CIVILISATION ET DEMORALISATION DE LA SOCIETE PAÏENNE
Nous n'avons jeté sur Pompéi qu'un regard superficiel, et il aura suffi, je l'espère, pour donner une idée du progrès des arts et du luxe chez les anciens. C'est avec regret que nous avons dû nous abstenir de nous arrêter longtemps au musée napolitain, véritable exposition de l'histoire du travail dans l'antiquité. A peine avons-nous dit quelques mots de la sculpture, de la mosaïque, de la peinture, et nous n'avons rien dit de l'orfèvrerie, de la bijouterie, de la céramique dite étrusque, de la glyptique, et de l'art lapidaire chez les Pompéiens. Sans les révélations de la ville posthume, on eût été loin de se douter des perfectionnements obtenus en tous genres par le génie antique.
Le comte de Champagny n'Iiésite pas à conclure de ses savantes recherches sur Thistoire des Césars que, malgré notre progrès, les anciens, en fait de confortable, de luxe, de commodités, étaient avant nous.
Si nous n'avions fait voir ou laissé entrevoir ce que l'on découvre à Pompéi, qui aurait pu imaginer qu'un peuple si éclairé eût poussé si loin les raffinements de l'immoralité?
Comment se fait-il que l'extrême civilisation et l'extrême dé-
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moralisation se touchent? Comment l'homme, quia pu s'élever sur les ailes du génie jusqu'aux plus sublimes régions de l'intelligence, peut-il, sous le poids des passions, retomber si bas dans la fange des plus honteux excès?
Nous avons aimé à relire sous le beau ciel qui les inspirait les
Maison du Poète tragique.
auteurs classiques, qu'on ne relit pas assez à l'âge où on peut les comprendre, parce qu'on nous a trop forcés à les étudier à Fàge où nous n'étions pas assez portés à les admirer. En retrouvant les vers d'Ovide et de Virgile tracés par une main contemporaine, en méditant (Dicéron sur le banc où il faisait entendre ce magnifique langage que nous aimons à écouter encore, les plus beaux génies de Rome nous apparaissent brillant d'une beauté immortelle, et leur souvenir revient à notre esprit comme un doux parfum de la jeunesse.
Lorsque deux mille ans auront passé sur notre génération ensevelie dans la tombe, si un savant des temps futurs compare les chefs-d'œuvre de notre époque à ceux qui existaient déjà au premier siècle de notre ère, sommes-nous bien sûrs que nos écrivains actuels soient pour la perfection du style préférés à Virgile, nos poètes pour l'imagination à Ovide, nos historiens pour la profondeur à Tacite, nos artistes pour le goût aux Apelle et aux Phidias? Sommes-nous tellement supérieurs qu'il nous soit impossible de douter des préférences de la postérité? Et d'ailleurs, ne serait-ce pas en dire assez en l'honneur de la civilisation antique, que d'avancer qu'elle pourrait supporter la comparaison avec notre civilisation moderne?
Sous le rapport des mœurs, je ne sais que trop ce que Ton pourrait reprocher à notre temps ; mais je n'hésite pas à dire que si la foi semble s'éteindre dans quelques âmes, elle jette dans d'autres de vives flammes, et que nous valons mieux que les Pompéiens.
Leur ville de commerce et de plaisirs attirait les Romains enrichis des dépouilles du monde. Qui aurait pu imposer des bornes aux débordements inouïs des jouissances effrénées? La religion? la morale? la loi? l'exemple des empereurs, maîtres de toutes les nations connues?
Le religion! La foi manquait aux anciens; ils avaient peur des (lieux, comme on a peur de l'inconnu. Ils étaient étranges, ces dieux que l'on représente puissants et faibles, immortels et vulnérables, jouissant des félicités du ciel et sujets à toutes les infirmités de l'humanité.
Loin d'être occupés à faire régner la morale, à punir le crime, à récompenser la vertu, ils ne se gênaient pas pour donner l'exemple de tous les désordres. Le roi des dieux et des hommes, Jupiter, se métamorphose en bête pour attenter à la chasteté qui
aurait pu résister à la divinité même. L'amour, la haine, la vengeance, le dépit, la rivalité, la jalousie féminine, voilà les nobles sentiments des dieux et des déesses de l'Olympe.
Si l'homme a peine à se dégager des étreintes du vice lorsque le vice est flétri, comme il devait s'abandonner à l'aise à toutes les séductions lorsque le vice était divinisé ! Que de crimes a dû faire naître l'exemple de dieux adultères, meurtriers et voleurs!
Saint Augustin rapporte que Térence représente un jeune débauché qui, après avoir commis une action infâme, s'anime à faire mal en prenant pour modèle le maître de TOlj^mpe : « Un dieu l'a fait, dit-il, le dieu qui fait trembler les airs au bruit de son tonnerre, et moi, le plus petit des hommes, je rougirais d'imiter le plus grand des dieux! Non certes! aussi l'ai-je imité, et je m'en réjouis. » Ce raisonnement était simple ; mais qu'il était effrayant pour l'ordre social et pour la moralité publique!
« Aussi longtemps que les mœurs sont pures et la croyance intacte, dit Benjamin Constant, les fables qui pourraient servir d'autorisation au crime ou à la licence sont peu dangereuses.
« L'homme ne jugeant point les dieux qu'il adore, ne se comparant pas à eux, songe à leur obéir, à leur plaire et même à les imiter. Mais quand les mœurs se dépravent et que la croyance s'ébranle, la tradition mythologique étant soumise à l'examen, l'homme est frappé de ce qu'on a révéré le crime, encensé l'impudicîté. Il découvre que les choses lorsqu'elles sont accompagnées de la force n'inspirent pas autant d'horreur qu'il le supposait, et, par une combinaison singulière, moins il craint les dieux plus il les imite. La mauvaise influence des fables licencieuses commence avec le mépris et le ridicule versés sur ces fables. »
On a répété et l'on répète encore, sous toutes les formes, qu'il y a quelque chose de moralisateur dans le goût des beaux-arts
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inspiré au peuple, et que la raison, ce don divin du Créateur, suffit pour servir de guide à Thomme.
Les beaux-arts ont beaucoup contribué à propager et à dégrader le paganisme. Avant l'invention des statues, on adorait une pierre informe, une épée, une lance surtout. Justin nous dit que c'est de là que provient l'usage de représenter les dieux une lance à la main.
Lorsque les sculpteurs antiques parvinrent à faire des chefsd'œuvre, on se mit à adorer ces créations du génie. On ne comptait primitivement que trois Muses. Trois artistes rivalisèrent de talent pour les représenter. Tous trois réussirent admirablement. Les juges du concours, embarrassés pour faire un choix, décidèrent que, aux lieu de trois Muses, il y en aurait neuf. C'est avec raison que Julius Pollux appelle la statuaire la fabricatrice des dieux et qu'Aristophane donne aux sculpteurs le nom de faiseurs de dieux.
Cicéron disait : « Nous ne connaissons les visages des divinités que par la fantaisie que les sculpteurs et les peintres ont eue de nous les représenter ainsi. » La mode se mêlait de la population de l'Olympe. « Comme l'homme aime la nouveauté, on cessait, dit Josèphe, de révérer les divinités surannées pour en adorer de nouvelles. »
L'artiste s'inspirait souvent de modèles choisis parmi les beautés les plus connues ; plus d'une Vénus, plus d'un marbre insensible, suscita des passions extravagantes.
Nous ne conduirons pas nos lecteurs à Pompéi et au musée de Naples pour leur montrer que le génie le plus incontestable ne craignait pas de s'avilir en reproduisant les sujets les plus infâmes.
La loi romaine, où nous admirons encore de si belles maximes empruntées à la philosophie stoïque, permettait la répudiation^
le divorce. Selon Sénèque , des femmes de haut rang comptaient les années par les noms de leurs maris, au lieu de les compter par les noms des consuls.
Dira-t-on que la loi morale peut remplacer la loi religieuse, et que le flambeau de la philosophie jette assez de clarté pour nous conduire dans la bonne voie?
Sans doute quelques philosophes ont émis des idées sublimes sur la divinité et les principes de la morale étemelle, mais ils ne se soutiennent pas longtemps dans les pures régions de la pensée, et rien ne serait étrange comme le cours de théologie qu'on rédigerait avec leurs écrits. On a eu raison de dire qu'il n'y avait pas une erreur, quelque absurde qu'elle fût, qui n'eût été soutenue par quelque philosophe. J'ajouterai : Quelle est la vérité fondamentale qui ait été reconnue par la philosophie antique d'une manière nette, certaine, unanime?
L'empreinte de Dieu, gravée par le Créateur dans le cœur humain, semblait presque effacée, et lorsque l'idée de Dieu est obscurcie, les ténèbres finissent par gagner jusqu'à la conscience.
La raison abandonnée à elle-même, comme une barque sans pilote, peut aller loin sur une mer tranquille ; mais si la tempête se lève, elle ne peut que se briser contre le premier écueil.
Nous ne saurions nous engager dans un sujet immense. Il semble que les plus grandes vérités étaient voilées d'un nuage. Cicéron vénère ses lares, mais il concède à son siècle le luxe asiatique, la mollesse grecque, les jouissances matérielles, les voluptés de la vie. Il avoue même que les philosophes ne croient pas à l'existence de Dieu (1). Pline semblerait porté à admettre la divinité; mais il se fait d'étranges objections en énumérant ce
(1) Eos qoi philosophiœ dant operam non arbitrari deos esse. (Cicero, de Inventions 1. 1, cap. XXIX.)
qu'un Dieu ne saurait faire aussi bien qu'un homme : « Il ne pourrait, dit-il, se donner la mort, faculté qui dans les maux de la vie est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme ! » Horace, qui nous parait quelquefois licencieux, passait pour un moraliste sévère; car en prêchant le plaisir il flétrissait les infamies de son temps. Ovide a dit : « Il importe qu'il y ait des dieux, expedit esse deos. » En principe il défend la fraude, mais aussitôt il permet de l'exercer contre les femmes. Fallite fallenleSy trompez un sexe trompeur, c'est une race perfide ; elles méritent de tomber dans le piège qu'elles-mêmes ont dressé.
La base indispensable de toute religion, l'immortalité de l'àme, était-elle reconnue par les païens?
Dans le chaos des croyances mythologiques, quelle idée avaiton des âmes séparées des corps? C'étaient des ombres légères, pâles, muettes, umbrœ tenues^ pallentes, silentes. C'étaient de vains fantômes privés de lumière, simulacra lucecarentia^ cavœ sub imagine formœ, c'étaient des mânes errants et plaintifs. Les philosophes, en général, regardaient l'âme comme quelque chose de subtil, mais de matériel. Ils ne pouvaient se faire une idée nette des êtres purement immatériels.
Cicéron fait ainsi parler Velléius : « Croire à un être immaté- « riel, c'est croire à un Dieu dépourvu de raison et de sens. »
L'immortalité de l'âme est tantôt niée par Cicéron, tantôt acceptée comme probable plutôt que certaine. Épicure, Polybe, Pausanias et beaucoup d'autres nient l'immortalité de l'âme. Sénèque s'applaudit d'être revenu de cette erreur comme d'un beau rêve.
Pour le chrétien, la destinée humaine n'est accomplie que dans un monde meilleur. Là se trouve le couronnement de la vie, la rémunération de la vertu persécutée, la punition du vice triomphant, la satisfaction ineflable et complète de ce désir inné d'un bonheur impossible à saisir ici-bas. Déraciner des cœurs
soufifrants et tourmentés cette foi dans un dédommagement céleste des misères, des injustices, des infirmités supportées avec résignation, ce serait le plus mauvais service qu'on pût rendre aux malheureux.
Dans la société antique, dans les derniers jours de Pompéi, la mort n'était pas un sujet d'espérance, mais d'épouvante.
L'Elysée, avec ses vagues et mystérieuses lueurs, n'offrait guère de délices dignes d'envie. Il était promis au génie éclatant
Vases et ustensiles divers.
plutôt qu'à la vertu modeste, à l'illustre patricien plutôt qu'au vil esclave. On se rappelle le cri de l'ombre d'Achille : « J'aimerais mieux être sur la terre un valet de labour qu'un roi dans les enfers. »
Plaute nous apprend que les images des supplices infernaux peints partout faisaient peur. Cicéron raconte que lorsqu'un héros tragique apparaissait sur la scène en disant, d'une voix de l'autre monde : « J'arrive du bord de l'Achéron, advenio Acherunte^ j> les femmes et les enfants tremblaient de frayeur.
Ces craintes de Cerbère et du Styx couvraient la vie humaine d'un voile lugubre, mortis nigrorey et troublaient tous les plaisirs.
En faisant disparaître la croyance des enfers, les philosophes anciens pouvaient s'imaginer rendre un immense service à la morale même. Ils rassuraient les âmes et les esprits faibles, et les délivraient des terreurs vagues d'une éternité de tristesse mystérieuse dans des régions sombres et inconnues. Ils pensaient môme, en bornant toutes les espérances à cette vie, moraliser le peuple et Tempêcher de se précipiter dans tous les excès des plaisirs désordonnés, par la pensée que s'il ne se hâtait pas de jouir de toutes les voluptés que peut offrir la terre il les regretterait à jamais dans le lugubre royaume de Pluton.
Il n'est pas difficile de faire ressortir combien pe raisonnement s'éloigne de l'idée chrétienne, et à quel point l'irresponsabilité de l'âme devant Dieu devait enlever tout frein aux passions mauvaises. Si la croyance dans la vie future disparaît, la satisfaction de tous nos désirs doit être logiquement le but unique de la vie présente. Sénèque ne se fait aucun scrupule d'amasser des trésors par l'usure et de lâches complaisances envers un empereur parricide. L'éducation de Néron lui avait, dit-on, rapporté 300 millions de ^sterces (60 millions de francs). Il offrit ses richesses à son ancien élève, et fit des bassesses pour échapper à sa colère. Comme il le dit lui-même, s'il est effrayant d'être aux enfers, il est effrayant de n'être nulle pari, œque timent ne apud inferos sint quant nusquam.
Jouir de la vie , et quand l'heure était venue attendre courageusement la mort, se la donner soi-même, voilà tout ce que l'on pouvait exiger de mieux d'un philosophe.
Dira-t-on que les païens avaient connu les consolations de la prière, qui rapproche l'âme du Créateur? Ils priaient les dieux, mais que leur demandaient-ils? D'après Cicéron, ils leur demandaient les richesses, les honneurs, la santé, mais la vertu, jamais. Le commerçant de Pompéi ne rougissait pas de demander à Mer-
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cure de Taider à tromper les pratiques, et je ne veux pas rechercher ce qu'on demandait à Vénus.
Quant à la vertu, les sages qui la vantaient le plus étaient souvent ceux qui la pratiquaient le moins, et d'ailleurs on ne s'entendait pas toujours sur le sens à donner à ce nom. Le fatalisme,
Reste d'un Tepidarium (v. pag. 181).
Tégoïsme, le mépris du prochain, faisaient partie de la sagesse.
« La liberté, dit Épictète consiste à vouloir qu,p les choses arrivent non comme il nous plait, mais comme elles doivent arriver. »
« La compassion, dit Sénèque, est le défaut des êtres faibles, qui se laissent toucher à l'aspect des maux d'autrui : Miseratio est vitium pusillanimi ad speciem alienorum nialorum siiccidentis. » (De Clem.y 1, 5.) Il ajoute : « La miséricorde est une maladie de Tàme , et cette maladie ne peut atteindre le sage :
Misericordia est œgritudo animi; œgritudo aulem in sapientem virum non cadit. »
Remarquez, même dans Tacite, avec quelle insensibilité il parle de faits cruels qui nous font encore frémir d'horreur. Le sang des gladiateurs coulant à grands flots , c'est du sang vil , vilis sanguis; quatre mille affranchis déportés par Tibère sur des plages où ils devaient périr de la fièvre , ce n'est pas une grande perte, vile damnum. Les chrétiens brûlés comme des flambeaux pour éclairer les jardins de Néron , c'est le châtiment des coupables qui ont mérité les derniers supplices : adversus sontes et novissima meritos.
Ce vice de pusillanimité , cette pitié dont les Pompéiens savaient si bien se garder dans les jeux sanglants de l'amphithéâtre, devait s'élever] par le christianisme à la hauteur des plus grandes vertus , et prendre un nom inconnu de l'antiquité tout entière, la charité !
Les idées vagues , confuses , contradictoires des philosophes, auraient été des règles impuissantes pour diriger la conscience du peuple.
Mais les hommes appelés à gouverner Rome et le monde n'avaient-ils pas assez de force pour arrêter la démoralisation publique par la toute-puissance de leur volonté et l'autorité de leur exemple?
Toutes les grandeurs de Rome antique s'écroulaient à la fois. L'amour de la patrie s'en allait avec l'amour de la religion nationale. La patrie était chère lorsqu'elle était renfermée dans d'étroites limites ; mais lorsque l'empire s'étendit de l'Elbe au Niger, lorsqu'il eut franchi toutes les bornes, la patrie, en prenant une extension démesurée, perdit sa force et son prestige.
Les Cincinnatus et les Fabricius avaient fait place aux César, aux Tibère, aux Néron. Le despotisme impérial disposait d'une
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puissance inouïe. L'orgueil chez les empereurs, Tadulation servile chez le peuple allèrent jusqu'au délire.
C'est de la Grèce en décadence, c'est de l'Orient qu'arrivent surtout l'exemple de toutes les bassesses et de la déiflcation de l'homme vivant. Jules César se laissa faire dieu. A sa mort, Octave lui éleva des temples , et lorsque Octave fut devenu Auguste, il se fit adorer aussi. Lorsqu'il mourut il fut proclamé dieu pour tout l'empire. L'usage de diviniser les maîtres du monde fut établi dès ce moment, et devint un moyen de propagande dynastique. La descendance de la race entière de Jules fut déclarée divine. Cette aberration de l'esprit humain et cette folie d'ériger les simples mortels en divinités alla si loin, que les empereurs admirent au rang des dieux et des déesses leurs ministres et leurs maltresses: Séjan, Narcisse, Antinous, Livie, Drusille, Poppée. Tous ces personnages, quelles que fussent les horreurs qui eussent souillé leur vie , étaient après leur mort proclamés Divi et Divœ dans la cérémonie de l'apothéose. Il suffisait d'un décret du sénat pour décerner les honneurs divins, un temple, un culte, des jeux, des sodales augustales; la servilité du sénat n'attendait pas toujours la mort du despote pour l'adorer. Néron, comme Auguste, fut adoré de son vivant. Lucain lui recommande, quand il sera dieu, de se mettre exactement au milieu du ciel : s'il pèse trop sur un des côtés de la voûte céleste, l'axe du monde fléchira sous le poids d'un si grand prince.
Plus le dieu était méprisable, plus il avait droit à un public hommage. En bravant Jupiter on n'avait à craindre que son tonnerre; mais ne pas croire à Poppée, c'était s'exposera passer pour un contempteur de la divinité et un violateur (1) des lois. Sué-
(f ) Oa reprochait à Thraséas de ne pas croire à la divinité de Poppée, Poppea Oicam non credere, et on disait de lui : Spernit religiones, abrogat leges. (Suétone, XVI-22.)
tone, dans sa vie de Tibère (LVIII), nous apprend que c'était un crime capital d'avoir battu un esclave ou changé de vêtements près de la statue d'Auguste, d'être entré dans des lieux peu propres avec l'effigie impériale gravée sur un anneau ou sur une monnaie, enfin d'avoir osé blâmer une seule parole ou une seule action de l'empereur.
Les Césars devenus dieux finirent par s'arroger une autorité sur les puissances de l'Olympe comme sur celles de la terre. Une tempête avait dispersé la flotte d'Auguste; Neptune fut puni de ne l'avoir pas empêchée, et Suétone nous apprend que l'empereur défendit que la statue de Neptune fût portée en procession avec celles des autres dieux. L'empereur Julien, n'étant pas content du dieu de la guerre, prit à témoin Jupiter que, puisque Mars était si difficile, il ne lui off'rirait plus de sa vie aucun sacrifice.
Mais du moins les empereurs romains cherchèrent-ils à s'élever au-dessus des autres hommes par la majesté de la vertu? Non ; ils ne cherchèrent à montrer leur toute-puissance que par l'impunité avec laquelle ils commettaient tous les crimes.
Jules César volait l'or du Capitole, qu'il remplaçait par du cuivre doré. Il vendait les alliances et les souverainetés; il pillait les pays vaincus, et la pudeur nous oblige à jeter un voile sur sa conduite privée. Lorsqu'il rentra triomphant à Rome, on lui chantait ces vers adoucis dans la traduction :
Citoyens, n'ouvrez pas vos maisons à ce drôle Qui paya de votre or ses fredaines en Gaule.
Caton dit que de tous ceux qui bouleversèrent la république. César était le seul qui ne fût pas ivrogne. Il est vrai d'ajouter que le vin ne convient pas aux épileptiques, et César, comme Mahomet, fut atteint d'attaques d'épilepsie.
Gardons le silence sur les proscriptions d'Auguste; Son immo-
ralité semblerait avoir franchi toutes les bornes si elle n'avait encore été dépassée par ses successeurs. En se plaçant parmi les dieux, comme il raillait ses confrères de TOlympe!
Je n'emprunte qu'une citation à Suétone, et je m'abstiens des commentaires que j'aurais pu y ajouter :
« On parla beaucoup d'un souper secret qu'on appela lé repas des douze divinités, dans lequel les convives étaient habillés en dieux et en déesses, et où Auguste lui-même représentait Apollon, Des lettres d'Antoine énumèrent avec une sanglante ironie 'es personnes qui composèrent ce festin, sur lequel un Romain anonyme a fait des vers traduits ainsi :
Lorsque, au joyeux appel de leur hôtesse aimable, Les douze déités eurent pris place à table, Et qu'Apollon-César, à la face des cieux, A des crimes nouveaux eut convié les dieux, L'Olympe détourna ses regards de la terre, Et Jupiter quitta son trône avec colère...
' ^^ ssouverain pontife de Rome traitait ainsi les dieux, que ^^^^î^xit faire les autres?
ï^e dirai rien de Tibère à Caprée ; ce serait salir l'imagination M^e c l^ j^jj (joQj^er une idée de turpitudes si infâmes que la plume paiei>^;i^^ j^ Suétone s'effrayait d'en faire le récit.
t>rofesseur de cet empereur le connaissait bien, et il l'a dé-
^^^^ la boue pétrie avec du sang. Tibère, TiberiuSy était ap-
^ ^^ iberhcs à cause de son goût pour la boisson; on lui fit ce
Il veut du sang; le vin lui devient insipide : Comme de vin jadis, de sang il est avide.
La xr
^^lupté et l'ivresse chez les Romains conduisaient à la cruauté.
^ï"^ passait des scènes lés plus immorales aux scènes les plus
214 POMPEI.
sanglantes. Après avoir fait boire et amuser ses convives, il se
plaisait à les voir expirer dans des tortures inouïes. Il inventait des
supplices qui font frémir. Il aimait le spectacle des longues ago-
1 accordait la mort comme une faveur. Carvilius s'était
Il m'a échappé », dit l'empereur. Un malheureux, mar-
ns les cachots , demandait comme une grâce le dernier
« Non, répondit Tibère, je ne suis pas encore réconcilié
a, digne de son prédécesseur, adressait cette recommani bourreau en lui livrant une victime : « Fais qu'il se irir! » Les bêtes féroces destinées aux plaisirs de Tamphilu lieu de les nourrir de la chair d'animaux, il les nourchair humaine, uniquement par économie! Il prenait faire marquer d'un fer chaud de nobles fronts, à faire sénateurs en deux, à faire assister un père au supplice nfant!
is-nous à Néron, et n'essayons pas de redire jusqu'où ' le délire de la férocité d'un despotisme sans frein, ille Julia, la famille de Jules César, était la plus illustre, uissante de l'univers. Elle a dû au moins se respecter e. Auguste épouse Livie, femme d'un mari encore vins répudie Livie pour enlever à son époux Lollia Pau- 1 fait périr quand il en est dégoûté. Julie , après avoir ois maris, est chassée par Tibère, qui la laisse mourir Agrippine et Messaline se jetèrent dans de tels débordee leurs noms, devenus synonymes de tout ce qu'il y a de eux, sont l'injure la plus sanglante qu'on puisse adresser ime.
gnore la fin tragique de Drusus, d'Agrippa Posthumus, Tiberius, de Britannicus, de la mère de Néron. )isonnement devint à la mode. C'était, suivant Tacite,
un des instruments du pouvoir impérial. L'adultère, Tinceste, l'assassinat, le fratricide, le parricide régnèrent dans le palais des maîtres du monde.
Dans un temps où les exemples des souverains étaient si contagieux, lorsque les Césars commettaient de telles horreurs, que devaient être dans la cité consacrée à Vénus les mœurs de la société romaine !
Juvénal disait : « La postérité n'ajoutera rien à nos dépravations; je défie nos descendants de trouver du nouveau : le vice est à son comble et ne peut que baisser. » Toutes les découvertes faites à Pompéi prouvent que Juvénal avait raison.
Plusieurs Pères de l'Église, notamment TertuUien, ont cru que Dieu, irrité des abominations commises par les Pompéiens, chargea le Vésuve de les punir et d'engloutir leur ville maudite sous un déluge de lave et de feu.