‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 18 sur 40 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LES INSCRIPTIONS DES CATACX)MBES.

Une immense quantité de pierres sépulcrales a été recueillie à Rome par la piété et par la science. Si quelqu'un venait me dire, en se servant d'une expression de Josué, Quid tibi volunt lapides isti? « Que te veulent toutes ces pierres? » je lui répondrais : Ces pierres sont les témoins muets de la vie de nos ancêtres dans la foi; c'est la page contemporaine où sont gravées les origines de notre religion; c'est le monument arrosé du sang des martyrs et des larmes des saints, qui nous révèle, après des siècles, les vertus, les mœurs, la pensée des premières générations chrétiennes.

Jésus n'a rien écrit. . Il a confié aux apôtres sa loi ; il leur a dit : € Allez, enseignez les nations. » Et la parole de Dieu s'est répandue dans le monde, et les successeurs des apôtres la transmettront aux peuples futurs jusqu'à la consommation des siècles. Le christianisme grandit dans l'ombre. Il se recrute surtout parmi les pauvres, dont il honore la misère; parmi les esclaves, dont il relève la dignité. Est-ce à dire que le peuple, premier propagateur de l'Évangile, fut le seul qui comprit d'abord les bienfaits apportés à l'humanité par le culte nouveau? Les matrones romaines, habituées à toute la mollesse d'une vie de luxe et de plaisirs, les personnages illustres qui voulaient garder leur position sociale, difficile à concilier avec l'abjuration des prati-

•aïennes, ont-ils tous repoussé une religion qui leur impont de sacrifices?

3 religion parlait à Tintelligence et au cœur, elle élevait t aux idées les plus sublimes, et elle avait des consolations outes les souffrances de Tàme. Aussi, en étudiant lespréj découvertes de M. le chevalier de Rossi, on s'étonne de »^er dans les cimetières souterrains un nombre si considéle noms des plus célèbres descendants de Taristocratie réline de Rome.

prédication des catacombes ne cherchait pas à faire du ,u dehors ; mais elle répandait les vérités de la foi nouvelle ratique de vertus inconnues du monde païen, tradition récente, le souvenir encore vivant des premiers es, donnaient une autorité puissante à la voix du succèse saint Pierre, qui était prêt à chaque instant à certifier son ition par le sacrifice de sa vie,

aurait senti alors la nécessité de composer des livres reli- La doctrine était bien expliquée par la parole sacerdola controverse était inutile. Les païens se servaient de la teres supplices plutôt que de la force des raisonnements pour ttre rinvasion d'un culte qui condamnait toutes leurs pra- . S'ils disaient parfois aux innovateurs : Où sont vos li- Lcrés?nous les voulons, il faut nous les remettre, ce n'était pour y chercher la vérité qu'ils désiraient voir ces livres, éraient y découvrir la trace des plus noirs mystères, fidèles étaient trop sages pour livrer leurs dogmes divins sées et aux profanations de leurs persécuteurs ignorants et . Ils n'auraient pas été surtout assez imprudents pour leur *par écrit l'organisation intérieure des catacombes, monuments des premiers écrivains de l'Église, les épltres at Ignace, de saint Polycarpe, de saint Clément ne sont

que de simples commentaires du Nouveau Testament, et jettent peu de jour sur le berceau du christianisme.

Plus tard, lorsque les chrétiens attaqués par l'hérésie eurent le pouvoir de faire entendre leur défense et d'expliquer leur doctrine, ils étaient déjà loin des temps apostoliques, et la tradition primitive était exposée à s'effacer d'autant plus vite, que la ferveur des anciens jours devenait moins vive.

Cette absence de documents sur l'histoire du christianisme naissant a été exploitée par la critique irréligieuse, et l'on a prétendu que les quatre premiers siècles de notre ère n'étaient pas favorables à nos croyances actuelles. Pour réfuter une telle accusation, comment interroger la voix du passé?

Les catacombes romaines vont nous répondre et nous raconter leurs mystères. La science moderne fait pénétrer de plus en plus son flambeau dans la profondeur des ténèbres.

Déjà plus de 11.000 inscriptions chrétiennes, antérieures au sixième siècle, ont été recueillies à Rome. Pie IX, qui au milieu des plus rudes épreuves ne négligeait rien de grand ni d'utile, avait ordonné à ses frais l'impression de cette collection immense, et chargé un illustre savant de cette publication grandiose-

C'est avec une érudition qui fait l'admiration du monde entier que le chevalier de Rossi a classé toutes ces inscriptions dans Tordre topographique, et a fixé leur âge ; qu'il les a restituées dans leur forme primitive, et est parvenu à en déterminer le sens, la valeur historique.

En citant quelques inscriptions, pour donner une idée des dogmes, des rites et des mœurs de l'Église primitive, je ne m'arrêterai pas à un travail déjà fait, en dissertant sur la chronologie de ces monuments épigraphiques ; j'aurai soin de puiser mes renseignements aux meilleures sources.

Disons, cependant, que la plus ancienne inscription datée est

de Tan 71, sous Vespasien. On en trouve d'autres en 107 et III, et de là à 268 seulement huit. A partir de cette époque jusqu'en 542, elles se succèdent presque sans interruption d'année en année.

Le style lapidaire des chrétiens paraît imiter quelquefois celui des païens, mais très souvent aussi il en diffère essentiellement. Les plus habiles graveurs ne furent point les premiers convertis. Les inscriptions primitives n'offrent pas de relief : elles sont anaglyphiques, c'est-à-dire en creux. On les remplissait de couleur jaune et rouge, minium ou cinabre. On trouve encore à Pompéi de ces inscriptions au minium que l'éponge ne peut effacer. Le rouge était la couleur du sang : c'est par le sang que les martyrs triomphaient du monde et remportaient le ciel. Quelques inscriptions sont simplement tracées au charbon.

L'épitaphe était gravée sur l'ivoire, sur la plaque de marbre, sur la brique, sur la lame de plomb qui fermait les loculi. Elle n'est accompagnée dans les temps primitifs que d'ornements très simples; on n'y voit pas de ces figures humaines qui décorent les sarcophages du moyen âge ; mais à côté de l'écriture on remarque des palmes, des cœurs, des triangles, des raisins, le poisson symbolique, l'agneau, la colombe et surtout le monogramme du Christ, qui remplace le nom sacré du Sauveur.

ToceKnic

9AAej<6UI6

rAç-eieciN

H-A-HneXG

L'épigraphie des catacombes pourrait nous offrir plus d'un curieux sujet d'étude.

Cicéronet Aulu-Gelle nous apprennent qu'il y avait une grande différence entre la prononciation vulgaire et l'orthographe écrite. Cicéron parle encore de la langue rustique {lingua rustica), et Plaute de la langue noble {lingua nobilis). Ceci explique ce qui peut nous choquer dans la manière d'écrire des graveurs chrétiens comparée à celle des grands auteurs classiques. *

L'homme du peuple écrivait les mots comme il les prononçait, maiir pour mater, mère, fraiir pour frater, frère. Il se servait quelquefois de l'écriture cursive; quelquefois il la mélangeait avec les lettres majuscules. Il employait les caractères grecs, barbares ou romains, tantôt séparément, tantôt tous mêlés ensemble. Il écrivait le grec avec des lettres latines et le latin avec des lettres grecques. Cette mode étrange devait être assez répandue. Martial raille la manie des bas bleus de son temps d'orner avec affectation leur langage de mots grecs, la langue des gens lettrés, et de se donner l'air de parler une langue étrangère sans avoir jamais quitté leur pays.

Le graveur mettait souvent une lettre pour une autre. Ainsi Je B remplace souvent le V, comme en Gascogne : Regina vibds in Domino Zezuy «.Regina, vis en Notre Seigneur Jésus ». Cette confusion, très fréquente dans les inscriptions catacombales, offre souvent des difficultés de traduction. Comment faut-il traduire les mots : Bibe in Domino, gravés sur les coupes sacrées? Faut-il dire : Bois le sang du Seigneur , ou Vis dans le Seigneur?

Tantôt la ponctuation manque, tantôt elle surabonde. Le point est mis après chaque mot, et même après chaque lettre du même mot. La virgule, que des savants ont crue d'origine moderne, se retrouve, mais rarement, dans les inscriptions des catacombes.

Le graveur remplace souvent le point par un V, simplement tracé ou coupé par une barre transversale, par l'astérisque (*), par le chiffre arabe 6, par une croix, par un petit cœur.

Les solécismes et les barbarismes ne sont pas rares dans la phrase épigraphique. Nous trouvons : filibus pour filiis; puellabus pour puellis; amicus paiiperorum pour paupei^um. Dans le patois romain, peut-être le mot pauvre se disait-il pauperus au lieu de pauper.

Une inscription nous apprend que Jules, âgé de vingt ans et dix mois, a été enseveli vierge, depositus virgo (1). Ce mot virgo était des deux genres comme le mot hoyno en latin et le mot enfant en français, Homo signifiait Thomme et même la femme. On disait hic homOy hœc homo. En grec aussi, dfvOpcuTco; s'applique à rhomme ou à la femme, selon qu'il est précédé de rarticle masculin ô ou de l'article féminin %.

Au deuxième concile de Màcon, saint Prétextât lut des oraisons qu'il avait composées dans son exil. On lui reprocha de n'avoir pas toujours le style très pur, et un évêque, à l'aide de je ne sais quel syllogisme, voulut lui prouver qu'il avait commis une faute en employant le terme homo pour exprimer la femme. Le concile reconnut qu'il était démontré par TÉcriture que le mot homo était applicable aux deux sexes (2).

Je m'arrête dans cette étude philologique, qui pourrait offrir tant d'intérêt et servir à relever tant d'erreurs de langage accréditées par le temps. Le fils de Dieu est nommé filixis hominis; par son humanité il n'est que le fils de Marie. Ne fallait-il pas traduire filius hominis par fils de la femme? et pourquoi donner par excellence le titre de Fils de l'homme à celui-là seul qui n'a pas eu l'homme pour père?

La comparaison de la langue des catacombes et de la langue

(1) Le mot virginius, Virginia, exprimait qu'on avait conserTé sa virginité, jusqu'au moment de la récepUon du sacrement de mariage.

(2) Histoire de VÉglise catholique, par l'abbé Rohrbacher, t. IX, p. 335. Voir les auteurs cités.

païenne de Pompéi fait ressortir de curieuses divergences. 11 a fallu un style nouveau pour rendre des idées nouvelles.

Le païen en mourant paye sa dette à la nature; il est enlevé à la terre : reddidit debitum^ abreptus est. Le chrétien repose en paix, il s'endort 'dans le Seigneur : requiescitj dormit in pdce. On lit dans un grand nombre d'épitaphes catacombales les mots in pacCy en paix. Ces mots ont été retrouvés dans un vers de Virgile, sur quelques médailles, mais jamais sur une tombe païenne. Cette locution in pace était devenue évidemment l'expression de la paix canonique de la communion chrétienne.

Pour le païen tout est fini à la mort. Il est à jamais enfermé dans la tombe, situs, conditus. Le chrétien en expirant est délivré de la prison du péché, il naît au Seigneur; s'il est confié à la terre, ce n'est qu'à titre de dépôt, en attendant le jour de la résurrection, depositus est. Le trépas pour lui n'est qu'un changement, mulatio.

Les niches des colombaires se nomment loci au pluriel; le sépulcre des catacombes, locus, loculus. La réunion des tombes chrétiennes s'appelle cimetière. Les Romains donnaient ce nom de cœmeterium aux chambres à coucher où ils recevaient dans leurs maisons les hôtes de passage. Pour les soldats du Christ, la vie n'était qu'un séjour transitoire, transitus.

ir^ CARIS-SIMAQV(VJXIT KO ÀjJAIlSVMEStXIIIÛlES ^^ oy.xsi»i ,

Une palme accompagne souvent l'inscription. La palme, chez les Romains, était le symbole de toutes les victoires. On doit la considérer chez les chrétiens comme un signe secondaire du

martyre. Elle a pu signifier aussi tous les genres de triomphe de rhomme sur les vanités du monde.

Le style de Tépitaphe chrétienne est plus laconique que celui de répitaphe païenne. L'artiste des catacombes, comparé à celui de Pompéi, montre moins d'esprit dans la composition, mais plus de sentiment. Il est moins habile, mais il est pénétré d'idées plus élevées. Il n'est pas payé pour faire une œuvre d'art; il est pressé. Peut-être en rendant hommage à un martyr songet-il que ce martyr lui tend les bras du haut des cieux, et que l'heure d'aller le rejoindre dans l'éternité va sonner tout à coup!

Dans les derniers temps l'épitaphe devient plus longue, plus soignée, mais plus prétentieuse. Elle emploie la poésie, et ne dédaigne pas d'associer à des paroles chrétiennes des expressions, des vers entiers de Virgile (1) :

Hic jacet infelix proprio Cicercula nomeiif Innocens qui Tivit semper in pace quiescat, Qui cutn bis binos natura ut compleret annos, Abstulit atra dies, et funere mersit acerbo.

Les Romains proportionnaient la grandeur de la tombe à l'importance du personnage pour qui elle était élevée. Les Metellus avaient des mausolées immenses; quant au cadavre de l'esclave, vile cadaver, dit le poète, on- le jetait dans les puticoli, ou pourrissoirs publics.

L'égalité dans les catacombes règne parmi les morts comme parmi les vivants. Tous les sépulcres sont semblables. Ils n'admettent d'autre distinction que celle du martyre ou d'une vertu surhumaine.

Voici un maître qui repose à côté de son esclave, Fortunion;

(1) Marini, p. 824. Cimetière de Saint-Cyriaque.

voici un sénateur, Punicus Pudens, à côté d'un teinturier {Seberus tinctor). Auprès des tombes des matrones, çles vierges appartenant aux plus illustres familles romaines, je trouve celles des femmes dont la position est la plus humble : c'est Leontia, qui faisait de la poterie, lacunara; c'est Pollecla, qui vendait de l'orge sur la rue Neuve, que orden bendet de bia noba; c'est Antessie, la balayeuse de rue. Cette fille, la plus vile aux yeux des païens, était la plus vénérable aux yeux des chrétiens : son sépulcre est décoré de la palme du martyre.

Toutes les tombes ont droit au même respect. Souvent elles sont recommandées à la pitié des fidèles. L'esclave Alexandre écrit sur la pierre qui recouvre les restes de son fils Marcus : « Par le Dieu unique, je vous supplie, mes frères de ne pas détériorer ce tombeau après ma mort. »

Aux recommandations les plus touchantes s'ajoutaient quelquefois les imprécations les plus terribles. « Qu'il périsse misérablement, qu'il soit privé de sépulture, qu'il ne jouisse pas de la résurrection, qu'il ait le sort de Judas, celui qui osera violer ce tombeau ! »

Jamais les persécutions et les dangers n'empêchèrent les chrétiens de veiller à la garde de la demeure des morts. Ils venaient prier et méditer sur les sépulcres des martyrs; ils venaient y chercher la grâce de les imiter. Voici une épitaphe touchante : « Au temps de l'empereur Adrien , Marins, à la fleur de l'âge, officier de l'armée {dux militum)^ qui vécut assez, puisqu'il donna sa vie avec son sang pour le Christ, repose enfin dans la paix. Ses amis bien méritants l'ont déposé dans cette tombe, dans les larmes et la frayeur, le 6 des ides. »

Ces larmes, cette frayeur, cum lacrymis et metu, disent assez les dangers que couraient les chrétiens en rendant les derniers devoirs à leurs frères.

Grégoire de Tours rapporte que Daria, vierge, et Chrysante, tous deux martyrs, furent enterrés vifs dans le cimetière de la voie Salaria. Les fidèles s'y rendirent pour honorer leur mémoire. Comme la foule allait toujours croissant, Fempereur Numérien ordonna que Ton profitât du moment où elle serait assemblée dans les catacombes pour murer rentrée, et enfermer ainsi les personnes qui se trouvaient dans Tintérieur. Cet ordre cruel fut exécuté sans pitié.

Les inégalités si marquées dans la société antique entre le Romain et le barbare, le citoyen et l'étranger, ont disparu devant le principe de la fraternité chrétienne. Les catacombes s'ouvrent pour tous les disciples du Christ. Les habitants des pays les plus lointains se rencontrent à côté des fiers habitants de Rome. Nous y retrouvons des Gaulois. « Ici Gordien, messager de la Gaule {nuntins Galliœ), fut égorgé pour la foi avec toute sa famille. Ils reposent en paix; Théophila, leur servante, leur a donné cette tombe. »

Il était d'usage, en devenant chrétien, de choisir pour patron un saint et de prendre son nom. Ce n'était pas une règle sans exception. On n'était pas forcé de quitter le nom païen, et souvent on n'aurait pas eu le temps de le faire; le martyre suivait la conversion de trop près. Ainsi nous lisons sur les inscriptions funéraires des noms de la Grèce et de Rome : Sacrâtes in pace, Diogènô, Rémus, etc. Hic requiescit in pace dulcis Romtilus. Rémus était Gaulois de naissance; il mourut martyr. De Rémus vient le mot français Rémi.

« Chose merveilleuse, dit M. Gaume, parmi les milliers de loculi, découverts dans les catacombes, on n'en a pas trouvé un seul qui portât le nom d'un personnage quelconque de l'ancienne loi. » Je crois que le sa\'ant prélat se trompe. Je trouve dans Perret cette inscription : « Ici repose SanisoUy dans un biso-

fntiMy et sa femme Victoria, qui Tavait fait faire de son vivant. » Il faut reconnaître cependant que les noms d'origine hébraïque, ainsi que Ta fait observer M. Ed. Le Blant, sont d'une extrême rareté sur les marbres des fidèles d'Occident.

L'épitaphe chrétienne se distingue de l'épitaphe païenne par ses habitudes silencieuses et par l'absence des signes honorifiques.

Le nom du père et la filation ne sont jamais rappelés aux catacombes, d'après M^' Gaume. C'est aller trop loin. Il y a quelques inscriptions qui permettraient, pour me servir d'une expression du comte de Richement, d'imprimer bientôt une sorte d'almanach de Gotha de la noblesse romaine appartenant au christianisme avant Constantin. Je citerai avec M. de Rossi cette épitaphe : « Pompeia Octavia Cœciliana, darissimapuella, a vécu... mois et quinze jours. »

Ces mots clarissima puella, qu'on a traduits par très illustre jeune fille, signifiaient qu'elle était de famille sénatoriale. Ce n'était qu'une enfant de quelques mois, mais elle réunissait les plus grands noms de Rome : Pompée, Octave, Cécilius.

C'était si peu la gloire de ce monde qu'ambitionnaient les chrétiens, que souvent les plus nobles martyrs ne voulaient même pas que leur nom leur survécût sur la pierre de la tombe. Lisez cette épitaphe d'une sainte inconnue : « La jeune fille est morte pour obéir à son Christ {Mortua est puella, jubente Christo suo). »

Une des plus grandes différences que nos savants, et notamment M. Ed. Le Blant, ont fait ressortir entre l'épigraphie chrétienne et l'épigraphie païenne, c'est que dans le nombre considérable d'esclaves et d'affranchis qui existait parmi les premiers fidèles, l'épitaphe, sauf de très rares exceptions, omet toujours la qualification de servus, de libertus.

L'esprit évangélique avait effacé toutes les distinctions de race et d'origine. L'esclave et Thomme libre avaient le même Dieu pour père, et devaient également le servir. Ils s'honoraient du titre de serviteur ou de servante de Dieu, si usité dans les inscriptions chrétiennes : servus Deiy famula Dei.

Nous avons fait ressortir les qualifications vaniteuses prodiguées sur les tombeaux de Pompéi : on énumérait avec complaisance les honneurs dont le défunt avait joui; on n'omettait pas son bisellium, on n'oubliait que ses qualités personnelles. Dans les catacombes, au contraire, les seuls titres que l'épitaphe rappelle, ce sont les titres que le défunt a pu acquérir par ses vertus à la clémence divine : Il fut le serviteur fidèle de Dieu ; il fut un courageux martyr, fortissimus martyr; il fut Tami des pauvres

SANcT'ï SMAKTYMBVSTIBVFJIO BAL^WA N 0 HTMAKI MO? aVOKVM NATAlHS'-HSTXVniKALïDASAAAM^;f

Citons des exemples :

« Le 5 des calendes de novembre , ici fut déposé pour dormir {hic positus ad dormiendum) , Gorgonius , qui fut l'ami de tout le monde et l'ennemi de personne {omnibus amicus et nemini inimicus). »

« Hermogène, adieu, tu as vécu vingt ans; tu as fait le bien, tu n'as affligé, tu n'as offensé personne. »

La charité, l'humilité, ces vertus nouvelles, si opposées aux mœurs féroces et flères des Romains, étaient les plus appréciées aux catacombes. « Rosta, soumise et affable pour tous {omnibus subdita et affabilis), vis en paix, au nom de Pierre. »

Rarement la profession du défunt est indiquée. On ne dédaigne pas de rappeler les plus modestes :

« Ici repose en paix Jovinus , de la corporation des carrossiers {schola carrucarum); il a vécu trente-cinq ans environ, six mois et neuf jours. »

Ce simple carrossier était aussi considéré dans les catacombes qu'un triomphateur à Rome; martyr, il avait conquis la palme descieux.

Tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique sont surtout tracés avec soin sur les pierres tombales, et lorsque Calvin disait : «Quel est le monument romain qui ait jamais parlé de vos exorcistes? » il ne se doutait pas qu'une inscription du cimetière de Saint-Calixte pourrait lui répondre : Lisez sur ce marbre antique, Paul exorciste près des martyrs.

Plusieurs épitaphes font mention des néophytes et des catéchumènes, c'est-à-dire de ceux qui se préparaient à recevoir les sacrements.

Les fossoreSy qui consacraient leur vie à creuser les tombes et à ensevelir les morts, devaient appartenir à une corporation religieuse ou aux rangs inférieurs du clergé. La gravure a plusieurs fois représenté le fossor Diogène avec son costume et les instruments de sa profession.

Rien de laconique en général comme Tépitaphe chrétienne : « Christine en paix. » Le nom suivi des mots : inpace.

Cette règle cependant n'était pas sans exception, et Artaud a tort de rejeter comme suspecte, uniquement parce qu'elle est longue, cette inscription relevée par le savant Aringhi :

« Alexandre n'est pas mort, mais il vit dans le ciel, et son corps repose dans le tombeau ; il a terminé sa vie sous l'empereur Antonin, qui, voyant qu'il lui devait de la reconnaissance, le paya d'un sentiment de haine. Coupable d'avoir fléchi le genou pour sacrifier au vrai Dieu, il fut conduit au supplice. Quel temps malheureux que celui où l'on ne peut pas même être sauvé

dans les cavernes au milieu de tant d'objets sacrés et avec des prières si ardentes! Quoi de plus triste que la vie! mais aussi il est affligeant de ne pouvoir être enseveli avec ses parents et ses amis. Enfin, il brille au ciel! »

Cette dernière pensée consolait de tout.

L'épitaphe chrétienne, qui ne difl'érait pas sur ce point de l'épitaphe païenne, donne souvent des précisions sur Tàge du défunt et la date du décès :

« Januaria, jeune fille vierge, qui a vécu dix-neuf ans deux mois vingt-sept jours quatre heures. »

« Amélie Eugénie, bien méritante, qui a vécu vingt-trois ans un mois douze jours, morte à la neuvième heure. Déposée le 9 des calendes d octobre. »

Ce n'est pas lorsqu'un ami, victime de persécutions injustes, venait de succomber à une mort cruelle, que les païens remerciaient le ciel d'avoir éprouvé le sage pour mieux récompenser ses vertus. Ils ne craignaient point de lancer contre les dieux de terribles imprécations et cherchaient même à s'en venger.

La foi du chrétien ne fait, au contraire, que grandir dans les épreuves, et le sang des martyrs enfante des saints. On bénit le Seigneur des soiifl^rances qu'il envoie, parce qu'on sait qu'il tient compte au ciel des larmes versées sur la terre.

Après tant de siècles, quelle est celle de nos croyances qui n'est pas confirmée par l'épigraphie et la peinture dans les catacombes?

Écoutez l'affirmation de l'unité, de la grandeur, de la sainteté de Dieu, de la Trinité, de la divinité du Christ, base de notre religion :

« Vitalius, qui vécut cinquante ans onze mois dix jours, et qui crut en un seul Dieu. »

« Au Dieu grand, éternel , Statius Diodore. »

« Au Dieu saint et au Christ unique. »

« Ici repose dans le sommeil de la paix Agel Perga, servante «Je Jésus-Christ, qui vécut dix-huit ans» »

« Je crois en Dieu le Père; je crois en Dieu le Fils; je crois en Dieu le Saint-Esprit; je crois qu'au dernier jour je ressusciterai. »

« Prima, tu vis dans la gloire de Dieu et dans la paix de Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

« Au Dieu saint, Jésus-Christ unique, Lucius avec toi. »

« Constance a vécu en paix; vis dans le Christ, vibas in Christ, »

Saint Paul disait : « Pour les idolâtres, ce monde est sans espérance, et pour eux tout finit avec la vie. » Quel céleste espoir brille au contraire sur les tombes chrétiennes, quelle proclamation énergique de Pimmortalité de Pâme, et quelle foi ardente dans Péternité! Nous retrouvons souvent dans les inscriptions des pensées de Job, que PÉglise redit encore dans Toffico des morts.

« Je crois que mon Rédempteur vit éternellement, et que le dernier jour il me ressuscitera de la terre, et qu'en corps et en àme je pourrai voir mon Seigneur ! »

« Moritéma, femme vénérable, ta douce lumière s'est éteinte ; en toi brillaient tous les signes de Pimmortalité! »

« Magus, enfant innocent, tu as commencé ton existence au iiiilieu des innocents; que cette vie sera stable pour toi! que tu seras heureux d'être reçu dans le sein de la mère Église, à ton retour de ce monde! Comprimons les soupirs de notre poitrine; arrêtons les pleurs de nos yeux ! »

L'invocation des saints, nos protecteurs et nos modèles; les relations des âmes entre celles qui peuvent prier et celles qui ont besoin des prières, remontent au berceau du christianisme, si digne d'inspirer ces consolations de la mort :

« 0 sainte Basile ! nous vous recommandons notre fille Crescentia, qui a vécu dix mois et un jour. »

« Je te recommande, ô Basilia! Tinnocence de Gemelle. »

« Sabbattius, àme chérie, demande et prie pour tes frères et amis. »

« Puisses-tu vivre en paix et prier pour nous! Que ton esprit repose heureusement en Dieu, et prie Dieu pour ta sœur! »

« Vis en paix et demande pous nous, vibas in pace et petepro nobis. »

On lit sur la tombe d'un nommé Bassus : Ils étaient pieusement dévoués à Dieu et aux saints, Deo sanctisque devoti.

Lorsque le baptême du sanç, en purifiant le martyr, ne laissait plus de doute sur le sort de son àme, on mettait sur sa tombe :

« Tu te réjouis dans la paix, lœtaris in pace. »

Si Ton doutait encore que l'àme fût assez pure pour passer sans transition de ce monde en la présence de Dieu, on priait pour que Tàme obtînt le séjour de rafraîchissement et de paix :

« Que Dieu te reçoive dans Téternelle paix! suscipicUur in pace. »

« Que Dieu tout-puissant rafraîchisse ton àme dans le Christ. Deus Christus omnipotens spiritum tuum refrigeret in ^. »

Le païen qui élève un superbe mausolée à un ami y déploie les élégances du style lapidaire et y fait l'étalage des titres honorifiques du défunt; mais au lieu des paroles de tendre regret, de douce affection, de consolante espérance, il dit sèchement à celui qui n'est plus :

« Que tes os reposent à l'aise ! que la terre te soit légère ! »

La religion, en donnant au cœur la résignation, ne lui a rien ôté de sa sensibilité. Elle ne condamne pas les doux élans de la nature, elle les développe au contraire dans ce qu'ils ont de bien. Elle ne nous défend pas de pleurer ceux qui nous furent chers,

mais elle nous console en nous montrant le ciel où ils nous attendent. En brisant les liens des passions désordonnées, elle resserre les liens de la famille.

Dans les catacombes, en vivant avec les morts, on leur conservait plus de tendresse. Le père, Tépoux, le fils, Tami, la douleur dans l'àme, dolentes, mais sans murmurer contre le Seigneur, qui les éprouve, ornent les tombes chéries des expressions les plus affectueuses, les plus touchantes :

« Tu nous a quittés trop tôt. Constance, toi qui avais tant de beauté et d'intelligence! Elle a vécu dix-huit ans six mois seize jours. Constance, repose en paix! »

A mon fils Épictète, très innocent, innocent issimo, qui a toujours vécu dans la plus grande innocence. »

« A Dalmatius, son fils chéri, dulcissimOy enfant plein d'intelligence et d'esprit qui n'a pu faire le bonheur de son père que durant sept ans entiers; qui, en étudiant les lettres grecques, saisit au vol, sans qu'on les lui enseignât, les lettres latines ; enlevé de ce monde en trois jours, le 3 des ides de février, né le 8 des kalendes d'avril, Dalmatius, son père. »

Rien de plus gracieux et de plus tendre que les épithètes. données aux enfants qui avaient quitté la vie avant d'avoir pu être initiés à la science du mal. Ils sont appelés : âme douce et innocente, petit agneau de Dieu, petit innocent, petit agneau sans tache, agnellus Dei, parvus innocenSy agnus sine macula, etc.

« Au nom du Christ,

« Sépulture de Caecabonius, le 15 des kalendes d'août; il a vécu un an trois mois et vingt-un jours, tourtereau sans fiel, palumbulus sine felle, qu'il repose en paix ! »

Sur la tombe de la petite Aselle, morte à l'âge de dix mois vingt-un jours, on lit aussi : « Palumba sine [elle, petite colombe sans fiel. »

L'àme pure des enfants allait rejoindre les anges. Une épitaphe parle d'un enfant rappelé par les anges, accersitus ab an- (jelis.

Les parents invoquaient les prières de ces petits saints : « Prie pour tes parents! Matronala, qui as vécu deux ans cinquantedeux jours ! *

Comme les fils répondaient par la piété filiale à la tendresse des auteurs de leurs jours!

« A Etienne et Generosa, mes très chers parents, duicissimis pavenlibus, qui ont longtemps vécu dans le siècle sans le moindre sujet de plainte Tun contre Tautre, sine querela^ leur fils Drusus, très malheureux de leur perte, infelicissimus. »

Celui qui élève le tombeau se donne souvent les épithètes de dolensy infelix, sceleralus, ce dernier mot voulait dire aussi malheureux (1).

« A Félicien, son père si bien méritant, Germanus désolé, clolens. »

« A Alicia Severa, ma mère et ma nourrice, la plus douce des femmes, dulcissimœ feminœ. »

Si les vertus conjugales étaient tombées en décadence à Pompéi, elles brillaient de tout leur éclat dans les catacombes.

De touchantes inscriptions célèbrent Tunion constante des époux qui ont passé de nombreuses années d'accord, sans le moindre nuage, sempev concordes, sine lœsione animi^ sine querela.

Écoutez ces voix désolées des maris, pleurant les douces compagnes de leur vie !

« A Tàme la plus innocente, à l'épouse la plus chère, à la femme la plus excellente et la plus digne. »

(1) Dulcissimae filiœ HermioneU Paulus sccleratus paler roerenti fecit. Depositadie XVUIKal. Sep. (Rossi, Inscnptwn€S...,i. I, p. 144.)

« A répouse la plus chaste, à rame remplie de douceur qui a passé avec moi onze ans et vingt-deux jours. »

« A Aurélia,, la plus heureuse épouse, la plus chaste, la plus pieuse en tout, Agapetus, son mari, a fait ce tombeau! »

Sixte-Quint disait qu'il canoniserait toutes les femmes dont le mari ferait Téloge. Quels éloges reçoivent les femmes des catacombes! Mais quelles épouses chrétiennes!

InscripliOD.

Les maris étaient fidèles à leur femme comme à Dieu ; aussi leur

mort laissait-elle de vifs regrets dans le cœur de veuves éplorées :

« AKarite, qui a vécu quarante-cinq ans, qui en a passé vingt

avec moi, au bon mari, bono maritOy à sa chère mémoire; que

ses os reposent en paix ! »

« Primutius, après avoir subi de cruelles épreuves, est mort très courageusement en martyr, fortissimtis martyr; il a vécu trente-huit ans. Il repose en paix; sa femme a donné cette tombe à un époux si doux, si digne, perdulcissimo, benemerenti. » Les frères, les amis se prodiguaient les plus tendres épithètes : « A sa sœur Bonosa bien méritante, en paix. » « Casennius à Clétus, son ami très cher, carissimo; qu'il repose en paix ! »

J'ai consacré des chapitres séparés à Tépigraphie et à la peinture, qui cependant se réunissent presque toujours dans les catacombes pour se compléter l'une par l'autre.

Nous examinerons plus loin les représentations symboliques des mystères de notre religion. On aime à retrouver les preuves de ses croyances retracées sur les murs des catacombes, le plus précieux musée des antiquités chrétiennes.

Les fidèles des premiers siècles, comme nous, et à la différence des anabaptistes, n'hésitaient pas adonner aux enfants en danger de mort le baptême, qui leur conférait la qualité de chrétien :

« Consacré au Dieu grand, Florentinus a fait cette tombe à son fils Apronien, bien méritant, qui vécut un an neuf mois et cinq jours, après avoir été tendrement aimé de son aïeule. II le vit près de mourir, et il demanda à l'Église qu'il sortît de ce monde en qualité de fidèle. »

Un des plus illustres savants de l'Europe, le P. Secchi, a examiné avec la plus minutieuse attention les anciens verres recueillis aux catacombes; des coupes où la gravure a représenté de saintes images et qui portent souvent cette inscription en grec : Bois afin que tu vives de ces biens.

On sait que les Pères grecs appellent la sainte eucharistie le bien ou les biens.

Les coupes, destinées au divin sacrifice de l'autel ou à la sainte communion, sont d'une haute antiquité. Le pape saint Zéphirin avait ordonné que les vases consacrés à l'eucharistie fussent au moins de verre; mais le verre, à raison de sa fragilité, fut interdit plus tard par le pape Urbain.

Ces petits vases furent alors employés à recevoir le sang des martyrs enfermés dans leurs tombes.

M. Edmond de l'IIervilliers raconte que lorsque S. S. Pie IX eut ordonné la publication aux frais du trésor pontifical du re-

cueil des inscriptions chrétiennes, un docteur protestant des plus renommés dit à M. de Rossi : <r Vous ne publierez pas toutes les inscriptions des premiers siècles. » M. de Rossi répondit qu'il ne se chargerait pas du travail s'il ne lui était pas permis de tout publier sans omission du moindre fragment d'inscription chrétienne, si mutilé et si fruste qu'il pût être.

On comprend que parmi les inscriptions de Pompéi il en est que la pudeur ordonne de passer sous silence. La contradiction et la diversité existent dans les idées païennes, tantôt spirituelles, gracieuses, presque sublimes, tantôt révoltantes de cynisme et d'indécence.

Notre religion n'a rien à cacher. Pure dans son origine, elle ne peut inspirer que de nobles sentiments. Si elle pouvait redouter la vérité, elle ne serait pas divine ni digne de nos hommages.

Page 1