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CHAPITRE SIXIÈME

LA VIE CHRETIENNE AUX CATACOMl

Il n'est pas de contraste plus frappant que ce entre la vie païenne de Pompéi et la vie chrétie combes.

Lorsque Rome, parée des dépouilles de Tun était fière de toutes ses magnificences, et montra d orgueil les agonies humaines du Ciolisée que les forum où s'agitaient les destinées du monde, la v ne se doutait pas qu'au-dessous d'elle s'étendait u terraine cachant dans l'ombre toutes les vertus, pe les vices s'étalaient au grand jour.

Tandis que la société antique jetait le plus vif é ger aux Barbares, qui déjà se préparaient à la f l'abîme, qui eût dit que des proscrits, qui ne savait et se dérober aux regards dans les entrailles de la les fondements de toutes les grandeurs de la so(

L'aspect actuel de Pompéi et des catacombes in lions les plus différentes. « Rien de plus désespéi bert, que l'aspect de cette ville morte, sortant i tombeau, non pour ressusciter en se repeuplant, donner à quelques égards un faux air de vie,

3iG LES CATACOMBES.

brises de la mer, les parfums du printemps, les émanations de la belle nature environnante s'égarent sans but dans ces rues qu'éclaire un soleil inutile. Les ténèbres des catacombes produisent dans Tàme l'effet contraire à celui du soleil de Pompéi ; car le grand charme de ces lieux tient en partie au contraste qui existe entre la nuit physique qui y règne et le jour spirituel qui éclairait ses habitants. »

Dans la Rome impériale tous les dieux de la mythologie antique s'étaient donné rendez-vous de l'Orient et de l'Occident. Alexandre Sévère avait même fait placer dans son laraîre les images du Christ et d'Abraham à côté de celles d'Apollonius de Thyane et d'Orphée. Pourquoi le Panthéon ne s'est-il pas ouvert pour Jésus?

Les dieux de l'Olympe pouvaient très bien s'entendre entre eux. Jupiter et Mercure, Bacchus et Vénus vivaient ensemble sans se contrarier. Mais le Dieu de vérité pouvait-il s'accommoder avec le mensonge? Seul il est; seul il a créé l'homme; seul il mérite les adorations du monde.

Lorsque les divinités païennes toléraient toutes les faiblesses humaines, le Christ demandait aux fidèles tous les sacrifices terrestres.

Aussi l'empereur, qui se faisait élever des autels, devait-il regarder comme un dieu rival digne de toute sa colère celui qui ordonnait de mourir plutôt que d'adorer la divinité d'Auguste.

Le peuple, qui n'avait été accoutumé à apprécier que les jouissances matérielles, s'étonnait de voir tant de martyrs endurer d'atroces tourments lorsqu'il leur était si facile de mener une douce vie en faisant quelques concessions à des pratiques nationales qui n'obligeaient à rien. Plusieurs païens ont reproché aux chrétiens de prêcher une loi si parfaite que la faiblesse humaine était in-

capable d'atteindre à ce degré de perfection. D'autres au contraire, crédules ou méchants, voulaient les faire passer pour des infanticides, des anthropophages, des magiciens odieux. Un de nos savants s'est demandé d'où pouvait provenir cette accusation de magie. Tertullien disait aux idolâtres : « Nous forçons vos dieux à avouer qu'ils ne sont que des démons. » Et l'Église avait des prières pour éloigner les esprits impurs. D'après ce que l'on racontait de Jésus, il avait été mis en rapport avec les Mages; il avait opéré des miracles, et envoyé des songes à la femme de Pilate. Des symboles antiques de magie, comme la baguette dans la main du Christ ou dans celle de saint Pierre, semblaient se retrouver dans les œuvres peintes ou sculptées des catacombes. Les réunions nocturnes des chrétiens dans les souterrains au milieu des tombeaux, la prière qui les arrachait au sommeil, leurs saintes cérémonies, le sacrifice de la messe, leur respectueuse attitude en recevant les espèces eucharistiques, leurs signes de croix, leurs pratiques mystérieuses, tout contribuait à faire naître contre eux des soupçons bizarres, qui furent propagés par l'ignorance des uns et souvent exploités par la méchanceté des autres.

Les fidèles, si mal vus par les païens, au lieu de les fuir, cherchaient à les attirer; au lieu de garder la vérité pour eux, ils n'hésitaient pas à tout braver pour la répandre parmi leurs persécuteurs, même en traversant les mers pour l'apporter aux nations inconnues.

Le philosophe du paganisme qui croyait avoir découvert une grande vérité la réservait pour ses disciples, pour quelques initiés; il se serait bien gardé de la livrer au vulgaire profane. La vertu convenait au sage, le vice au peuple. A Pompéi, une noble matrone offrait à Vénus la prostitution de ses esclaves, et elle se vantait de sa chasteté personnelle. Caton se serait bien

gardé (l'empêcher des jeux impudiques, et il se vantait de n'avoir pas voulu y assister.

Les païens n'avaient que la peur de Dieu. L'amour de Dieu est une révélation du Christ. Quel homme aurait jamais songé à mettre dans la bouche du Créateur de l'univers ces mots : « Aimemoi, et aime ton prochain comme toi-même? »

Les païens immolaient des victimes pour apaiser la colère céleste; ils redoutaient le tonnerre de Jupiter, le ciseau des Parques, les rancunes féminines des déesses outragées; mais pour soutenir l'honneur d'un Dieu, qui lui aurait sacrifié sa vie? On lui sacrifiait la vie des autres, la vie des esclaves, des condamnés, mais sa propre vie, jamais.

L'amour de Dieu a enfanté chez les chrétiens les plus sublimes vertus. 11 a excité l'héroïsme des martyrs qui peuplaient les catacombes; il a inspiré les plus nobles efforts à l'âme pour atteindre à une perfection inouïe.

Le respect de l'homme pour l'Être suprême a fait naître le sentiment de la dignité humaine. Fier d'avoir été créé à l'image de Dieu, le chrétien a senti la nécessité de respecter en lui-même l'œuvre divine, de ne rien faire qui fût indigne de son auteur, et (le mettre en lumière l'empreinte d'une origine céleste.

En se respectant lui-même il a appris à respecter ceux qui étaient les enfants d'un même Dieu. L'unité d'un créateur et la communauté d'origine eurent pour conséquences l'égalité et la fraternité, inconnues des anciens, et si admirablement pratiquées dans la primitive Église.

Tandis que les murs de Pompéi conservent encore l'écho des plaintes douloureuses de l'esclave, partout dans les catacombes l'expression même qui désignait cette classe si méprisée est réhabilitée, et chacun se fait une gloire d'être appelé le serviteur de Dieu, servus Dei.

Le pauvre est considéré comme plus près du ciel que le riche, parce qu'il a moins d'attache pour les biens de la terre, et qu'il doit lui être tenu compte dans un autre monde des larmes qu'il a versées dans celui-ci.

Les ouvriers, les artisans livrés aux travaux manuels, dédaignés des Romains, sont honorés selon leur mérite depuis que Jésus a voulu naître dans l'humble famille d'un charpentier.

La liberté triomphe aussi avec l'Évangile; elle n'est plus le privilège d'une caste, d'une cité, d'un peuple; elle brise les barrières qui séparaient les nations; elle appartient à tous, au barbare comme au citoyen romain.

Un héros, un philosophe du paganisme s'ennoblissait en exerçant la vengeance chantée par Homère et chère aux dieux implacables. Il s'ennoblissait encore en faisant sentir à son ennemi humilié et foulé aux pieds le triomphe de son orgueil. La charité et l'humilité étaient des vertus nouvelles dont le monde ancien ne se doutait même pas. Écoutez ces paroles sacrées, qui retentissent sans cesse dans la chaire chrétienne :

« S'il vous souvient, en portant vos offrandes à l'autel, que votre frère est irrité contre vous, suspendez votre offrande, et allez vous réconcilier avec lui... On vous a dit jusqu'ici : Œil pour œil, dent pour dent; je vous dis : Si quelqu'un vous frappe sur une joue, présentez-lui l'autre. On vous a commandé jusqu'à présent d'aimer votre frère et de haïr votre ennemi; je vous enjoins de pardonner... Aimez votre ennemi, faites du bien à qui vous hait, priez pour qui vous persécute, en imitant Dieu, qui fait lever le soleil sur les bons et les méchants. »

Que le pardon des injures devait coûter un pénible effort sur soi-même lorsqu'un Romain voyait de vils délateurs, obéissant à quelque intérêt personnel, pousser à l'échafaud une personne chère !

Xii) LES CATACOMBES.

Les chrétiens sont devenus nombreux. Ils ont des amis dans le peuple, dans Tarmée, au sénat. La barbarie de leurs persécuteurs va jusqu'au délire, et invente contre eux des tortures inouïes {tormenta ùiatidila). Vont-ils s'armer contre leurs bourreaux? Non; ils prient pour eux, ils leur disent : « Votre cruauté fait notre gloire (crudelitas vestra gloria nostra). » Ils disent à Dieu, en expirant : « Seigneur, ne leur comptez pas ma mort pour un crime {Domme, ne statuas illis lioc peccatum). »

Les païens se faisaient un jeu des souffrances humaines. Arrière la pitié, qui n'est que faiblesse! arrière l'image de la misère, qui n'est qu'un spectacle importun! Qu'il est doux, lorsqu'on est h l'abri sur le rivage, de voir un vaisseau ballotté par les vagues en courroux, luttant" contre la tempête et s'engloutissant dans l'abîme !

L'Église avait horreur du sang, et ne permettait pas à ses ministres de faire couler même celui des criminels. Saint Ambroise, pour se rendre indigne de l'épiscopat, crut n'avoir rien de mieux à faire que d'assister au jugement d'une affaire capitale.

C'est bien dans les catacombes que s'accomplissaient les paroles de l'apôtre sur les premiers chrétiens : « La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme; nul ne considérait comme à lui rien de ce qu'il possédait, mais toutes choses leur étaient communes, nul n'était pauvre parmi eux. » « Voyez comme ils s'aiment les uns les autres, » disait Tertullien.

Pour les païens, après cette vie, plus d espérance. La crainte de TAchéron n'existait guère que pour les enfants, et les plaisirs de l'Elysée n'étaient attrayants pour personne. Les âmes, découragées, ne songeaient ù l'avenir que pour s'exciter à mieux jouir du présent.

Les chrétiens, au contraire, se regardaient comme desimpies voyageurs sur la terre, et ils traversaient la vie les yeux fixés

vers le ciel ; le ciel était leur vraie patrie, le séjour du vrai bonheur. L'heure de la mort était Theure où Tàme, dégagée de son enveloppe matérielle, naissait enfin à Timmortalité bienheureuse.

Aussi, dans l'exaltation de leur foi, dans l'impatience de jouir des biens célestes, des chrétiens, au moment où ils venaient d'être purifiés par les eaux du baptême, bravaient les persécuteurs pour en obtenir la mort,

L'Église, toujours bonne mère, a condamné les chrétiens qui, du temps des Romains ou des musulmans d'Espagne, ont provoqué volontairement la colère des maîtres du pays. Elle n'accorde la gloire du martyre qu'à ceux qui n'ont renoncé à la vie que pour ne pas renoncer à leur Dieu.

Dira-t-on que les habitants des catacombes devaient rester, dans leurs extases mystiques, étrangers à tout ce qui est beau, utile et grand dans ce monde?

L'amour de la créature pour le Créateur ne ferme pas le cœur aux tendresses humaines. Les affections en s'épurant deviennent plus vives. En priant pour ceux qui n'étaient plus, on ne craignait pas de mêler des larmes aux prières ; Jésus luimême n'avait-il pas pleuré à la nouvelle de la mort d'un ami?

Rien à Pompéi ne nous peint, comme dans les catacombes, les regrets des chastes épouses, des mères déposant dans la tombe de leurs petits enfants les jouets qui avaient amusé leur premier âge (1).

En lisant sur les inscriptions sépulcrales combien les chrétiens étaient fidèles à la mémoire de ceux qui n'étaient plus, il est facile de comprendre la tendresse dont ils les avaient entourés quand ils étaient en vie.

(1) Oq a trouvé dans les sépulcres des catacombes une grande quantité de jouels : clochettes, grelots, petits chevaux en terre, marionnettes, poupées, etc.

Rien de noble ni de beau n'était dédaigné dans les catacombes. La beauté physique n'excite pas l'adoration, mais elle est regardée comme un don de Dieu. L'apôtre avait dit : « Aimez Tàme, et ne voyez dans le corps qu'une statue dont la beauté fait penser au sculpteur. »

Lorsqu'une jeune vierge joignait la beauté du corps à celle de Tànie, l'inscription tombale ne dédaigne pas de dire qu'elle était belle. N'y a-t-il pas plus de mérite à renoncer au monde quand on possède tout ce qu'il faut pour y plaire?

Le courage guerrier ne manquait pas aux chrétiens. Ils résistaient à l'empereur pour les choses contraires à leur conscience; ils étaient les plus fidèles serviteurs quand il fallait combattre pour l'honneur du pays.

Ils appréciaient le génie comme un don de Dieu. Ils aimaient l'éloquence, et leur conviction profonde donnait à leurs nobles pensées une énergie digne des plus grands orateurs.

Ils aimaient à bien faire tout ce qu'ils faisaient. L'art chrétien est dans son enfance; mais il commence à rivaliser déjà avec l'art païen, et il fait pressentir qu'il ira loin dans les voies nouvelles qui viennent à peine de s'ouvrir devant lui.

Sans doute, dans les galeries sépulcrales des cimetières souterrains il ne faut pas s'attendre à trouver un mobilier comparable à celui que l'on découvre à Pompéi. Cependant les beaux-arts dans ces obscures régions de la mort étaient cultivés avec un soin qui se révèle partout.

Nous avons parlé de la peinture. Elle était employée dans les fresques, sur émail, sur la terre cuite, sur verre, sur les métaux, et déjà elle avait pour rivale la mosaïque.

L'orfèvrerie était un art qui cherchait à devenir chrétien. On a trouvé un grand nombre d'anneaux d'or, d'argent et de cuivre dans les sépulcres, et quelquefois même suspendus aux murs

LA VIE GlIRETIENiNE AUX CATACOMBES. 333

extérieurs. La croix fut sans doute Tobjet d'un culte privé avant de l'être d'un culte public ; on commença par la graver en creux sur les anneaux. Souvent elle est remplacée par le monogramme du Christ ou par quelque inscription : « Vis en Dieu, vivas in Z>eo; espérance dans le Christ, spes iuDeo Clirislo. »

Les symboles chrétiens sont parfois traduits sur les métaux. Un poisson en cuivre porte l'inscription 2ÛSHS pour ÏÛSAIS (tu nous as sauvés). Les médaillons en métal reproduisent les mûmes sujets que la peinture : le Bon Pasteur, les scènes du Nouveau Testament, etc.

Les pierres gravées offrent aussi des emblèmes chrétiens. Voyez sur cet onyx une barque voguant la voile pliée. C'est l'Église qui vogue par un vent contraire. Le poisson nage audessus d'elle. Pierre va disparaître , mais Jésus le soutient.

On a recueilli des bijoux divers et nombreux. Nous citerons des anneaux sigillaires affectant la forme de la plante du pied. On sait que chez les Romains mettre le pied quelque part, c'était un symbole de prise de possession. Les jurisconsultes disaient : « Quidquid pes (uns calcaverit^ tiium erit, tout ce que ton pied foulera sera à toi. »

Dieu avait ordonné aux Israélites d'entretenir un feu perpétuel devant l'autel, et le chandelier répandait la clarté de ses sept llambeaux devant le tabernacle. L'usage des cierges et des lampes dans les chapelles chrétiennes remonte aux temps apostoliques. Dans les catacombes il devint une nécessité. Les fidèles n'éclairaient pas seulement le sanctuaire en signe de respect; ils cherchaient encore à vaincre l'obscurité des souterrains immenses.

Ils aimaient aussi à faire brûler l'huile bénite ou les cierges auprès des tombeaux, objets particuliers de tendresse ou de vénération. J'ai remarqué notamment, à côté des loculi de saint Corneille et de saint Cyprien, un pilier en pierre d'une hauteur

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de trois pieds, et dont le sommet paraît creusé pour recevoir des lampes.

On a retrouvé dans les catacombes des chandeliers, des candélabres, des lustres suspendus à la voûte, et une quantité infinie de petites lampes. Ces lampes sont d'argile, de bronze, d'argent; on en a trouvé une d'ambre. Elles sont souvent très artistement décorées de pieux symboles. La plus remarquable et la plus célèbre est en bronze; elle affecte la forme d'une barque qui s'avance à voile déployée, et figure l'Église. Saint Pierre, assis à la poupe, tient le gouvernail. Saint Paul est dans Taltitude de la prédication. Une légende est inscrite sur l'antenne.

Les lampes lés plus anciennes sont de terre cuite, et ne portent ordinairement qu'une brève inscription : Pax cum sanctis, — Fax cum angelis.

Tous ces flambeaux brillant dans les galeries et les sanctuaires avaient un sens symbolique; c'était l'image de la lumière éternelle que l'Église implore pour les défunts; c'était aussi Timage de la gloire des saints qui, après avoir entretenu la lumière de la foi, étaient entrés dans le séjour des clartés éternelles.

En résumé, si les objets d'art trouvés à Pompéi l'emportent sur ceux qui ont été recueillis dans les catacombes, sous le rapport des perfections de la forme, les objets chrétiens ofi*rent plus d'intérêt sous le rapport de l'idée, du sentiment qui en a dicté les motifs et les symboles.

Avant de quitter les catacombes, dont nous avons essayé de retracer la physionomie actuelle, cherchons par la pensée à repeupler de leurs antiques habitants ces mystérieuses solitudes.

Voici des hommes et des femmes qu'une barrière sépare, et que la même prière réunit. Le patricien et l'esclave, la matrone romaine et la femme d'un barbare, oublient toutes les difl^érences de rang devant Dieu, père de la grande famille humaine. Il n'y

a plus là que des frères. Ils affectent de se vfttir de même : d'étoffes communes pour mépriser le luxe, de blanc pour signifier l'innocence. Des cheveux courts, une grande décence dans leur

Étages de tombeaux.

tenue les font remarquer et leur donnent un aspect particulier. Cette égalité morale devait paraître bien étrange aux Romains. « Les adulateurs de Pallas, dit le duc de Broglie, auraient pardonné aux chrétiens d'affranchir tous les esclaves, mais non de

les traiter sur un pied d'estime et d'affection. Sur ce point les distinctions sociales demeuraient inflexibles. •

L'autel est resplendissant de lumières, de peintures et de fleurs. Le païen qui s'est furtivement glissé dans cette assemblée croit, à cet éclat inattendu, qu'il va assister à une fête; mais il regarde autour de lui, et il n'aperçoit que des fronts pâlis par la souffrance, courbés par le respect, s'incliner sous la main bénissante d'un vieillard vénérable, successeur de saint Pierre.

Lucien raconte une visite qu'il fit aux catacombes. A l'aspect de l'autel orné et plein d'éclat, il crut voir le palais de Ménélas; mais ajoute-t-il, ce n'est pas Hélène que j'aperçois, ce sont des hommes prosternés et tous pâles. Video autem non Heleiiam, sed mehevcle viros in faciem inclinatos et pallescentes.

Une voix retentit sous ces voûtes souterraines. C'est la parole de Dieu, qui éclaire l'esprit et console le cœur :

« Vous qui pleurez, vous serez consolés! »

Dans cette Rome cachée on foule aux pieds tout ce qui est adoré dans la Rome des Césars; la plus grande gloire, c'est de souffrir pour l'amour de Dieu les injustices de l'homme; le plus grand désir, c'est d'obéir plutôt que de commander. Sans doute il y a dans l'Église une hiérarchie; mais cette hiérarchie est fondée sur la vertu et l'élection, au lieu de l'être sur la noblesse et l'hérédité. Le plus digne recevra la verge du commandement qui fut confiée à saint Pierre; mais le plus élevé en dignité sera le plus exposé au danger. Les premiers papes furent presque tous des saints et des martyrs.

La longueur et la cruauté des persécutions ne purent jamais lasser la ferveur des fidèles dont le nombre croissait sans cesse.

Durant les mauvais jours, la principale occupation des chrétiens était de donner la sépulture à leurs frères. Comme Tobie, ils quittaient leur repos pour aller ensevelir les morts.

La couronne de fleurs que les joyeux convives plaçaient à Pompéi sur leurs têtes pendant les festins servait dans les catacombes à orner le front inanimé des martyrs. ^ Les vêtements d'or et d'argent dont Télégante matrone se parait dans les fêtes étaient employés par la femme chrétienne pour l'ensevelissement d'un corps mutilé par le bourreau.

1^ Vierge et TEnraot Jésus.

Un héroïque athlète de la foi vient de subir un atroce supplice ; ses persécuteurs s'éloignent du cadavre et l'abandonnent. Les fidèles arrivent aussitôt; ils recueillent avec des éponges un sang précieux, qu'ils conservent dans des fioles; ils relèvent le corps et rassemblent les membres déchirés; puis le soir ils transportent ces saintes reliques dans les catacombes.

Ces nobles dépouilles sont enveloppées dans des linges fins et embaumées avec des aromates et des parfums.

Le jour de la mort du saint est le jour de sa fête; c'est le jour où il a pris possession du royaume céleste; c'est le jour où Ton célèbre son anniversaire. L'âme purifiée par le baptême du sang avait droit à la couronne de sainteté. La tombe de ceux qui avaient sacrifié leur vie au Seigneur était la plus vénérée. Pendant trente jours on l'entourait de prières. On déposait dans le cercueil les instruments du martyre, on célébrait la messe sur la pierre du sépulcre; on y répandait des fleurs; on y faisait briller les lumières; c'est là qu'on venait s'agenouiller en chantant des hymnes qui étaient des chants de triomphe.' C'est, enfin, aussi près que possible jie ces tombeaux respectés qu'on désirait en mourant pouvoir dormir son dernier sommeil sous la protection d'un saint.

Souvent, dans les jours de fêtes, des cérémonies pieuses étaient célébrées avec pompe dans les catacombes. Quelle émotion les voix pures des vierges, mêlées aux voix graves parties du sanctuaire, et accompagnées des accords d'une sainte harmonie, devaient éveiller dans les cœurs, en faisant résonner les échos lointains des galeries souterraines, comme les échos d'un monde invisible et mystérieux !

La peinture nous représente les premiers chrétiens, au moment du supplice ou de la prière, les bras étendus pour imiter les bras de la croix. Saint Maxime recommande de confesser les souffrances du Seigneur par noire attitude corporelle elle-méine.

Après avoir prié ensemble, la famille chrétienne se réunissait à des agapes fraternelles, présidées par la charité et lamour du prochain. Le riche et le pauvre, comme aujourd'hui encore à la sainte table, se plaçaient à côté l'un de l'autre. Le vin n'était permis qu'aux vieillards. La décence et la sobriété étaient imposées par le respect du lieu. Les convives n'étaient pas mollement couchés sur des lits, comme à Pompéi; ils étaient assis, et nul

repas ne pouvait avoir lieu dans cette nécropole sacrée hors de la présence du vénérable pontife (non licitum sine episcopo).

Ces banquets, auxquels les païens donnèrent des interprétations horribles, et qui plus tard laissèrent s'introduire quelques abus, furent dan^ les catacombes toujours fidèles à leur origine et à leur but, une imitation de la cène du Christ, une démonstration de fraternité, un symbole de Tunion des âmes.

Tandis que la corruption et la servitude creusaient lentement Tabîme où la Rome impériale devait s'écrouler et s'engloutir, les saints de la Rome souterraine préparaient en silence les éléments de civilisation qui devaient servir à élever la société moderne sur les ruines delà société antique.

D6is-je développer l'influence progressive et croissante du christianisme sur les lois, les mœurs, les institutions politiques et sociales du monde païen?

Ces grandes questions ont déjà été approfondies, et elles m'arrêteraient trop si je voulais seulement les effleurer en passant.

Je n'ai voulu étudier les origines du christianisme que dans

•son premier sanctuaire, dans des lieux que le temps a dépouillés,

mais oii la main de l'homme moderne n'a jamais rien ajouté.

Plus la science a pénétré les mystères des lieux sacrés, plus elle a découvert des preuves de la divinité du christianisme.

L'absence complète de toute croyance religieuse fut le grand mal des derniers païens; une foi ardente fut la grande force des chrétiens primitifs.

Nous avons parcouru Pompéi : que l'on dise quel vice n'y a pas laissé de trace?

Nous avons parcouru les cimetières souterrains des premiers martyrs : que l'on dise si toutes les vertus n'ont pas brillé dans ces lieux, et si depuis près de deux mille ans nos moralistes en ont inventé une nouvelle !

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