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NOTICE SUR CAMBERT ET SON ŒDVRE

Le Ballet de cour ayant donné naissance à l'Opéra (1), ce lîls ingrat et envahisseur ne tarda pas, sinon à dévorer son pure, du moins à lui ijter toute son importance. Dès Louis XIV, c'est-à-dire dès les premiers essais réguliers de musique dramatique française, l'Ojjèra engloba le Ballet comme divertissement, plus ou moins important, dont l'action est généralement un accessoire plutôt qu'un com.plément du grand draa:e chanté.

(jLiand on examine le Ballet de la Reine (1581), qu'on jette ensuite les yeux sur les essais informes produits environ vingt ans plus tard par Péri et Caccini, on est surpris du pou de progrés qu'avait lait l'art lyrique, et l'on ne peut saisir le chaînon qui, dans l'Ecole française, relierait Cambert au Ballet de la Reine.

On faisait néanmoins des tentatives, et quoique le père Menestrier, dans son livre des Représentations en musiqup ancienncH et modernes, 1681, ne s'appuie sur aucune autorité, en parlant d'un essai d'opéra à Carpentras, nous allons reproduire tout ce qu'il en dit page 177 : « Dès Lan 1646, monsieur l'abbé Mailly, secrétaire du cardinal Bichy et excellent compositeur en musique, dont il a fait plusieurs petits traitez fort utiles pour la méthode de chanter, se mit à chercher cette musique dramatique que nous avons trouvée seulement depuis quelques années. 11 fit dès lors à Carpentras, où il était auprès- de ce cardinal, quelques scènes en musique récitative pour une tragédie d'Achebar, roi

(!) Voir l'introduction du Ballut tbj la Hcino.

du iI/0.70/ (1), et il accompagna ces récits d'une symphonie de divers instruments qui eut un grand succez, mais il ne trouvait pas pour lors dans notre'langue ces belles dispositions au chant récitatif, qu'on y a trouvées depuis.

« C'est par les chansons qu'on a trouvé la fin de cette musique d'action et de théâtre qu'on cherchait depuis si longtemps avec si peu de succez, parce qu'on croyait que le théâtre ne souffrait que des vers alexandrins et des sentiments héroïques semblables à ceux de la grande tragédie.

« Il y a plusieurs dialogues de Lambert, de Martin, de Perdigal, de Bùisset et de Cambert, qui ont servi pour ainsi dire d'ébauche et de prélude à cette musique que l'on cherchait, et qu'on n'a pas d'abord trouvée. »

Après cette déclaration, il sera convenable de dire un mot des Comédies de chansons, dont la première, attribuée généralement ta de Chillac, parut en 1640 chez Toussaint Quinet.

L'avertissement au lecteur dit-bien explicitement que le mérite de cette pièce consiste dans l'ingénieuse invention d'avoir enchaîné des airs de cour et de vauderilles d'une far-on si subtile, que cela s'est transformé en un chef-d'œuvre et les esprits rustiques et grossiers seront les seuls à n'être pas de cet avis.

Quoique l'auteur jette un défi aux imitateurs, on va voir que d'autres esprits subtils ne s'en sont pas plus effrayés pour cela.

Sans nous arrêter à la Comédie des proverbes par Montluc, publiée en 1654, nous citerons L'Inconstant vaincu, pastorale en chansons, Paris, Est. Loyson, 1661, anonyme. Cette pastorale a dû plaire beaucoup, car l'année suivante, 1662, Jean Guignard en fît une nouvelle édition, toujours dans la bonne ville de Paris.

Il est vrai qu'alors on avait déjà entendu la Pastorale en musique, qui était bien autre chose qu'un simple ramassis de chansons des rues, cousues ensemble tant bien que mal.

Il était indispensalDle de citer les essais, les tentatives faites en France pour créer la Comédie en mu.siqua, en même temps que la tragédie en musique, afin qu'on put saisir et apprécier le rôle de Cambert dans cette création nouvelle, et lui rendre la justice qu'il mérite :

(l) CasUl Blazo, quoiqu'ayant entonné un chant de triomphe en l'honneur de l'abbé MaïUy (non cité par Fétis) et de la ville de Carpentras, semble ignorer qu'on a donné en Italie, entre 1830 et ISiO, un ballet en 4 actes, intitulé Achar gran Mogol, dont la musique était piincipalement empruntée au.x opéras de Rossini. Ce ballet a été édité à Milan par la maison Ricordi.

Pauvre Carabert ! dont le nom n'est ])as mieux connu aujourd'hui que sa musique.

Robert Camhert, fils d'un fourbisseur, naauit à Paris en' 1 028, ou vers 1628, comme le dit M. Fétis.

Chambonniéres donna des leçons de clavecin à Gambert; l'élève méritait certainement les soins et les attentions d'un tel maître.

On ne possède guère de renseignements sur les commencements de ce compositeur français, et cependant il eut été curieux de connaître la personne qui, devinant du talent chez le jeune musicien, avait décidé Chambonniéres à le prendre pour élève.

En 165a, Gambert épousa Marie du Moustier, dont le père avait été tailleur d'habits à Pontoise (1).

Gambert marié, ayant un enfant, donnait sans doute des leçons de clavecin.

Ses aptitudes pour la composition ont dû se révéler de bonne heure, car avant la Pastorale en musique, qui le mit en relief ( il avait alors trente et un ans,) Gambert s'était déjà fait connaître par des motets et des chansons restées manuscrites jusque-là, mais qui se répandaient dans les sociétés privées, où, selon la coutume d'alors, on chantait de ces sortes de compositions.

Voici une série de ces chansons, dont les paroles sont de Perrin (2) et la musique de Gambert :

Amour et la raison .

Dans le désespoir où je suis.

Faisons bonne chère.

Fyl fy\ fyl de ce vilain jus.

J'aime la noire et la brune et la blonde.

0 charmante bouteille.

Pauvre amoureux tramy.

Quand je presse, ma Sylvie...

Que de plaisirs attendent ces amantsl

Que l'inventeur de la bouteille.

(1) De ce mariage naquit une fille, Marie-Anne, qui épousa un musicien, Michel Farinelli. Bien entendu que ce Farinelli n'a rien de commun avec le célébra sopraniste de ce nom. (Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire.

(2) Pierre Porrin, né à Lyon en 1020, était introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston, duc d'Orléans, (rère unique de Louis XII [. Il avait acheté cette charge de Vincent Voiture. Perrin n'était point abbé, quoiqu il prît parfois ce titre, il n'a jamais eu d'abbaye. II est mort en 1675,

Sas, sus, enfants, voicy le jour. . ... .=..•.,.. *

Sns, sus, pinte et fagot . :... ,

Yoicij le tenijis !

Vc/is i/ni ronflez endormys sur lu couppc.

Ces chansons furent sans doute le trait d'union entre le poète et le musicien: rien ne lie comme la collaboration. Aussi Perrin n'hésita-t-il point à choisir (?iambert poiu" mettre en musique sa Pastorale, quûiqu'alors il n'y eût encore rien d'imprimé des œuvres de ce musicien.

Nous reproduisons sur cette Pastorale en musique, nommée aussi l'Opéra dlssy, les documents dti temps les plus importants.

Le texte seul de cette pastorale existe, on le trouve dans les œuvres de Perrin, publiées à Paris par Estienne Loysou en IGGl.

Jusqu'ici la musique de Cambert ne s'est pas retrouvée, et il est peu probable qu'on la retrouve jamais.

Commepremier renseignement,il nous sembleutile de reproduire une grande partie delà lettre que Perrin écrivit à la fin d'avril 1059 à l'archevêque de Turin, le cardinal de la Piovera qui, durant son ambassade à Paris, le comptait parmi ses familiers. Cette pièce est imprimée dans les œ vres de Perrin, en tète de la Pastorale.

De Paris, ce 30 avril 1639.

Monseigneur,

«Nous avons fait représenter, il y a quelques jours, notre petite Pastorale en musique; je vous envoyé cy inclus un exemplaire des vers imprimés, lequel je vous supplie très-humblemenL d'accepter; il ne vous fera voir rien de nouveau puisque vous aviez eu la patience de voir et d'examiner avec moy l'original, il y a quelques mois, pendant votre Ambassade en France : il vous estoit mOme resté une curiosité, à laquelle je m'estois obligé de satisfaire après sa représentation: de sçavoir le succès d'une entreprise si nouvelle et, au jugement des plus sensés, si périlleuse; c'est pourquoy je m'assure que vous l'apprendrez avec plaisir.

-.« Vous sçaurez donc, Monseigneur, qu'elle a esté représentée huit ou dix fois à la campagne, au village d'Issy, dans la belle maison de Monsieur De la Haye : ce que nous avions fait pour éviter la foule du peuple qui nous eût ■acca.blés infailliblement si nous eussions donné ce djver--

tissement au milieu de Paris. Tout nous favorisait, la saison du priutemps et de la naissante verdure, et les beaux jours qu'il fît pendant tout ce temps-là^ qui invitoient les personnes de qualité au promenoir de la plaine; la belle maison et le beau jardin, la salle tout à fait commode pour la représentation, et d'une juste grandeur; la décoration rustique du théâtre orné de deux cabinets de verdure, et fort éclairé; la parure, la bonne mine et la jeunesse de nos acteurs et de nos actrices, dont celles-cy estoient de l'âge depuis quinze ans jusqu'à vingt-deux ans, et les acteurs depuis vingt jusqu'à trente, tous bien instruits et déterminés comme des comédiens de profession. Vous en connoissez les principaux, les deux illustres sœurs (I) et les deux illustres frères, que l'on peut compter entre les plus l)elles voix et les plus sçavantes de l'Europe, le reste ne les démentoit point.

' « Pour la musique, vous en connoissez aussy l'autheur, et les concerts qu'il vous a fait entendre chez Monsieur l'Abbé Charles, nostre amy, ne vous permettent pas de douter de sa capacité.

« Tout cela joint aux charmes de la nouveauté, à la curiosité d'apprendre le succès d'une entreprise jugée impossible, et trouvée ridicule aux pièces italiennes de cette nature, représentées sur nostre Théâtre; en d'aucuns, la passion de voir triompher nostre langue, nostre poésie et nostre musique, d'une langue, d'une poésie et d'une musique estrangères; en d'autres, l'esprit de critique et de censure; et, dans la meilleurepartie, le plaisir singulier et nouveau de voir que quelques particuliers, par un esprit de divertissement et de galanterie, donnoient au public, à leurs dépens, et exécutoient eux-mesmes la première Comédie françoise en musique rcfirésentée en France.

" Toutes ces choses attirèrent à sa représentation une telle foule de personnes de la première qualité, Princes, Ducs et Pairs, mareschaux d^" France, ofTiciers de cours souveraines, que tout le chemin de Paris àr Issy estoit couvert de leurs carosses. Vous jugez bien. Monseigneur, que tout ce monde n'entroit pas dans la salle (on n'y pouvoit recevoir que 400 personnes), mais nous recevions les plus diligents sur des billets qu'ils prenoient de nous, que nous donnions libéralement à nos amis et aux personnes de condition qui nous en deraandoient; le reste prenoit patience, et se promenant à pied dans le jardin, ou f lisant dans la l'.laine une espèce de cours, se donnoitau moins le passe-temps du promenoir et des beaux jours.

(!) Mesdemoiselles de Sercamaiian. — Castil Blazc pense que pour les pcrsunnagca liDiiinies il y avait le comte et le chevalier de l'iesque.

« Il me sied mal. Monseigneur, de vous dire à la louange de la pièce, mais il faut pourtant vous le dire, puisque je me suis engagé de vous en apprcndi^e le succès, que tout le monde en sortoit surpris et ravy de merveille et de jilaisir, et que tant de testes différentes de capacité, d'humeur et d'intérêts, pas un seul n'eut la force de l'improuver et de s'empêcher de la louer en toutes ses parties, l'invention, les vers, la représentation, la musique vocale et les symphonies. Cette réputation donna la curiosité à Leurs Majestés de l'entendre. En effet, sur leur demande, elle fut représentée pour la dernière fois à Vincennes où elles estoient alors, en leur présence, en celle deSonEminence et de toutela Cour, où elle eut une approbation pareille et inespérée, particulièrement de son Éininence, qui se confessa surprise de son succès et témoigna à M. Cambert estre dans le dessein d'entreprendre avec luy de pareilles pièces; ce qui m'a invité d'en faire une seconde pour luy donner, en cas que cette pensée luy dure. Son sujet est le mariage de Bacchus avec Ariane, et la pièce s'appelle de leur nom Ariane ou le Mariage de Bacchus, ajustée à la paix que nous espérons. La fable vous la sçavez, la manière de la traiter est de mon invention, et peut-être assez curieuse, aussy bien que celle de la pastorale, dont vous agréerez que je vous dise la conduite, après vous en avoir raconté le succès.

« Après avoir vu plusieurs fois, tant en France qu'en Italie, la représentation des comédies en musique italiennes, lesquelles il a plu aux compositeurs et aux exécuteurs de déguiser du nom d'opre, pour ne pas, à ce qu'on m'a dit, passer pour comédiens. Après avoir examiné curieusement les raisons pour lesquelles elles déplaisaient à notre nation ; je n'ay pas désespéré (comme les autres^ qu'on n'en put faire de très-galantes en notre langue, et de fort bien reçues, en évitant les deffauts des Italiennes, et y ajoutant toutes les beautés dont est capable cette espèce de représentation, laquelle, avec tous les avantages de la comédie récitée, a sur elle celuy d'exprimer les passions d'une manière plus touchante, par les fléchissements, les élévations etles chutes de la voix, » etc.

Dans la suite de cette lettre qui tient 18 pages d'impression, Perrin, en parlant des beautés et qualités dont ce nouveau genre de divertissement est susceptible, observe que cette manière de représentation en Italie même est toute nouvelle et inventée par quelques musiciens modernes, depuis vingt ou trente ans ({)

(I) Ici Perrin se trompe un peu; la I):ifni de Péri et de Caccini fut entendue à Florence en 1597, et VEuridice des mêmes compusiteurs est de 1600, c'est donc cinquante-six ou cinquante-neuf ans qu'il fallait mettre.

Les représentations à Venise ne vinrent qu'en 1637.

Il reproche aux Italiens entr'autres ceci : leurs compositeurs ne se sont servis, jusque-là, que de comédies écrites pour la récitation et non pour le chant.

On voit sans peine que Perrin tient à démontrer^ prouver, qu'il est 1 inventeur des vers lyriques ou vers à chanter (en France) et qu'il serait ridicule déchanter:

Prends un sicge Cinnu, prends, et qu'il te sonvleniio De tenir ta /tarole, et je tiendrai la mienne.

Le style des musiciens italiens n'est pas plus ménagé par l'auteur de cette lettre : «ce sont courmo dos plainchants et des airs de cloistrc, que nous appelons des chansons de vielleur ou duricochet», même plus loin, ilappelle cela une musique de gouttières; «tandis que s'àPastorak est toute Cl imposée Ae pat/u'tique et d'eapressioni d'amour, dejoye, de tris/esse, de jalousie, de désespoir, afin que le musicien la puisse accommoder au style du théâtre et de la représentation, invention nouvelle et véritalilement difficile.»

Pour bs exécutants il a fait choix de personnes d'élite, «instruites depuis de longues années par les maître:.^ de l'art, dont la manière est la plus à la mode et la plus tine.o La^ Pastorale est variée de manière (c'est toujours Perrin qui parle) que chnque voix ne fait qu'un ou deux petits récits au plus, et ne chante qu'une fois avec la même partie (avec le même personnage), et cette variation avec le mélange des ritournelles et des sym|ihijnies faisait un efTet si merveilleux, qu'on croyait que la pièce, qui durait depuis une heure et demie, n'avait duré qu'un quart d'heure» .

Quant aux pièces Italiennes, chantées à Paris, où tout le monde ne comprenait pas le texte, Perrin ajoute que le cardinal Mazarin ne s'était pas gêné de dire qu'il ne faisait ces choses que pour le divertissement de Leurs Majestés et le sien, et qu'ils aimaient mieux les vers et la musique italienne que la française.

Perrin, dans son enthousiasme pour son œuvre, veut même prouver au cardinal-archevêque de la Piovera que la poésie française est plus musicale que l'italienne ! ! !

Cette lettre finit ainsi : « j'ay défriché une terre neuve et fourny à ma nation un modèle de Comédie française en musique, premièrement dans le genre pastoral, mon Ariane leur en fera voir un dans la comique, et dans le tragique la 3Iort d'xidonis, à la composition de laquelle je me divertis depuis quelques jours ».

Dans les œuvres do Penin, la pièce porte et; tUrc :

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