également été facile à Duhamel, qui était riche et grand seigneur , de recueillir toute celle de La Quintinye ; mais ni l’un ni l’autre ne se sont occupés de cet objet, qui était cependant bien digne de leur attention : il est arrivé de là que nous connaissons fort peu de fruits d'Olivier de Serres , et que beaucoup de ceux de La Quintinye nous sont également inconnus. Le seul moyen de combler, autant que possible, cette lacune dans l’histoire des arbres fruitiers , serait de faire venir de chaque département un échantillon des fruits qui y existent , avec leurs divers noms de pays : on en établirait ainsi Ja synonymie , et l’époque qui constaterait leur existence serait remontée de deux siècles.
Bauhin a travaillé pendant quarante années à la synonymie des plantes, et quoique son ouvrage soit d’un très grand mérite et d’une nécessité absolue en botanique , on y découvre tependant encore tous les jours des erreurs , tant il est difficile de n'en pas commettre dans un ouvrage de cette nature.
La synonymie des fruits est cependantencore plus difficile à établir que celle des plantes, parce que les auteurs pomologistes sont bien moins nombreux, bien moins méthodiques, et surtout bien moins intelligibles que les auteurs botanistes. Cependant l’entreprise est séduisante par son utilité, et nous l’aurions certainement tentée, si notre position nous l’eüt permis : quoique fastidieuse en apparence , la réussite, dans les recherches qu’elle exige, ne causerait pas moins de plaisir que la solution d’un brillant problème de géométrie.