‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 10 sur 40 · LÉGENDE PAÏENNE · texte numérisé non relu

LÉGENDE PAÏENNE

Dans notre étude comparée des trois civilisations pompéienne, clirétienne et musulmane , nous ne croyons pas devoir négliger la légende.

Parmi les pages célèbres de Thistoire ancienne , en voici une qui a plus d'une fois inspiré les peintres et les poètes; nous la choisissons parce qu'elle nous parait être le reflet des sentiments païens, et qu'elle nous est racontée par les peintures mêmes de Pompéi.

Sophonisbe, fille d'Asdrubal, avait été élevée dès l'enfance dans la haine des Romains. L'illustration de sa naissance et l'éclat d'une beauté merveilleuse lui attirèrent les hommages des plus . vaillants princes de l'Afrique septentrionale (Tunisie, Algérie, Maroc). Le célèbre Masinissa parvint à toucher le cœur de Sophonisbe, dont il était violemment épris. Ce jeune et royal guerrier joignait à la valeur qui fait les héros la beauté physique qui séduit les femmes et le charme de l'esprit qui sait plaire à l'àme. En Numidie, il existait deux rois dont la rivalité était extrême; l'un était Masinissa, roi des Numides d'Orient, et l'autre Syphax, roi des Numides d'Occident.

Syphax, en prenant d'abord le parti des Romains, parvint avec

leur aide à enlever à Masinissa son trône, et, prenant ensuite le parti des Carthaginois, il lui enleva la main de la fille d'Asdrubal (206 avant J.-C).

Rien de plus affreux que la misère, le désespoir du prince vaincu , de Tamant trahi et abandonné ! Obligé de se faire passer pour mort, afin de conserver la vie, errant et fugitif, il demandait un asile aux déserts et aux monts les plus sauvages, et n'était soutenu .que par l'espoir de la vengeance.

Après de longs revers , la fortune refuse rarement de revenir vers celui qui l'appelle avec énergie, et qui sait l'attendre avec patience. Masinissa parvint à gagner l'affection de Scipion et l'appui des Romains. Ses anciens sujets, qui l'avaient abandonné quand il était malheureux, s'empressèrent de retourner à lui dès qu'ils virent le bonheur lui sourire. Une grande bataille est livrée entre les deux implacables ennemis; malgré des prodiges de bravoure, Syphax, vaincu, tombe au pouvoir des Romains.

Masinissa sollicite l'honneur d'achever la victoire en poursuivant l'armée en déroute et en s'assurant de Cirta, capitale des États de son rival. Il s'élance sur son coursier numide; il arrive avec une rapidité extrême; il pénètre dans la ville, et annonce la défaite de Syphax. Il est écouté avec méfiance par les principaux habitants du lieu; il a beau raconter tous les détails des événements accomplis, on refuse d'y croire, on refuse de se laisser séduire par les promesses ou effrayer par les menaces. Pour convaincre le peuple, il fallut faire venir sous ses yeux son roi chargé de chaînes; alors seulement le désespoir* et la frayeur firent ouvrir les portes.

Masinissa triomphant s'empresse aussitôt de courir au palais royal, où il entre en maître. Sophonisl>e l'a bien vite reconnu à sa taille, à son extérieur. Elle se jette à ses genoux, et baisant sa main victorieuse, elle lui dit : « Les dieux, votre vaillance et votre

bonheur vous ont rendu l'arbitre de mon sort. Je vous conjure par la majesté royale dont j'étais naguère environnée, par les dieux de ce palais, par le nom de Numide, qui nous est commun, je vous conjure de ne pas livrer aux Romains une Carthaginoise, la fille J'Asdrubal. Si vous n'avez d'autre moyen que la mort pour me soustraire au despotisme de Rome, je vous demande la mort; c'est la seule grâce que j'implore. »

Il y avait dans Sophonisbe quelque chose de plus éloquent que ses paroles, c'était l'éclat de sa beauté, encore à la fleur de l'âge.

Ébloui par toutes les caresses d'un regard tendre et suppliant, Mâsinissa sentit sa main trembler sous les baisers de celle qu'il avait tant adorée et qu'il voyait prosternée à ses pieds. Tout son amour d'autrefois renaît aussitôt dans son âme. Ardent et passionné comme les Africains, il jure à sa captive de ne jamais la livrer aux ennemis de sa race; il la relève et la reconduit dans son palais.

Les explications des deux amants, séparés depuis longtemps par des circonstances fatales, ne tardèrent pas à dissiper bien des nuages. Mâsinissa, n'écoutant que sa passion et bravant tout sentiment des convenances, fit comprendre à Sophonisbe que le seul moy^n pour elle d'échapper aux Romains, c'était de l'épouser. Femme d'un roi vaincu, elle devait être comme lui attachée au char du triomphateur; femme d'un roi allié et ami de Scipion, elle avait droit à tous les respects.

Sophonisbe aimait Mâsinissa; elle ne pouvait que lui obéir. Le temps pressait; à l'heure même, les noces furent célébrées. En ce moment Lelius, lieutenant de Scipion, entre dans la ville conquise. Il est sur le point d'arracher au lit nuptial Sophonisbe, afin de la joindre aux autres captives qui appartenaient de droit au vainqueur. Mâsinissa parvient à le fléchir; il obtient un sursis jus-

qu'à ce que le général romain ait fait connaître sa volonté; Syphax est conduit au camp : le roi numide et Lelius vont se faire reconnaître par toute la contrée.

Ce fut un événement à Tarmée que l'arrivée d'un roi chargé de fers. A l'aspect de Syphax et des nobles prisonniers enchaînés comme lui , on se plaisait à exagérer l'importance du vaincu pour exagérer. celle de la victoire. « Le voilà donc, s'écriaient les soldats, ce roi puissant dont les Romains et les Carthaginois se disputaient l'alliance, dont Scipion avait sollicité l'amitié, et à qui le fameux Asdrubal avait donné sa fille en mariage ! Le voilà ce terrible guerrier qui avait réduit Masinissa à fuir devant lui et à ne vivre que de racines dans les forêts habitées par les bêtes sauvages!... »

Ce n'était pas la compassion qui dictait ces paroles, c'était l'orgueil. La pitié n'était pas une vertu romaine. Chez les peuples païens, l'inhumanité s'alliait à la gloire.

Lorsque le triomphateur montait au Capitole, entouré des honneurs les plus grands qu'il y eût alors au monde, les rois enchaînés qui avaient suivi son char étaient traînés aux gémonies et impitoyablement égorgés, afin que les cris de douleur des victimes pussent se mêler aux cris de joie des vainqueurs. Horrible contraste! et ce concert cruel, qui charmait les oreilles païennes, aurait fait frémir d'indignation des âmes remplies du sentiment chrétien.

Pendant que Syphax servait de spectacle, et que son triste cortège s'avançait lentement à travers la foule accourue de toutes parts sur son passage, Scipion l'attendait dans sa tente.

Scipion était un grand homme. Il se rappela qu'il avait reçu l'hospitalité dans la cour de celui qui était son prisonnier, que sa main avait pressé la sienne, et qu'ils s'étaient jadis promis une amitié durable. Il contemple le roi numide, et lui dit avec bonté :

« Comment avez- VOUS renoncé à ralliance de Rome? et, après lui avoir promis votre dévouement, comment lui avez- vous fait la guerre?

— Général, répondit le royal captif, ce que j'ai fait, c'est plus qu'une faute, c'est un acte de démence. L'unique cause de ma perte est mon fatal amour pour une Carthaginoise. Du jour funeste où elle franchit le seuil de ma porte datent l'égarement de mon esprit , l'oubli de mes devoirs. Le flambeau de cet hyménée a mis le feu dans mon palais. Cette furie a altéré ma raison par ses charmes empoisonneurs; elle ne m'a laissé de repos que lorsqu'elle a réussi à mettre dans mes mains les armes contre un ami, un hôte; c'est elle qui m'a plongé dans l'abîme. Ne croyez pas que je veuille me plaindre de sa trahison, et de ce qu'elle m'a ravi son cœur après m'avoir fait perdre mon trône. Non- Dans mon extrême infortune, une consolation me reste : je viens Je voir la femme la plus perfide passer dans les bras de mon ennemi le plus cruel ; je suis sûr qu'elle saura me venger de lui en excitant son imprudence et sa folie au delà de toutes les bornes. »

Ce discours produisit-il son effet sur le général romain? Quoique Scipion se fît gloire d'avoir su résister en Espagne aux at- * traits de? plus belles captives, est-ce la réputation d'éclatante beauté de la fille d'Asdrubal qui le séduisit? Est-ce l'honneur d'attacher à son char de triomphe cette princesse illustre qui flatta son orgueil? Est-ce l'influence de cette femme qu'il redoutait sur Masinissa, qui n'avait pu attendre un jour sans l'épouser, en présence même du mari, et avant d'avoir pris conseil du vainqueur?

Quoi qu'il en soit, Scipion résolut de garder pour lui la belle prisonnière.

Lelius et Masinissa rentrèrent au camp, après avoir occupé

toutes les places du royaume conquis. Scipion leur fait publiquement le meilleur accueil, et, prenant ensuite à part le général numide , il lui aidresse un long discours pour lui prouver que rhomme doit avoir assez de force morale pour savoir dompter sa passion. Il lui dit qu'il lui épargne, pour ne pas le faire rougir, des observations sur sa conduite , et qu'il s'en remet à ses propres réflexions. Il lui fait comprendre que tout le butin, roi et reine, appartient au peuple romain; il ajoute enfin que c'est l'implacable fille d'Asdrubal qui a entraîné un allié de Rome, Syphax, dans une guerre dont le malheureux prince captif éprouve si tristement aujourd'hui les conséquences fatales.

Masinissa frémit et rougit à ces paroles. Des larmes coulent de ses yeux et le désespoir entre dans son âme. Il avait juré fidélité aux Romains : son intérêt lui commande de ne pas les irriter. Il avait juré à Sophonisbe de ne jamais la livrer à ses ennemis : son amour lui fait un devoir de ne pas la trahir.

Retiré dans sa tente, il sent un terrible combat se livrer en son cœur. Tantôt il reste plongé dans un morne abattement; tantôt il laisse échapper des sanglots qu'on entend au dehors.

Enfin l'intérêt personnel triomphe de la pitié, et l'orgueil de l'amour. Il appelle l'esclave qui, suivant les usages des rois barbares, gardait le poison réservé pour les hasards de la fortune; il verse ce poison dans une coupe qu'il envoie à Sophonisbe avec ces mots : « Cîomme époux, j'aurais voulu rester fidèle aux engagements qui viennent de nous unir; mais je suis forcé de céder à une autorité supérieure à la mienne. Je veux tenir du moins ma seconde promesse, c'est de ne pas te livrer vivante au pouvoir des Romains. Fille d'Asdrubal, femme de deux rois, le souvenir de ta puissance et de ta patrie t'inspirera ton devoir. »

Le tableau de Pompéi représente Sophonisbe tenant le breuvage mortel. La douleur est peinte sur ses traits, qui expriment une

déception amère. Après les brûlants transports de son époux et ses brillantes promesses, elle ne s'attendait pas à une invitation à mourir!

Au moment de vider la coupe empoisonnée, elle prononça ces paroles : « J'accepte le présent nuptial ; je l'accepte sans murmure, s'il est vrai qu'un époux n'a pu faire davantage pour celle

Mort de Sophonisbe.

à qui il vient de donner sa foi. 0 Masinissa! j'aurais quitté la vie avec plus de gloire si mon mariage n'avait pas été le signal de mes funérailles! »

Sophonisbe offrait un sujet de tragédie qui a été plusieurs fois traité. Mairet fit jouer sa tragédie de Sophonisbe en 1633, et Ton y remarqua ce vers, qui devint proverbial à la cour :

Masinisse en un jour voit, aime et se marie.

174 POMPEI.

Deux grands poètes, Corneille et Voltaire,- ont sans doute fait, oublier Mairet en prenant ce même sujet; mais en donnant une certaine grandeur à leurs personnages, de la passion ardente au prince africain, de Tambition réfléchie au général de Rome, auraient-ils osé, sans blesser nos mœurs, leur laisser les idées d'un temps si différent du nôtre?

Voltaire aurait-il pu faire passer cetle pensée : « Chère Sophonisbe, je t'aime de toute mon âme, mais j'aime encore davantage la faveur de Scipion; tu m'as donné ton cœur il y a quelques instants à peine, et le seul témoignage de reconnaissance que je puisse te donner, c'est de t'offrir un breuvage mortel. »

Voltaire, cédant à un sentiment chevaleresque inconnu avant le christianisme, fait bien mourir Sophonisbe par le poison de Masinissa, mais le roi numide meurt avec elle. En quittant la vie il lance des imprécations contre Rome, et dit à Scipion, l'auteur de son désespoir :

Avant que Rome tombe au gré de ma furie,

Va mourir oublié , chassé de ta patrie !

Je meurs, mais dans la mienne, et c'est en te bravant.

Le poison que j'ai pris en ce fatal moment

Me délivre à la fois d'un tyran et d'un traître.

Je meurs chéri des miens, qui vengeront leur maitre.

Va, je ne veux pas même un tombeau de tes mains.

Scipion répond :

Ils sont morts en Romains.

Grands Dieux ! Puissé-je un jour, ayant dompté Carthage, Quitter Rome et la vie avec même courage.

Comparons au dénoûment du poète français celui de l'historien latin.

D'après Tite-Live, Scipion fait appeler Masinissa, le console, le

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flatte, et lui reproche d'avoir précipité un dénoûment plus tragique qu'il n'était nécessaire.

Le lendemain, l'armée entière est assemblée. Le général romain monte sur son tribunal, entouré de toute la pompe guerrière; il rend un public hommage à Masinissa, il fait un brillant éloge de son fidèle allié; pour la première fois, il lui donne le titre de roi, il lui offre une couronne, une coupe d'or, une chaise curule, une tunique à palme, une loge bordée de pourpre. Pour relever le prix de ces dons, il ajoute que les Romains n'ont pas de cérémonie plus imposante que le triomphe, et que, seul parmi tous les princes étrangers, Masinissa mérite d'être traité en triomphateur.

Ces distinctions flattèrent singulièrement l'orgueil du roi numide et lui firent oublier son amour : His honoribiis mollitus régis animus. Son cœur, consolé par tant d'honneurs, ne songea plus à Sophonisbe, dont le cadavre était à peine refroidi !

Voilà bien l'amour chez les païens. C'était une effervescence des sens qui excitait des transports violents, des résolutions terribles; mais l'égoïsme, l'orgueil, l'ambition empêchaient les sacrifices du cœur d'aller trop loin. L'homme se préférait à la femme; il regrettait sa Briséis, comme Achille, mais au besoin il se faisait gloire de céder Campaspe, comme Alexandre. Dans tous les cas, il savait que les consolations ne lui manqueraient pas...

Elles ne manquèrent pas à Masinissa, et le chagrin ne le fit pas mourir. L'histoire nous apprend qu'il vécut jusqu'à Tàge de quatre-vingt-dix ans et qu'il laissa trente-quatre enfants.

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