CHAPITRE QUATRIÈME
Quien no ha visto Sevilla No ha visto maravilla.
« Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu une merveille! »
« Voilà Séville, m'écriai -je avec Femand Caballero, voilà Sé- « ville! Ce nom seul émeut le poète, l'historien et l'artiste ! Voilà € Séville avec ses vêtements moresques, couronnée de sa gran- € diose et sublime cathédrale, qu'on voit au loin comme une c sultane convertie; Séville qui se dore de ses souvenirs et qui « se parfume de la fleur de ses orangers ! »
Quel poète, en passant, n'a salué comme lord Byron cette ville si belle, qui a raison d'être fière de sa beauté présente et de ses gloires du passé?
La capitale de l'Andalousie est digne des éloges qu'on lui a prodigués, et quand on l'a visitée, on désire la revoir.
Près de la cité actuelle s'élevait l'antique Italica des Romains, dont les ruines existent encore. Italica conserve le souvenir de Scipion l'Africain, qui vint se reposer dans ce beau pays de ses* guerres contre Carthage. Italica fut la patrie du poète Silius Italiens et de trois empereurs romains : Trajan, Adrien, Théodose le Grand. Dans la physionomie historique de ees trois sou-
verains illustres ce n'est pas sans raison qu'on a cru retrouver les traits communs d'une même origine, d'une même race.
Les fouilles faites à Italica ont fourni des objets d'art romain, l'orgueil des musées de Séville.
Que de souvenirs et de traditions se sont accumulés dans cette ville depuis Scipion jusqu'à nos jours!
Ces souvenirs sont divers, et les lieux où se sont passées les plus galantes aventures ont été souvent le théâtre des scènes les plus tragiques.
La cité sévillane, gaie et brillante, n'a rien de l'aspect triste et désolé de Cordoue; Sa calle de la Sierpe est très animée, sa place de la Constitution très bien bâtie. Partout des maisons neuves, qui font encore mieux ressortir les anciens monuments, par le contraste de l'art ancien et de l'art moderne. Les hôtels ont tous un gracieux paliOy cour intérieure ornée de colonnes, de fontaines et de fleurs. Les orangers superbes, les hauts palmiers, les beaux arbres sont répandus partout; et vers le soir, quand le soleil de l'Andalousie a perdu de son ardeur, les riches équipages, les promeneurs à pied et à cheval abondent sur les bords verdoyants du Guadalquivir. Tout respire la grande ville et la ville de plaisir.
La patrie de Figaro et de don Juan pourrait offrir toujours des aventures à raconter sur ces Andalouses au teint bruni, aux yeux expressifs, à l'abondante chevelure ornée de fleurs naturelles, à la gracieuse mantille, à l'éventail dont elles jouent aussi bien que du regard.
Entrez dans la grande manufacture où le tabac, venu de la Havane, est façonné en cigares par les mains de 6,000 jeunes cigareras : vous trouverez beaucoup de ces Sévillanes vraiment jolies, et bien peu qui n'aient pas de beaux yeux. Plus d'une Camxen peut y inspirer le poète et l'artiste.
Un jour, j^admirais dans la chapelle de la Charité des tableaux magnifiques, des chefs-d'œuvre de Murillo, le Moïse tirant Veau du rocher et le Miracle des poissons. En me baissant, je déchiffrai sur une humble pierre : « Ici reposent les os et les cendres du pire de tous les hommes du monde. Priez Dieu pour lui. »
Alcazar de Seville.
Cette inscription fut dictée par le repentir du fondateur de la chapelle. J'avais attribué ce tombeau à don Juan de Maflara, que j'avais confondu avec le don Juan héros des aventures galantes.
Cette erreur mérite d'être corrigée , parce gue je ne suis pas le seul en France qui l'ait commise. Il faut distinguer deux don Juan : don Juan Tenonio et don Juan Diego de Maflara. Le premier appartient surtout à la légende, le second à l'histoire.
Triso de Melino prétend avoir trouvé dans le couvent de San- Francisco de Sévi lie le nom et te souvenir de don Juan Tenonio, dont le nom est devenu populaire, grâce à lui, à Molière, à lord Byron et à Mozart. Un Tenonio a publié sa propre généalogie, et il ne dit rien de celui de ses ancêtres qui a tant fait parler de lui.
Don Juan Diego de Mafiara est un personnage historique, fondateur réel de la chapelle de la Charité; il a eu pour biographe Antoine de Latour, noble cœur, esprit charmant, ami fidèle et regretté.
Don Juan de Maftara, que j'avais appelé avec un de nos romanciers célèbres don Juan de Marana, fut saisi un jour, au moment où il se livrait aux plaisirs effrénés, par le spectacle de la mort et par la terreur d'une fin prochaîne. Il éleva sa pensée vers le ciel et, déplorant ses désordres, il consacra le reste de sa vie à leur expiation. Comme Piron, il brisa sa lyre profane pour implorer les miséricordes de Dieu.
Avec l'homme dont la vie fut célèbre par ses scandaleuses amours, je puis trouver une transition pour parler d'une sainte des plus pures et des plus vénérées. Sainte Thérèse, comme don Juan, aimait et habitait Se ville, et sous le même ciel ils ont laissé tous les deux échapper de leur cœur brûlant pour le Seigneur les inspirations pieuses les plus touchantes, les plus divines.
Laissons les chapelles, qui nous retiendraient trop longtemps^ jetons un coup d'œil sur la Bibliothèque Colombine, collection des livres de Christophe Colomb, qui en a annoté plusieurs de sa main. Un palais splendide a été élevé pour recevoir les archives de l'Inde. L'escalier, chef-d'œuvre étudié encore par nos architectes, se tient en quelque sorte tout seul en l'air. Les murs intérieurs sont revêtus de boiseries en cèdre. L'archiviste me montra de curieuses raretés paléographiques. Parmi les auto-
graphes des plus célèbres conquérants des Indes, je remarquai ceux de Pizarre; il ne savait pas écrire, et se contentait de poser un petit trait singulier à côté de sa signature, faite par un calligraphe distingué. J'ai lu un curieux mémoire de Cervantes, qui demandait au roi, en récompense de ses services, de lui accorder une place dans les Indes. « Qu'il cherche ailleurs. » Cette brève annotation mise sur le dossier est de la main même de Philippe II.
Ce ne sont pas les bibliothèques de Séville qui feraient sa renommée, ce seraient plutôt les chefs-d'œuvre de son école, illustrée par tant de grands artistes. Parlerai-je ici de Murillo? Il serait intéressant de le comparer aux peintres italiens et de le venger du reproche d'avoir dans ses compositions manqué de sentiment religieux. Les chefs-d'œuvre de Murillo et de Zurbaran sont répandus à profusion dans les églises, les musées, les palais de leur pays natal.
Le palais de San-Telmo suffirait pour attirer à Séville tous les amis des arts. La reconnaissance populaire n'est-elle pas due même à un prince lorsque, au lieu de faire un usage égoïste de sa fortune, il l'emploie à des œuvres de bienfaisance, à orner la ville qu'il habite?
Le duc de Montpensier est le fils d'un roi qui aimait autant à. élever de beaux monuments, que les barbares de notre siècle aiment à les incendier. Le prince français, devenu infant d'Espagne, a embelli Séville d'un édifice moderne digne des édifices anciens dont la capitale de l'Andalousie e.st si riche et si fière.
Il achète à grjinds frais d'abord un bâtiment, jadis le lycée des pilotes de la marine, puis le couvent abandonné de San-Diego, enfin un champ voisin.
Voilà qu'aujourd'hui les vieilles constructions ont pris un aspect nouveau; les murs les plus disparates se sont reliés par des fa-
çades régulières, des salles nues se sont transformées en royales galeries, les cours les plus tristes se sont ornées de colonnettes et d'arcades mauresques. Les bronzes et les marbres antiques d'Italica, les arabesques des alcazars, les chefs-d'œu\Te des peintres espagnols anciens et des peintres français modernes sont venus à Tenvi décorer la modeste habitation des moines et des marins, métamorphosée en palais splendide, en musée admirable.
Ce n'est pas tout : aux féeries de Tintérieur du château se joignent les féeries des jardins. Dans les champs, oii ne croissaient que les orangers (l'arbre le plus commun dans ce pays), se sont élevés comme par enchantement les arbres exotiques les plus rares. Le palmier, le bananier, le cocotier, Jes plus belles plantes, qui ne s^étaient jamais rencontrées ensemble, se sont donné rendez-vous dans cette ville située à l'extrémité méridionale de l'Europe.
La petite huerta d'orangers du lycée, à force d'être agrandie, s'étend maintenant sur les bords du Guadalquivir, embrasse la rivière avec une lie, renferme une montagne avec un belvédère, et met en évidence des sites longtemps dédaignés de nos jours, après avoir été si fort appréciés par les anciens qu'on découvre dans ces lieux des antiquités et des tombeaux de l'époque hispano-romaine.
San-Telmo, avec sa belle réunion de merveilles des arts et de merveilles de la nature, est sorti de l'imagination et, qu'on me pardonne l'expression triviale, de la bourse du prince.
Que saint Ferdinand et saint Louis, dont les statues colossales décorent ces beaux lieux, protègent leurs nobles descendants!
Des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture nous attendent encore à la cathédrale. C'est laque l'on va admirer saint Antoine de Padoiie, le plus célèbre tableau de Murillo. Je renonce à dé-
crire cette église gothique, qui par son effet grandiose, ses faisceaux de colonnettes, la hauteur extraordinaire de sa voûte hardie, peut figurer parmi les plus magnifiques cathédrales du monde. Que de curiosités elle renferme : la chaire de saint Ferrier, la chapelle de saint Ferdinand, les trésors inouïs de sa sacristie ! Nulle part on ne voit les usages populaires ajouter, comme à Séville, autant de pratiques traditionnelles aux cérémonies religieuses ; citons le santo entierro (le saint enterrement de Jésus- Christ) le vendredi saint; le massacre des Juifs, ce sont des coups de fusil tirés en Pair, et qui ne font de mal à personne; les adieux au carême, le jour de Pâques, attirent surtout la foule; dès que minuit a sonné, une voix tombant de la Giralda proclame un adieu grotesque à chacun des plats rtiaigres en usage les jours d'abstinence. La procession de la Fête-Dieu a conservée, de nos jours encore, l^^Seises, qui, au son de la musique et des castagnettes, dansent devant le saint sacrement comme David dansait devant l'arche.
A Séville nous trouvons toujours des souvenirs arabes auprès des souvenirs chrétiens; la Giralda, transformée en clocher de la cathédrale, est un des plus beaux monuments des musulmans d'Espagne. Le peuple a pour cette tour une affection particulière; il l'illumine les jours de fête, et l'associe à toutes ses traditions de gloire ou de piété.
La Giralda est l'ornement de la ville, et suffit pour prouver combien les constructions modernes sont loin d'égaler les constructions moresques.
Lorsque les musulmans parurent, en 711, Séville leur ouvrit les portes sans coup férir. Longtemps elle fut soumise à Cordoue, et, rivale jalouse de cette cité voisine, elle lutta obstinément pour conquérir son indépendance et devenir la capitale de l'Andalousie. Elle arriva à son plus haut degré de splendeur lorsque
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Cordoue tomba vaincue au pouvoir des chrétiens. Sëville devint le refuge des mahométans, refoulés sans cesse du nord au midi.
L'émir -al Moumenin avait conçu le projet de rassembler des forces assez considérables en Afrique pour étouffer toutes les* révoltes et réduire l'Espagne entière sous la domination du croissant. Au moment où il se disposait à entrer dans l'Andalousie avec une armée immense, qui ne comptait pas moins de trois cent mille cavaliers, il vint à mourir subitement. Son fils lui succéda. Ce prince n'eut rien de plus pressé que de congédier l'armée, et de dépenser l'argent amassé pour la guerre à des améliorations pacifiques. Il embellit Séville, établit des quais de pierre sur les bords du fleuve, créa un magnifique aqueduc, qui existe encore; enfin, il érigea une mosquée ou djami, dont la tour était la Giralda.
Cette tour superbe fut l'œuvre d'un Arabe sévillan, Géber, qui réleva jusqu'à une hauteur de 172 pieds. Il la termina par un pavillon de briques vernissées et peintes des plus vives couleurs. Au-dessus du pavillon brillaient au soleil quatre globes de fer doré. Un de ces globes était tellement colossal, qu'il fallut élargir la porte de la ville pour lui ouvrir un passage. En 1568, ce pavillon fut abattu, et la tour fut exhaussée encore. Elle a 258 pieds de hauteur et une largeur de 45. La partie inférieure de l'édifice est bâtie en pierre d'appareil, puis le revêtement est fait de briques gracieusement disposées. L'édifice est éclairé par plusieurs rangs de fenêtres, simples ou géminées, les unes en fer à cheval, les autres ogivales, toutes très ornées. Le centre de la tour est occupé par un noyau de maçonnerie qui consolide le bâtiment, et qui permet d'atteindre son sommet par des rampes assez douces. On a écrit que deux hommes à cheval pourraient les monter de front. 11 ne faut, en général, croire que la moitié
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La Giralda, à Sévillc.
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de ce que Ton dit; si quelqu'un se chargeait de Tascension, je sais bien qui ne se chargerait pas de la descente.
Louis de Vargas, le fondateur de Técole sévillane, peignit, il y a trois siècles, la Giralda extérieurement, et les niches arabes reçurent les portraits des saints de TEspagne.
Ce Vargas avait du génie ; c'est pourquoi les attaques des médiocrités jalouses ne lui manquèrent pas. Il supportait les calomnies avec patience; cependant il avait naturellement l'esprit piquant. Un jour, un mauvais peintre sollicitait son avis, c'està-dire son éloge, pour un crucifix qu'il venait de faire.
« N'est-ce pas que ce Christ a de l'expression?
— Oui, répondit Vargas, il a bien l'air de dire : « Pardonnezleur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font. »
La Giralda m'a semblé avoir quelque ressemblance avec le Campanile de la place Saint-Marc à Venise. Ces deux tours paraissent avoir été faites sur un type emprunté à l'Orient, à une époque où les Vénitiens et les Arabes avaient de grands rapports avec les Byzantins.
Ce fut pour les chrétiens un grand jour que celui où saint Ferdinand fit flotter sa bannière sur le haut de la Giralda, où la croix triomphante devait pour toujours remplacer le croissant musulman.
Le siège de Séville fut long, l'attaque habile, la défense opiniâtre. La flotte ottomane fut détruite sur le Guadalquivir, et un large pont qui mettait eh communication les deux principaux quartiers de la ville entièrement rompu. L'amiral espagnol, don Ramon Bonifaz, un jour de tempête, fit charger lourdement deux vaisseaux qu'il envoya, masses pesantes, poussées par la marée et le vent, battre en brèche le pont, qui finit par céder à ce terrible choc.
Séville se vit bientôt forcé de se rendre. On conserve encore
les clefs de la ville qui furent remises à Ferdinand au moment de son entrée triomphale. Le pieux monarque fit graver cette inscription sur les clefs : « Dieu a ouvert les portes ; le roi est entré. »
Après la Giralda, le monument le plus intéressant et le plus connu de la capitale de FAndalousie est sans contredit TAlcazar.
Je comprends qu'il ait inspiré les poètes. Il est magnifique, ditleduc de Rivas, rAlcazar dont Séville est si fière; ils sont délicieux ses jardins, et son portique élevé est splendida!
Magnifico es el Alcazar, Con que se ilustra Sevillaf Deliciosos sus jardines!
Su excelsaportada, rica,
L'Alcazar de Séville, au premier coup d'œil, est plus beau que TAlhambra. Il est entièrement restauré, il est brillant, et ses peintures, que le temps n'a pas encore adoucies, n'ont que trop d'éclat. L'Alcazar aussi a des souvenirs de scènes voluptueuses et tragiques.
Je passerai rapidement à l'Alcazar, et je m'arrêterai longtemps à l'Alhambra.
L'Alhambra est tel que les Arabes l'ont laissé, et ils s'y reconnaîtraient s'ils pouvaient y revenir encore. L'Alhambra est d'un style plus pur et d'une meilleure époque. C'est là, enfin, que nous pourrons retrouver les traces les mieux conservées de la vie musulmane.
L'Alcazar fut achevé par les rois de Castille, et l'ombre qui semble l'habiter encore, ce n'est pas celle d'un sultan, mais l'ombre de Pèdre le Cruel.
Nous pourrions parmi les chevaliers arabes trouver des musulmans qui, par leur courtoisie envers les femmes, leur générosité
et leur bravoure, ressemblaient fort à des chevaliers chrétiens. Il est peu de princes espagnols qui aient eu plus de traits de
L'AIcazar de Séville (façade arabe).
ressemblance avec les rois maures que don Pedro. Il semble qu'en s'appropriant leur palais il s'était approprié leurs mœurs et leurs usages.
Le palais primitif des émirs de Séville s'étendait jusqu'à la tour d'Or, encore debout, sur le bord du fleuve.
Partout à TAlcazar les symboles chrétiens ont remplacé les symboles musulmans. Sous la voûte de la première porte, sur un retable, la nuit, une lampe brûle sans cesse devant une statue de la Vierge.
Au patio de la Montaria , Tadmirable façade arabe du palais resplendit d'or et de peintures. Le magnifique patio de las Doncellas est entouré de 52 colonnes de marbre qui supportent une galerie ornée d'arabesques. Plusieurs salles sont pleines de souvenirs. Ici, dit-on, les émirs puissants faisaient dresser leur trône lorsque les chrétiens, victimes de leur tyrannie, étaient obligés d'acquitter le tribut fameux des cent vierges. Là c'est la salle des Ambassadeurs; rien de superbe comme la coupole lambrissée qui la couronne; rien de gracieux comme les cerceaux élégants, comme les ornements découpés en dentelle , comme les balcons charmants qui l'entourent.
Comment décrire la petite cour si ravissante connue sous le nom de la cour des Poupées, el patio de las Muhecas; les vastes salles de bain, pleines de fraîcheur et de mystère; les jardins magnifiques, où les arbres les plus précieux prodiguent leurs fleurs et leurs parfums?
Ce qui charme le plus dans les pays chauds , c'est l'abondance des sources limpides, des jets d'eau bondissants, des fontaines murmurantes. En me promenant dans les frais parterres de l'AIcazar, où des rossignols nombreux peuplent les verts bocages, j'ai été étonné de voir qu'il suffisait de toucher un ressort pour que tout à coup des fentes des dalles qui pavent les allées on vît surgir des milliers de minces filets d'eau se croisant dans les airs, resplendissant comme des perles liquides, et arrosant en un instant ces lieux enchantés.
Lorsque Pierre le Cruel fit restaurer certaines portions de TAlcazar de Séville, il eut le bon goût de s'adresser, à ce qu'il parait, à des artistes musulmans, dont Thabileté peut rivaliser avec tout ce que Fart arabe a jamais produit de plus beau.
Des Espagnols ont donné à D. Pèdre, roi de Castille, le surnom
Le jugement de don Pèdre.
de Justicier. On vante son amour pour la justice. On raconte qu'un jour il se promenait dans son jardin, fort préoccupé du' choix d'un juge pour un débat important. Il cueille une orange, la partage en deux et jette une moitié de l'orange dans les eaux du grand bassin. Le roi fait successivement appeler plusieurs seigneurs de sa cour : « Que vois-tu là? » disait-il à chacun d'eux, et chacun répondait : « C'est une orange ; » et après cette réponse uniforme le roi les congédiait Enfin , un homme sérieux prend
gravement une branche, amène Torange sur le bord, Texamiae de tous les côtés et répond : « C'est la moitié d'une orange. — C'est toi, dit le roi, qui jugeras Taffaire. »
11 avait raison. Pour bien juger, on ne saurait y regarder de trop près.
Des écrivains de nos jours ont trop aimé, pour faire du nouveau, à réformer les jugements de riiistdire en rabaissant, les rois qu'elle appelait grands, et en réhabilitant ceux qu'elle avait flétris. Ils ont comparé D. Pèdre à Louis XI, qui a su fortifier la royauté en brisant des vassaux trop puissants, et en sacrifiant l'orgueil des grands à l'intérêt du peuple. Pèdre mérita le surnom de Cruel, qui lui est resté; bien triste fut sa fin : il périt sous le poignard d'un frère qu'il avait plusieurs fois tenté d'égorger.
Tout dans sa demeure me rappelle ses meurtres odieux; ma pensée, malgré moi, évoque ses victimes sanglantes, dont les noms ne sont pas oubliés par les échos de son palais : don Fadrique, don Juan d'Aragon, dona Juana de Lara, et la reine de Castille.
Cette jeune reine, la noble et sainte Blanche de Bourbon, nièce de Charles V, roi de France, négligée, malgré sa vertu et ses charmes, pour la célèbre favorite Maria de Padilla, fut pendant huit années enfermée dans une triste prison, où elle mourut à vingt-cinq ans, d'une mort subite et suspecte (1).
Avant de mourir, voici les paroles que prononça la jeune infortunée :
« 0 France! ô ma douce patrie, pourquoi ne m'as-tu pas retenue quand tu m'as vue partir pour venir souffrir dans cette Espagne? Je ne me plains pas de ce noble pays; car ses habitants
(1^ Voir les détails dans ma Navarre française^ t. I, p. 213.
ont compati à mes maux! Mais voici que le roi permet, contre le vœu de la Castille et pour complaire à Maria de Padilla, sa femme légitime périsse!...
« Castille! Castille! que t'ai-je fait? je ne t'ai pas trahie, e couronne que tu m'as donnée était pleine de sang et de doule mais j'en attends une au ciel, qui vaudra mieux! »
Qu'il me soit permis d'ajouter aux souvenirs historiques i portés de Séville un souvenir purement personnel. Fernand ballero, dont les écrits sur la vie andalouse sont aussi con en France qu'en Espagne, avait obtenu, grâce au duc de U( pensier, protecteur des lettres , un logement dans l'Alcazar. que de douces heures de charmante causerie, j'ai passées, je dirai pas avec lui, mais avec elle! Fernand Caballero es pseudonyme d'une femme : Bohl de Faber, qui , devenue v€ du marquis de Arco-Hermoso, épousa M. de Arron qu'elle aussi le malheur de perdre. Cet aimable auteur publia dan presse espagnole un compte rendu de l'ouvrage dont je do aujourd'hui une nouvelle édition. Je suis touché de ses él( comme d'un témoignage de cordiale bienveillance, et j'en fier comme de la preuve que mes appréciations ont été trou^ justes par l'écrivain qui a su si bien saisir la physionomii l'Andalousie.
Bracelet en or repoussé. Slvie hispano-arabe.