‹ Pompei, la ville--les moeurs--les arts;Chapitre 8 sur 76 · LA CIVITA. — LES FOUILLES MODERNES ET CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

LA CIVITA. — LES FOUILLES MODERNES ET CONTEMPORAINES

POMPEI avait donc disparu du souvenir des vivants; à peine quelques rares érudits citaient-ils son nom ; mais, dans le pays, les habitants nommaient cività l’emplacement qu’occupait l’antique cité.

Il serait difficile de dire ce qui pouvait bien rester des parties de Pompéi qui émergeaient de la couche de cendres. La destruction a dû être moins complète qu’on ne le suppose; les lapilli qui comblèrent la ville étayèrent naturellement les murs et consolidèrent leur base, le faite de plusieurs édifices dut s’élever encore longtemps au-dessus de la nouvelle campagne. En effet, au commencement du XVIe siècle, Sannazar dit quelque part que l’on pouvait encore distinguer les tours, les maisons et les temples presque intacts. On serait tenté de taxer d'exagération ce conteur de la Renaissance; cependant, tout en laisant une grande part à son imagination, il est hors de doute que le sommet des théâtres, des arcs, des tours et de l’amphithéâtre devait s’élever de plusieurs assises au-dessus du niveau actuel du terrain.

L’indifférence qu’inspira longtemps l’archéologie fit que ces vestiges, cependant visibles, passèrent inaperçus quand, en 1592, l’architecte Fontana ayant fait creuser un aqueduc pour conduire l’eau du Sarnus à Torre Annunziata, dut traverser dans sa plus grande largeur toute la ville de Pompéi, depuis l’amphithéâtre jusqu’au temple d’Apollon ; il démolit et perça de nombreuses murailles et découvrit même une inscription où se trouvait le nom de Venus pompeiana ; mais toutes les tranchées furent comblées et on ne se soucia pas de poursuivre des investigations qui semblaient inutiles. U11

LA DESTRUCTION DE POMPEI ET LES FOUILLES 25

siècle s’écoula encore, et, en 1693, Joseph Macrini s’occupa un peu de la cività , mais après quelques trouvailles il laissa les choses au même point.

Encouragé par les fouilles qui avaient été commencées à Herculanum en 171 1, le roi Charles III continua en 1738 les travaux interrompus à Résina et décida en outre de commencer les fouilles dans la cività. Un journal intitulé Cava de la cività, rédigé en langue espagnole, mit le public au courant des événements, mais on croyait avoir aüaire à Stabies. On ne fouillait pas pour déblayer, mais pour trouver des œuvres d’art, orner les palais et enrichir les collections d’antiquités dont les grands seigneurs étaient si friands. Aussi on

tissy

Sceaux en bronze. (Musée de Naples).

peut juger avec quel désordre les recherches furent conduites ; les maisons éventrées étaient de nouveau enterrées, non sans avoir été très détériorées ; les murs furent abattus pour obtenir quelques peintures curieuses ou ne résistèrent pas aux efforts des terrassiers qui, à cette époque, étaient des forçats. En 1748, des paysans, creusant un fossé, sentirent résister le sol sous leurs coups. Ils mirent à jour des objets de toute sorte et de belles statues, entre autres un trépied et un Priape de bronze. Ensuite, vers 1755, la riche maison Julia Félix (1) fut dépouillée de ses œuvres d’art, puis recouverte après avoir subi bien des assauts. En 1763, on découvrit une inscription tracée sur un piédestal de travertin où il était dit que T. -S. Climens avait restitué au municipe des Pompéiens les terrains envahis par les particuliers. Cette inscription, rapprochée de celles que l’on avait déjà trouvées, fit conclure que la ville morte que l’on violait était Pompéi. Enfin, en 1764, paraît un journal italien relatant les découvertes nouvelles. Les choses continuaient toujours de même, quand

(1) En général, les noms que l’on donne aux maisons découvertes proviennent des sceaux que l’on y trouve, des oeuvres d’art qui les décorent, ou prennent le nom des personnages qui visitent Pompéi. (La maison de Julia Félix ne figure pas sur notre plan de Pompéi, elle est de nouveau enterrée et est située non loin de l’amphithéâtre, région IL)

POMPÉI

l’idée si simple de mettre un peu d’ordre dans les travaux surgit tout à coup à la pensée qu’une ville entière était enfouie sous terre. Le général Charnpionnet, qui occupa Naples en 1799, s’intéressa à Ponipéi et deux maisons portent son nom. En 1812 et 1813, la reine Caroline continua les déblaiements et les encouragea de sa présence. C’est à ce moment que l’architecte français Mazois, épris de Pompéi, collabora à la résurrection de la cité, nota, dessina,

Fouilles modernes.

mesura tout ce qui était découvert et fit paraître en France, en 1822, sous les auspices du gouvernement royal, son magnifique ouvrage avec planches qui fait autorité encore aujourd’hui. Mais les travaux, quoique mieux conduits, n’étaient pas suivis méthodiquement ; ainsi, quand une maison semblait devoir ne rien donner de nouveau, on l’abandonnait pour en fouiller une autre, au hasard des probabilités. Ce n’est qu’en 1860 que M. Fiorelli, directeur des fouilles, consacra plusieurs années à déblayer ce qui avait déjà été fouillé et abandonné. Il rendit Pompéi plus accessible aux visiteurs, qui purent jouir de la perspective des rues, en circulant librement comme les

LA DESTRUCTION DE POMPÉ! ET LES FOUILLES

Pompéiens le faisaient dans leur aimable ville. Les poutres anciennes furent remplacées par des neuves, et maintenant l’herbe est retirée périodiquement avec soin de l’interstice du dallage des rues par une équipe spéciale de fainéants, afin de ne pas laisser Pompéi se couvrir de mousse, et d’avoir l’illusion d’une ville dont l’édilité paraît orgueilleuse du bon renom de la cité. Un tourniquet fut mis à l’entrée des ruines, et la recette sert, en partie, à poursuivre les travaux qui peuvent durer encore de longues années. Un tiers au moins de la ville reste encore à mettre au jour.

Bien que les fouilles qui se poursuivent toujours soient des plus fructueuses, elles ne peuvent apporter rien de bien nouveau et n’ajouteront que peu de chose à ce que l’on sait déjà, car les parties déblayées de la ville constituent un ensemble très complet de la cité antique.

Seulement nos contemporains auront encore le captivant spectacle qu’offrent les travaux des fouilles aux ruines de Pompéi. Quel curieux attrait de voir délivrer de terre les vestiges de cette vie antique, de les toucher, de les caresser du regard, d’en savourer les formes délicates et de saisir sur le vif cette civilisation raffinée qu’on ne peut goûter que dans son milieu 1

Au cours des fouilles de la maison des Vettii, on déblayait V atrium, près du prothyrum on venait de découvrir le coffre-fort — bien abîmé il est vrai — ■ le corps du meuble qui était en bois, tombait en poussière ; seules les ferrures et des ornements de cuivre gisaient pêle-mêle avec de petites pierres ponces amalgamées aux métaux, donnant les plus jolies teintes vertes et rouges; on nettoie la place dans l’espoir d’y trouver quelque trésor... la caisse était vide, les Pompéiens avaient tout emporté, il ne restait même pas un sesterce! Il y a peu d’années, tous les objets de valeur et les peintures les plus intéressantes

POMPEI

étaient extraites de Pompéi et prenaient place au musée de Naples. Cette

opération, faite toujours au détriment des maisons, permit du moins de conserver un grand nombre de décorations. Nous sommes heureux de pouvoir les admirer à Naples; mais quelle séduction incomparable de les voir dans leur propre cadre, comme les avaient laissées les Pompéiens ! Maintenant on remet des toits aux chambres enrichies de quelques jolies compositions, pour les préserver de la pluie et du soleil ; quelques peintures même sont recouvertes de verre ; les meubles de marbre et les statuettes de bronze sont laissés en place et, en entrant dans

Les ouvriers des fouilles.

certaines demeures, on serait tenté de chercher le maître de la maison,

Pansa ou Vettius, et de s’excuser d’entrer ainsi sans se faire annoncer.

Plus on connait Pompéi, plus on s’y attache; on y est comme chez soi , on se familiarise si vite avec ces maisons, ces ruelles fraîches, ces mille recoins intimes que beaucoup ignorent et que les voyageurs ordinaires ne

LA DESTRUCTION DE POMPEI ET LES FOUILLES

connaîtront jamais : ceux-ci 11’auront toujours de Pompéi qu’une vision superficielle, parfois intéressante, parfois pénible et triste; l’attrait véritable de Pompéi, pour eux, restera obscur. Pour combien de personnes le voyage n’est qu’un déplacement !

Pompéi, il est vrai, ne possède pas de palais somptueux dignes des Césars, des monuments grandioses à l’égal de Rome, mais là est le véritable charme; la vie naturelle des anciens se découvre à vos yeux sans fard, vous vivez presque de cette même vie, vous vous identifiez à ces Pompéiens dont vous voyez les bustes et les portraits, vous aimez ces minois coquets des Pompéiennes qui ornent les murs, vous comprenez, vous excusez leurs défauts, vous aimez leur art élégant, frivole même; vous devenez quelque peu païen, juste assez pour goûter en esprit cette captivante civilisation. Vous pénétrez alors dans l’àme de la ville, et des jouissances exquises vous sont réservées. On se convainc alors que les anciens, épris des belles choses, portaient l’amour du beau jusqu’à en pratiquer le culte, que l’art embellissait la vie... et que le genre pompier ne date que du XVIIe siècle.

mm

Page 1