CHAPITRE DEUXIÈME
Tolède, la cité impériale, la cité des héros et c ville des rois goths, des émirs arabes, des rois de rabbins juifs, des archevêques illustres, est une des célèbres du monde.
Les monuments des rois tombent en ruine; ma des Mores vit toujours dans la tradition populaire, c venir des saints est toujours vénéré dans la vieille
Tolède, si Ton en croit les historiens du lieu, ne dation ni aux Grecs ni aux Romains, mais à Nah Toutes les tribus dlsraël contribuèrent à sa com qui lui valut le nom dérivé de Thébreu toledoth Cette origine a été critiquée, non parce qu'elle éi cienne, mais parce qu'elle ne Tétait pas assez, etdes gravement fait remonter au déluge.
De Madrid à Tolède, grâce au chemin de fer, ( un voyage. Le chemin de fer traverse la vallée où l parler comme Quintana, glissant sa blanche épt sables cror, va baiser les pieds de r impériale ToU
La ville se dresse sur le sommet d'une montagn( a fait donner l'épithète de pyramidale (jnramidal 7 cension est roide et justifie la description de Quevedo
"ï^vr-
;J52 I/ALH AMBRA.
a ville hérissée d'aiguilles, faite en forme de fuseau. En descen- « dant, on glisse; en montant, il faut grimper à pic.
t Vi una ciudad de puntillas
Y fabricada en un huso, Que si en ella bajo, ruedo,
Y trepo en ella, si subo. »
Peu de villes offrent un aspect plus pittoresque et plus antique. Avec ses alcazars moresques et ses portes magnifiques, avec ses vieilles mosquées et ses splendides églises, avec ses maisons et ses monuments couverts du vernis des siècles, la pyramidale Tolède apparaît comme une relique du passé, comme une cité du moyen âge oubliée par le temps.
Traversons le pont d'Alcantara et gravissons la montagne. A chaque pas, une légende gothique, arabe ou espagnole va attirer nos regards sur les rochers qui nous entourent.
V oici le castel de Cervantes, qui s'élève sur un mont séparé de de Tolède par le torrent.
Un jour, ce vieux fort semblait près de tomber au pouvoir des musulmans qui T assiégeaient. La reine Bérengère,- qui s'y était réfugiée, fit dire aux ennemis que s'ils étaient des braves, au lieu de cherchera faire peur à une femme, ils iraient se mesurer avec son vaillant époux, Alphonse VII, occupé à guerroyer sous les murs de Curelia.
Les Arabes se montrèrent dignes de cet appel à leur chevaleresque courtoisie pour les dames. Ils promirent de se retirer, mais à une condition, c'est que la reine consentirait à se montrer sur la haute tour, afin de leur permettre d'admirer sa beauté et de lui rendre hommage. Bérengère consentit à satisfaire ce désir, elle reçut leurs adieux, et le siège fut levé.
Ce fait de galanterie n'est pas le seul que l'on peut citer. La
ville de Baza était assiégée par les rois catiioliques. Isabelle témoigna le désir de faire une promenade, et demanda une suspension d'armes qui fut gracieusement accordée. Pendant que 'la reine se promenait autour des remparts, une porte de la place
Pueita del Sol (Tolède).
s'ouvre, et elle voit sortir une foule considérable de cavaliers armés. C'étaient des chevaliers maures qui, pour rendre hommage à une femme, leur plus terrible ennemi, venaient lui offrir le spectacle d'un brillant tournoi.
Avant d'entrer dans les rues tortueuses de Tolède, on traverse plusieurs portes monumentales, superbes, et de différents styles. La porte de Cambion est attribuée au roi Wamba, et celle de Visagra (via Sagra) à Charles-Quint. La Puerta del sol est une perle archéologique. Elle est défendue par un mur crénelé et par deux tours. La baie est formée d'une double arcade ornée d'écus- , sons, de sculptures et de colonnettes.
Tolède conserve sa vieille physionomie, et n'a pas cherché à se rajeunir, comme Séville et Grenade. Elle n'est belle que par les monuments du passé. Ses mosquées se sont transformées en églises, et ses alcazars en palais. A chaque pas, en parcourant ses rues étroites et mal pavées, on admire de beaux modèles de l'architecture de toutes les époques, excepté de l'époque actuelle. Dans les anciennes constructions, défigurées par des réparations maladroites et successives, il n'est pas rare de découvrir sous des couches de badigeon de charmantes sculptures, vrais trésors de l'art moresque. Tolède est riche de poésie, mais pauvre d'établissements industriels. On s'étonne, à voir cette ville mal bâtie, peu animée, qu'elle compte aujourd'hui prés de 20,000 âmes; on ne s'étonne pas qu^elle en ait compté autrefois deux cent mille, si l'on fait le calcul de ses vieilles églises; il lui en reste 79, elle a perdu 49 couvents et 20 hôpitaux.
La place fameuse de Zocodover, théâtre jadis de tant d'événements et de fêtes, est aujourd'hui triste, comme si elle déplorait sa grandeur déchu e.
Une journée suffit au touriste pour tout voir à Tolède. Des mois entiers ne suffiraient pas à l'archéologue pour étudier tout ce qu'il y a d'antiquités intéressantes.
C'est une ville morte, mais que de souvenirs vivent dans ses ruines ! Ce qui reste debout de ses quatre alcazars n'a rien de remarquable, mais ils nous rappellent la moresque Galiana, Tin-
fant D. Fadrique, oncle de Sanche le Brave, Alphonse VIII, Don Pèdre le Cruel !
De simples maisons ont aussi leur histoire. Voici celle où Henri de Transtamare reçut Duguesclin, et prépara sa vengeance fratricide.
Les églises ont été tour à tour synagogues, mosquées, églises, et Tart arabe s'y montre encore à côté de Fart chrétien.
Nous n'entrerons que dans Maria la Blanca. Cet édifice fut primitivement une mosquée; il devint ensuite une synagogue, et en 1405 saint Vincent Ferrier le bénit comme église. Annexée plus tard à un monastère, cette église servit de chapelle abbatiale, puis de simple oratoire, puis enfin, dans d'autres temps, ^ de caserne, de simple magasina fourrage!
Ce monument historique est vraiment admirable de style. Quand pourra-t-on réaliser le projet de lui rendre son ancienne splendeur?
Laissons San- Juan de los ReyeSy la basilique de Sainte-Léocadie, El Christo de la LuZy Nuestra Sehora del Transita, les paroisses mozarabes, les paroisses latines; mais pouvons-nous passer devant la cathédrale de Tolède sans payer un tribut d'admiration à ce temple renommé, l'ancienne cathédrale de Madrid et l'on pourrait presque dire de tout le royaume?
L'archevêque, primat des Espagnes, jouissait sous Philippe II d'un revenu annuel.de deux cent mille ducats; aucune fortune de grand d'Espagne n'atteignait la moitié de ce chiffre.
La vie n'était pas chère à Tolède. L'archevêque n'avait pas d'autre famille que les pauvres, d'autre luxe que celui de son église ; aussi qu'on ne s'étonne point des richesses accumulées pendant des siècles dans la magnifique cathédrale.
C'est une des plus illustres églises du monde que la Santa Iglesia metropolitana primada de la Espaha. Son histoire se
lie à tous les grands événements de l'histoire nationale. Elle prétend avoir reçu la foi d'un apôtre venu à Tolède, saint Jacques le Majeur. Elle commence la série de ses prélats à saint Eugène, vers Tan 68 de notre ère; elle fut le siège de dix-huit conciles. C'est dans ces saintes assemblées que s'agitèrent les plus hautes questions politiques et religieuses; c'est là que fut rédigé le forum judicum; c'est là que furent rendus des décrets empreints d'une si haute sagesse, que le Corpus juris canonici conserve cent dix de ses décrets , servant encore, après tant de siècles, de règle à l'Église universelle.
Les Arabes gardèrent pendant environ quatre cents ans la cathédrale primitive transformée en mosquée. Lorsqu'ils furent vaincus, ils obtinrent d'Alphonse VI, en l'année 1090, comme une clause de la capitulation, que la mosquée resterait en leur possession. Les musulmans avaient laissé aux chrétiens leurs églises; les chrétiens vainqueurs laissèrent aux Arabes leurs mosquées. Le roi avait juré aux vaincus qu'ils ne seraient jamais troublés dans l'exercice de leur culte.
La reine Constance et l'archevêque Bernard éprouvaient un extrême déplaisir à voir le croissant de Mahomet profaner une cathédrale illustrée par tant de souvenirs et de grands saints. Le roi avait donné sa parole, et rien au monde n'aurait pu l'engager à la trahir. Un jour qu'il était allé guerroyer au loin, il confia à la reine l'administration de ses États. Constance et Bernard, ayant le pouvoir de tout faire, crurent avoir le droit de tout oser.
Dans la nuit du 25 au 27 octobre 1091, des fidèles ardents et des soldats armés pénétrèrent en brisant les portes dans la mosquée, renversèrent tous les symboles musulmans pour y substituer les symboles chrétiens, et le clergé procéda aussitôt aux cérémonies usitées pour la purification des sanctuaires profanés.
Lorsque, à Taube matinale, une cloche placée au haut de la grande tour eut annoncé que la mosquée était r catholique, la joie des chrétiens fut grande, la fui mans terrible.
La violation des traités autorisait tous les excès « aux armes! Profitons de Tabsence du roi, j « parjures, vengeons Mahomet! » tels étaient le de tous les côtés par la population arabe, furiei les plus sinistres projets.
Mais voilà qu'au milieu de la foule ameutée vieillard apparaît : c'est le îdiqui Abu-Walid; il p; cours, apaisant les esprits, font rentrer dans le four avides de sang. D'après ses conseils, une députati au roi pour lui reprocher d'avoir forfait à sa paro
Alphonse frémit à l'idée de ternir son blason ] de félonie; il part à marches forcées pour Tolède; pargner ni la reine ni l'archevêque qui avaient ( honneur.
Le roi approche des portes de la ville : il aper^ foule considérable d'Arabes. Arrivent-ils au-deva exciter encore sa colère? Non, ils viennent pou demandent à Alphonse de pardonner aux coupable sa parole qu'ils lui rendent, et de garder la catt
C'était Abu-Walid qui avait changé ainsi la esprits. Il avait compris qu'il y avait du danger contre le plus fort et qu'il valait mieux se faire < de la reine et du cardinal, que de les avoir pou générosité des Arabes leur donnait droit à la recc vainqueurs. Cette reconnaissance est vivante en siècles, et dans le sanctuaire vénéré le faqui musul sa statue au milieu de celles des saints et des roiî
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D'après une inscription retrouvée en 1581, la première cathédrale fut consacrée en 630, sous le roi Récarède. Elle fut reconstruite par saint Ferdinand, et depuis lors on a si souvent cherché à Tembellir selon le goût du temps, que c'est un vrai musée de feeaux spécimens du style des diverses époques.
En entrant, j'admirai ce que Montaigne appelle la vastité sombre des églises chrétiennes. Les rayons de lumière, empruntant aux vitraux coloriés leurs teintes harmonieuses, répandaient dans l'immense édifice un jour mystérieux. Je ne sais quelle religieuse émotion me saisit lorsque, vers le soir, une clarté douteuse vint donner à toutes ces sculptures, à toutes ces statues des formes étranges, comme une apparition du passé, comme une vision du monde surnaturel. Ma pensée cherchait à repeupler ces lieux, aujourd'hui si déserts, par l'évocation des générations éteintes de tant de saints et de rois qui sont venus s'agenouiller devant ce sanctuaire.
L'espace me manque pour décrire ce monument si vaste, ses hautes tours si ornementées, ses huit portes si fameuses, ses cinq nefs soutenues par 84 énormes faisceaux de colonnes, sa profonde enceinte que 750 fenêtres ou rosaces ne peuvent suffisamment éclairer, son chœur aux sculptures admirables, son pupitre d'acier décoré>des statues en bronze des douze apôtres, ses grilles de fer argenté, et un célèbre chef-d'œuvre de serrurerie, la grille du sanctuaire haute de douze mètres et surmontée d'un Christ colossal.
La capilla major est remarquable par son autel en bois de cèdre, son superbe retable à cinq étages, ses deux chaires en bronze, ses tombes royales et ses nombreuses statues de rois et de saints, parmi lesquels on remarque un pâtre et un musulman; le pâtre qui fit gagner la bataille de las Navas, et le.faqui Abu- Walid, qui fit céder la cathédrale aux chrétiens.
Je dois renoncer à énumérer toutes les merveilles des chapelles, vastes comme des églises. Quelle profusion de dorures, de marbres, d'objets d'art!
Arrêtons-nous devant de somptueux mausolées. Bien des noms, jadis glorieux, ont été effacés sur la pierre comme dans la mémoire des hommes. Citons cependant des personna; toire ne saurait oublier. Voici la tombe de Mendozî le grand cardinal d'Espagne. Il eut deux grandes d'assurer à Christophe Colomb la possibilité de décoi veau-Monde et celle d'arborer le premier la croix sui tours de l'Alhambra.
Ici repose Gil de Albornoz; cardinal et général, par la parole et par l'épée à ramener le pape à R( dinal mourut à Viterbe; il fut transporté d'Italie les épaules de personnes pieuses, qui se relayaient \ voyage.
Voyçz sur la voûte un fier hidalgo peint à cheva cette voûte même qu'il a voulu être inhumé, afin mort personne ne pût lui passer sur le corps!
Hic jacet pulvis, cinis etnihil (ci-git poussière, c( rien), telle est l'épitaphe du cardinal de Portocarrer France du cofdon du Saint-Esprit et en Espagne deî dignités.
Don Alvaro de Luna, le fameux connétable, se fit < vivant un splendide mausolée ; sa statue en bronze, le cercueil, se relevait d'elle-même par un ingénieur se mettait à genoux pendant la messe, et puis reprei de la mort. Avant de porter sa tête sur l'échafaud, guère si haut placé, vit sa tombe détruite comme s Celle qui existe aujourd'hui fut élevée plus tard p2 sa fille.
Les tombeaux des saints sont d'une extrême richesse. Les châsses de saint Eugène et de sainte Léocadie sont d'or massif. Léocadie est vénérée à Tolède comme saint Isidro à Madrid et sainte Geneviève à Paris. Léocadie s'était dénoncée par ses bonnes œuvres dans un moment de persécution cruelle contre les chrétiens. Elle fut arrêtée et mise dans un cachot; elle était heureuse, la jeune vierge, d'offrir le sacrifice de sa vie au Sauveur du monde: mais redoutant sa faiblesse et sa modestie, elle ne cessait de prier Dieu de lui faire la grâce d'affronter la mort avec courage, et de la préserver, au milieu des tortures, de toute apparence de défaillance. On raconte qu'elle expira doucement dans sa prison en baisant avec ardeur une croix qui s'était merveilleusement gravée sur la pierre par la seule pression de son doigt délicat.
Saint Ildefonse n'est pas séparé, dans la cathédrale, des hommages rendus à la jeune vierge martyre. Saint Ildefonse, élevé par saint Isidore de Séville, la lumière des Espagnes, s'illustra, en l'année 653, dans un concile de Tolède. Il défendit avec tant d'éloquence la virginité de la mère de Dieu qu'il mérita le titre de chapelain de la Vierge et d'anc/'e de la Foi. Les poètes ont souvent raconté qu'un jour Léocadie, soulevant la froide dalle de son sépulcre, apparut aux yeux surpris de rassemblée, s'avança lentement vers la chaire, et complimenta l'orateur de ses nobles efforts pour empêcher Thérésie de ternir la gloire de la reine des cieux. Au moment où la sainte regagnait son cercueil, le roi prêta à Ildefonse un petit couteau {cultrum modicum) pour couper un morceau du voile de Léocadie, relique que l'on montre encore.
La sacristie renferme des trésors dont les touristes français parlent en général fort légèrement : 85,000 perles y brillent sur le manteau de Notre-Dame del Sagrario, chantée par Caldéron, et les objets précieux qu'on lui a offerts sont sans nombre. Les
masses d'or apportées par Christophe Colomb ont servi à orner la cathédrale de chefs-d'œuvre nombreux. La custodia est placée dans un templete de forme pyramidale et de style ogival, soutenu par quatre anges, et orné de 260 statuettes. Trois artistes allemands
Chapelle de la lumière (Tolède).
ont dû travailler successivement cent ans pour achever cette œuvre, et elle est si riche de pierreries que Ton ne saurait trop dire si la matière ne vaut pas autant que ce travail d'art et de patience. Des inscriptions placées dans l'église rappellent le respect du saint lieu. Un tronc est destiné à recevoir les restitutions des
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prêtres qui, ayant cédé à des distractions pendant les offices, ne croient pas pouvoir en conscience profiter des droits de présence.
Un curieux souvenir de la domination musulmane, c'e^t la chapelle de la cathédrale, où s'observe encore le rit mozarabe. Sans rechercher Tétymologie de ce mot, je me borne à dire qu'on appelle mozarabes les chrétiens qui ont conservé leur culte et leur foi sous la domination des Arabes. Le rit gothique régnait à Tolède lorsque les musulmans s'emparèrent de la ville. Les rois de Castille, après la défaite des Mores, voulurent substituer à la vieille liturgie gothique la liturgie romaine. Les mozarabes résistèrent à toute innovation, et pour juger la question on s'en remit au jugement de Dieu. Le combat judiciaire fut ordonné, et le champion du rit mozarabique fut vainqueur; mais le roi de Castille ne voulut pas céder, et l'on eut recours à une autre épreuve, celle du feu. Le rit mozarabique triompha de nouveau, et une transaction eut lieu. La liturgie gothique fut maintenue dans certaines égUses et la liturgie romaine adoptée dans d'autres; aujourd'hui encore une chapelle conserve le rit mozarabe comme une relique du passé, comme un monument de la fidélité des Tolédans à la foi et aux usages de leurs ancêtres.
On ne peut s'éloigner de Tolède sans parler de la renommée de ses fines lames, trempées dans les eaux du Tage. Un poète, contemporain de Pompéi, fait déjà mention du couteau tolédan, toledano cultrOy et l'épée fut l'arme par excellence de l'ancien Ibère comme de l'hidalgo de Castille. La manufacture de Tolède, dit-on, employa jadis plus de cent mille ouvriers à la fois, mais sa décadence commença naturellement à l'invention de la poudre. Que sont aujourd'hui les meilleures dagues auprès de nos armes à feu si perfectionnées?
Nous nous sommes arrêté trop longtemps peut-être à Tolède,
et cependant que de légendes de saints et d'Arabes abondent dans la ville des héros et des poètes !
Demandons à la poésie, à défaut de Thistoire, le récit des magnificences de la cour du temps des Arabes. Balbuena, Lope de
Salle dite VAtelier du More (Tolède}.
Véga, Moratin et Rubi se sont plu tour à tour à conter les aventures de la belle Galiana.
Il y avait à Tolède un émir nommé Galafra, qui avait pour fille Galiana, célèbre par Téclat de ses attraits.
L'émir était très bon, ce qui lui suscitait beaucoup d'ennemis; le calife de Cordoue, qui était très méchant, l'accusait de donner asile à ceux de ses sujets qui fuyaient sa tyrannie.
La merveilleuse beauté de Galiana était encore un grave sujet d'embarras. Les plus illustres chevaliers brûlaient d'amour pour
elle; mais elle ne voulait aimer que son père et refusait de le quitter.
Elle se plaisait dans son beau palais et son père ne cessait de Tembellir avec une magnificence inouïe. Rien ne lui coûtait pour aller au-devant du moindre désir de sa fille adorée. Les plus riches tapis, ornés des pierreries les plus brillantes, n'étaieat jamais assez beaux pour être foulés par les pieds de la ravissante princesse ; sur le dais qui couvrait son trône on lisait, en lettres faites avec des topazes et des émeraudes : « Galiana est ici, et ces palais sont les siens. »
Les splendides jardins étaient tracés et décorés d'une manière admirable. C'est là que le célèbre astronome al Zarcal avait Êiit creuser un étang qui, à Taide d'un mécanisme secret, indiquait les heures du jour et de la nuit en se remplissant et en se vidant, suivant les mouvements de la lune.
Les eaux du Tage ménagées avec art, les arbres et les fleurs VQnus des pays lointains, tout avait contribué à faire de cette Imerta un vrai palais de délices.
Galiana, avec ses goûts pour la solitude, était-elle heureuse dans la plus ravissante retraite que l'imagination puisse rêver? Non. Il n'est pas de bonheur parfait ici-bas. Un sujet de sérieux ennui pour la fille et de graves difficultés pour le père, c'était la passion violente de Bradamante pour la belle princesse. Bradamante, souverain de Guadalzara, était un géant, fier de ses forces physiques autant que du nombre de ses soldats. Il était très utile à l'émir de Tolède, mais il déplaisait à Galiana.
Habitué à ne jamais céder et à tout faire plier sous sa volonté, Bradamante, malgré les refus de Galiana, ne cessait de la poursuivre d'un amour brutal qu'il voulait lui imposer. Pour arriver jusqu'à elle, malgré elle, il avait fait creuser un chemin connu encore sous le nom de sentier de Galiana. Plus la jeune fille
cherchait à lui échapper, plus il employait de moyens pour vaincre sa résistance. Aussi, partout et toujours, elle se sentait sous le poids des inévitable^ regards de son farouche amant.
Galafra, obligé de combattre le calife, ne pouvait se priver du secours de Bradamante. Un jour, le géant Taidaà remporter une victoire, et pour prix de cet éclatant service il exigea impérieusement que Témir lui donnât la main de Galiana. Refuser, c'était se faire un ennemi implacable d'un auxiliaire dévoué; céder, c'était sacrifier à l'ambition le bonheur d'une fille adorée.
La légende, sans trop s'inquiéter de sa discordance avec l'histoire, rapporte que dans ce temps-là l'empereur Charlemagne vint demander l'hospitalité à la cour de Tolède. Galiana sans doute l'intéressa vivement en lui contant ses peines. Il en devint épris, et parvint à s'en faire aimer. Il se débarrassa d'abord de son rival, qu'il provoqua en duel et qu'il tua. Galafra ne pouvait refuser sa fille au héros français ; mais ce n'est point sans un cruel déchirement de cœur qu'il la vit quitter les magnifiques jardins des bords du Tage pour suivre au loin un illustre époux qui lui ferait oublier les paternelles tendresses.
La tradition et les écrivains contemporains nous montrent les mœurs des musulmans d'Espagne bien différentes de celles des musulmans d'Orient. La chevalerie moresque fut aussi brillante que la chevalerie castillane ou andalouse.
Lorsque, après un siège de sept ans, les Mores, vaincus par Alphonse, furent obligés de rendre l'antique capitale des Goths, leurs fureurs égalèrent leui*s regrets. Un de leurs poètes, Ibn-al- Gassao, chantait ainsi leur désespoir :
« 0 gens d'Espagne! pressez vos montures; le séjour ici n'est qu'un leurre.
« Le collier de la péninsule se dégraine des deux côtés; le milieu même n'est pas sûr.
<r Nous sommes au milieu d'ennemis qui nous harcèlent. Comment vivre dans un sac de couleuvres ! »
Arcade de style hispaoo-arabe (Tolède).