LES ENVIRONS DE NAPLES ET DE POMPÉI
Peu de contrées ont inspiré de plus brillantes descriptions que la Campanie, jardin de Tltalie {giardino d'Italia)^ fleur du monde (Jiore ciel mondo).
Quelle imagination ne s'enflamme pas en parlant de ce ciel qui parait constamment sourire, de cette mer qui semble un lac d'azur, de ces parfums qu'exhalent les riches campagnes, de ces souvenirs antiques qui ajoutent leur charme à la poésie de ces lieux enchanteurs?
Prenant un modeste essor, je ne veux raconter que ce que j'ai vu. Un portrait trop poétisé peut s'appliquer à plusieurs, parce qu'il ne ressemble exactement à personne. Un portrait moins brillant, mais plus fidèle, ne fait pas autant d'honneur à l'artiste, mais il plaît parfois davantage par le mérite de la ressemblance.
Faisons une excursion aux environs de Naples. La description dun pays n'est pas une inutile préface de la description des mœurs de ses habitants.
Par un beau jour, sous un ciel resplendissant, je pars à sept heures du matin pour rentrer à cinq heures du soir. En quittant la ville, je jette un regard sur le Vésuve, qui tache a peine
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le ciel bleu d'une vapeur blanche. Me voici à la grotte du Pausilippe. Cette grotte renommée est un véritable tunnel creusé pour traverser une montagne. Nos ingénieurs modernes ne font pas des tunnels aussi magnifiques; Téconomie leur est recommandée. Cette recommandation ne fut pas faite sans doute à Cocceius, ingénieur d'Auguste et d' Agrippa lorsqu'il fut chargé de cette œuvre monumentale. La voûte s'élève de 26 à 29 mètres à l'entrée de l'Est et de 6 à 7 mètres au milieu ; la galerie souterraine, longue de 135 mètres, est éclairée par des réverbères, sans compter les cierges qui brûlent sans cesse autour de la madone des petites chapelles.
Le Pausilippe! que de souvenirs rappelait à ma pensée ce promontoire qui sépare le golfe de Naples de celui de Pouzzoles! Le souvenir qui fait pâlir tous les autres est celui de Virgile! Ses beaux vers ont pour moi l'harmonie d'un langage d'une perfection surhumaine. La loi romaine appelle Virgile le Poète; elle avait souverainement décidé que c'était le poète par excellence.
Un peu avant l'entrée de la grotte, sur la hauteur, on arrive, par un grand nombre de marches, au monument, peu curieux du reste, qu'on nomme le tombeau de Virgile. A-t-il réellement contenu les cendres de l'auteur de Y Enéide? Je n'oserais l'affirmer; mais c'est sur le mont Pausilippe qu'était sa maison de campagne, qu'il a composé ses Églogues et ses Géorgiques, c'est là qu'il a choisi sa dernière demeure, et son ombre habite encore les lieux qui charmèrent sa vie.
Le tombeau du divin poète était considéré comme celui d'un Dieu. Stace en fit l'acquisition, et l'on allait chercher des inspirations, en rêvant aux bords du Temple de Virgile : Marotieiqxie sedens in margine templi.
Le nom de Pausilippe (en grec sans souci) était le nom d'une villa de Pollion, qui le donna à la montagne. Pollion était un af-
franchi, qui s'est rendu aussi célèbre par ses barbaries que par ses richesses. Rien de plus cruel pour les esclaves que ceux qui ravalent été eux-mêmes. PolUon nourrissait ses poissons de chair humaine.
Tombeau de Virgile sur le Pausilippe.
Un jour Auguste vint lui demander à dîner. Un esclave eut la maladresse de briser un vase de prix. Son maître ordonne aussitôt qu'il soit jeté aux murènes. L'esclave, supplie à genoux qu'on se contente de le tuer, mais qu'on lui épargne l'horrible supplice d'être dévoré vivant. L'empereur est ému ; PoUion reste inflexible.
L'empereur sollicite la grâce de Tesclave. Pollion refuse. Auguste, indigné de tant de cruauté, prie son hôte de faire étaler devant lui ses vases les plus précieux ; il les brise lui-même, accorde la vie à Tesclave, et fait combler le vivier.
Lucullus avait un grand nombre de villas; comme les oiseaux, il changeait de climat selon les saisons. Il possédait une maison superbe près de l^diçles,juxta Neapolim,
Un héros, après avoir conquis la célébrité par la gloire, Ta quelquefois augmentée par ses défauts. La gourmandise de Lucullus a plus contribué que ses hauts faits à rendre son nom populaire.
On se rappelle Lucullus dînant chez Lucullus. Un jour Cicéron et Pompée vinrent lui demander à souper sans cérémonie, et Tempéchèrent de donner des ordres pour augmenter son ordinaire. Lucullus se borna à dire ù ses esclaves : Servez dans la salle d'Apollon. Ses convives furent dans Padmiration de la somptuosité inouïe de ce festin magnifique. Chaque repas variait d'importance selon le lieu où il était servi. Un diner de la salle d'Apollon ne revenait pas à moins de 25,000 francs.
On se souvient de la table de Lucullus; qui se souvient de ses victoires? Lucullus était un grand homme; c'était un sage, parfaitement conséquent avec les idées païennes.
Après s'être illustré par ses combats contre Mithridate, s'être élevé aux plus hautes dignités de la République romaine, et avoir obtenu les honneurs du triomphe, arrivé à l'apogée de la gloire, il sut s'arrêter.
Le sénat voulut exploiter la renommée du triomphateur et l'opposer à celle de Pompée. Lucullus repoussa les offres les plus séduisantes, en disant : « La fortune a des bornes; le sage doit les connaître. »
Il abandonna les grandeurs du monde pour la vie indépendante
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et paisible de la campagne. Il vécut sans rien perdre de sa haute considération; Caton lui donna sa sœur en mariage, et Cicéron lui dédia un livre.
Sous l'empire des idées païennes, dans Tabsence des espérances d'un monde meilleur, n'était-ce pas de la sagesse raisonnée que de se procurer sur cette terre toutes les jouissances possibles, de se mettre à l'abri de toutes les vicissitudes de l'ambition, et de savourer en paix toutes les douceurs, toutes les magnificences de la vie?
Sa maison du Pausilippe était bâtie sur un rocher creusé en dessous avec tant d'art qu'elle semblait ne reposer que sur la mer. Son jardin, c'était l'Ue de Nisita tout entière. Cette lie au moyen âge conservait encore le nom de Castrum Lucullantim.
Hélas! comme l'avenir trompe souvent les prévisions de l'homme! Le château destiné aux fêtes et aux plaisirs est un de ceux où il a coulé le plus de larmes et de sang. Là où l'empereur Auguste fut somptueusement accueilli, l'empereur Augustule fut misérablement enfermé; là où furent donnés les plus fastueux repas mentionnés dans l'histoire, le fils et la mère de Manfredi furent condamnés à mourir dans les tortures de la faim ; c'est à Nisita que Brutus vint chercher un asile, et c'est là qu'il trouva la moct.
Continuons le voyage. 11 me sera permis de m'arrêter aux ruines qui peuvent me fournir quelque lumière sur l'étude des mœurs païennes par les monuments.
Que la nature est riche et belle dans les champs phlégréens! Ce nom de phlégréens avait été donné aussi à des campagnes de la Grèce parsemées également de volcans éteints. A l'aspect de ces monts à demi calcinés, les populations antiques croyaient reconnaître la trace des foudres de Jupiter écrasant les Géants qui
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avaient bravé le ciel. De nos jours combien d'hommes qui ne sont pas des géants veulent lutter contre Dieu !
Le paysage a un aspect tout particulier. On rencontre d'anciens cratères à chaque pas, les uns arrondis, les autres ébréchés; les uns envahis par la mer, les autres encore fumants. Selon un géologue, Faspect de la surface terrestre rappelle exactement en cet endroit les contrées volcaniques de la lune, toute parsemée de cratères.
Il me semblait parcourir un immense jardin. Les aloès et les agaves servaient de bordure aux champs cultivés. Les vignes se mariaient gracieusement aux arbres; vîtes popiilis nubunty disait Pline. Les orangers embaumaient Pair de leurs parfums, et quelques beaux palmiers annonçaient le voisinage de l'Afrique.
Nous arrivons au lac d'Agnano, aujourd'hui desséché. Ce lac a été, dit-on, la bouche d*un ancien volcan éteint. Muzzochi croit que là s'élevait autrefois une villa de Lucullus qui dut être renversée par un tremblement de terre. Près d'Agnano se trouve la grotte du Chien, qui doit son nom à une cruelle expérience qu'on se plaît chaque jour à y faire. Cette grotte laisse échapper des exhalaisons délétères et dangereuses. Les anciens se procuraient le plaisir d'y faire entrer des esclaves pour les voir souffrir et mourir : c'était un spectacle digne des païens. Aujourd'hui on a remplacé les esclaves par des chiens. Faire souffrir, pour se procurer une distraction barbare, des êtres à qui Dieu a fait don de la vie, est-ce un plaisir digne d'un homme de cœur?
Je m'arrêtai à la Solfatare. Cette montagne, dont tant d'auteurs ont parlé depuis Aristote jusqu'à nos jours, est, dit-on, en communication avec le Vésuve. C'est un volcan qui s'est épuisé dans des éruptions terribles et qui est mal éteint. En voyant la fumerôle, épaisse et noire fumée, jaillit» sans cesse de ce cratère béant, en sentant les exlialaisons du soufre qui tapisse les flancs du ro-
cher, en écoutant un bruit souterrain semblable à celui d'une eau bouillonnant dans une chaudière invisible, en entendant surtout le terrain sonner creux sous mes pas comme s'il eût recelé un abîme, je ne m'étonnai plus que les anciens eussent appelé ce lieu le forum de Vulcain, les cheminées de l'enfer, ignis inferni fumariola; je comprenais que la superstition païenne eût expliqué les bruits étranges sortis des profondeurs de la terre par le retentissement du marteau des Cyclopes.
Chaque montagne a sa tradition, son genre de renommée. Le mont Leucogée était fameux par une espèce de craie blanche qui donnait de la couleur et de la consistance à Yalicciy une polenta du temps passé.
Descendons à Pouzzoles, Pozzuoli, Puteoliy en grec Dicœarchia. Cette ville, fondée par les habitants de Cumes, d'autres disent par des émigrés de Samos, a bien perdu de son importance antique. Elle ne compte guère aujourd'hui plus de 16,000 âmes. Il ne lui reste rien de son commerce avec l'Orient ; mais que de souvenirs lui resteront toujours !
Pouzzoles, que Suétone appelait la petite Rome {pusilla Roma), rappelle à la mémoire les noms les plus illustres de l'Église naissante et de la République à son déclin. C'est là que Sylla vint mourir et que Cicéron passa les plus beaux jours de sa vie. Les Actes des apôtres nous apprennent que saint Paul y séjourna sept jours. Faut-il s'étonner si son éloquence divine laissa une impression profonde, et si l'on en trouve comme un reflet dans les pensées de certains moralistes, comme Sénèque?
L'amphithéâtre de Pouzzoles montre encore par ses belles ruines quelle fut jadis sa splendeur. Sa construction en briques, son revêtement en petites pierres disposés en losanges, opus reticulatuiïiy la simplicité de sa distribution intérieure, la ressemblance de son plan avec celui des amphithéâtres les plus anciens de l'I-
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talie, tout révèle sa haute antiquité. Il pouvait contenir 40,000 personnes. Suétone raconte qu'Auguste, indigné de voir qu'un jour où la foule était considérable nul ne s'était dérangé pour faire place à un sénateur, fit rendre un sénatus-consulte pour fixer Tordre des préséances. Les historiens nous ont conservé aussi le récit des fêtes données dans cet amphithéâtre par Néron à Tiridate, roi d'Arménie.
Que de chrétiens y périrent coupables des plus sublimes vertus et martyrs de leur foi !
La légende a conservé à peine quelques récits des trépas édifiants des premiers héros du christianisme; l'histoire nous raconte en détail les orgies et les extravagances du despotisme païen en délire.
Le môle de Pouzzoles est célèbre. lien reste encore treize piliers hors de l'eau. Ces piliers sont joints entre eux par des arcs en forme de pont, pour briser les flots de la mer et prévenir l'ensablement du port. C'est un travail gigantesque ; mais Josèphe en a exagéré l'étendue en prolongeant les constructions jusqu'à Misène.
Ce môle est regardé par plusieurs auteurs comme l'extrémité du pont de Caligula. Cet empereur eut un jour l'étrange fantaisie de faire jeter un pont de bateaux de Pouzzoles à Baies. Il lui fallut réunir une si grande quantité de bâtiments de transport que l'approvisionnement de Rome fut arrêté. Qu'importait, pourvu que l'empereur se fût amusé? Le premier jour, il se promena sur ce pont, à cheval, dans le plus magnifique costume. Le second jour, il y mena un char, en costume de simple cocher. Puis, pour achever la fête, il invita la foule à le suivre. La foule se précipite-, aussitôt le pont est rompu, et tout croule dans la mer. Spectacle charmant pour Caligula que celui de ces noyades et de ces bains forcés!
Avant d'entreprendre cette belle expédition, l'empereur était venu sacrifier dans le temple de Neptune pour imiter César, qui avait imploré la protection des dieux avant d'aller combattre Antoine.
II reste peu de vestiges du temple de Neptune. Les belles colonnes corinthiennes d'un temple d'Apollon ont été conservées dans la cathédrale, qui en a fait son plus précieux ornement.
La place de la ville est décorée de la statue consulaire de Q. Flavius Mazius. Le piédestal antique est orné de bas-reliefs en l'honneur de Tibère, restaurateur de plusieurs villes détruites par les volcans.
Je parlerai plus loin de l'importation du culte égyptien en Italie. Les plus curieuses ruines de Pouzzoles sont celles du temple de Sérapis. L'édifice formait un quadrilatère allongé. Un temple rond, orné de 16 colonnes corinthiennes, s'élevait au milieu d'un atrium, entouré d'un portique de 48 colonnes et de 48 statues. Autour de l'atrium sont rangés des cabinets de bain. La statue de Sérapis trouvée dans une niche, et les inscriptions antiques découvertes sur les lieux, ne semblent devoir laisser aucun doute sur l'attribution donnée au temple, quoique des savants prennent plaisir à tout contester. En visitant ses cabinets de bain, ma pensée se reportait sur les miracles opérés par les eaux thermales des Pyrénées, et je comprenais combien il avait été facile d'exploiter la crédulité populaire en attribuant à Sérapis et à Esculape les guérisons dues à l'usage de sources dont la vertu curative était encore un mystère pour plusieurs.
Le temple a été ruiné par le temps, dévasté par l'homme. C'est à Naples qu'il faut en admirer les restes les plus précieux; la statue de Sérapis est un des joyaux du Musée. Sur les lieux, l'attention est surtout frappée par de grandes colonnes toujours debout, très curieusement travaillées par des vers marins litho*-
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phages, dont les coquilles garnissent encore les trous creusés dans le marbre.
Ce monument a été submergé par les flots. Comment la mer Tavait-elle envahi ?Ferber rapporte que les eaux ont été longtemps à neuf pieds au-dessus de leur niveau actuel. Cependant la permanence du niveau de la mer depuis deux mille ans est un fait aujourd'hui admis par la science. Il faut donc attribuer ce phénomène plutôt à l'exhaussement de la côte qu'à l'abaissement de la Méditerranée (1).
Après les antiquités de Pouzzoles, contemplons celles de Cumes. Cette ville est une des plus célèbres des temps anciens. Son origine est attribuée à Ipoclès, qui en abordant sur ces rivages la fonda et lui donna le nom de sa patrie , Cumes (Kymè) en Eubée. Cette ville est-elle antérieure à la guerre de Troie? On l'a prétendu. Elle est fameuse par l'asile qu'elle offrit à Tarquin exilé, par sa résistance à Annibal, et surtout par sa Sibylle. Ses habitants avaient jadis bâti Naples , et elle fut détruite de fond en comble au moyen âge par les Napolitains, qui l'accusaient d'être un nid de pirates.
Il ne lui reste de sa grandeur passée qu'une porte monumentale, YArco felice. Les murailles de cette porte sont en briques d'une énorme dimension, et l'arc s'élève majestueusement à plus de 20 mètres au-dessus de la route creusée dans les monts euboïques. Monté sur les hauteurs de la voûte pour admirer les belles arcades qui couronnent le mur, je pensais qu'elles pouvaient bien avoir appartenu à un temple ou à un aqueduc.
(1) L'astronome suédois Celsius, convaincu de l'immuable solidilé de la charpente osseuse du globe, avait publié en 1730 de savants calculs pour prouver que la Baltique s'abaissait d'environ 1,11 tous les cent ans. Dès l'année 1740 Antonio Lazaro Moro démontra que l'élément mobile et changeant , c'est la terre, et non la mer. (Voir sur cette curieuse question Lyell, Auson Von Ezel, Von Haff, Elisée Reclus.)
Cicéron avait six villas, qu'il appelait ocelli Italiœ, les perles de l'Italie, à cause de leur beauté merveilleuse. Il en possédait une près du mont Gaurus et du lac Lucrin. L'excellent vin et les bonnes huîtres ne devaient pas lui manquer. Athénée parle du vin de Gaurus, qui était très rare , très distingué et très fort {pancum sed nobUissimum ac tonans ac validum).
En face du mont Gaurus, le 30 septembre 1538, tout à coup surgit du sein de la terre, à la suite d'une éruption volcanique, le Monte nuovOj aujourd'hui couvert de belles vignes.
Le P. Kirchel' raconte que, vers la même époque, un phénomène contraire se produisit dans les Pyrénées , à la suite d'un tremblement de terre : une montagne disparut et fut remplacée par un lac.
On prétend que le lac Lucrin tirait son nom de lucrum^ à cause du lucre considérable qu'on retirait de ses huîtres fameuses, pour lesquelles les poètes anciens ont fait tant de réclames. Ces coquillages, si appréciés d'Horace, lucrina conchylia^ ont abandonné le lac Lucrin pour peupler le lac Fusaro, aujourd'hui pièce d'eau charmante, jadis le sombre Achéron.
Traversons la grotte de Cumes. Cette galerie souterraine, d'une grande longueur, était destinée, dit-on, à mettre Cumes en communication avec Baïes. On ajoute que Cocceius fut l'entrepreneur de ce tunnel et Agrippa le bailleur de fonds. Au lieu de cette explication prosaïque, pourquoi ne pas rendre à ces lieux leur poésie, et ne pas voir ici l'antre effrayant taillé dans les rocs eubéens, Vimmane antrum dont parle Virgile? Mon imagination, se laissant aller à des souvenirs classiques, se plaisait à évoquer cette mythologie infernale dont Strabon voulait débarrasser ces parages fameux. On lit peu Strabon, on apprend Virgile par coeur.
Au sortir de la grotte, tout commence à prendre la teinte
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propre aux abords des enfers. D'un coté , des monts nus et désolés; de Pautre, un lac profond plus triste encore. C'est le lac Averne; on le nommait ainsi du mot grec "Aopvo;, qui veut dire privé d'oiseaux. Sur ce fatal rivage aucun être humain , disaiton, ne pouvait respirer et vivre. Virgile appelle ces eaux stagnantes, averna et stygia palus ^ les marais du Styx, ostia Acherontis et janua Ditis , l'entrée de l'Achéron et la porte de l'Enfer.
Entrons dans la grotte infernale, sans laisser sur le seuil l'espoir d'en sortir. La voûte est basse , et force d'abord les visiteurs à courber la tête; puis elle s'élève peu à peu, et une galerie souterraine nous conduit à une vaste salle formée par la nature dans les mystérieuses profondeurs de la terre. Là se trouve une eau sombre ; et comme le vieux Caron n'y est plus avec sa barque , pour traverser l'étang sans se mouiller les pieds, il faut se faire porter sur les épaules d'un homme vigoureux, qui ne se contente pas d'une obole pour vous prêter son dos.
Les chambres souterraines où jadis recevait la sibylle ont bien besoin d'avoir conservé quelques restes de mosaïque pour prouver que des êtres humains ont habité ces ténébreuses cavernes.
La sibylle de Cumes est fameuse dans l'histoire et l'on en racontait d'étranges choses. Sa naissance était antérieure à la guerre de Troie; Apollon, qui l'aimait, lui offrit à son choix un don; elle demanda de vivre éternellement; mais, comme on ne songe pas à tout, elle oublia de demander de rester éternellement jeune et belle. Qu'elle devait être vieille et ridée lorsqu'elle fit payer à Tarquin 300 écus pour 3 volumes dépareillés, après avoir jeté de dépit au feu les 6 volumes qui les complétaient!
Sous le nom de Déiphobe, c'est la sibylle de Cumes qui conduit aux enfers le pieux Énée. Le lieu était bien choisi pour troubler les esprits et leur faire croire à la possibilité d'une descente
dans le sombre empire de Pluton. La profondeur des eaux de l'Averne, les lugubres forêts de la vallée, les galeries que la nature, aidée un peu par Tart, avait prolongées dans les entrailles de la montagne, Teau de TAchéron, qui par des conduits invisibles allait se perdre dans les marais du Styx, le voisinage d'étuves naturelles exhalant des flammes souterraines , tout de-
Tombeau de Virgile ((nléricur).
vait concourir à faire une vive et sérieuse impression sur des âmes ignorantes et crédules.
C'est une curieuse destinée que celle de la sibylle. Célèbre dans le monde païen, on la rencontre partout et toujours; elle a dû beaucoup voyager, et, comme le phénix, renaître plusieurs fois de ses cendres. La renommée de ses oracles, chose très remarquable, s est maintenue dans le monde chrétien. Saint Paul luimême s'autorisa de ses prédictions ; les peintures des catacombes,
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les mosaïques du moyen âge, les fresques de la chapelle Sixtine, les verrières et les sculptures des cathédrales des diverses parties de l'Europe, la représentent à côté des saints prophètes; et de nos jours encore, dans une hymne d'église grave et solennelle, nous entendons chanter : teste David cum sibylla!
Près de la grotte et de TAverne on rencontre les thermes d'Apollon , et un peu plus loin les étuves de Tritoli , stufe di Neroue. On y descend par un passage étroit et obscur. La température de ces eaux ne s'élève pas à moins de 55 à 56 degrés centigrades. Était-elle jadis encore plus élevée? Pline raconte que la chaleur était suffisante pour faire cuire la viande.
Les guérisons opérées par ces bains à vapeur étaient si merveilleuses que le peuple ignorant n'hésitait pas à en attribuer l'honneur aux dieux dont les images peuplaient ces souterrains pleins de mystère. Cette crédulité procurait de bons revenus aux prêtres, mais ne faisait pas l'affaire des médecins.
Les médecins de Salerne arrivèrent, par une belle nuit d'été, s'introduisirent furtivement dans ces lieux, et brisèrent les statues qui inspiraient aux malades plus de confiance que leurs ordonnances. Les moyens violents ne sont pas ceux qui réussissent le mieux. La mer, si belle en apparence, mais si perfide dans ces parages, se troubla tout à coup; les médecins, en revenant à Salerne, firent naufrage et périrent sur les côtes de l'île de Caprée, cette île tristement fameuse par les débauches de Tibère.
Les prêtres d'Apollon et d'Esculape ne manquèrent pas de dire que ces dieux avaient été vengés par leur confrère Neptune, et la superstition populaire fut encore accrue par les moyens imaginés pour l'étouffer.
Les anciens avaient placé à peu de distance de leur enfer les champs élyséens. D'après Hesychius, le mot HAISION veut dire : « champ frappé par la foudre ». Ce sont des hauteurs où la vue
est belle, où Tair est pur. Ce sont de riches campagnes, qui font partie des champs phlégréens et s'étendent jusqu'à Misène. La pensée de TÉlysée comme séjour des âmes n'avait rien de bien séduisant pour les anciens, et les descriptions de leurs poètes ne devaient leur donner l'envie de descendre aux sombres bords que le plus tard possible.
Pour le païen , même pour le plus sage , la mort avait quelque chose de triste. Elle réduisait l'homme à n'être plus qu'une ombre, et le condamnait à perpétuité à poursuivre l'image vaine de ce qu'il avait aimé pendant sa vie.
Pour le chrétien, au contraire, la mort est l'aurore de l'immortalité bienheureuse. Le juste se dépouille, avec son enveloppe terrestre, des misères de ce monde pour aller jouir, dans la contemplation de Dieu, d'une félicité sans fin, ineffable, inouïe, audessus de toutes les expressions de la langue humaine, de tous les rêves de l'imagination, de toutes les espérances de l'âme.
Les anciens désiraient avoir leurs cendres à portée des champs élyséens, mais ils n'aimaient guère à venir y résider pendant leur vie. De beaux colombaires et de nombreux tombeaux, dont les ruines existent encore, donnent à ces lieux, malgré la beauté du site, un aspect mélancolique.
Les vraies délices pour les Romains n'étaient pas celles qu'on pouvait attendre après la mort, mais celles qu'on pouvait se procurer sur la terre des vivants.
Baies était un séjour de plaisir. Son antique renommée a traversé les siècles, comme un souvenir; mais ces contrées, si recherchées jadis, sont aujourd'hui désertes. Le temps n'a pu les dépouiller de l'éternelle beauté de la nature, mais il a renversé presque tous les monuments , ne laissant que quelques ruines pour attester leur grandeur passée.
Le golfe, formé d'un vaste cratère éteint, est toujours là avec
m POMPEI.
son ciel si pur, sa mer si azurée, ses aspects si pittoresques, ses rives si embaumées, si riantes; mais que sont devenues c^ villas somptueuses, bâties, comme par un art magique, sur les flots même qui les caressaient mollement et les enveloppaient d'une brise délicieuse? Que sont devenues ces barques ornées de guirlandes de fleurs qui sillonnaient ces lacs parsemés de roses? Qu'est devenue cette foule brillante qui avait fait de ces lieux ravissants le rendez-vous de tous les plaisirs? Horace disait :
Nullus in orbe sinus Baiis prœlucet amœnis.
« Ces rives enchantées ne retentissaient que du bruit des voix mélodieuses, des concerts, des festins, des promenades sur les eaux, des intrigues d'amour »; c'est Cicéron que je traduis, en adoucissant les expressions de sa phrase. Le prince des orateurs se plaisait beaucoup à Baïes, et Clodius lui reprochait de s'y plaire un peu trop. Ce reproche aurait pu être adressé aussi à Marins, à Pompée, à César et même à Caton. Sénèque recommande de fuir ces lieux, pleins de périls pour la sagesse, irritamenta vitiorum; Properce les interdit à la belle Cinthie, parce qu'ils étaient funestes à la vertu des femmes; Suétone raconte les extravagantes orgies que Néron venait y faire chez des amis, qu'il ruinait par ses visites.
Le bruit des folies humaines ne trouble plus le silence de la solitude qui règne aujourd'hui sur ces rivages. La mer, reprenant ses droits, a englouti les villas qui avaient empiété sur son domaine. Le magnifique pjilais de Jules César, élevé sur une hauteur voisine, a laissé quelques ruines grandioses, que les siècles n'ont pu encore efl^acer.
Les temples de Vénus , de Mercure et de Diane sont toujours debout. L'amour, l'argent et la chasse étaient des dieux qui devaient convenir à Baïes, et les seuls qui y fussent en honneur.
Dans un sanctuaire antique, des jeunes filles du pays exécutent devant les visiteurs des tarentelles et des danses locales. Pour la beauté et la grâce, elles sont loin sans doute des anciennes danseuses de Baïes, de ces fameuses ambubaïœ (1), dont Tacite flétrit énergiquement les désordres.
Kc Vésuve.
Des scènes les plus riantes que les poètes nous aient décrites passons à une des scènes les plus tragiques qu'ait jamais racontées riiistoire. Quittons Baïes pour Baoli, Bauli. C'est là que Néron commit son plus horrible forfait, le meurtre de sa mère.
Il faut lire dans Suétone les détails de cet afi'reux événement. Néron, fatigué d'Agrippine, essaya trois fois de Tempoisonner ; mais il s'aperçut qu'elle était munie d'antidotes dont elle savait faire- usage. Il fit fabriquer un plafond qui , à l'aide d'un méca-
(1) Ambubaûe, ambu, près, Baix, de Baïes.
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nisme , devait tomber sur elle et Técraser durant son sommeil ; rindiscrétion de ses complices déjoua son projet. II inventa un navire à soupape destiné à la submerger, et feignant une réconciliation, il rinvita à venir célébrer avec lui h Baïes les fêtes de Minerve. Lorsqu'elle le quitta pour rentrer à Bauli, il lui prodigua les caresses du fils le plus tendre , pendant qu'il l'accompagnait lui-même à la galère perfide.
Au moment où il s'attendait à apprendre la mort d'Agrippine, un affranchi de sa mère vint lui apporter la nouvelle qu'elle s était sauvée à la nage. Il imagina aussitôt de prétendre que cet affranchi avait été envoyé par sa maîtresse pour l'assassiner.
Il fit égorger celle dont il avait reçu la vie, et fit répandre le bruit que, voyant ses complots découverts, elle s'était elle-même donné la mort.
Ce parricide, entouré de si horribles circonstances, était digne du persécuteur des chrétiens, de l'incendiaire de Rome.
A Baoli, je descendis dans les cento camerelle. Ces chambres» ces galeries souterraines, si nombreuses qu'on les nomme le labyrinthe, étaient-elles d'anciens réservoirs d'eau pure? Étaientce les celliers de Jules César? Étaient-ce des prisons où Néron torturait ses victimes? Cette dernière hypothèse est adoptée par la tradition populaire, et n'a rien d'impossible. La prison Mamertine de Rome est aussi sombre que ces affreux cachots.
A chaque pas une curiosité nouvelle arrête l'attention. Voici la piscine surnommée avec raison : Piscinamirabile.
Figurez-vous un réservoir d'eau immense, colossal, soutenu à une grande hauteur par 18 piliers énormes, ayant une longueur de 71 mètres sur une largeur de 27, recevant l'air par 33 soupiraux. On y monte par un escalier de 10 marches. Ce réservoir recueillait les eaux du Sérino.
Quelle était la destination de ce monument gigantesque?
Était-ce une provision d'eau qu'Agrippa avait voulu assurer à la flotte de Misène? Était ce le bassin où Néron voulait rassembler toutes les eaux thermales éparses du lac Averne à Misène? Était-ce simplement un approvisionnement d'eau pour Lucullus? Quoi qu'il en soit, cette piscine est vraiment admirable; mais, quand on a vu les aqueducs de Rome, rien dans ce genre ne peut étonner de la part des Romains.
Virgile nous attire aux lieux où fut Misène. La ville n'existe plus. Le poète avait raison lorsqu'il prédisait que la montagne garderait éternellement le nom du compagnon d'Énée, dont la sépulture lui fut confiée :
Qui nunc Misenus ab illo
Dicitur, œternumque tenet per secula nomen.
Misène est séparée des champs élyséens par la 7ner Morte, cratère éteint, ainsi appelé sans doute parce que c'est sur ce lac qu'on faisait naviguer les morts transportés aux tombeaux de l'Elysée.
Misène était, comme Baïes, une ville de plaisirs. Que d'événements nous ouvrirait son histoire! Sans remontera Annibal, que de fêtes a données Lucullus dans sa maison de Misène, où Tibère vint finir sa triste vie, étouffé sous des coussins!
Au souvenir de Tibère mourant se joint ici le souvenir de Néron livré aux plus effroyables désordres. On lui attribue le creusement de la grotte de Dragonara, qu'il aurait fait percer pour amener en ces lieux des eaux thermales.
De Misène on aperçoit facilement le Vésuve. Cependant Pline, dans son récit de la catastrophe de Pompéi, raconte que, étant à Misène, il aperçut un nuage extraordinaire, et qu'il apprit plus tard que ce nuage provenait du Vésuve.
Au milieu de tant de souvenirs des empereurs en délire, on
aime à retrouver la mémoire de quelques-uns de ces grands hommes antiques qui font la gloire de Rome. Hélas ! au nom illustre de Scipion vient se joindre un mémorable exemple de Tingratitude populaire; mais ringratitude n'est-elle pas, c'est triste à dire, l'état normal des nations comme des individus?
Voyez la Torre diPatria. Scipion, pour fuir les ennemis de sa gloire, fut obligé de se retirer àLiternum. Il menait dans sa modeste retraite une vie bien différente de celle de Lucullus. Sénèque vante sa noble simplicité; mais il avoue qu'à l'aspect du misérable toit qui abritait le grand Scipion plusieurs s'écriaient : « Oh! le pauvre homme! et qu'il savait peu vivre! »
Tite-Live rapporte qu'il a vu la tombe du héros avec la célèbre inscription : Ingrata patria, ne ossa quidem niea habebis (ingrate patrie, tu n'auras pas même mes os).
Une tour fut élevée au moyen âge sur ce mausolée, et comme on retrouva sur un marbre antique le mot patria, seul vestige de l'inscription perdue, la tour reçut le nom qu'elle porte encore Torre di Patria.
Lorsqu'on découvrit dans les flancs d'une colline, au bord de la voie Appienne, l'hypogée ou caveau de la famille des Scipions, on fut surpris d'y rencontrer le tombeau de Scipion l'Africain. Faut-il s'étonner qu'un peuple ingrat n'aime pas à laisser un monument de son ingratitude, et que, après avoir persécuté les vivants, il ne lui en coûte pas d'accorder à leurs cendres une reconnaissance posthume?
On élève volontiers une statue à un grand homme, pourvu qu'il ne soit grand homme qu'après sa mort.