CHAPITRE DEUXIÈME
Le chevalier de Rossi, dont l'érudition est célèbre en Europe, et qui possède mieux que personne la science des catacombes, a bien voulu un jour m'accompagner au cimetière de Saint-Calixte , Tun des plus anciens et des plus intéressants de Rome souterraine.
A peu de distance de la ville, sur la voie Appienne, Tillustre savant fit arrêter notre voiture. Il ouvrit une petite porte qui nous conduisit dans une vigne. Puis nous descendîmes par un escalier très raide dans les profondeurs de la terre.
Nous étions seuls; nul custode (gardien) n'avait paru. Nous étions munis de petites bougies blanches, appelée cerrini, qui suffirent pour nous éclairer dans ces solitudes sombres, dont M. de Rossi connaît si bien le secret.
Me voilà donc dans ces labyrinthes sacrés où des ombres éternelles couvrent d'un saint mystère les tombes des premiers nés (lu christianisme. Je me sentis saisi d'une émotion religieuse; de pieux souvenirs se pressaient dans mon esprit, et de saintes pensées faisaient battre mon cœur! La mort a toujours quelque chose de triste; ce n'est pas Dieu qui l'avait faite; c'est le châtiment de la première faute. Dans ces galeries mortuaires règne un silence profond; les bruits de la ville et du monde ne pou-
vent pénétrer jusque-là. Aucune voix indiscrète ne troublait le recueillement de mon âme : le silence n'était interrompu que par ma voix, à laquelle répondait une voix pieuse et savante.
Des rues ténébreuses, sinueuses, obliques, se croisent en tous sens et s'entrelacent dans cette ville nécropolitaine. Des deux côtés de chaque rue sont creusées des tombes oblongues de la dimension du corps qu'elles recevaient. Ces tombes, horizontalement placées , sont rangées symétriquement comme des étagères lès unes au-dessus des autres. Les angles des allées sont occupés par les cercueils des enfants.
Les étages sépulcraux sont plus ou moins nombreux dans les différents quartiers, et varient de quatre à treize.
La plupart des tombeaux sont faits pour une personne seule; quelques-uns cependant sont plus profonds; ils étaient destinés à recevoir plusieurs corps. On les appelait bisomum^ trisomum, quadrisomwn, selon qu'ils pouvaient contenir deux, trois ou quatre cadavres.
Le christianisme ne donnait à tous ses disciples qu'un même Père, un Dieu unique; qu'une même patrie, le ciel. Il avait resserré tous les liens qui doivent unir les hommes, et surtout les liens de la famille. Comment le cœur, échauffé par les saintes flammes de la charité, n'aurait-il pas été plus accessible aux douces émotions de la tendresse paternelle et de la piété filiale! Le mariage, béni par le ciel, avant d'être consommé sur la terre, durait autant que la vie, et, lorsque la mort venait le dissoudre, les époux étaient réunis encore dans la même tombe , dans le cubiculuniy ou chambre destinée à une famille.
Souvent, aux mauvais jours des persécutions, plusieurs martyrs succombaient ensemble pour la glorification de la foi. Leurs précieux restes, pieusement recueillis, étaient déposés dans des mausolées voûtés qu'on nommait arcosolia.
Les tombes étaient fermées avec des dalles et scellées avec un ciment assez fort pour empêcher les émanations délétères. Ce ciment, durci par les siècles, est aujourd'hui encore très difficile à briser.
sépulcres chrétiens.
M. de Rossi, en me conduisant dans les corridors funèbres, me faisait distinguer les tombes les plus anciennes des plus récentes. Les plus nouvelles sont les mieux faites; on voit que les ouvriers se perfectionnaient dans leur œuvre séculaire et souterraine. Les peintures les plus anciennes sont au contraire
2W LKS CATACOMBES.
les plus belles. La décadence géoérale'de Fart se fait sentir malgré les progrès du sentiment chrétien.
Les rues sont sinueuses; en les creusant, on faisait des circuits pour éviter de rencontrer les cubicula et les arcosolia des rues opposées. On se serait bien gardé d'un alignement régulier Les fidèles savaient se reconnaître dans ces lieux ténébreux; ils en connaissaient les détours, et plusieurs portes, ménagées de divers côtés, leur fournissaient des issues pour échapper à leurs persécuteurs, qui n'osaient pas s'aventurer dans ces labyrinthes inconnus, creusés dans les entrailles de la terre.
Dans ces souterraines nécropoles on trouve des petites places (areœ,) et, de distance en distance, des chapelles. Elle sont ordinairement disposées sous des luminaria, ouvertures extérieures dont parle saint Jérôme et qu'on retrouve encore. Ces luminaria communiquaient avec le dehors, mais s'ils laissaient descendre peu de lumière dans de telles profondeurs, ils y faisaient pénétrer assez d'air pour changer et purifier celui qui circulait dans des allées étroites, peuplées de tombes.
Chaque chapelle se divise en deux salles, sans douté pour la séparation des sexes. On remarque près du sanctuaire la cathedra (d'où vient le nom de cathédrale) : c'était le siège où s'asseyait l'évêque. Devant l'autel, une transenne ou balustrade en pierre, souvent ornée du monogramme du Christ, empêchait la foule d'approcher trop près du prêtre. On peut se mettre encore à genoux sur les mêmes gradins où s'agenouillèrent tant de générations de saints.
C'est le pape saint Félix qui consacra, vers 270, l'usage de célébrer la messe sur les restes des martyrs. De nos jours encore l'autel contient des reliques et affecte la forme d'une tombe. Les cierges allumés durant les offices sont aussi une tradition des flambeaux qui éclairaient les chapelles souterraines.
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Ces chapelles avaient des formes diverses : Tune affecte la forme carrée, Tautre la forme sphérique avec six niches demicirculaires; une autre se fait remarquer par une voûte de plein cintre reposant sur des colonnes taillées dans le tuf.
Quelques voûtes, quelques colonnes sont ornées do pampres de vigne en stuc, l'autel quelquefois aussi est décoré avec art.
J'étais entré dans les catacombes l'imagination remplie des beaux vers de Delille sur l'aventure, imaginaire, à ce qu'il parait, du peintre Robert, perdu dans l'obscurité de ces vastes régions, où,
... Dans Tombre immense, Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence
D'autres sentiments m'étaient inspirés par ces lieux sombres, mais pleins d'images qui frappaient mes yeux et de souvenirs qui parlaient à mon cœur.
J'assistais par la pensée à une cérémonie des premiers chrétiens. Ces milliers de tombes s'éclairaient de leurs petites lampes. Les essences les plus précieuses étaient répandues sur ces pierres vénérées. Chacun, en passant, priait devant le cercueil d'un être cher, cercueil qu'il avait sofn de marquer de l'empreinte d une médaille, d'un cachet ou d'une inscription touchante.
L'encens des prêtres, les chants majestueux répétés par les échos souterrains, les doux cantiques des vierges, la voix paternelle et consolante de l'évêque de Rome, tout, jusqu'à la mystérieuse horreur des ténèbres et à l'habitude de vivre avec la mort, devait rendre la prière plus fervente, la méditation plus profonde et exciter plus vivement dans l'âme émue l'enthousiasme du martyre, qui était considéré comme la porte de l'immortalité et des ineffables délices.
Lorsqu'un héros de la foi venait de mourir courageusement
plutôt que de trahir son Dieu, on célébrait sa gloire, et le titre de martyr était la plus grande dignité de ceux qui n'aspiraient qu'à conquérir le ciel. Si Ton demandait au Seigneur le repos éternel pour les défunts, on le remerciait aussi des les avoir appelés à lui.
Les larmes et le désespoir conviennent, selon saint Paul, aux païens privés de toute espérance au delà du tombeau ; mais pourquoi s'affliger lorsqu'on sait qu'une personne chère s'est endormie dans le sein de son Dieu? Pleurer les morts avec ces éclats de douleur que les hommes du siècle apportent aux funérailles, ce n'est pas seulement, dit saint Cyprien, mentir à sa propre foi, c est encore donner à penser aux persécuteurs du Christ que les bras du Sauveur ne se sont pas ouverts pour ceux qui ne sont plus.
J'étais partagé entre l'émotion religieuse et la curiosité de m'instruire auprès du chevalier de Rossi.
J'ai parlé et je parlerai des catacombes. Chose étrange! ce mot, aujourd'hui adopté partout, ne se trouve nulle part dans les inscriptions sépulcrales. Il apparaît pour la première fois dans une épitre du pape Grégoire P^ Restreint d'abord à un cimetière, il fut ensuite étendu par une évolution de langage à tous les cimetières souterrains de Rome,
Rien de touchant comme les noms donnés à ces cimetières antiques par les premiers fidèles, qui les appelaient « conciles des martyrs, trônes des justes, port de la vie, sanctuaire du sommeil éternel, séjour delà paix et du repos! >
Combien y a-t-il de catacombes romaines? Les uns disent soixante, M. de Rossi n'en admettait que quarante-six, d'autres beaucoup moins : cette divergence sur un chiffre s'explique. II est facile de prendre des catacombes entières pour des fragments de catacombes, et des fragements de catacombes pour des catacombes entières. Des découvertes sont faites chaque jour par le
génie d'exploration de M. de Rossi. Il vient de retrouver la catacombe de Sainte-Sotère. Cette jeune fille, décapitée sous Dioclébien, fut enterrée dans un hypogée qu'elle avait fait creuser sur sa terre et qu'elle donna à la communauté chrétienne. Sainte Sotère était la tante de saint Ambroise, qui parle d'elle avec admiration.
La longueur totale des rues, si on additionnait Jeur étendue en les mettant bout à bout, dépasserait 1.500 kilomètres. Le nombre des tombes n'est pas d'un calcul sans difficulté; on l'évalue approximativement à sept millions.
L'origine des catacombes est-elle purement chrétienne? Des auteurs, les uns de bonne foi, les autres par une aiitipathie prononcée contre les reliques, ont prétendu que les chrétiens utilisèrent pour se cacher des carrières abandonnées. Ce que nous prenons pour les ossements des martyrs ne serait que les restes de quelque vil esclave, de quelque scélérat jeté à la voirie.
J'avoue que, avant d'avoir vu les lieux et d'avoir entendu le chevalier de Rossi, j'avais des doutes, et que j'étais porté à croire que les catacombes s'organisèrent dans les excavations séculaires faites primitivement pour l'extraction des matériaux qui servirent à la construction de la ville de Rome.
Les anciens ont parlé des arénaires; Cicéron rapporte qu'un jeune homme fut entraîné dans les arénaires, hors de la porte Esquiline, et que là on lui ôta la vie. D'après Suétone, Phaon conseillait à Néron poursuivi d'aller se cacher dans une arénaire. Néron refusa de s'ensevelir ainsi tout vivant sous la terre.
Le creusement de ces souterrains était une œuvre immense, l'œuvre des siècles. Le temps et les moyens n'auraient-ils pas manqué aux chrétiens pour de si vastes travaux? Proscrits et persécutés, se seraient-ils dénoncés eux-mêmes en creusant de profondes retraites? Qu'auraient-ils fait d'ailleurs de déblais si
considérables? Enfin, parmi les pierres sépulcrales on en trouve dont rinscription trahit ëvidemment une origine païenne.
Après un examen sérieux de ces objections, la lumière de l'évidence a dissipé tous les doutes dans mon esprit.
Les arénaires existent encore, et diffèrent essentiellement des catacombes. Ces arénaires sont ouvertes aussi près que possible de la surface du sol. L'accès en est facile. Les voies en sont larges pour la circulation des chariots et s'étendent dans la direction où se trouvent les meilleurs matériaux, la pouzzolane et le tuf lithoïde. L'exploitation est faite avec une extrême régularité.
Les catacombes ont des entrées étroites et souvent cachées; elles plongent profondément dans la terre, l'on n'y pénétrait que par des escaliers très raides, qui parfois s arrêtaient et nécessitaient l'emploi d'échelles mobiles. Elles ne recherchent que le tuf granulaire, terrain peu propre à bâtir, parce qu'il n'a ni la consistance de la pierre ni la friabilité du sable. Les corridors sont resserrés et sinueux. Tous les travaux intérieurs sont dirigés avec une régularité parfaite, et s'il y a quelque désordre apparent, c'est un effet de l'art : il est aisé d'en découvrir le but.
Les fossores (fossoyeurs), en ouvrant des rues nouvelles, les coupaient selon les saillies ou les enfoncements des ctibicula et des arcosolia.
D'après Varron et Faustus, les arénaires (pulicoli) ne se trouvaient qu'en dehors de la porte Esquiline. Les catacombes principales sont dans une autre direction.
Les chrétiens et les païens avaient des idées différentes sur les morts. Les païens les brûlaient d'ordinaire; ils regardaient l'àme comme une espèce de feu follet que le feu dégageait du corps.
Les chrétiens repoussèrent cette coutume, et il leur fut inter-
(lit formellement de livrer le cadavre au bûcher (1). Joseph d'Arimathie avait enseveli Notre-Seigneur dans un sépulcre neuf taillé dans le roc. Les disciples du Christ imitèrent leur maître jusque dans ce mode de sépulture. Les fidèles voulurent avoir une tombe faite à leur dimension et pieusement fermée.
Les païens et les chrétiens éprouvaient une vive répulsion les uns contre les autres. Ils auraient eu également horreur de mêler leurs dépouilles dans le même sanctuaire de la mort.
Les persécuteurs des apôtres et de leurs disciples leur reprochaient de cacher dans les entrailles de la terre d'abominables mystères et les appelaient latchrosa, Iticifuga natio (race de ténèbres, qui fuit la lumière).
Les fidèles, de leur côté, cherchaient un lieu saint pour dormir le dernier sommeil aussi près que possible de la tombe des martyrs ou de Tau tel de leur Dieu.
Les Romains avaient un grand respect pour les morts, même pour les cadavres des ennemis qu'ils avaient fait périr. Leur persécution ne s'étendait pas au delà de la vie. Dans des peintures très anciennes, notamment dans celle du martyre de saint Hippolyte, les amis du saint sont représentés recueillant ses membres mutilés et épongeant son sang répandu sur le sol.
Un terrain, qui avait servi à Tinhumation, même d'un esclave, était regardé comme un lieu saint {locus religiosus, dit la loi romaine). Laisser les mânes errants faute de sépulture était une idée qui ne plaisait pas aux Romains. Aussi les empereurs du premier et du deuxième siècle favorisèrent-ils les associations formées pour les funérailles des défunts {colle(jia funeralicia), et un sénatus-consulte les autorisa formellement. La légalité des cimetières chrétiens au temps des persécutions ne pouvait être concis Chrixtianvs rui r remare non licuù. (Terlullien.}
testée. Ils étaient placés sous l'égide du droit privé, qui permettait de posséder et d'acquérir un lieu destiné à la sépulture d'un individu ou d'une famille; les chrétiens djailleurs jouissaient du privilège des corporations comme appartenant à Une société reconnue par la loi.
Le fondateur d'un cimetière chétien a pu imposer à ses héritiers, par une stipulation légale, l'obligation de n'y admettre que ceux qu'il voulait, que ceux qui pratiquaient sa religion. On a trouvé sur deux inscriptions sépulcrales ces expressions remarquables : ad religionem pertinentes meam, sibi et suis fidentibus in Domino.
Les tombeaux collectifs devinrent plus tard les propriétés de collèges ou confréries dont les empereurs romains reconnurent la légalité. L'assemblée des chrétiens jouissait sous Septime Sévère du privilège des sépulcres régulièrement reconnus. Ce privilège fut tantôt maintenu, tantôt retiré, et Tertullien nous apprend que les fidèles ne cessaient de le réclamer.
Les persécutions furent atroces, mais non constantes. Le nombre des chrétiens s'accrut rapidement dans des proportions considérables. Les déblais pouvaient être jetés dans les arénaires; quelquefois aussi lorsqu'une galerie était complètement et partout remplie de cadavres, on la bouchait avec les déblais de la galerie qu'on ouvrait à côté. Si l'immensité des excavations étonne, c'est qu'on ne songe pas qu'elles furent l'œuvre de quatre siècles et de plusieurs millions d'hommes.
La découverte d'emblèmes païens dans les catacombes est facile à expliquer. La campagne de Rome était semée de tombeaux brisés dans les guerres civiles. Les chrétiens ne firent aucune difficulté de se servir de ces marbres abandonnés. Ils n'avaient pas le choix des matériaux lorsqu'un seul jour voyait mourir des milliers de martyrs. Ils se contentaient de retourner à l'inlé-
rieur Tinscription ou Timage profane, plus ou moins précipitamment effacées, et sur la face extérieure ils traçaient des légendes et des symboles chrétiens.
J'ai, vu une inscription rétablie avec un art prodigieux par M. de Rossi. On lit dans les œuvres du pape Damase des vers où il exprime le désir d'être inhumé auprès de saints dont il énumère les noms; mais, pour ne par troubler leurs cendres, il demande qu'on lui construise une petite chapelle séparée. Près de Tautel de cette chapelle on découvre une pierre brisée. M. de Rossi recueille les fragments de marbre, au nombre de cent cinquante. Avec une patience qui tient du génie, il les rapproche,. les classe, assigne sa place à chaque lettre, en supplée quelquesunes, qu'il colore en rouge pour les distinguer des lettres antiques, qui sont en noir; et c'est ainsi qu'il parvient à compléter la parfaite restauration d'une inscription précieuse en beaux caractères damasiens. Eh bien, au revers de cette inscription il s'en trouve une autre, sur la face opposée de la table de marbre; elle est en l'honneur de Caligula.
Aujourd'hui l'origine exclusivement chrétienne des catacombes est une question résolue, et l'on peut dire qu'il y a chose jugée par la science.
Les protestants anglais, comme les catholiques de France, reconnaissent que tous ces cimetières sont chrétiens sans mélange d'aucune sépulture païenne (1).
Un de nos savants de l'Institut s'exprime ainsi : « S'il y a une vérité démontrée pour tout homme qui a fait des catacombes de Rome le sujet d'une étude sérieuse et impartiale, c'est que ces souterrains dans l'état actuel sont exclusivement des cime-
Ci) The church in the catacombes, a description ofthe primitive church of Rome, by Charies MaiUand ; London, 1816.
Googk
tières chrétiens; et ce qui n'est pas moins évident aux yeux d'un critique éclairé, c'est que tous les éléments de la décoration, sans en excepter les marbres et autres monuments qui s'y rencontrent, ont été appropriés à une intention chrétienne en recevant un emploi chrétien. » Une des gloires de M. de Rossi sera d'avoir prouvé jusqu'à l'évidence la cristianità délie calacombe romane.
Que de reliques précieuses ont été retirées de ces nécropoles des premiers martyrs!
L'Église a de tout temps approuvé la vénération des reliques authentiques. Autrefois on n'osait point partager les ossements des saints, qu'on divise aujourd'hui à linfmi. On se contentait de prendre un peu d'huile de la lampe allumée près de la tombe du martyr, et les brandea ou étoffes qui avaient touché son corps. Dans une charte, contenant l'énumération des dons envoyés par saint Grégoire à Théodelinde, reine des Lombards, on lit notamment : ex olio sancti Cornelii. Cette huile de saint Corneille reposait sur une tablette qui existe encore près de la tombe de ce sous vénéré pontife.
Si tous les morts ensevelis dans les catacombes étaient chrétiens, tous n'étaient pas sans doute des saints. J'étendais la main pour saisir, dans une tombe ouverte, des ossements oubliés, M. de Rossi retint mon bras, en me disant que c'était défendu peine d'excommunication.
M. Le Blant (1) a très bien rappelé que la mort subie en confessant le Seigneur ne suffisait pas pour acquérir le grand titre de martyr. A celui qui périssait frappé par les païens, sans que Ton pût produire à ce sujet d'indispensables téncioignages, à celui qui
(1) D'une publication nouvelle sur le vase de sang des catacombes romaines; in-8", I8r>9.
mourait pour s'être livré lui-même, pour avoir défié les gentils, renversé les idoles; à celui qui, brisé par les tortures, n'avait pas jusqu'à l'heure dernière montré un courage inébranlable , l'Église n'accordait point l'honneur d'être inscrit dans les fastes des saints et honoré par les fidèles.
Parmi les questions que l'exploration des catacombes a fait naître, une des plus délicates est celle de savoir à quels signes il est permis de reconnaître dans les catacombes les corps des saints et des martyrs qui ont droit à notre vénération.
Des fioles se font remarquer enfermées dans certains tombeaux ou scellées hors du cadre de la sépulture : doivent-elles être considérées comme le signe du martyre?
Les chrétiens avaient l'usage de recueillir pieusement, sur le chanap du supplice, le sang de ceux qui sacrifiaient leur vie pour confesser le Seigneur. Il est naturel qu'ils aient placé à côté des morts l'ampoule contenant la sainte relique.
Des savants italiens, français et allemands, se sont livrés aux plus curieuses recherches pour expliquer le vase de sang des catacombes. Je regrette de ne pouvoir ici donner une idée des travaux intéressants de l'abbé Sconamiglio, de M. Le Blant, de l'Institut, et du doêteur Kraus sur Vjanipulla cruenta.
Le R. P. du Buck a cru que la substance rouge qui avait coloré le fond du vase n'était que le sédiment du vin de communion. M. Raoul Rochette, qui a changé plus tard d'opinion, avait d'abord pensé que l'ampoule des hypogées romaines était un vase do parfum. Il a été facile, dans une comparaison attentive, de distinguer la cassolette en verre destinée aux parfums, accompagnée ordinairement d'une petite cuiller, de Yampolla di sangue rougie encore d'une substance que plusieurs chimistes ont reconnue être du sang.
L'Église ne pouvait rester indifférente à une question d'une
si haute importance pour la détermination des tombes saintes, et déjà, le 10 avril 1668, la congrégation des rites avait prononcé son arrêt. Deux siècles de recherches nouvelles et d'explorations heureuses s'étaient écoulés, lorsque Pie IX a soumis cet arrêt à une revision consciencieuse, et confié l'étude de cette question aux hommes les plus versés dans l'archéologie chrétienne, science qui est aujourd'hui si avancée. Après une délibération approfondie, à laquelle ont pris part sept cardinaux et des savants illustres, après avoir tout vérifié sur les lieux mêmes, la congrégation des rites a décidé, en 1863, comme on l'avait jugé en 1668, que le vase de sang trouvé dans un tombeau ou apposé à la pierre sépulcrale devait être considéré comme l'indice du raart}Te. La science européenne a confirmé cette décision, sanctionnée par l'opinion personnelle et l'autorité du saint-père.
Les catacombes furent un lieu de sépulture, un lieu de prière, un lieu de refuge dans le danger. Elles ne servirent pas ordinairement d'habitation. Ce séjour de la mort eût été malsain pour les vivants. Quelquefois les fidèles furent surpris par leurs persécuteurs dans ces retraites mystérieuses, et ils ne purent pas toujours leur échapper, malgré les issues secrètes ménagées dans les rues tortueuses et sombres.
L'empereur Valérien avait défendu, en 254, aux chrétiens de s'assembler dans les lieux appelés cimetières^ et même de les visiter. Le pape saint Etienne continua, comme ses prédécesseurs, à administrer les sacrements dans les catacombes. Un jour qujil célébrait la messe, des ministres de mort pénétrèrent dans la chapelle souterraine. Le vénérable pontife demande la faveur d'achever le saint sacrifice, et puis il offre aux bourreaux sa tête, qui roule sur l'autel ensanglanté (257). Sixte II, son successeur, fut également égorgé dans les catacombes.
Les luminaria (ouvertures verticales ou obliques pratiquées
dans la voûte des cryptes pour donner passage à lair extérieur) étaient de vrais précipices, et les Romains se plaisaient à y jeter, comme du haut de la roche Tarpéienne, les chrétiens vivants, qui trouvaient ainsi la mort dans les lieux où les attendait la
Entrée d'un souterrain.
sépulture. Sainte Candide, vierge romaine, fut poursuivie, lapidée et lancée dans un luminaire de la crypte.
Lorsque le jour de triomphe fut arrivé, et que la croix, si longtemps proscrite, brilla resplendissante sur le front du maître du monde, les sanctuaires souterrains, dépositaires des tombes des premiers héros de la foi, devinrent Tobjet d'une vénération universelle. La foule s'y précipitait et il fut nécessaire d'en rendre l'accès facile. On ouvrit des portes près de la voie publique; on
adoucit, on élargit les escaliers, on multiplia les luminaria. Les pèlerinages aux reliques commencèrent, et ils continuèrent quatre ou cinq siècles. M. de Rossi me faisait remarquer sur la pierre des murs des graffites qu'il lisait d'une manière qui me paraissait merveilleuse; c'étaient des noms, des prières, des formules d'admiration qu'il nommait proscinemi. L'usage de ces proscynèmes se retrouve sur les temples de la Grèce, sur les pyramides d'Egypte, sur les rochers du Sinaï.
J'ai vu, dit M. de Rossi, dans sa Roma sotterranea, au haut <le la colonne trajane, une prière en grec de formule byzantine écrite par un Constantin.
Que de tou chantes idées éveillent dans le cœur ces inscriptions au trait où le pèlerin gravait sur les parois des catacombes sa pensée du moment! Celui-ci demande une prière : « Je suis Eustache, humble pécheur, serviteur de saint Marcellin, martyr; ô toi qui liras ces mots, prie pour moi et que le Seigneur te protège ! » Celui-là prie pour une âme qui lui est chère. Il a écrit sur tous les murs : « Sophroniaj vivas inJDeo; Sophroniaj vivas in Domino, Sophronie, vivez dans le Seigneur! > Quel titre avaitelle à la tendresse de celui qui priait pour elle avec tant d'ardeur? La prière fut exaucée. Le pèlerin a le bonheur que sa douce Sophronie vive pour Dieu, et il écrit avec joie : Sophronia dulciSy semper vives Deo (Chère Sophonie, tu vivras toujours en Dieu).
Parmi les visiteurs illustres des catacombes on ne peut oublier saint Jérôme.
« Quand j'étais enfant, dit-il et que j'étudiais à Rome, j'étais dans l'usage de visiter chaque dimanche, avec d'autres enfants, qui partageaient mes goûts, les tombes des apôtres, des martyrs, et de pénétrer jusqu'aux cryptes qui y sont creusées dans les entrailles de la terre. Les murailles qui vous pressent des deux
Côtés, lorsque vous y entrez, sont remplies de cadavres, et Tobscurité est si grande dans ces lieux, qu'il semble presque qu'on assiste â Taccomplissement de cette parole du prophète : Ils descendaient vivants dans les tombeaux. Çà et là une faible clarté venant d'en haut dissipe momentanément l'horreur des ténèbres; mais en avançant vous plongez de nouveau dans la profonde obscurité de la nuit, et spontanément se présente à votre esprit le vers du poète :
Horror ubique animes, simul ipsa silentia terrent,
« Partout l'obscurité profonde et le silence même épouvantent l'imagination. »
« Ce lieu, dit Prudence, en décrivant le cimetière de Saint- Hippolyte, ce lieu est merveilleusement propre à inspirer la dévotion, et l'autel est toujours préparé pour ceux qui veulent venir y prier. Quand je souffrais du corps ou de l'àme, j'y suis allé moi-même répandre mes supplications, et je me suis retiré soulagé. »
Les chapelles souterraines étaient trop petites pour contenir la foule des fidèles qui venaient prier sur les tombes des martyrs le jour de la fête. Alors on éleva des églises au-dessus des cimetières consacrés par les reliques des saints illustres. C'est sur la crypte renfermant le tombeau de saint Pierre que Constantin éleva sa belle basilique. Cet exemple donna naissance à plusieurs sanctuaires renommés encore à Rome.
L'histoire raconte que même depuis le triomphe du christianisme des papes se réfugièrent dans les catacombes. Le pape Libère y attendit la mort de l'empereur arien Constance II (360), et saint Boniface P"", la fin des troubles suscités contre lui par Eulalius (421).
D'après Ciampi, les cimetières souterrains sont tellement
froids et humides pendant Tété qu'il y aurait danger à les habiter. Les papes qui, selon les historiens sacrés, y auraient fait leur séjour, ont dû résider dans des églises bâties au-dessus des catacombes.
La ferveur des saints ne s'arrêtait pas devant l'idée qu'une résidence était triste et malsaine, si elle semblait propre à exciter la piété. Saint Philippe de Néri, par un sentiment de pénitence, passa dix années de sa vie dans le cimetière de Saint-Calixte , seul avec ses méditations et les tombes des martyrs.
Lorsque les barbares envahirent Rome, ils ne respectèrent pas même les régions des morts. Les uns cherchaient dans ces lieux cachés un butin mystérieux; les autres, plus tard, en enlevèrent les corps saints.
«. En Tannée 761, rapporte Dom Guéranger, le pape Paul P' ouvrit un nombre considérable de tombeaux dans les cinq cryptes, et distribua les ossements des martyrs entre les titres (paroisses), les diaconies, les monastères et les autres églises de Rome. Le Liber pontificalis désigne en particulier Téglise du couvent de Saint-Silvestre, au champ de Mars, fondée parle pontiÇe lui-même, comme ayant été plus favorisée que toutes les autres.
« Dans un diplôme relatif à cette communauté, Paul rend compte des motifs qui Tout porté à troubler ainsi ces cendres vénérées.
« Par le laps des siècles, » dit-il, « divers cimetières des saints martyrs et confesseurs du Christ avaient été négligés et dépérissaient. Vint ensuite l'invasion impie des Lombards, qui les ruinèrent de fond en comble; ces Barbares étaient allés jusqu'à fouiller les sépultures, et au milieu de ces dévastations, ils avaient osé dérober plusieurs corps saints. A partir de cette époque désastreuse, ces lieux n'avaient plus été traités avec le même honneur, et la négligence des fidèles en leur endroit avait remplacé la
piété antique. On était allé jusqu'à en laisser rentrée libre aux animaux, jusqu'à y parquer les troupeaux.
« Une inscription placée sur le portique de Téglise de Saint- Sylvestre relate encore aujourd'hui les noms des martyrs dont les dépouilles furent placées dans cette basilique. Ils sont établis sur une liste monumentale, dressée selon l'ordre du calendrier. Ce sont pour les papes, Antéros, Melchiade, Luce, Caïus, Zéphyrin et Denys.
« Léon III, mort en 816, fit encore diverses constructions aux catacombes, principalement au cimetière de Calixte, dans le but de conserver des lieux si sacrés.
« Pascal I", qui lui succéda, reconnut bientôt que le moment était venu de transférer d'une manière définitive la généralité des corps des martyrs dans la ville. Dès la seconde année de son pontificat (818), il se mit en devoir de préparer des sépultures plus convenables dans les églises et commença le cours des solennelles translations qui ont marqué son règne d'un caractère particulier. Dans l'inscription contemporaine placée à Sainte- Praxède, on mentionne 2.300 corps de martyrs déposés par ce pape en différents endroits de cette basilique. »
Avant ces pontifes, et dès l'an 608, Boniface IV avait fait transporter 28 chariots d'ossements sacrés provenant des Catacombes dans une église qu'il venait de consacrer sous le vocable de Sainte- Marie des Anges, sur l'emplacement des anciens thermes de Dioclétien.
Les catacombes, ainsi dépouillées de leurs plus précieux trésors, furent négligées et plus tard oubliées. Des éboulements comblèrent les luminaria et bouchèrent les portes. Des champs cultivés s'étendirent sur ces lieux abandonnés, dont il? effacèrent les dernières traces.
Un savant, qu'on a nommé le Christophe Colomb des cata-
Bosio, après des explorations aussi longues que s'il eût ouvrir des mondes ignorés au delà des mers, finit par r, en 1618, le cimetière Pontien. Un de ses plus illustres iirs dans la science de Rome souterraine, c'est le cheva- Rossi. La découverte d'un simple fragment d'inscrip- 1849, lui lit retrouver le tombeau de saint Corneille en t la crypte de saint Sixte en 1854. Ce sera une des u pontificat de Pie IX et de Léon XIII d'avoir favorisé les es de M. de Rossi et d'en avoir facilité le succès. La crypte Sixte est, après celle de saint Pierre au Vatican, la plus nte pour l'histoire du christianisme; car ce fut longtemps î sépulture des papes, les plus héroïques défenseurs de rétienne.