‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 24 sur 40 · LES MUSULMANS EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LES MUSULMANS EN ESPAGNE

ressentiment terrible entra dans l'àme de l'Espagnole outragée. Elle eût voulu tuer elle-même le perfide; elle n'en eut pas le courage. Elle écrivit à son père, et l'instruisit du dessein qu'elle avait formé de ne pas survivre à son déshonneur.

Julien, qui adorait sa fille, faillit mourir de douleur en recevant la fatale nouvelle. Après un moment de fureur et de désespoir, il comprit qu'il était prudent de contenir sa vengeance pour la rendre plus sûre et plus terrible.

Il se rend à la cour de Rodéric, qui Taccueille avec les égards dus à un des plus puissants vassaux de la couronne. Il dissimule sa haine sous les apparences d'un grand dévouement. Il est admis dans les conseils du roi; il parle de révoltes qui menacent le pays, et fait ressortir la nécessité de réunir une forte armée, dont le commandement lui est confié.

En quittant son maître, il se rend en Afrique, chez les Arabes, se met en relation avec Mousa, lui demande de le venger, et promet de lui livrer l'Espagne sans défense; Tarik passe les mers, Julien le laisse pénétrer partout, lui ouvre toutes les portes.

L'invasion des hordes musulmanes fut d'une rapidité effrayante. Rodéric fit des eflbrts pour y résister, et une grande bataille fut livrée à Gaudelète, près Xérès. Elle dura trois jours, disent quelques historiens, une semaine entière, disent les autres; le carnage fut horrible. Les musulmans obtinrent une victoire si complète, que les jGoths se virent forcés partout de rendre les armes.

Que devint Rodéric? Dieu, racontent les écrivains arabes, le tua de la main de Tarik sur le champ de bataille, où il dirigeait ses troupes, le front ceint d'un diadème d'or orné de perles, revêtu d'une chlamyde de pourpre brodée d'or, et monté sur son char d'ivoire traîné par des mules blanches.

3i8 LALHAMBRA.

Les auteurs chrétiens semblent éprouver un sentiment de compassion pour le dernier défenseur de la foi ; ils rapportent qu'il expia sa faute par son repentir, et qu'il mourut dans un couvent en odeur de sainteté. Le comte Julien périt assassiné par les Espagnols, qu'il avait sacrifiQ3 à sa vengeance. Florinde, accablée du remords d avoir été la cause de la ruine de sa patrie, maudite par les chrétiens, se maudissant elle-même, se donna la mort en se précipitant du haut de la tour de son château.

Cette séduction de Florinde, est-ce un fait historique ou une légende?

On ne peut qu'approuver la critique moderne de n'admettre aucun fait sans l'avoir vérifié; mais n'a-t-elle pas quelquefois encouru le reproche, en cédant au désir de chercher du nouveau, de faire trop bon marché des traditions séculaires? iMasdeu a rejeté l'histoire du comte Julien, parce que ce nom n'était mentionné dans aucune chronique antérieure à celle que le moine de Silos a composé au douzième siècle. Ferreras a très bien expliqué cette omission par l'extrême brièveté de la narration des premiers historiens de la conquête de l'Espagne. Enfin M. Dozy, que nous aimerons beaucoup à citer, a trouvé ce nom de Julien, qu'on traitait d'imaginaire, dans les plus anciens ouvrages arabes (1).

. Les conquérants choisirent pour capitale Tolède; c'est là qu'ils trouvèrent, parmi les dépouilles de la monarchie gothique à jamais déchue, vingt-cinq couronnes d'or, couvertes de pierreries, et portant l'inscription du nom de chaque roi et de la durée de chaque règne.

(1) J ai puisé mon récit dans un curieux manuscrit de la Bibliothèque royale de Copenhague (no 445). En voici le titre : Historia y descripcion de Espaka,.» Escrita en arabUjo por Hassis, Moto, cl aho del Senor de 979, traducida en laUn y en porlu- (/lies por mando del rey D. Dionis de Portugal , aùo de 1318, y en castellano por el maestro Makomat, natural de CordoOa, aùo de 13i2.

LES MUSULMANS EN ESPAGNE. 3il)

Les Arabes, en* abordant en Espagne vers Tannée 710, brûlèrent leurs vaisseaux. L'Andalousie leur apparut comme une terre de délices, c Ce pays, dit Al Makkari, rappelle la Syrie par son air pur, TYémen par la douceur de son climat, llnde par ses parfums, TAchwas par sa fertilité, la Chine par Tabondance des pierreries et des métaux, Aden par Thospitalité de ses plages. »

Les Arabes étaient arrivés presque à l'apogée de leur puissance sous Walid, dont Tarik et Mousa agrandirent l'empire par la conquête de l'Espagne.

C'est une étrange histoire que celle de Walid; il fut cruel, et il institua les caravansérails et les hôpitaux; il fut avare, et il éleva la magnifique mosquée de Damas; il fut illettré, et, en abolissant l'usage du grec, il fit faire de grands progrès à la langue arabe; il ne parut jamais à la tête de ses armées, et il étendit au loin ses conquêtes.

Son lieutenant Mousa fut le vrai conquérant de l'Espagne, ' et le calife, dont la puissance fut accrue par ses victoires, le paya de la plus noire ingratitude. Mousa, battu de verges, dépouillé de sa fortune, privé de tous ses fils, dont la fin fut tragique, exilé à la Mecque, périt de douleur et de désespoir.

Si l'espace nous l'avait permis, nous aurions voulu esquisser à grands traits l'histoire des califes d'Orient et de Cordoue, des émirs de Séville, des rois de Grenade.

Que de triomphes et que de revers! Quelle civilisation brillante et que de scènes barbares! Que d'énergie au combat et de faiblesse au harem! Comme la vie des despotes musulmans fut magnifique et voluptueuse, leur mort trop souvent tragique et lamentable! Que de splendeur dans le déploiement de la domination musulmane, et de tristesse dans sa chute si retentissante et si complète!

La conquête avait été accomplie par les Arabes dans un temps voisin de l'initiation , dans la période de la fleur et de la force de rislam; puis ces peuples, jadis nomades, perdirent en énergie ce qu'ils avaient gagné en civilisation. Leurs mœurs s'amollirent dans les plaisirs, leur foi s'affaiblit; ils aimaient l'Espagne, et ils se sentaient hors de leur patrie. Ils n'avaient aucun espoir de fusion avec les chrétiens, inflexiblement attachés à leur religion et à leur pays.

Les Espagnols brillent par la persévérance et le courage : ils ne pouvaient se résigner à subir le joug de l'étranger et à voir la croix abaissée devant le croissant. Ils luttèrent, et la lutte fut longue, patiente, implacable. Ils avancèrent lentement, mais ils avancèrent toujours. On vit, comme disent les écrivains arabes, les tapis de l'Espagne musulmane se ployer peu à peu sous la main de Pelage, du Cid et de saint Ferdinand. Les chrétiens reprirent Barbastro en 1064, Tolède en 1085, Cordoue en 1238, Séville en 1248, Grenade enfm en 1192.

Pour apprécier la civilisation arabe, consultons l'histoire, la tradition; interrogeons les monuments qu'elle nous a laissés. Avant d'arriver à Grenade, dernier refuge de l'islamisme, passons par Tolède, Cordoue et Séville, ces vieilles capitales des califes et des émirs.

Page 1