‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 15 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Romains ont vaincu tous les peuples. Enrichis des dépouilles de Tunivers, ils sont parvenus à se procurer toutes les jouissances que l'imagination peut rêver ici-bas. En sont-ils plus heureux? Jamais, à aucune époque peut-être, un cri de détresse ne résonna plus profondément dans l'humanité. Les dieux perdaient leur prestige et ne disaient plus rien à Tàme. La patrie laissait les cœurs indifférents. L'amour de la gloire, si souvent satisfait, semblait s'éteindre. Les hommes, comme par désespoir, s'abandonnaient, dit l'Apôtre, à toutes les voluptés impures. Mais au foad de tous les plaisirs ils trouvaient le dégoût, au fond de toutes les joies la tristesse. Les naturalistes annonçaient la dégénération du globe et la diminution de la sève vitale.

Les philosophes, dans leur misanthropie désolante, ne cherchent même plus à arrêter la décadence des vertus morales. Ils proclament le dédain de la vie, ce don méprisable que l'homme partage avec l'esclave et la bête; ils glorifient le suicide, et ne remercient la nature que d'un seul bienfait, la brièveté de l'eristence.

Partout apparaît ce que l'Apôtre a si bien défini : la tristesse

^iO LES CATACOMBKS.

du siècle, qui donne la mort, sœculi autein trislitia morlem operatur.

Quittons Pompéi, et de la hauteur de ces collines enchantées, éclairées par un soleil splendide quand elles ne le sont point par les flammes du volcan , descendons dans les sombres et souterraines régions des catacombes, où nul rayon de soleil n'a pénétré jamais, où depuis des siècles s'est éteinte la lampe sépulcrale qui brillait sur la tombe des martyrs.

Laissons les fêtes profanes pour les parfums de la prière , les cyniques peintures pour les peintures religieuses, les inscriptions où ne brille que Tesprit de Thomme pour les inscriptions où brille Tesprit de Dieu, Fart païen pour Tart chrétien ; laissons les mœurs de ridolàtrie expirante pour les mœurs de Thomme éclairé par la sainte et douce lumière de Taurore du christianisme. Le païen, en déifiant le vice, en donnant à ses idoles toutes ses faiblesses, tombe au dernier degré de rabaissement moral, tandis que le chrétien, en admirant la perfection infinie du Créateur, fait de sublimes efforts pour tenter de l'imiter et pour se montrer digne d'avoir été fait à l'image de Dieu.

Nous voici à Rome. Nous n'avons pas à y prolonger l'étude de la société antique, que nous venons d'essayer à Pompéi ; mais peut-on passer à Rome sans s'y arrêter, et admirer ses merveilles sans en rien dire? C'est dans ses musées, dans ses églises qui sont des musées, qu'on retrouve exposés au grand jour de saints trésors longtemps enfouis dans les ténèbres.

Rome ! quel sentiment de vive curiosité et de pieuse émotion fait battre le cœur de l'archéologue et du chrétien, en entrant dans cette ville qui fut la capitale du monde ancien et qui devrait toujours l'être du monde catholique! Rome! c'est la ville éternelle, où tous les peuples ont passé, où les plus grands événements de l'histoire se sont accomplis, où les Césars obligèrent tous les rois

de la terre à s'incliner devant eux, où la nature enfin semble avoir rassemblé toutes les magnificences et toutes les grandeurs !

Plutarque appelait Rome une déesse bienfaisante et sacrée, et la remerciait d'avoir réuni toutes les nations entre elles. « Elle est comme une ancre immobile, qui fixe les choses humaines au milieu des tourbillons qui l'agitent. »

Le Pape à Rome n'est plus chez lui, et la ville en changeant de maître change d'aspect.

Le souverain pontife ne peut étendre la splendeur des grandes cérémonies dans toute la cité sainte et ne saurait franchir la limite (lu Vatican, où il est en quelque sorte prisonnier.

Ses prédécesseurs, pendant des siècles, s'occupèrent d'embellir leur capitale, et veillèrent surtout à la conservation des monuments, témoins séculaires delagrandeur romaine, delà naissance du christianisme, de l'épanouissement magnifique des arts en Italie. Ils empêchaient la main de l'homme, plus destructive que Jafaux des temps, de toucher à ces monuments dont chaque pierre éveille un souvenir.

Sans doute les nouveaux maîtres du pays professent la même admiration pour les antiquités; mais dans leurs idées de progrès, dans le désir de répondre aux nécessités de la vie moderne, ne se sont-ils pas engagés dans une voie regrettable?

Six cents millions déjà ont été votés pour tout bouleverser et pour transformer la cité papale en ville moderne. Des rues sont créées, d'autres sont supprimées, des rues droites succèdent à des rues tortueuses, des rues très larges à des rues un peu étroites ; toutes sont tirées au cordeau. Pour l'exécution de ce plan, pourra-t-on s'arrêter devant la démolition d'une église, d'un palais, d'une fontaine, d'un joyau artistique, d'une colonne ou d'une ruine antique?

Rome avec ses vastes rues, ses maisons, grandes comme des

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casernes, ses hauts fourneaux, ses loges maçonniques, ses édifices de toute espèce , pourra ressembler à toutes les capitales modernes, imiter Paris sans régaler, mais ce ne sera plus Rome, qui était un temple, un musée, la ville éternelle, la capitale- du monde catholique, avec sa physionomie particulière unique et sans pareille.

L'histoîrq romaine nous a été enseignée avant celle de notre propre pays. La petite ville fondée par Romulus devint la plus grande ville du monde antique, la reine des nations. Elle s' embellit des chefs-d'œuvre, des trésors, des dépouilles de tous les peuples de la terre, et nulle cité ne put rivaliser avec elle de magnificence et de majesté. Auguste Tavait trouvée de brique, il la laissa de marbre. Le nombre des statues qui la peuplaient s'élevait à soixante mille; trois cents tours flanquaient ses murailles; ses voies magistrales aboutissaient à toutes les contrées de la terre; sa population dépassait peut-être deux millions drames. Ses monuments font encore Tétonnement et Tadmimtion de notre siècle.

Mais un jour la ville superbe s'abîma elle-même dans le luxe et la débauche; le monde vaincu fut vengé.

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.

Rome expia ses crimes par ses désastres, et la grandeur de ses triomphes ne fut égalée que par la grandeur de ses revers.

Le trône des Césars, souillé par tant d'infamies, s'écroula; mais sur ses débris s'éleva le siège pacifique du successeur de saint Pierre, et Rome, purifiée par le malheur, sanctifiée par le sang des martyrs, fut proclamée la « ville sainte », « la ville éternelle ».

En parlant de la ville elle-même, il y a tant à dire que le plus

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grand embarras qu'on éprouve , c'est de savoir ce qu'on peut omettre.

Les magnificences antiques et les curiosités modernes, les chefs-d'œuvre de l'art païen et les merveilles de l'art chrétien sîo disputent notre admiration et nous arrêtent à chaque pas.

Souvent aussi, loin d'un antagonisme ou d'une rivalité entre le culte du passé et le culte du jour, on remarque avec quel bonheur s'est opérée , sous d'illustres pontifes , la transformation de Rome païenne en Rome chrétienne.

Voyez ce Capitole, où furent enregistrées les conquêtes de l'univers entier, où tant de rois vaincus suivirent enchaînés le char du triomphateur, où pendant tant d'années se décida le sort des nations. Ses richesses, sa toiture de bronze tentèrent la cupidité des barbares et il lui reste à peine quelques vestiges de sa cons^ truction antique. Son nom, si grand dans l'histoire, Capitolium romaîiumf s'est changé en Campidoglio ^ qui semble vouloir dire un champ d'huile; mais ce lieu célèbre a droit encore à Tadmiration du monde. On n'y décerne plus des couronnes aux généraux victorieux, comme César, ni aux poètes, comme Pétrarque; mais l'architecte de l'édifice^ moderne se nommait Michel-Ange, les galeries nouvelles sont meublées de chefs-d'œuvre antiques, et le temple de Jupiter Capitolin est aujourd'hui la chapelle vénérée de l'Ara-Cœli.

Visitons, à la lueur des flambeaux, le iabularium, dépôt des arcllives du peuple-roi. Un escalier secret permettait aux sénateurs de se rendre au Forum sans être aperçus.

Le Forum romanum ! Les Romains ont beau substituer à ce nom célèbre le nom peu noble de Campo Vaccina^ champ du bétail, ils ne parviendront jamais à dépouiller cette place, la plus renommée du monde, de la poésie de ses souvenirs.

C'est là, sous les Rois, que Romulus et Tatius, qui habitaient

m] LKS CATACOMBES.

Tuii le mont Quirinus, Tautre le mont Palatin, se réunissaient pour les affaires communes.

C'est là, sous la République, que s'assemblaient les comices législatifs et que se décidaient les destinées des nations.

C'est là, sous les Empereurs, lorsque Rome fut la capitale du monde entier, qu'aboutissaient au pied du milliaire d'or 28 grandes routes, passant par 28 portes, et venant de toutes les provinces de l'Empire immense. Lorsque le peuple-roi eut un maître, le forum fut rétréci par des constructions d'une somptuosité sans égale. Puis, les jours de décadence et de malheur succédèrent aux jours de grandeur et de gloire; le forum, quand le Poussin en fit le tableau, ne conservait que peu de traces de sa magnificence antique. Quelques colonnes étaient restées debout comme témoignage de l'incomparable beauté des anciens monuments. Trois arcs de triomphe avaient résisté au temps et aux barbares; le plus ancien était du style le plus pur. L'arc de Titus raconte la prise de Jérusalem.

Grâce à des fouilles habilement dirigées, on découvre chaque jour des ruines qui rappellent de grands souvenirs. On a récemment retrouvé l'endroit où César fit élever une nouvelle tribune aux harangues en face de l'ancienne.

Là, je demeurai longtemps pensif et muet, comme si j'écoutais dans le passé la voix de Gracchus et de Cicéron ; ma mémoire me répétait leurs harangues, dont l'éloquence n'a rien perdu, à travers tant de siècles, de son éclat immortel.

Les fouilles faites au forum, aux environs, au mont Palatin, ne sont jamais stériles, et sont souvent récompensées par des découvertes imprévues.

Les anciens Romains, au lieu de commencer par déblayer le sol sur lequel ils voulaient bâtir, aimaient à superposer les constructions nouvelles sur les anciennes. Ainsi, pour ne citer qu'un

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