‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 28 sur 40 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Grenade! C'est une des villes les plus intéressantes et les plus renommées du monde par ses sites pittoresques et ses palais, ses maisons neuves toutes peintes et ses vieilles maisons moresques, ses délicieuses promenades et ses souvenirs du passé.

Un auteur du pays s'écrie : « C'est la ville la plus mvissante que le soleil puisse jamais éclairer dans son cours! »

L'aspect de Grenade ne dément pas les éloges que l'on a prodigués à cette cité, embellie par la nature plus encore que par l'art. La vue de la mer manque seule à la beauté du paysage. Voilà au sud, la Sierra Nevada, montagnes couronnées d'une éternelle neige qui resplendit aux feux du soleil de l'Andalousie. A l'est, voici les monts Alpuxarras, où l'œil cherche les vestiges de l'antique Elvire; mais ce qui est surtout vraiment beau, vraiment splendide, c'est la Véga, la plaine la plus riante et la plus féconde qu'on puisse voir. Elle est arrosée par le Génil, qui dans ses eaux roule de l'argent, et par le Darro, qui roule de l'or (1) formé, dit-on, dans des grottes enchantées. Ces deux belles riviè-

(1) Del Darro se coge oro mu y fiiio y del Genil plata muy fina. Y no es fabula, que yo el autor dcsta relacion lo he visto coger. (Gucrras civiles de Granada, p. 2.)

res dessinent de gracieux méandres dans leur cours; les arbres, les lauriers-roses embellissent leurs bords, et des canaux d'irrigation, faits par les Arabes, divisent leurs ondes en mille

Les bords du Darro (Grenade).

ruisseaux pour répandre au loin les trésors d'une fertilité merveilleuse.

Grenade rappelait à Chateaubriand le site de Sparte; Grenade me rappelait le site de Pau avec Taspect des Pyrénées aux cimes

blanches de neige, avec ses coteaux riches de verdure, avec sa

vallée du gave, surnommée le jardin béarnais. C'est surtout dans les auteurs arabes qu'il faut lire la descripla ville qu'ils ont tant aimée et tant pleurée. « Grenade, bou-abd-Allah al Katib, c'est un verger délicieux, où les suaves se succèdent sans cesse. La beauté des femmes ravissante. Les forteresses sont très fortes. La campagne ns égale pour la fertilité. Le blé et les légumes couvrent liée. Les fabriques de sucre et de soieries enrichissent jple. Les montagnes sont couronnées de neige comme couronne de nacre; elles épanchent partout des eaux les. Rien de délicieux et de pur comme l'air de Grenade, umé par les parfums des fleurs et des jardins. » inade, dit Ash-Shakandi dans son épitre Risaleh, Greest le Damas de l'Andalousie; c'est le délice de la vue, le charme de la contemplation pour l'âme. Elle a une h avec des remparts élevés et de fortes tours. Elle a ivière qui se répand sur ses places, dans ses rues, dans laisons, qui fournit de l'eau à ses bains, qui jaillit dans liais et qui féconde ses jardins et ses prairies. Dieu a 3t placé Grenade comme une sentinelle au milieu d'une plaine où l'or de la rivière brille à travers les émeraudes s bois, où la douce brise de la montagne rafraîchit et [ne les airs. Avec ses splendides jardins et ses majestueux 3, le paysage est si magnifique qu'il ravit à la fois le et les yeux, les entraîne dans une admiration silencieuse iisporte l'àme dans la contemplation d'une foule de beau- ,e sol est si fertile qu'il fournit à l'homme tout ce qu'il désirer pour l'utilité et l'agrément. Il ne manque d'illions d'aucune espèce. »

WRi : ce beau pays, si riche en tout, a été fécond en grands

hommes * musulmans et chrétiens; mais il ne faut pas oublier que nous n'avons pas ici à écrire l'histoire complète de Grenade; nous ne cherchons à tracer qu'une page de la civilisation des Arabes.

Cette ville, dès le premier moment de la conquête, fut occupée par dix mille cavaliers d'Yrack et de Syrie; c'était une contrée de prédilection, un lot très recherché.

Des walis administrèrent ces régions favorisées de la nature, mais un peu éloignées du centre de l'Espagne. Ils aspirèrent souvent à l'indépendance ; les califes de Cordoue, qui les nommaient, furent longtemps les plus forts.

Lorsque la domination arabe, vivement attaquée par la vaillance castillane, commença à décliner, Grenade profita de chaque revers. Les chrétiens vainqueurs refoulaient les musulmans vers la mer qui les avait apportés. Dès qu'ils étaient maîtres d'une ville, la population ottomane émigrait en masse et allait s'établir dans les cités où le croissant brillait encore. Les Espagnols laissaient volontiers partir les étrangers; ils ne songeaient qu'au bonheur de se débarrasser de leur présence, sans s'inquiéter du vide qu'ils allaient laisser dans les villes amoindries et dans les campagnes désertées.

La chute de Cordoue profita à Séville; la chute de Séville profita surtout à Grenadp, qui fut le dernier boulevard de la domination des Maures, et devint une capitale importante. Elle comptait plus de 400,000 habitants. Plus de mille tours défendaient ses remparts, et sur le sommet de deux collines s'élevaient deux châteaux forts, l'Albaycin et l'Alhambra, qui pouvaient contenir dans leur enceinte quarante mille hommes chacun.

Qu'est-il resté de tant de grandeur et de magnificence? La population est descendue à soixante mille âmes. Traversons la Plaza Nueva, et par de vieilles rues étroites et tortueuses nous

arriverons au Zacatin, où siège toujours le commerce. La rue de Ben-Amar doit son nom à un riche Arabe. Le palais de TAyuntamiento fut primitivement Je palais de l'académie fondée par le savant Abd-Allah-Souleiman al Kasim pour rexplication du Coran, l'enseignement des mathématiques, de la rhétorique, de la poésie, de la médecine, de la jurisprudence et de rhistoire. On conserve encore à la bibliothèque de l'Escurial un volume dédié à cette académie, il a pour titre : le Collier de perles.

Il reste des constructions arabes une porte du plus beau style; c'est aujourd'hui le magasin du charbon. Casa del carbon; c'était jadis la poste. On rapporte que lorsque Louis XI voulut créer la poste en France, il envoya à Grenade pour étudier l'organisation postale des Arabes.

Plusieurs écrivains, qui ont décrit l'Espagne sans l'avoir vue, parlent encore du beau palais de YAlcaiceria comme s'il était encore debout; il n'existe plus. Le 20 juillet 1843, pendant que les gardes de nuit de la place Biba Rambla charmaient leurs loisirs en jouant de la guitare, ils aperçurent une colonne de fumée qui s'élevait du palais moresque; l'incendie fut terrible, implacable, et rien ne put l'empêcher de tout dévorer.

Si Grenade a été jadis vantée avec enthousiasme, elle a été quelquefois trop dépréciée de nos jours. Sa promenade de la Alaméda est magnifique, et ses établissements de bienfaisance sont aussi nombreux que remarquables. Ce qui reste de ses couvents fait regretter ce qui a disparu; c'étaient de vrais musées. La Cartuja est une curiosité, et les hommes les plus antimonastiques ne peuvent s'empêcher de regretter l'abandon de ce monastère, qui, malgré les spoliations qu'il a souffertes, renferme encore tant de choses intéressantes. Son réfectoire offre sur un mur entièrement nu la peinture d'un crucifix par Alonzo Cano, peinture d'une vérité si saisissante que l'on a vu des oiseaux vou-

loir se poser sur les bras de la croix, qui semble être de bois véritable. La chapelle conserve encore des chefs-d œuvre de maîtres; le Sagrario étonne par Téclat de ses dorures, et la sacristie par

Incendie du palais de l'Alcaiceria (Grenade).

ses beaux marbres, ses marqueteries admirables. Les jardins n'ont pu être dépouillés de leur site splendide sur une ravissante colline. Ses fontaines sont toujours jaillissantes, et au milieu des jets d'eau, comme entourées d'un voile humide et transparent, brillent de belles fleurs formant de gracieux bouquets.

La cathédrale de Grenade, d'après un écrivain qui a beaucoup voyagé, D, Diego Hurtado de Mendoza, serait la plus admirable du monde après la basilique de Saint-Pierre. Lorsqu'on a vu les cathédrales de Milan, de Cologne, et même quelques-unes de nos cathédrales de France, on est sans doute tenté de protester contre cette exagération grenadine; mais si Ton a trop vanté cette magnifique église, il ne faut pas trop la dénigrer. Elle est vraiment remarquable par la beauté de ses colonnes, par l'élévation de sa voûte, par les sculptures de son cloître, par ses statues, ses tableaux, sa vaste sacristie, enfin par ses chapelles ou églises annexées à l'édifice actuel, notamment par sa chapelle royale. Là reposent dans leurs tombeaux, ornés par Charles-Quint, Ferdinand et Isabelle. On ne touche pas sans quelque émotion la couronne, le sceptre, l'épée des rois catholiques qui fondèrent la monarchie espagnole, chassèrent les Maures et étendirent leur vaste empire en Italie, en Sicile, en Afrique, en Amérique et dans les Indes.

Si la ville actuelle a de quoi plaire encore, son principal charme est dans les souvenirs de son passé.

Avant d'entrer dans l'Alhambra, évoquons les rois maures de Grenade, et faisons d'avance connaissance avec ceux dont nous allons visiter les palais.

Leur trône grandit lorsque les trônes des sultans de Cordoue et de Séville furent brisés. Ils prenaient le titre de Mulet/y qui correspond à notre titre de roi. Ce titre était inconnu aux autres princes musulmans d'Espagne, qui s'appelaient émirs ou califes. Les rois de Grenade adoptèrent le nom d'Abd- Allah.

Les chefs arabes étaient plus préoccupés de leur intérêt personnel que des intérêts généraux de Tlslam. Lorsque la domination mahométane fut sérieusement menacée d'une ruine prochaine, au lieu de se réunir contre l'ennemi commun, ils se

combattaient entre eux, et s'ils voulaient se venger d'un rival, peu leur importait que ce fût avec une épée chrétienne ou musulmane.

Saint Ferdinand, dans sa conquête de Séville, fut aidé par le roi de Grenade Mohamed Alabar. Le saint et le musulman ne furent pas de simples alliés, ils devinrent des amis. Ferdinand créa chevalier Mohamed, qui prit alors cette devise, si souvent répétée à TAlhambra : La ghalib illa Allah! Il n'y a de conquérant que Dieu.

Quand le saint roi vint à mourir, le roi de Grenade se fit représenter à ses funémlles par cent cavaliers vêtus de leurs burnous de deuil.

L'amitié qui unissait les deux princes voisins donna à Mohamed le temps, et la pensée peut-être, de faire de grandes choses.

La paix lui permit de décorer l'Alhambra avec magnificence, et de faire monter une rivière sur la montagne pour servir dans son palais à tous ses caprices; de fonder des hôpitaux et des maisons d'asile pour les orphelins; de bâtir des mosquées et des bains publics; de favoriser les arts et d'établir des écoles gratuites; d'encourager les progrès de l'agriculture, et de créer en quelque sorte des comices agricoles où il distribuait des primes aux meilleurs laboureurs.

Simple pour lui-même, magnifique pour les autres, ce n'est que pour les monuments et les institutions utiles qu'il déployait le luxe des monarques asiatiques. Il fit de Grenade le marché le plus riche d'Espagne et le sanctuaire des sciences, des lettres et des arts.

On a écrit de nos jours avec soin l'histoire de tous les sultans de Grenade. Tantôt ils étonnent le monde par leur faste et leur grandeur, tantôt ils 'éprouvent les plus lamentables destinées.

m L'ALHAMBRA.-

Trop souvent le wasir (1) ou wisir était avide, et le roi cruel; ils opprimaient le peuple, et le peuple à son tour, usant de terribles représailles, ne restait pas en arrière en fait de cruauté.

Un sultan fut égorgé par ses sujets en pleine rue. Un autre, Mouhamad, reçut à TAlhambra une députation qui veçiait lui demander de déposer la couronne en vertu d'un décret du peuple souverain, suivant la traduction que j'ai lue du texte arabe.

Al Nassar, son frère, le remplace et le fait périr. A son tour il est expulsé et égorgé.

Ismael-Ben-Pheragi Abd-al-Oualid enlève la fille de Talcade d'Algésiras; Talcade se venge et l'assassine.

Méhémet Abou-Abd-Allah se distingue par de belles actions; c'était un cœur noble et généreux. Au siège de Baeça, où il se battait en preux chevalier, il frappe de sa lance, enrichie de pierreries, un pauvre soldat chrétien, qui s'enfuit emportant le fer profondément entré dans le corps. Des guerriers maures se précipitent à la poursuite du fugitif pour reprendre la lance royale. « Laissez-la donc à ce malheureux, dit le sultan, elle lui servira pour payer la guérison de sa bbssure. »

Les belles actions de Méhémet ne purent le protéger contre le poignard des assassins qui l'immolèrent.

Jousef-Abou-Abd-AIlah périt empoisonné par une chemise pleine de venin, présent funeste du sultan de Fez. Le second fils de Jousef, Méhémet Balba, enleva la couronne à son frère aîné et monta sur le trône, mais ne fut pas heureux; il fut constamment battu à la guerre. Un jour aussi, comme son père, il revêt un vêtement empoisonné. Comprenant que le poison va bientôt lui ôter la vie, il appelle un de ses officiers : « Pars « immédiatement, lui dit-il, cours au fort de Solobrena, égoi^

( 1 ) Wasir yeut dire portefaix. Le grand visir est le ministre porteur du fardeau de rÉtat.

« mon frère Jousef, de peur qu'il n'enlève le trône à mon « fils. »

L'officier part. A son arrivée, il trouve Jousef jouant aux échecs avec un faqui ou prêtre. « Prince, il faut mourir, c'est l'ordre du roi, dit le messager. — C'est bien, reprit le jeune homme, accordez-moi deux heures. — C'est impossible. — Laissez-moi finir la partie. — Je me compromets, mais je vous l'accorde. » La partie se prolongeait, et l'officier était pressé de remplir sa mission. La partie s'achève. Jousef va périr. Tout à coup, un messager arrive en grande hâte ; il annonce la mort du roi et la proclamation de Jousef comme son successeur.

Ce prince se montra digne de la couronne, et la porta noblement. Il avait beaucoup de vengeances à exercer contre ceux qui avaient aidé son frère à le dépouiller; il oublia le passé, et fit du bien à ceux qui lui avaient fait du mal. Ses amis lui reprochaient tant de bienveillance pour ses ennemis : « Voudriez-vous, leur répondit le sultao, que par ma cruauté je leur fournisse une excuse pour avoir préféré mon frère à moi? »

Loin de faire périr les enfants de l'usurpateur, il les fit élever dans son palais.

Les beaux jours de gloire et de grandeur étaient passés. Les souverains de Grenade semblaient

Saisis de cet esprit de vertige et d'erreur De la chute des rois funeste avant-coureur;

ils ne gardaient pas longtemps la couronne. Un sultan chassait l'autre, et était chassé à son tour; dans l'Alhambra, le cachot n'était pas loin, du trône, et l'on passait facilement de l'un à l'autre.

Les chrétiens, comprenant que l'heure de la décadence de la domination musulmane en Espagne était venue, ne cessaient

d'avancer. Ferdinand et Isabelle profitaient de toutes les circonstances favorables et surtout des divisions intestines, des rivalités violentes de leurs ennemis entre eux.

Muley Hacem régnait à Grenade. Ferdinand lui fait réclamer le tribut imposé aux Maures par les chrétiens. Hacem renvoie les messagère avec cette réponse : « Partez, dites à votre maître que les rois arabes qui payaient tribut aux chrétiens sont tous morts, et que moi, loin de fabriquer de la monnaie pour leur service, je ne fabrique plus que des armes pour les combattre. »

Quand on se permet un si fier langage, il faut être assez fort pour pouvoir le soutenir. Ferdinand y répondit en prenant quelques villes et en se rapprochant de Grenade. Les intrigues de TAlhambra servaient ses projets; il employa son habileté à les envenimer, et il sut attendre.

Hacem avait été obligé d'épouser sa parente Aicha; il en avait eu deux fils, Boabdil et Abul-Hazig. La sultane avait une rare intelligence, un caractère viril, mais elle n'était pas belle, et elle se vit abandonnée pour une esclave espagnole appelée Zoraya, l'Étoile du matin. Cette ravissante beauté inspira au roi la plus violente passion, et devint mère de deux fils, Cad et Nazar.

Ne songeant qu'à ses amours, Hacem laissa volontiers le soin des affaires de l'État à son ministre Cacim, qui flattait ses caprices pour garder toute l'influence.

Cacim excita de vives animosités parmi les seigneurs de Grenade, qui étaient très divisés entre eux. Les Abencerages surtout levèrent l'étendard de la révolte contre le favori puissant. Cacim voulut abattre plusieurs têtes; cette cruauté fit éclater toutes les tempêtes amassées contre lui.

Aicha prit parti pour les mécontents, et elle chercha à faire placer son fils Boabdil sur le trône, de peur que le fils de Zoraya n'y montât plus tard à son détriment.

Ferdinand cherchait à fomenter les querelles intérieures qui affaiblissaient ses ennemis en les armant les uns contre les autres. Cacîm, informé du complot d'Aicha, fit arrêter et enfermer dans le cachot de Comarès Boabdil et la sultane. Une corde, préparée par Aicha et ses femmes, permit au jeune prince de s'évader de la haute tour où il était captif; des cavaliers dévoués Tattendaient, il se mit à leur tête, et la guerre commença.

Hacem , mis en fuite par les Abencerages , se retira à Malaga, mais il rentra ensuite victorieux à Grenade. Boabdil fuyait à son tour, il fut fait prisonnier; Ferdinand le délivra.

Les faquis, les vieux musulmans, afin de terminer ces luttes si désastreuses pour l'Islam en décadence, proposèrent à Hacem et à Boabdil d'être rois tous deux, l'un à Armeria, l'autre à Grenade.

Dans ce temps-là, Hacem, aveugle, infirme, se laissait conduire par un homme énergique, Abd-Allah el Zagal, ou le Brave. Une nuit, par trahison, Abd-Allah entra avec des cavaliers dévoués dans Armeria pour s'emparer de Boabdil. Celui-ci avait disparu; Aicha, seule avec son second fils, se trouvait au palais. Elle va au-devant d' Abd-Allah, l'apostrophe, le qualifie de traître et d'assassin. Saisi d'une affreuse colère, le Zagal tire son épée, il ne veut pas toucher la femme, mais il se venge cruellement sur la mère en égorgeant à ses yeux son fils Abul-Hazig.

Boabdil trouva aide et assistance auprès des rois catholiques, dont la puissance s'agrandissait chaque jour.

Hacem se retira avec Zoraya et ses deux fils à Mondujar, choisissant pour son successeur Abd-Allah el Zagal. Le vieux monarque déchu se vit bientôt abandonné de tous ceux qui lui avaient fait la cour au temps de sa puissance, et lorsqu'il vint à mourir, il n'eut auprès de lui que la fidèle Zoraya pour lui fermer les yeux.

La sultane Aicha, pour rendre Abd- Allah. odieux, fit courir le bruit qu'il avait empoisonné le vieillard son bienfaiteur. Boabdil, excité par sa mère, réunit toutes ses forces contre le Zagal.

Les faquis, toujours inquiets de ces luttes terribles, proposèrent aux deux rivaux de partager le royaume, et de vivre tous les deux en rois à Grenade, l'un au château de TAlbaycin, l'autre au palais de l'AJhambra.

Boabdil consentit à cet arrangement, et en fit part à Ferdinand. La paix n'était pas le but des rois catholiques. Ils répondirent qu'une alliance avec Abd-AUah était un acte d'hostilité contre la Castille, que c'était une déloyauté, et que les armes en décideraient.

L'effet suivit de près la menace. Boabdil, surnommé avec raison el Zogoibi (l'infortuné), fut blessé et battu à Loja, où il s'était fortifié; la ville capitula, et promit de faire à Abd-AUah une guerre implacable.

A cette nouvelle, le Zagal, transporté d'une fureur violente, fit exterminer à Grenade ceux qu'il considérait comme ses ennemis, et envoya des émissaires auprès de Boabdil pour l'empoisonner. Celui-ci répondit qu'il n'aurait de bonheur que lorsqu'il aurait fait clouer la tête d'Abd- Allah sur la porte de l'Alhambra. Aidé parles Abencerages, il parvint à rentrer à Grenade, et une guerre d'extermination commença dans la ville même entre les deux partis.

Ferdinand avançait toujours. Le brave Abd-AUah combattit les chrétiens en désespéré; il vit une à une ses villes tomber en leur pouvoir, et lui-même fut obligé de renoncer à une résistance impossible.

Boabdil ne devait point profiter delà chute de son rival. Ferdinand avançait toujours. Le dernier roi maure se vit contraint, à la fin de décembre 1491, de céder aux rois catholiques sa vUle " bien-aimée de Grenade.

L'histoire et le romancero ont bien des fois raconté rentrée des vainqueurs à TAlhambra.

C'était le 2 janvier 1492. Le dernier jour de la royauté musulmane en Espagne est venu. Les canons de TAlhambra ont retenti trois fois. A ce signal, Tarmée chrétienne se met en marche; fantassins et cavaliers, écuyers et pages sont dans une tenue magnifique.

Tombeau de Ferdinand et d'Isabelle (Grenade}.

Au milieu d'un brillant cortège s'avancent le commandeur Guttieresde Cardenas et Gonzalez de Mendoza, surnommé le Grand Cardinal. Mendoza est précédé de sa superbe croix archiépiscopale, conservée encore 'dans la cathédrale de Tolède.

Pour ne pas déployer dans les rues l'éclat d'un triomphe, spectacle si triste pour les vaincus, l'armée victorieuse se hâte d'entrer dans les belles allées des jardins du palais.

Boabdil quitte alors pour toujours la splendide demeure de ses ancêtres. C'est un bel homme, qui n'a pas encore trente ans : ses grands yeux noirs brillent sur sa pâle figure, ornée d'une longue barbe. Il a quelque chose de guerrier et de fier; sa tris-

il4 L'ALHAMBRA.

tesse ne manque pas de dignité. Accompagné de cinquante cavaliers, il se rend à pied au-devant des vainqueurs.

Le Grand Cardinal se sent émii à Taspect de cette royale infortune. Il s'empresse, lui aussi, de mettre pied à terre, et aborde le roi avec autant de respect que de bonté.

Après quelques paroles échangées tout bas, le Maure, élevant la voix, prononce ces paroles : « Venez occuper ce palais que m'avaient laissé mes aïeux; venez en prendre possession au nom de vos rois puissants à qui Dieu, qui peut tout, a voulu les accorder pour récompenser leurs mérites et pour punir nos fautes. »

Le cardinal lui répond avec tous les égards dus à sa position , et lui offre sa propre tente pour le temps qu'il aurait encore à rester dans le pays. « J'accepte votre offre, dit Boabdil; je vous remercie d'avoir voulu me consoler; mais pour moi il n'y a plus de consolations sur la terre! »

A ces mots, noble et triste, il quitte le prélat pour aller à la rencontre du roi.

Ferdinand, entouré d'une brillante cavalerie, l'attend sur le bord du Génil. Le roi maure veut baiser la main du vainqueur; mais celui-ci refuse cet acte de soumission. Boabdil lui remet les clefs de Grenade, en lui disant : « Elles sont à vous, haut et puissant souverain, ces clefs d'un véritable paradis; recevez-les, puisque telle est la volonté de Dieu. — Ne doutez jamais de nos promesses, répondit Ferdinand, et ne perdez point courage dans l'adversité. Un sort funeste vous a fait perdre beaucoup; nous chercherons à vous dédommager par notre amitié.

— A qui confiez-vous, seigneur, le gouvernement de la ville? dit le Maure. — A Lopez de Mendoza, » répondit le roi. Boabdil, retirant alors de son doigt son anneau d'or, décoré d'une pierre

précieuse, Toffre à Mendoza, et lui dit : « C'est avec ce sceau que j'ai gouverné Grenade, prenez-le et que Dieu vous rende plus heureux que moi! »

Pendant que Ferdinand monte à TAlhambra, Boabdil continue sa marche vers le camp des chrétiens. Il s'arrête à Armilla, où la reine Isabelle l'accueille avec les égards dus au malheur et s'empresse de lui remettre son jeune fils, gardé en otage.

Cependant le Grand Cardinal est entré à l'Alhambra, dont les portes étaient ouvertes. Les musulmans rendent les armes aux chrétiens et s'éloignent, tristes et résignés, de ces beaux lieux qui leur étaient si chers.

De loin Isabelle la Catholique avait les yeux fixés sur la haute tour, et attendait avec impatience que son drapeau et la croix y fussent arborés. Quelques retards, dont elle ne se rendait pas compte, lui causaient une véritable anxiété. Enfin la croix triomphante et l'étendard royal s'élèvent sur le sommet du donjon moresque, que l'on nomme encore la torre de la Vela^ la tour du Drapeau. Aussitôt les hérauts d'armes à haute voix s'écrient : « Vive don Ferdinand ! Grenade, Grenade pour le roi et pour la reine Isabelle! » Ces cris répétés par les vivats de l'armée entière, accompagnés par les salves d'artillerie, arrivent d'écho en écho aux oreilles de Boabdil et d'Isabelle. Quel moment cruel pour le Maure vaincu! Quelle joie immense pour la reine, qui tombe à genoux et remercie le Dieu des chrétiens, tandis que les plus belles voix entonnent autour d'elle le joyeux chant du Te Deum.

... Plus tard, lorsque le prince arabe fut obligé de s'éloigner pour toujours du royaume de ses ancêtres, parvenu sur une hauteur d'où il pouvait jeter un dernier regard sur l'Alhambra, qui brillait au loin à l'horizon, il s'arrêta triste et pensif; il contempla une fois encore ce palais superbe, cette riche véga où il avait

passé sa jeunesse; et, à la vue de ce spectacle près de disparaître à ses yeux comme un rêve à jamais évanoui, un soupir profond s'échappa de sa poitrine oppressée, et les larmes qull ne pouvait plus contenir noyèrent ses yeux... Le premier ministre clierchait à consoler le roi déchu en lui disant qu'une grande infortune noblement supportée illustrait l'homme autant qu'une grande prospérité; mais Aicha, la fière sultane, la mère intrépide, dit à son fils : « Tu fais bien de pleurer comme une femme, puisque tu n'as pas su te défendre comme un homme. » La tradition populaire a gardé le souvenir de cette scène de deuil et a donné à la montagne où elle s'est passée le nom de Soupir du Maure, el Suspiro del Moro.

Boabdil ne pouvait se résigner à quitter le beau ciel de l'Andalousie, mais sa présence portait ombrage aux rois catholiques, qui l'obligèrent à aller rejoindre les musulmans d'Afrique. Lé dernier roi de Grenade passa trente-quatre ans dans un palais qu'il avait fait bâtir sur le modèle de l'Alhambra dans les États de Muley Hamet el Benimerin, calife de Fez. Il périt sur le champ de bataille, en combattant pour le calife qui lui avait donné l'hospitalité.

Abd- Allah fut expulsé aussi en Afrique; ses trésors immenses excitèrent la convoitise des musulmans. On le dépouilla de tout, on lui creva les yeux, et le prince surnommé le Brave, aveugle, proscrit, traîna longtemps une misérable vie, que la douleur ne pouvait achever, excitant la risée ou la pitié par cet écriteau, en caractères arabes : « Voilà l'infortuné roi de l'Andalousie ! »

Zoraya, l'Étoile du matin, fut ramenée par la reine Isabelle à la foi de ses pères. Cad et Nazar ses fils se convertirent; ils reçurent les noms d'infants Fernand et Jean de Grenade; leur race n'est pas encore éteinte en Espagne.

Les Arabes vaincus se révoltèrent dans la nuit de Noël 1586.

Ils égorgèrent les prêtres et commirent d'horribles excès. Leur temps était passé. Les Maures, après deux ans de résistance, furent défaits et dispersés dans toute TEspagne, d'où Philippe III les expulsa définitivement en 1610.

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