SCENE III
CÉSAR, CLÉOPÂTRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, Romains.
César.
i N E , tout est paisible , et la ville calmée ,
Qu’un trouble assez léger avoit trop alarmée,
N’a plus à redouter le divorce intestin Du soldat insolent et du peuple mutin.
Mais , ô Dieux ! ce moment que je vous ai quittée D’un trouble bien plus grand a mon ame agitée ;
Et ces soins importuns qui m’arrachoicnt de vous , Contre ma grandeur même allumoient mon courroux. Je lui voulois du mal de m’être si contraire ,
De rendre ma présence ailleurs si nécessaire;
Mais je lui pardonnois au simple souvenir Du bonheur qu’à ma flamme elle fait obtenir.
C’est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes désirs d’une illustre apparence ,
Et fait croire à César qu’il peut former des vœux ,
Qu’il n’est pas tout-à-fait indigne de vos feux Et qu’il peut en prétendre une juste conquête.
N’ayant plus que les Dieux au-dessus de sa tête.
Oui, Reine, si quelqu’un dans ce vaste univers Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers.
S’il étoit quelque trône où vous pussiez paroître Plus dignement assise en captivant son maître ,
Tirolî , j’irois à lui , moins pour le lui ravir Que pour lui disputer le droit de vous servir ,
Et je n’aspirerois au bonheur de vous plaire ,
Qu’aprcs avoir mis bas un si grand adversaire.
C’étoit pour acquérir un droit si précieux Que combattoit par-tout mon bras ambitieux ;
Et dans Pharsale même il a tiré l’épée ,
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
Je l’ai vaincu, Princesse, et le Dieu drs combats M’y favorisoit moins que vos divins appas;
Ils conduisoient ma main , ils enfioient mon courage : Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage ;
C’est l'effet des ardeurs qu’ils daignoient m’inspirer ,
Et vos beaux yeux enfin m’ayant fait soupirer ,
Pour faire que votre aine avec gloire y réponde , M’ont rendu le premier et de Home et du monde. C’est ce glorieux titre , à présent effectif,
Que je viens ennoblir par celui de captif ;
Heureux , si mon esprit gagne tant sur le vôtre , Qu’il en estime l’un et me permette l’autre !
Je sais ce que je dois au souverain bonheur.
Dont me comble et m’accable un tel excès d’honneur : Je ne vous tiendrai plus mes passions sécrétés ;
Je sais ce que je suis, je sais ce que vous êtes.
Vous daignâtes m’aimer, dès mes plus jeunes ans» Le sceptre que je porte est un de vos présens.
Vous m’avez par deux fois rendu le diadème :
J’avoue après cela. Seigneur, que je vous aime ,
Et que mon coeur n’est point à l’épreuve des traits ,
,* POMPÉE,'
Ki de tant de vertus , ni de tant de bienfaits.
Mais hélas ! ce haut rang , cette illustre naissance >
Cet État , de nouveau rangé sous ma puissance ,
Ce sceptre , par vos mains dans les miennes remis ,
A mes voeux innocens sont autant d’ennemis.
Ils allument contr’eux une implacable haine ,
Ils me font méprisable , alors qu’ils me font Reine ;
Et , si Rome est encor telle qu’auparavant ,
Le trône où je me sieds m’abaisse en m’élevant ,
Et ces marques d’honneur , comme titres infâmes ,
Mc rendent à jamais indigne de vos flammes.
J’ose encor toutefois , voyant votre pouvoir ,
Permettre à mes désirs un généreux espoir.
Après tant de combats je sais qu’un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome ,
Et que l’injuste horreur qu’elle eut toujours des Rois ,
Peut céder par votre ordre à de plus justes loix.
Je sais que vous pouvez forcer d’autres obstacles ;
Vous me l’avez promis , et j’attends ces miracles :
Votre bras dans Pharsalc a fait de plus grands coups ,
Et je ne les demande à d’autres Dieux qu’à vous.
CÉSAR
Tout miracle est facile où mon amour s’applique:
Je n’ai plus qu’à courir les côtes de l’Afrique ,
Qu’à montrer mes drapeaux au reste épouvanté Du parti malheureux qui m’a persécuté.
Rome n’ayant plus lors d’ennemis à me faire.
Par impuissance enfin prendra soin de me plaire;
Et vos yeux la verront , par un superbe accueil ,
Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil.
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tragédie: i,
Encore une défaite , et, dans Alexandrie,
Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie ,
Et qu’un juste respect , conduisant ses regards ,
A votre chaste amour demande des Césars.
C’est l’unique bonheur où mes désirs prétendent ,
C’est le fruit que j’attends des lauriers qui m'attendent ; Heureux , si mon destin , encore un peu plus doux,
Ale les faisoit cueillir sans m’éloigner de vous !
Mais las ! contre mon feu , mon feu me sollicite !
Si je veux être à vous , il faut que je vous quitte !
In quelques lieux qu'on fuie , il me faut y courir Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu’à ces douces amorces ,
Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces. Pour faire dire encore aux peuples pleins d’effroi ,
Que venir , voir et vaincre est même chose en moi. Cléopâtre.
C’est trop, c’est trop. Seigneur; souffrez que j’en abuse : Votre amour fait ma faute , il fera mon excuse.
Vous me rendez le sceptre , et peut-être le jour ;
Mais , si j’ose abuser de cet excès d’amour ,
Je vous conjure encor , par scs plus puissant charmes , Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes ,
Par tout ce que j’espere et que vous attendez ,
De n’ensanglanter pas ce que vous me rendez.
Faites grâce , Seigneur , ou souffrez que j’en fasse ,
Et montre à tous par-là que j’ai repris ma place. Achillas et Phoiin sont gens à dédaigner j Ils sont assez punis en me voyant régner ,
Et leur crime....
POMPÉE,'
CÉSAR
Ah ! prenez d’autres marques de Reine ! Dessus mes volontés vous êtes souveraine ;
Mais , si mes sentimens peuvent être écoutés ,
Choisissez des sujets dignes de vos bontés ,
Ne vous donnez sur moi qu’un pouvoir légitime »
Et ne me rendez point complice de leur crime.
C’est beaucoup que pour vous j’ose épargner le Roi ,
Et si mes feux n’étoient....