L’ÉRUPTION DU VÉSUVE DE L'AN 79. - LES DEUX LETTRES DE PLINE
LES secousses répétées et violentes du sol devaient être d’un mauvais présage ; les Champs Phlégréens allaient rappeler leur terrible origine. Après seize années d’un calme relatif, le 23 août 79, sous Titus, éclata le drame terrible. Les feux souterrains jaillirent formidables, le Vésuve lança des torrents de lave, de boues et de cendres brûlantes. En quelques jours la Campanie fut dévastée : Herculanum, Retina, Oplonte, Tegianum, Taurania, Cose, Vesiris, Stabies et Pompéi disparurent ensevelies. La lave épargna Pompéi située sur une petite colline de tuf, les cendres et les pierres ponces (lapiilli) lui servirent de tombeau.
Un témoin de la catastrophe, Pline le Jeune, écrivait à Tacite pour lui donner des détails sur la mort de son oncle, le naturaliste, qui périt victime du cataclysme. « Tu me demandes, dit-il, de t’écrire comment mon oncle est mort, afin de transmettre ce récit avec plus d'exactitude à la postérité... 11 était à Misène et commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, vers la septième heure, ma mère m’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une forme extraordinaires... A le voir de loin, il était difficile de distinguer de quelle montagne sortait le nuage (on sut depuis que c’était le Vésuve) ; le pin est de tous les arbres celui qui en représente le mieux la ressemblance et la forme. Car c’était comme un tronc fort allongé qui s’élevait très haut et se partageait en un certain nombre de rameaux. Je suppose qu’il était d’abord soulevé par un souffle impétueux, puis, qu’abandonné par le souffle qui faiblissait, ou même affaissé par son propre poids, il s’atténuait en s’élargissant. Il était tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu’il avait entraîné de la terre ou de la cendre. Un savant tel que mon oncle
POMPÉI
jugea le phénomène considérable et di
Le cratère du Vésuve en l'année 1775.
(D'après un document ayant appartenu au duc de la Tour).
aller porter secours non seulement à sonnes (car cette côte est assez délicieuse et très fréquentée). Il court là d’où les autres fuient et gouverne droit au péril, tellement libre de toute crainte qu’il dictait et notait tous les accidents, toutes les figures de ce phénomène à mesure qu’il l’observait. Déjà la cendre tombait sur les vaisseaux, et plus on approchait plus elle était chaude et épaisse, puis c’étaient des pierres et des cailloux noircis, calcinés, brisés par le feu; déjà le fond de la mer s’était subitement élevé et la montagne en s’écroulant rendait le rivage inabordable.
« Il s’arrête un incertain s’il retournerait et
gne d’être étudié de plus près. Il recommande qu’on apprête un vaisseau liburnien... Il sortait de chez lui lorsqu’il reçoit un billet de Rectina, femme de Taxus, qui était effrayée de l’imminence du danger (car sa maison était située au pied de la montagne et elle ne pouvait s’en échapper que par mer). Elle le suppliait de l’arracher à un danger si grand... Il fait venir des quadrirèmes et y monte lui-même pour Rectina, mais à beaucoup d’autres per-
Éruption de l'année 1779.
(D’après Louis Boily, graveur de S. M. Sicilienne).
moment,
comme le pilote lui conseillait de le faire • " La
LA DESTRUCTION DE POMPÉI ET LES FOUILLES
« fortune, dit-il, favorise le courage; tournez du côté de Pomponianus. » Celui-ci était à Stabies, séparé par la largeur du golfe; car la mer entre dans ces rivages qui se creusent et se courbent insensiblement. Là le péril était encore assez éloigné, mais il était manifeste, et comme il grandissait et se rapprochait toujours, Pomponianus avait fait porter ses bagages dans ses vaisseaux, décidé à fuir si le vent contraire tombait. Mon oncle, favorisé par ce même vent, le trouve tout tremblant, l’embrasse, le console, le rassure et, pour calmer par sa sérénité la crainte de son ami, il se fait porter au bain... Cependant on voyait luire en plusieurs endroits du Vésuve des flammes très larges et des jets de feu s’élevant très haut, dont la lueur éclatante était accrue par
les ténèbres de la nuit.
« Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur répétait que des paysans dans leur fuite précipitée avaient laissé du feu dans leurs maisons et que c’étaient elles qui brûlaient dans la solitude.
Alors il se livra au repos...
Mais la cour par laquelle on avait accès dans son appartement s’était si fort remplie d’une cendre mêlée de pierres ponces, que s’il fût resté plus longtemps dans la chambre, il n’aurait pu en sortir. On le réveille, il sort et rejoint Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil pour savoir s’il vaut mieux rester dans la maison ou errer dans la campagne; car les bâtiments chancelaient, ébranlés par de
(D’après une photographie.)
Éruption du Vésuve, i5 juin 1794.
(D'après une vieille gravure.)
POMPEI
fréquentes et violentes secousses et comme arrachés de leurs fondements; ils semblaient aller de côté et d’autre, puis revenir à leur place. En plein air, d’autre part, on avait à redouter la chute des pierres ponces, quoique légères et desséchées par le feu. La comparaison fit choisir ce dernier péril... On s’attacha des oreillers sur la tête avec des linges ; c’était un rempart contre ce qui tombait. Déjà il faisait jour ailleurs, mais là il régnait une nuit plus noire et plus épaisse que toutes les nuits, éclairée cependant par les torches nombreuses et des feux de toute espèce. On décida d’aller au rivage et de voir de près si la mer était tenable, mais elle restait grosse et contraire. Là mon oncle se lit étendre sur un drap, s’y coucha, demanda à diverses reprises de l’eau froide et en but. Puis les flammes et une odeur de soufre qui annonçait leur approche mettent les autres en fuite et le font lever. Appuyé sur deux esclaves, il se dresse et tombe tout à coup. J’imagine que la vapeur épaisse le suffoqua et ferma le passage de respiration qui chez lui était très faible, étroit et fréquemment oppressé. Quand le jour reparut (c’était le troisième après le de rnier qu’il avait vu), on retrouva son corps intact, sans lésion, et couvert des mêmes vêtements. Son attitude était plutôt celle du sommeil que de la mort. Pendant ce temps-là, ma mère et moi, nous étions à Misène... (i). » Dans une seconde lettre nous trouvons encore les descriptions suivantes : « Depuis plusieurs jours un tremblement de terre se faisait sentir, sans causer grand eliroi, car on y est accoutumé en Campanie. Mais cette nuit-là, il devint si violent, qu’il semblait que tout fût non pas agité, mais bouleversé. Ma mère se précipite dans ma chambre, nous nous asseyons dans la place qui s étendait devant la maison et qui séparait les bâtiments de la mer par un faible intervalle... c’était déjà la première heure et le jour était alors indécis et comme languissant. Tous les bâtiments environnants étaient ébranlés, et quoique le lieu où nous nous trouvions fût à découvert, il était si étroit que nous avions la crainte, la certitude même, d’être ensevelis sous les décombres. Alors seulement nous nous décidâmes à quitter la ville. La foule nous suit consternée... Là, mille faits surprenants s’offrent à nous, mille terreurs nous assiègent. Les voitures que nous avions fait avancer étaient, quoique le terrain
i) Traduction R. Pessonneaux, Paris, Charpentier, 1886, liv. VI, lettre xvi.
;alace. En plein air,
'•c niant par les torches
ii verses reprises de
i vapeur épaisse le ; très faible, étroit
:ui terre n h sentir, sans causer
LA DESTRUCTION DE POMPEI ET LES FOUILLES
fût tout plat, poussés dans des directions différentes, et même en les fixant avec des pierres on ne pouvait les faire tenir en place. En outre, la mer semblait s’absorber en elle-même et être comme refoulée par le tremblement de terre. Du moins le rivage s’était porté plus avant, et un grand nombre d’animaux marins étaient demeurés à sec sur la grève. De l’autre côté apparaissait un nuage noir et etfrayant, déchiré par un soufle de feu qui le sillonnait de
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Carte du golfe de Naples.
traits rapides et tortueux; il présentait en s’entr’ouvant de longues traînées de flammes, semblables à des éclairs, mais plus grandes encore... Peu de temps après le nuage s’abaisse vers la terre et couvre la mer; il enveloppait l’île de Caprée, la dérobait aux regards, et le promontoire de Misène avait disparu... La cendre commençait à tomber, mais elle était encore clairsemée... puis l’obscurité complète. »
Pline note ensuite les lamentations des fugitifs, leurs impécations contre les dieux, disant que c’était la dernière nuit du monde, la nuit éternelle ! La cendre tombait si épaisse qu’il était obligé de la secouer pour ne pas être étouffé par le poids. * Enfin, dit-il, les ténèbres se dissipèrent comme en brouillard et en fumée. Bientôt la vraie clarté du jour reparut, puis le soleil
POMPEI
lui-même, mais livide et tel que pendant une éclipse. Tout se présentait changé à nos yeux encore troublés, la cendre avait tout recouvert comme un épais tapis de neige... (i) ».
« Le voilà, s’écrie Martial, ce Vésuve couronné jadis de pampres verts, dont le fruit généreux inondait de jus nos pressoirs ! Les voilà, ces coteaux que Bacchus préférait aux collines de Nyse! Naguère encore les satyres dansaient sur ce mont, il fut le séjour de Vénus, plus cher à la déesse que Lacédémone ; Hercule aussi l’illustra de son nom. Les flammes ont tout détruit, tout enseveli sous des monceaux de cendre ! Les dieux mêmes voudraient que leur pouvoir ne fût pas allé jusque-là. »
i) Traduction R. Pessonneaux, liv. VI, lettre xx.