‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 26 sur 122 · CORNÉ LIE , CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE · texte numérisé non relu

CORNÉ LIE , CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE

CORNÉLII.

C>êsar , car le destin que dans tes fers je brave,

Mc fait ta prisonnière , et non pas ton esclave >

Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœur Jusqu’à te rendre hommage et te nommer Seigneur. De quelque rude trait qu’il m’ose avoir frappée ,

Veuve du jeune Crasse , et veuve de Pompée , fille de Scipion , et , pour dire encor plus ,

Romaine , mon courage est encore au-dessus 5

4<f POMPÉE,

Et de tous les assauts que sa rigueur me livre.

Rien ne me fait rougir que la honte de vivre, l’ai vu mourir Pompée , et ne l’ai pas suivi ;

Et bien que le moyen m’en ait été ravi ,

Qu’une pitié cruelle à mes douleurs profondes M’ait ôté le secours et du fer et des ondes ,

Je dois rougir pourtant , apres un tel malheur ,

De n’avoir pu mourir d’un excès de douleur.

Ma mort étoit ma gloise, et le destin m’en prive.

Pour -croître nies malheurs et me voir ta captive.

Je dois bien toutefois rendre grâces aux Dieux De ce qu’en arrivant je te trouve en ces lieux ,

Que César y commande , et non pas Ptoloméc....

Hélas ! et sous quel astre , ô Ciel ! m’as-tu formée ,

Si je leur dois des vœux de ce qu’ils ont permis Que je rencontre ici mes plus grands ennemis.

Et tombe entre leurs mains plutôt qu’aux mains d’u» Prince

Qui doit à mon époux son trône et sa province ?...

César de ta victoire écoute moins le bruit;

Elle n’est que l’effet du malheur qui me Suit :

Je l’ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse, Deux fois du monde entier j’ai causé la disgrâce ; Deux fois de mon hymen le noeud mal assorti A chassé tous les Dieux du plus juste parti.

Heureuse, en mes malheurs, si ce triste hyménée Pour le bonheur de Rome à César m’eût donnée.

Et si j’eusse avec moi porté dans ta maison.

D’un astre envenimé l’invincible poison.

Car enfin n’attends pas que j’abaisse ma haine ;

le te l’ai déjà dit , Ccsar , je suis Romaine î Et , quoique ta captive , un cœur comme le miçn, De peur de s’oublier, ne te demande rien.

Ordonne , et sans vouloir qu’il tremble ou s’humilie , Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAR

O d’un illustre époux noble et digne moitié ,

Dont le courage étonne et le sort fait pitié !

Certes , vos sentimens font assez reconnoître Qui vous donna la main, et qui vous donna l’Streî Et l’on juge aisément au cœur que vous portez Où vous êtes entrée , et de qui vous sortez.

L’amc du jeune Crasse et celle de Pompée ,

L’une et l’autre vertu par le malheur trompée ,

Le sang des Scipions , protecteur de nos Dieux , Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux; Et Rome dans scs murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter , plût à ces mêmes Dieux , Qu’Annibal eût bravé jadis sans vos aveux ,

Que ce Héros si cher dont le Ciel vous sépare ,

N’eût pas si mal connu la Cour d’un Roi barbare. Ni mieux aimé tenter une incertaine foi ,

Que la vieille amitié qu’il eût trouvée en moi , Qu’il eût voulu souffrir qu’un bonheur de mes armas Eût vaincu ses soupçons , dissipé ses alarmes ;

Et qu’enfin m’attendant, sans plusse défier.

Il m’eût donné moyen de me justifier.

Alors , foulant aux pieds la discorde et l’envie.

Je l’eusse conjuré de se donner la vie ,

48 POMPÉE

D’oublier ma victoire et d’aimer un rival ,

Heureux d’avoir vaincu pour vivre son égal.

J’eusse alors regagné son ame satisfaite ,

Jusqu’à lui faire aux Dieux pardonner sa défaite :

Il eût fait à son tour , en me rendant son coeur ,

Que Home eût pardonné la victoire au vainqueur.

Mais puisque par sa perte , à jamais sans seconde ,

Le sort a dérobé cette alégressc au monde.

César s’efforcera de s’acquitter vers vous De ce qu’il voudroit rendre à cet illustre époux.

Prenez donc en ces lieux liberté toute entière; Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière ,

Afin d’être témoin comme , après nos débats ,

Je chéris sa mémoire et venge son trépas ,

Et de pouvoir apprendre à toute l’Italie De quel orgueil nouveau m’enfle la Thcssalie.

Je vous laisse à vous-même, et vous quitte un moment.... Choisissez-lui , Lépidc, un digne appartement,

Et qu’on l’honorc içi, mais en Dame Romaine ; C’est-à-dire un peu plus qu’on honore la Reine. Commandez, et chacun aura soin d’obéir.

O Ciel J que de vertus vous me faites haïr I

Fin du troisième Acte.

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