‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 54 sur 122 · RODOGUNE, L A O N I C E · texte numérisé non relu

RODOGUNE, L A O N I C E

Rodocune.

Te ne sais quel malheur aujourd’hui me menace.

Et coule dans ma joie une secrcte glace:

Je tremble , Laonicc , et te voulois parler ,

Ou pour chasser ma crainte , ou pour m’en consoler. La onice.

Quoi ! Madame , en ce jour pour vous si plein de gloire ?

Ce jour m’en promet tant, que j’ai peine a tout croire. La fortune me traite avec trop de respect ;

Et le trône et l’hymen , tout me devient suspect. L’hymen semble à mes yeux cacher quelquesupplice ,

Le trône sous mes pas creuser un précipice;

Je vois de nouveaux fers après les miens brises.

Et je prends tous ces biens pour des maux déguises :

En un mot, je crains tout de l’esprit de la Reine.

La paix qu’elle a jurée en a calmé la haine.

Rodogvne.

La haine entre les grands se calme rarement ,

La paix souvent n’y sert que d’un amusement;

Et dans l’état où j’entre, à te parler sans feinte.

Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainte. Non qu’ enfin je ne donne au bien des deux États

Il üj

if? R O D O G U N E,

Ce que j’ai dû de haine à de tels attentats :

J’oublie et pleinement toute mon aventure;

Mais une grande offense est de cette nature.

Que toujours son auteur impute à l’offensé Un vif ressentiment dont il le croit blessé ;

Et , quoiqu’en apparence on les réconcilie ,

Il le craint, il le hait , et jamais ne s’y fie.

Et toujours alarmé de cette illusion ,

Si-tôt qu’il peut le perdre , il prend l’occasion»

Telle est pour moi la Reine.

Ah ! Madame, je jure

Que par ce faux soupçon vous lui faites injure. Vous devez oublier un désespoir jaloux ,

Où força son courage un infidèle époux.

Si teinte de son sang et toute furieuse ,

Elle vous traita lors en rivale odieuse.

L’impétuosité d’un premier mouvement Engageoit sa vengeance à ce dur traitement :

Il falloit un prétexte à vaincre sa colcre ,

II y falloit du tems ; et, pour ne vous rien taire. Quand je me disposois à lui mal obéir ,

Quand en votre faveur je scmblois la trahir , Peut-ctre qu’en son coeur , plus douce et repentie , -

Elle en dissimuloit la meilleure paitic ,

Que se voyant tromper elle fermoit les yeux , ,

Et qu’un peu de pitié la satisfaisoit mieux. >

A présent que l’amour succédé à la colcre ,

Elle ne vous voit plus qu’avec des yeux de merc J Et si de cet amour je la voyois sortir ,

TRAGÉDIE-, ip

Je jure de nouveau de vous en avertir,

Vous savez comme quoi je vous suis toute acquise?

Le Roi souffriroit-il d’ailleurs quelque surprise ? Rodogune.

Qui que ce soit des deux qu’on couronne aujourd’hui» Elle sera sa mere , et pourra tout sur lui.

Qui que ce soit des deux , je sais qu’il vous adore ; Connoissant leur amour , pouvez-vous craindre encore? Rodogune.

Oui , je crains leur hymen , et d’être à l’un des deux.

Quoi! sont-ils des sujets indignes de vos feux ?. Rodogune.

Comme ils ont meme sang , avec pareil mérite.

Un avantage égal pour eux me sollicite- ;

Mais il est mal aisé dans cette égalité Qu’un esprit combattu ne penche d’un côté.

Il est des nœuds secrets , il est des sympathies ,

Dont par le doux rapport les âmes assorties S’attachent l’une à l’autre , et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer.

C’est par-là que l’un d’eux obtient la préférence i Je crois voir l’autte encore avec indifférence >

Mais cette indifférence est une aversion ,

Lorsque je la compare avec ma passion.

Étrange effet d’amour ! incroyable chimare !

Je voudrois être à lui , si je n’aimois son frere»

Et le plus grand des maux toutefois que je crains. C’est que mon triste sort me livre entre ses main*,. •

10 RODOGUNE

Ne pourrai-je servir une si belle flamme ?

Rosocvni.

Ke crois pas en tirer le secret de mon ame.

Quelque époux que le Ciel veuille me destiner * C’est à lui pleinement que je veux me donner.

De celui que je crains si je suis le partage ,

Te saurai l’accepter avec m8me visage ;

L’hymen me le rendra précieux à son tour.

Et le devoir fera ce qu’auroit fait l’amour.

Sans crainte qu’on reproche à mon humeur forcée. Qu’un autre qu’un mari règne sur ma pensée.

Vous craignez que ma foi vous l’ose reprocher ? Rodogvne.

Que ne puis-je à moi-meme aussi-bien le cacher !

Quoi que vous me cachiez , aisément je devine , Et, pour vous dire enfin ce que je m’imagine.

Le Prince....

Rodoguni.

Garde-toi de nommer mon vainqueur , Ma rougeur trahiroit les secrets de mon cœur ,

Et je te voudrois mal de cette violence Que ta dextérité feroit à mon silence ;

Même de peur qu’un mot, par hasard échappé, le fasse voir ce cœur et quels traits l’ont frappé ,

T R A G É D I Er %x

Je romps un entretien dont la suite me blesse.

Adieu ; mais souviens-toi que c’est sur ta promesse Que mon esprit reprend quelque tranquillité.

LàONICÏ, I

Madame , assurez-vous sur ma fidélité,

Fin du premier Acte .

ii RODOGUNE,

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