LES FIGURATIONS PRÉSERVATRICES. — LES ARBRES SACRÉS
LE christianisme a-t-il pénètre à Pompéi ? C’est là une question diflicile à éclaircir. Il se pourrait que des chrétiens aient existé à Pompéi; il y en avait assez à Rome pour les voir exposer aux bêtes et aux supplices. Saint Paul qui débarqua à Pouzzoles, ville située non loin de Pompéi, y demeura sept jours; la parole de paix et de charité a dû être portée de l’autre côté du golfe. M. de Rossi cite l’inscription électorale suivante trouvée à Pompéi :
CVSPIVM PANSAM
AED FABIVS EVPOR PRINCEPS • LIBERTINORVM (i)
c’est-à-dire : Fabius Eupor, prince des affranchis, vote pour l’édilité de Cuspius Pansa. L’archéologue (2) italien démontre que dans cette inscription les affranchis étaient cette branche de la synagogue juive qui portait ce nom et dont il est question dans les actes des apôtres ; Synagoga quœ appcllafnr libertinorum. 11 pense aussi que c’est par les Juifs que le christianisme fut connu à Pompéi et M. Egger (3) mentionne des graffiti sémitiques tracés sur
(1) Corp. insc. pomp., 117.
(2) J. -B. de Rossi. Bulletino di archeologica cristiana, 1864.
(3) Journal des savants , 1881.
LES TOMBEAUX
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les colonnes du Forum. Du reste, on retrouve certaines allusions à des passages de la Bible. Sur un mur étaient inscrits les mots Sodorna et Gomora. Puis nous voyons aussi les parodies du Jugement de Salomon et de Y Histoire de Jouas. (Voir pages 406 et 407).
Deux inscriptions tracées au charbon, l’une aujourd’hui presque entiè-
Divinités avec auréoles bleues. (Peinture de la Casa di Apolle.)
rement effacée, découverte en 1862 sur les murs d’une chambre de la rue de Stabies, a été lue par Fiorelli, Minervi et Kiessling et relevée par eux :
A lidivi christ ia nos.
Saevos olores (1).
M. de Rossi pense que cette inscription fait allusion aux cantiques que chantaient les chrétiens allant au martyre, comparant leurs voix au chant du cygne.
(1) Corp. insc. pomp., 679.
POMPÉI
L’autre inscription est très incomplète et était tracée sur le revêtement de chaux d’un mur de la rue du Balcons pensile.
Quoi qu’il en soit, il est curieux de constater que les chrétiens, pour l’exercice de leur culte, empruntèrent aux païens tout ce qui était compatible avec leurs dogmes et leur morale. Les objets du culte sont presque les mêmes : l’eau lustrale, les ablutions purificatrices, les vêtements sacerdotaux, les aspersions, les encensoirs, les jeûnes, les abstinences, les processions, etc.; même dans les catacombes de Rome les peintures chrétiennes sont souvent, dans les commencements, la contrefaçon de peintures païennes et le Bon- Pasteur fut un Orphée réformé (i). Car les croyances se traduisent par des symboles et la raison même de toute religion étant d’élever les âmes vers le Créateur, les analogies religieuses anthropomorphiques naquirent inévitablement. Les auréoles et les nimbes également furent pris aux dieux (2),
Nous voyons à Pompéi beau-
(1) Voir chap. vi, la peinture représentant Orphée.
(2) Les disques qui couronnaient certaines statues antiques n’auraient servi qu'à les protéger de la visite des oiseaux; et l'on attacha un sens à cet appendice protecteur qui devint nimbe ou auréole, 1 emblème glorieux ; l’antiquité a de ces sublimes métamorphoses.
Ariane gardée par un génie (Peinture d une maison située Vico di Tcsmo .)
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Victoire de Potopü.
(Uronze du Musée de Naples
coup de peintures où Jupiter, Apollon, Diane et Vénus ont la tête entourée d’une auréole bleue ou jaune, symbole de leur gloire et de leur séjour au pays de lumière. Jupiter porte les plus grandes et delà tete d’Apollon s’échappent des rayons.
Diane a l’auréole, mais plus souvent la demi-lune ; des Génies même sont aflublés de ce disque ornemental, mais la couleur en est bleue comme nous le voyons dans une peinture de la maison des Vettii, représentant Hercule ivre et Augé , où un Génie aux ailes déployées, au visage angélique, semble avoir un rôle protecteur.
Les ailes des Génies furent données plus tard à ces esprits tutélaires que le christianisme nomme auges gardiens , et une autre peinture montre Ariane abandonnée, placée sous la garde d’un Génie ailé que rapellent les anges bibliques et chrétiens ; il représente probablement le genius a/bus dont parle Horace, sorte
d’ange de la vie qui dispuste les hommes au genius ater, l’ange de la mort (i). Les ailes donnent aux génies une allure moins matérielle et sont l’expression de leur mobilité rapide, symbole de leur vigilance à accomplir les fonctions qu’ils tiennent des dieux dont ils sont une émanation, « ils suivent l’homme partout pour le protéger, ils sont les compagnons de son existence, ceux qui règlent sa destinée » (2).
Mercure, messager des dieux, avait des ailettes attachées à son pilos et à ses cothurnes ; puis la Victoire plane sur les armées avec ses ailes qui sont le symibole de son inconstance, et pour cette raison les Grecs la préféraient aptère afin qu’elle ne pût leur échapper.
La Victoire. (Peinture de la Casa c Caslore c Polluce.)
(1) Martha. Archéologie étrusque, (2 Horace. Ep. J], 2.
RK-'.
POMPEI
Eros (l’Amour), Eris (la Discorde) et Phobos (la Peur), divinités allégoriques de passions humaines, sont aussi ailées pour rendre leur action prompte et sûre (i). La messagère Iris, personnification de l’arc-en-ciel, est aussi représentée à Pompéi, sous la figure d’une jeune fille ailée et auréolée de bleu.
Toutes ces figurations symboliques furent plus ou moins le fruit de l’esprit humain timoré et avide de protecteurs; l’homme jeté dans la tourmente de la vie semée d’embûches continuelles que le mauvais génie met sur sa route, se rendait ainsi l’existence plus mauvaise qu’elle ne l’est réellement, en peuplant son imagination de chimères vouées à sa perte; la fascination surtout mettait le comble à ses terreurs. Le fascimim était l’influence émanant
Amulettes contre le mauvais œil. (Musée de Naples.)
d’une personne par sa propre volonté ou à son insu. La jettatura italienne est de même essence et certaines personnes ont été connues pour porter malheur à celles qui les entouraient et contrariaient les événements auxquels elles prenaient part. Ces mystérieuses influences étaient désignées sous divers noms, et le mauvais œil était une des formes les plus pernicieuses ; c’était comme un sort jeté sur une personne qui ne pouvait se soustraire à l’étreinte malveillante qui la dominait. Des insectes passaient pour avoir le mauvais œil ; chez les Romains la mante religieuse ensorcelait les hommes et son image au contraire éloignait les mauvais esprits. De nos jours la bête à bon Dieu porte bonheur comme l’araignée du soir, mais gare à l’araignée du matin !
A tout mal, il y a un remède. Un geste, que des mains de bronze reproduisent à Pompéi, éloignait, par sa signification indécente, les mauvais esprits les plus rebelles. C’était ce que l’on appelait faire la figue : on tenait
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la main droite fermée en faisant passer le pouce entre l’index et le médius et on le dirigeait vers le danger.
D’autres signes conventionnels exécutés avec les doigts produisaient le même effet, et cette tessère où est représentée uile main, figurait un signe particulier propre à conjurer du mauvais œil le possesseur de ce jeton (i).
A Pompéi, les amulettes retrouvées sont nombreuses, et sont généralement accompagnées de figurations phalliques de bronze, de verre, de corail, de lapis, d’ambre, etc.
Clochettes. (Musée de Naples.)
A côté des emblèmes d’un caractère licencieux, il y avait aussi ceux qui, dans les enseignes de Pompéi, servaient à protéger du mauvais œil la maison de quelques commerçants, et le propriétaire de la boulangerie dite de la Félicité devait être exempt du fascinum (2). La représentation équivoque
(1) Le corail et l’ambre avaient une grande vertu dans l’antiquité et les enfants portaient au cou des amulettes faites de ces matières; il en existe une collection au musée de Naples. Des cloportes, des araignées, des chenilles servaient de talisman; la langue des caméléons procurait un heureux accouchement et l’œuf de serpent faisait gagner les procès.
Les dents possédaient aussi des propriétés merveilleuses ; les colliers de coquillages et les scarabées de cornaline enchâssés d’or avaient les plus grandes vertus ; enfin, il y avait les clous magiques que l’on mettait dans les tombeaux.
De nos jours, et surtout dans l’Italie méridionale, les dents d’animaux ou d’enfants, les branches de corail, les têtes de mort, les mains et les petits bossus de nacre sont autant de préservatifs contre 1 ejettatura; même en France, les sous percés, les porte-veine, certains bijoux, le gui, le buis et trèfle à quatre feuilles sont empreints des mêmes vertus contre tout événement fâcheux, enfin les mains de drap cousues sur les chapeaux de paille des Africains protègent encore des influences pernicieuses.
(2) Yoy. chap. îv.
Les clochettes étaient usitées aussi comme moyen de protection et souvent attachées à des pliai/ i. Elles étaient agi-
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mestique, pour an- Am.i ch.mPé.r« o .«crt
(Peinture du Musée de Naples.)
^ noncer les repas, appeler les esclaves ; elles étaient également suspendues à la porte des lieux de débauche.
En parcourant Pompéi et après avoir visité ses temples et ses laraires, nous ne devons pas oublier de mentionner quelques peintures, d’un caractère particulier, représentant des arbres accompagnés d’attributs relatifs à l’exercice d’un culte.
Les bourgades des anciens n’avaient pas de temples comme les villes. A part quelques sanctuaires spéciaux et vénérés, situés dans certains lieux choisis par les dieux, les populations rurales possédaient des édicules placés aux carrefours des routes où s’élevait un arbre sacré, et qui
(i) Roux et Barré. Herculanum et Pompéi.
Alltel à Bacclius et arbre sacré.
(Peinture du Musée de Naples.)
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souvent étaient consacrés à Diana Trivia à laquelle on offrait des cierges (i).
Pline nous dit que les arbres auraient été les premiers temples comme les pierres les premiers dieux ; à chaque divinité un arbre était consacré ainsi que des plantes et des fruits. Jupiter avait le chêne, Apollon le laurier, Minerve l’olivier, Vénus le myrte, Hercule le peuplier, etc. Certains arbres jouissaient d’une vertu particulière et le laurier, de tous les arbres, fut le plus religieux, il servait dans les ablutions lustrales et Jupiter même l’épargnait.
Près de ces arbres sacrés, s’élevait quelquefois une colonne, diminutif de la petite construction, simulacre d’un temple, où venait se nicher la statue de la divinité. Puis des ex-voto, des tableaux, des couronnes, des bandelettes et des offrandes étaient accrochés aux branches comme aux parois d’un sanctuaire, enfin les arbres foudroyés étaient l’objet d’une grande vénération et un puteal venait en protéger la base. Le païen pouvait donc, partout où il se trouvait, satisfaire ses dévotions; nous avons vu qu’il ne manquait pas de protecteurs.
(i) Properce, II, 2.
Autel à Vénus. (Peinture.)