‹ Pomone TournaisienneChapitre 5 sur 9 · II. PoIRES BELGES DÉBAPTISÉES · texte numérisé non relu

II. PoIRES BELGES DÉBAPTISÉES

Indépendamment des considérations que nous venons de présenter sur la nomenclature, 1l est un point bien digne d'examen, c'est le fait de voir nos fruits les plus exquis débaptisés à l’étranger. La Belgique a de bien grandes et bien légitimes réclamations à faire à ce sujet. Croirait-on qu'à l'exception du Passe-Colmar, toutes les poires d'Hardenpont, l'illustre fondateur de la Pomologie, ont été débaptisées, et que dans les catalogues étrangers. son nom est disparu ! Prenons le Peurré d'Hardenpont.

En 1806, Louis Noisette, grand horticulteur de Paris, vint en Belgique, non à Héverlé comme on l'a écrit, mais à Enghien, pour faire ses achats chez Parmentier, qui était alors le premier horticulteur du continent. Quand la guerre continentale interdisait toute relation avec l'Angleterre, où personne ne pouvait aller, Parmentier seul avait une licence de Napoléon pour se rendre en Angleterre et y acheter toutes les plantes nouvelles, afin d'en meubler les serres de la Malmaison, séjour de l'impératrice Joséphine. C'était donc chez Parmentier qu'il fallait venir pour se procurer les raretés, les nouveautés horticoles. Louis Noisette étant venu dans ce but en 1806 à Enghien, y trouva deux poires inconnues en France, le Beurré d'Hardenpont et le Passe-colmar ; il en apporta des greffes à Paris. Ce dernier fruit conserva son nom, mais le premier fut débaptisé et livré au commerce en France sous le nom de Peurré d'Aremberg. Qui fut l’auteur de ce délit? peut-être Noisette, peut-être Parmentier, qui était intendant du duc d'Aremberg. Toujours est-l quen France le nom falsifié prévalut. Ce n'est pas tout, dans les environs de Mons, cette délicieuse poire est connue sous le nom de Glout- Morceau; de ce nom on a fait en France : goulu-morceau. Or, le mot glout, gloutte, en wallon, signifie friand; d'où le mot gloutonnerie. Glou morceau, c'est donc friand morceau ; goulu, au

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contraire, c'est le mangeur. Ainsi, le Peurré d'Hardenpont est devenu un vorace mangeur, au lieu d'un fruit digne d'être mangé. Mais on a fait plus, on a confondu le gain d'Hardenpont avec le Glou-morceau de Cambron, poire entièrement différente et de second ordre ; puis on lui a donné encore d'autres noms, Peurré de Kent, Peurré Lombard, etc.

Le Délice d'Hardenpont, cette poire-sœur du Passe- Colmar, n'a pas eu meilleure chance, et on a été jusqu'à dire qu Hardenpont ne l'avait pas gagnée. Notez que ces prétendues découvertes se font un siècle après le gain; que c'est cent ans après que, subitement illuminé, on vient nier un fait incontestable et incontesté, comme si les gains d'Hardenpont étaient une gêne pour nos voisins ! Ici encore le nom de l'illustre obtenteur est disparu, et les écrivains français, MM. Decaisne et André Leroy, lont décrite et figurée sous le nom de Charles d'Autriche ou d'Archiduc-Charles. Or ici, paraït-il, c'est Van Mons le coupable, qui a débaptisé l'espèce. Les noms de Charles d'Autriche et d'Archiduc Charles sont inconnus en Belgique, pays d'origine du Délice d'Hardenpont, et déjà en 1808 M. Noisette la propageait sous son nom véritable. Mais Oberdieck ayant écrit qu'en 1810, Van Mons l'avait envoyé à Diel de Stutgardt, sous le nom de Charles d'Autriche, le pomologue Hanovrien parait avoir modifié ce nom en Archiduc Charles. Assurément la fausse désigration donnée par Van Mons a pu induire momentanément en erreur; mais aujourd hui que cette erreur est reconnue, pourquoi ne pas rétablir le nom véritable? C'est, dit M. A. Leroy, pour ne pas confondre le Délice d'Hardenpont belge avec le Délice d'Hardenpont d'Angers. C'est-à-dire qu'on commet une erreur, pour mamtenir une autre erreur. Il ne saurait, ajoute-til, y avoir le moindre inconvénient à rayer ce nom de la nomenclature des variétés. Pardon, il y a inconvénient, il y a délit, 1l y à ingratitude à faire disparaître de la nomenclature le nom du fondateur de la pomologie.

Tandis qu'on débaptisait ainsi le Délice d'Hardenpont, on donnait à Angers ce nom à une poire qui n'a jamais été cette

espèce, mais qui avait été envoyée sous ce nom à M. André Leroy d'Angers, en 1832, par Van Mons, et qui est aujourd'hui décrite et figurée par le savant pomologue français sous le nom de Délice d'Hardenpont d'Angers. Nous ne connaissons pas ce dernier, mais la figure et la description qu'en donne M. Leroy dans son remarquable Dictionnaire de Pomologie, nous porte à croire que sa poire nest autre que la Fondante du Panisel d'Hardenpont. Celle-ci a été gardée en original dans la famille du célèbre semeur, à Tournay. L'abbé Nicolas Hardenpont avait à Tournay son neveu, Charles-Bernard Hardenpont, chanoine de la cathédrale de Tournay, mort en 1826, et une nièce mariée au conseiller Macau. Dans le jardin des Macau à Jollain, étaient deux arbres au vent de la Fondante du Panisel, greffés du temps de Nicolas Hardenpont. Ces pieds étant morts de vétusté il y a peu d'années, M. le notaire Macau a fait regreffer l'espèce qu'il conserve avec soin. Or, si nous examinons et le type du fruit et la description de l'arbre du Délice d'Hardenpont d'Angers, nous croyons y retrouver la Fondante du Panisel. Ce point au reste est à vérifier. |

Le Peurré rance, cet autre gain si remarquable d'Hardenpont, a été aussi débaptisé à son tour, et ici encore, un siècle après, on a voulu lui contester ce gain, soit en attribuant la poire au village de Rance, soit en la faisant passer pour une vieille poire française. Ainsi que nous l'avons dit, ce fruit lorsquil provient d'un arbre vigoureux et abondant en sève, a un goût rance très-prononcé, tandis que sur un pied arrêté en sève, le goût rance disparaît entièrement et fait place à un fruit exquis. C'est dans le premier état qu Hardenpont lui a donné son nom. M. l'abbé Charles-Bernard Hardenpont, nous a souvent dit que son oncle avait ainsi nommé cette poire, parce que dans l'origine de son gain elle avait un arrière-goût rance. Cependant des malins ayant mangé ce fruit dans son état parfait, ont cru quil y avait là une faute d'orthographe, et avec l’aide de leur galopante imagination, ils se dirent que le mot de rance devait se rapporter au village de ce nom, et de là 1ls inven-

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tèrent non pas la poire, mais son prétendu gain dans ce village. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire : un roman! Depuis lors, plusieurs écrivent Peurré de Rance, Bon-chrétien de Rance, ou de Rans, alors que le village de Rance n'a jamais vu ce fruit que dans l'imagination romantique de ces correcteurs d’une nouvelle espèce.

C'est vers 1760 qu Hardenpont gagna le Peurré rance; or, voici que cent el sept ans après, dans son magnifique ouvrage intitulé Dictionnaire de Pomologie, M. André Leroy, subitement illuminé, parvient à découvrir que ce n'est pas un gain d'Hardenpont, mais une vieille variété indiquée en 1618 par Le Lectier sous le nom de Gastelier, et en 1673 par Merlet sous celui de Peurré d'hiver. En voici, d'après lui, la preuve. M. Noisette qui a débaptisé les poires d'Hardenpont, a introduit en 1806 en France et décrit dans son jardin fruitier le Peurré rance sous le faux nom de Peurré d'hiver. Or, le Peurré d'hiver a été indiqué en 1673 par Merlet qui le décrit comme suit : « Pendant » le mois de décembre et les suivants, se mange... le Gatellier, » où Jenart, ou Beuré d'hyver, estant gros, verd, long ou » Ovale, et bœuré, d'une eau peu relevée, et meilleur encor cuit » que cru. » Voilà bien, dit M. André Leroy, la description du Beurré rance. Nous disons, nous, que cette description peut s'appliquer à vingt fruits, mais que très-certainement elle ne le peut pas à la poire d'Hardenpont, qui mûürit non en décembre, mais bien en mars et avril, qui n'est pas du tout une poire à cuire, mais le plus délicieux fruit de cette saison; dont l'eau enfin n'est pas peu relevée, mais très-sucrée, très-relevée et exquise. M. André Leroy cite un texte de Louis Noisette que nous ne trouvons pas dans son livre, car les pages qu'il indique sont celles de la table: voici ce que porte le jardin fruitier de Noisette à la page 113 : « BEURRÉ D'HIver. Nous avons rapporté » du Brabant, il y a quelques années, cet excellent fruit que l'on » ne connaissait pas alors à Paris. Calvet a décrit sous le , nom de Zeurré d'hiver une poire à cuire, tandis que celle dont nous parlons ici est une très-bonne poire à couteau, qui

» a la chair fondante comme celle du beurré ordinaire et qui + mûrit jusqu'en janvier. Sa peau reste constamment verte. » Voilà qni est het. D'ailleurs, comment peut-on imaginer qu'un aussi excellent fruit, si remarquable par l'époque de sa maturité, serait resté inconnu pendant deux cents ans en France, pour être révélé ensuite par Hardenpont. Certes, ce serait là un fait bien plus extraordinaire, bien plus inexplicable que le gain lui-mème. C'est une petitesse, indigne d'une grande nation comme la France, de vouloir enlever à la Belgique ses succès en pomologie, et quand nous voyons dénier à Hardenpont ses magnifiques succès et faire disparaître son nom glorieux de la nomenclature des poires, nous sommes en droit de nous demander sil n'y a pas là-dessous un petit sentiment de jalousie nationale. Nous concevons cela chez des gens sans étoffe, mais chez un homme de la valeur de M. André Leroy, nous ne le concevons pas. Rendez à César ce qui appartient à César, et à Hardenpont ce qui appartient à Hardenpont.

Nous avons dit l'histoire du Feurré Liart enlevé à son obtenteur et consacré par le préfet De Coninck à l’empereur Napoléon en disant, comme disent les préfets : « Il faut que la meilleure des poires porte le nom du plus grand des héros. » Depuis, elle a eu vingt autres noms, énumérés dans le Dictionnaire pomologique de M. André Leroy, mais celui de l’obtenteur a disparu ; et c'est très-injuste, car Liart, en gagnant cet excellent fruit, a mieux servi l'humanité, que le plus grand des héros en faisant tuer un million d'hommes.

L'Orpheline, cet autre excellent fruit, gagné par l'abbé Deschamps dans le jardin de l’hospice des Orphelins à Enghien, dont il était le Directeur, fut aussi débaptisé à son tour. Van Mons le nomma successivement Colmar Deschamps et Délice des Orphelins ; puis, en 1827, le Bon jardinier le désigna sousle nom de Peurré d'Aremberg. La vogue de ce manuel horticole propagea ce nom dans le Brabant, en sorte quil y avait deux Beurrés d'Aremberg, lun en France, qui est le Peurré d'Hardenpont, l'autre en Brabant qui est l'Orpheline, noms

faux tous les deux, car il n'existe pas de Beurré d'Aremberg, si ce n'est parmi les poires débaptisées. Le Congrès pomologique de France, qui parait n'avoir pas connu l'histoire des fruits belges, a propagé cette erreur en désignant l'Orpheline sous le nom de Peurré d'Aremberg vrai.

Le Seigneur d'Esperen a subi le même outrage. Non-seulement on a fait disparaitre de cette poire le nom de l’obtenteur, pour la nommer Pelle lucrative ou Bergamote lucrative, mais M. Liron d'Aïroles a voulu en enlever la gloire à Esperen, en prétendant qu'elle avait été gagnée en France, à Maubeuge, par M. Fiévée. Malheureusement pour ce sentiment, dès 1831, Lindley la déclarait une poire flamande et non française. Quand au nom de Pergamole lucrative, ce n'est point là une désignation d'obtenteur, mais celle d'un marchand de poires. Partout nous voyons donc les poires belges débaptisées à l'étranger et nos gains les plus précieux attribués à d'autres.

Mais celui qui a débaptisé le plus de poires, et qui le faisait par système, est feu notre ami Van Mons. Changer les noms des poires, était pour lui une démangeaison irrésistible, en substituant aux dénominations anciennes, les noms de ses amis et connaissances. C’est en 1819, dansles Annales générales des sciences physiques, qu'il inaugura ce regrettable système. Le Peurré

des Trois-Tours fut débaptisé et nommé ZBeurré Diel ; la Calebasse de Swates, de Linkebecke, Calebasse Bosc; la Fondante des bois, Beurré Davy; l'Orpheline, Colmar- Deschamps ; l'Urbaniste, Peurré Drapier ou Beurré Picquery; la Calebasse Carafon, Calebasse Van Marum, etc. Van Mons s'était constitué le curé général de la pomologie, rebaptisant sans merci tous les gains belges, au grand détriment de la nomenclature, et comme son immense activité le mettait en rapport avec tous les pomologues d'Europe à qui il communiquait nos fruits, il est en partie l’auteur de la confusion qui a régné dans les noms des poires belges.

La conclusion de ce qui précède, c'est qu'en pomologie comme en botanique, ce qu'il faut avant tout respecter, c'est le droit de

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priorité, droit sacré puisqu'il est l'unique privilége de l'obtenteur. Celui qui a consacré des années à gagner un bon fruit, a le droit de lui donner un nom, et ce nom, qui a pour lui la priorité, doit être respecté. Ce n'est que par cette règle qu'on parviendra à éviter la confusion qui menace d'envahir la nomenclature pomologique.

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