CHAPITRE SIXIÈME
Le palais des derniers rois maures de Grenade est le plus pur, le plus brillant spécimen de la meilleure époque de Tarchitecture arabe.
Si, par la pensée, on relève les murs démolis, si Ton rétablit les colonnes disparues, si Ton restitue aux soubassements des salles leurs mosaïques brillantes, si Ton rend aux parois des murailles, aux plafonds des galeries leurs ornements gracieux de vermillon, d'or et d'azur, on ne pourra s'empêcher de reconnaître, avec les juges les plus compétents, qu'aucun ancien monument existant ne saurait surpasser en éclat, égaler pour le luxe et le goût le palais de l'Alhambra.
En peuplant cette résidence déserte des souvenirs d'un temps si différent du nôtre, en évoquant la cour magnifique des fiers sultans, en faisant reparaître sous les berceaux de myrtes et de lauriers-roses les sultanes rivalisant de beauté, en rappelant les fêtes éblouissantes de toutes les splendeurs du monde oriental, on comprend que l'Alhambra ait été autrefois un féerique séjour.
Traversons les rues des Gomelès et d'Almanzara, encore
L ALHAMBRA ETLE GENERALIFE. 421
hantées par des réminiscences de chevaleresques et de tragiques aventures; nous voici à la porte des Grenades, véritable arc de triomphe élevé du temps de Charles-Quint sur Tancienne. porte arabe de Bibleujar.
L'Alhambra s'étend sur tout le plateau d'une montagne qui domine la ville et le pays. Laissons les Tours- Vermeilles, qui se détachent de la verdure comme l'or rouge brille au milieu des émeraudes. De magnifiques allées s'ouvrent devant nous, des ormes antiques arrondissent sur nos têtes leur dôme .épais de feuillage; c'est vraiment un bosquet enchanté, qu'on a raison de comparer aux* jardins d^Armide. Là, en effet, de frais ruisseaux laissent courir de toutes parts sur le gazon leurs eaux rapides, dont la transparence est tantôt assombrie par l'épaisse verdure et tantôt éblouissante aux rayons du soleil. L'air le plus pur féconde les arbres, fait balancer les rameaux et soupirer les ondes. Quand les oiseaux suspendent leurs concerts, Zéphyre leur fait écho.
Je traduis le Tasse pour décrire les bosquets de l'Alhambra. Il y manque ces sirènes que le poète représente se jouant dans les flots limpides, voile infidèle pour leurs appas séducteurs. Ces beautés merveilleuses n'y manquaient pas jadis, lorsque le fier sultan exigeait le tribut des plus belles jeunes filles de l'Andalousie.
J'ai vu peut-être d'aussi superbes ombrages sur les bords de la Tamise; je ne sais pourquoi ceux de l'Alhambra avaient pour moi plus de charme : on apprécie mieux dans les contrées méridionales une végétation vigoureuse qui oppose aux ardeurs du soleil une délicieuse fraîcheur.
Trois allées principales conduisent aux Tours- Vermeilles, au Généralife, à l'Alhambra. Prenons celle-ci.
Le Pilar de Carlos V, belle fontaine dédiée à Charles-Quint,
chargée de devises latines et de sculptures mythologiques, ne peut arrêter mon regard, qui cherche la porte du Jugement. Cette porte, devant laquelle le cadi rendait la justice, a gardé son ancien caractère, son arc en fer à cheval, ses inscriptions, une main étendue et une grande clef sculptée. L'arc en fer à cheval est appelé ïarc sacré par les Arabes, qui l'ont employé à profusion dans leurs monuments. C'est l'image du croissant, adopté comme symbole de la foi du Prophète en mémoire de la lune éclairant Mahomet dans sa fuite de la Mecque à Médine.
La main signifie la main de Dieu. C'est la figure de la loi musulmane, qui a cinq commandements fondamentaux, comme la main a cinq doigts : V croire à Dieu et à son prophète; 2"* prier; 3"* faire l'aumône; 4** jeûner; 5** faire le pèlerinage de la Mecque. Comme chaque doigt a trois phalanges, à l'exception du pouce, qui n'en a que deux, chacun des préceptes reçoit trois modifications, à l'exception du cinquième, qui se réduit à deux choses : bon cœur, bonnes œuvres.
Des auteurs arabes prétendent que l'image de la main est un vrai talisman contre les ennemis de la foi; ils lui attribuent aussi une vertu secrète contre l'influence du mauvais œil y croyance superstitieuse encore très répandue en Espagne comme en Italie.
La clef représente les armes des premiers rois de Grenade : c'est aussi un symbole de la loi musulmane. Le Coran dit que Dieu remit à son prophète les clefs avec le titre de portier et le pouvoir de donner entrée aux élus.
L'art païen à Pompéi, en rappelant des scènes amoureuses ou héroïques, cherche à plaire à l'imagination; l'art chrétien aux Catacombes a pour but d'élever l'àme aux plus sublimes pensées; l'art musulman est purement décoratif. Il exclut ordinairement toute reproduction de la nature humaine ; il prodigue les types pris
flans la nature végétative, les figures géométriques, les dessins
capricieux, et récriture elle-même, employée avec habileté, se
marie comme ornementation avec les plus fantastiques arabesques.
Les caractères coufiques qui décorent la porte du Jugement
Fuite de Mahomet
signfient : « Dieu soit loué! Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète! Il n'y a pas de forteresse sans Dieu! » Voici rinscription gravée sur une tablette très ornementée :
« Cette porte, appelée la porte de la Loi (puisse Dieu faire prospérer par elle la loi de l'Islam!), a été bâtie par ordre de notre seigneur l'émir al Moumenim (prince des croyants), le
juste et valeureux sultan Abou-el-Hazis Jousef, fils du seigneur le charitable et vaillant sultan Abou-el-Oualid-Ben-Nazar. Que Dieu daigne récompenser ses belles actions, son exactitude à observer la loi, et ses nobles exploits en défendant la religion. Cette porte fut terminée le 27 du mois de maulud ou de la naissance du grand prophète, en 749. Puisse le Très-Haut faire de cette porte un boulevard protecteur et classer sa construction dans la liste des actions mémorables des justes! i
Le 27 de maulud répond au 23 juin 1348.
Les chrétiens vainqueurs ouvrirent au haut de la tour une petite niche pour Notre-Dame de VAlhambra.
En continuant notre marche, nous arrivons à la Puerta del vinOj ainsi nommée à cause de certains privilèges sur le vin accordés aux habitants du palais. Cette tour ressemble à un oratoire; elle était fermée du côté de Torient : c'est vers ce point quelles musulmans dirigeaient la prière matinale. Voici des inscriptions mêlées à des guirlandes de fleurs et de fruits : « Mon aide est en Dieu, qui repousse le démon; c'est dans le nom de Dieu miséricordieux que Ton trouve la miséricorde. — Dieu Ta conduit dans la droite voie et Ta guidé; — Et il Ta élevé à des hauteurs sublimes ! Honneur à notre maître le roi Abou-Abd- Allah! Que Dieu daigne l'exalter! — Ce que Dieu veut. — Il n'y a pas de vertu hors de Dieu. »
Nous voici au sommet de la colline. Devant nous s'étend la plaza de los Aljibes, la place des Citernes. C'est un double réservoir des eaux du Darro, qui a laissé le cours tracé par la nature pour traverser la montagne, afin d'obéir aux sultans et de mettre ses eaux à leur disposition.
Au lieu d'un vieux palais arabe, on s'étonne d'avoir en face un palais de la renaissance encore inachevé.
Charles-Quint, après avoir célébré son mariage avec l'infante
de Portugal à Séville, au mois de mars 1526, vint chercher pendant Tété un peu de fraîcheur et de repos sous les superbes ombrages de Grenade. On lui dénonça les Maures comme gardant des mœurs antichrétiennes sous des apparences de conversion.
L'empereur parut écouter ces griefs; il manifesta l'intention d'interdire le costume mauresque et de transférer l'inquisition à Grenade. Les Arabes, effrayés de ce double projet, vinrent trouver Charles-Quint, et, pour faire exaucer leurs prières, ils les accompagnèrent d'une offre de 80,000 ducats. L'argument était irrésistible. L'empereur accepta volontiers cette belle somme, et il résolut d'en consacrer une partie à se faire construire pour lui dans le palais même des rois maures un palais plus beau que celui qui existait dans ces lieux.
L'édifice, confié à un architecte habile, Pedro Machuca, fut commencé en 1 527. Sa construction, contrariée par divers événements, fut interrompue et reprise plusieurs fois. Elle semblait toucher à son achèvement, et le moment de couvrir le bâtiment était venu lorsque, en 1633, les travaux furent définitivement abandonnés.
Il est dommage que ce palais ait été entrepris; il est dommage aussi qu'il n'ait pas été terminé.
Dans son ensemble, il frappe par une noble et élégante simplicité; dans les détails, il plaît par des sculptures d'un beau style et des ornements d'un fini admirable. Il y a partout une prodigalité extrême de pilastres, de colonnes, de bas-reliefs. Les figures symboliques et les emblèmes offrent à l'esprit un sens facile à comprendre. Voici l'aigle impériale; les deux colonnes avec la vieille devise : Nec plus ultra; et la devise, de Charles- Quint, répandue de tous côtés : Plm ultra. Les dieux de la mythologie romaine sont en faveur; l'artiste représente Hercule et ses travaux sur la terre; Neptune et son empire sur la mer; la Vic-
toire, le front ceint de lauriers; la Paix, Tolivier à la main. Quelques scènes historiques sont mêlées aux scènes mythologiques. Ici sont représentés les combats de l'empereur en Allemagne , là ses batailles maritimes. Parmi les vaincus, les Maures sont faciles à reconnaître à leurs turbans, à leur devise écrite en arabe : « Dieu seul est vainqueur. »
Des artistes, rivalisant de grâce et de génie, ont jeté partout à profusion des guirlandes de fruits et de fleurs, des festons, des grenades, des devises, des trophées, des médaillons, des figures de guerriers et de femmes; tout est d'un goût parfait, tout est fini, tout a été doré par le temps et par le soleil; tout est en place, et cependant tout est enFair. Ce n^pnument, qui n'a d'autre voûte que le ciel, a été si solidement exécuté que nulle pierre ne se détache, et qu'on dirait qu'il se tient debout par enchantement. Les constructions, selon Pedraza, ont coûté 800,000 ducats d'or. Un corridor vulgaire conduit du palais inachevé à l'Alhambra, qui n'a pas de façade. Une porte fort simple s'omTe, et tout à coup on est transporté de l'Europe en Orient, des ruines de la renaissance au palais enchanté des Mille et une Nuits. C'est un changement subit de décors plus saisissant que ceux du théâtre.
Entrons dans la cour des Myrtes, patio de los An^ayanes o de la Alberca. Ce n'est pas une de ces vastes cours de nos résidences royales modernes, où tout est disposé moins pour l'agrément du souverain que pour donner une idée de sa grandeur. De vieux myrtes touffus bordent un bassin rempli d'eaux limpides dont le cristal reflète la verdure des bords et l'azur des cieux. Deux péristyles avec d'élégantes colonnettes de marbre blanc régnent au nord et au midi du patio^ et conduisent par une double galerie aux grandes salles.
En entrant à l'Alhambra, on s'étonne de ne pas trouver une
porte digne du palais arabe. Cette porte existe du côté de la cour, haute de 17 pieds, large de 14, appuyant sur des piliers son arc gracieux, et près d'elle s'ouvrent trois fenêtres chargées aussi d'ornements.
La cour des Myrtes servait aux ablutions de la famille royale et des personnes qui assistaient à la zalahy ou prière de la mosquée du sultan.
Partout des inscriptions arabes attirent la curiosité. Lisons :
^ Je suis comme la parure nuptiale d'une fiancée douée de toutes les perfections. s> — <r 0 fils de la grandeur, de la prudence, de la sagesse, du courage et de la libéralité, qui surpasses la hauteur des étoiles dans les régions du firmament! tu t'es élevé à riiorizon de l'empire, comme le soleil, pour dissiper les ombres créées par l'oppression et l'injustice; tu as garanti du souffle de la brise jusqu'aux plus tendres boutons et fait trembler les étoiles même dans la voûte des cieux. »
Ici je m'arrête. Dois-je tout décrire? Je craindrais de tomber dans les redites en racontant, à chaque salle, la variété infinie des arabesques, des fleurs, des guirlandes, des légendes que l'art mauresque a répandues partout dans ce palais avec un luxe royal, une délicatesse exquise, une finesse merveilleuse, dans ces dentelles d'albâtre, dans ces alvéoles d'abeilles pleines de couleur, où dominent l'azur, le grenat et l'or. Sans doute ces ornements admirables ne sont pas de marbre, ce n'est que du stuc, ce n'est que du plâtre; mais ce plâtre, durci par les siècles, a la dureté de la pierre, et la pierre n'aurait pu se prêter à des ciselures aussi parfaites, à toutes les fantaisies du sculpteur, qui a poussé l'art de la décoration jusqu'au génie. La couleur ressort avec éclat sur un fond mat. Des azulejos, faïences peintes et vernissées, dont le secret est perdu, forment des mosaïques à la partie basse des murs. Des peintures et des dorures font res-
428 L'ALIIAMBRA.
plendir les plafonds. Les Arabes aimaient les coupoles de bois de cèdre et de mélèze, ornées d'incrustations de nacre et d'ivoire.
Je vais parcourir le palais sans chercher à tout raconter, car il me serait impossible de mettre dans mes descriptions la variété que les artistes ont mise dans leurs dessins.
Les galeries de la cour des Myrtes m'ont conduit à deux chapelles. J'aime à faire parler les murs et à leur faire redire les paroles Inscrites en lettres d'or au milieu des ornements de fantaisie : « Gloire à Dieu! — Gloire à Dieu l'étemel! — Que gloire soit rendue à notre seigneur Abou-el-Hedjaz, à qui Dieu prête assistance!... »
Nous arrivons à un vestibule dont la porte élevée et trois fenêtres sont richement décorées. De petites niches charmantes étaient destinées à recevoir les pantoufles que les musulmans déposaient avant de fouler les somptueux tapis des sultans.
Le salon de Comarech doit ce nom, dit-on, à ses décorations dans le style persan, qui imite le genre nommé en Orient comarragia : c'est un carré parfait de 40 pieds de longueur. La hauteur du plafond est de 60 pieds. Neuf fenêtres éclairent cette pièce, magnifique par ses ornements infinis.
Tantôt l'inscription morale et décorative se borne à une brève sentence : « Dieu seul est vainqueur. — L'éternité est à Dieu. » Tantôt la légende prend les proportions d'un poème :
« 0 fils de roi, et descendant des rois, qui surpasserais en grandeur les étoiles si elles osaient se comparer à toi! Tu as élevé ce magnifique alcazar de si particulière et remarquable beauté, que ce palais suffirait pour démontrer l'excellence de ton gouvernement si l'histoire ne l'avait pas attestée. Ainsi que ce monument, tu as élevé à une grande hauteur la loi de ^alut, avec une telle splendeur qu'on ne saurait l'exprimer, et qu'elle assure aux croyants tous les avantages de la sûreté et de l'honneur. Aussi
tous tes vassaux sont-ils sûrs de trouver près de toi miséricorde, justice, libéralité, clémence, sans avoir jamais à redouter ni cruauté ni iniquité. »
En traversant ce palais désert, mon imagination lui re sa vie d'autrefois. Dans cette fameuse salle des Ambassac j'évoquais la mémoire de ceux qui jadis agitèrent dans ces les plus grands intérêts de Tlslam et du christianisme.
Voici un chevalier envoyé par un prince chrétien pour pré] des conditions d'où vont dépendre la paix ou la guerre. So] titude est grave et majestueuse. La croix brille sur sa poi et la fierté castillane dans ses yeux. Son riche costume coni avec les blancs burnous des Arabes.
Le sultan de Grenade s'assied sur un trône. La splendei sa cour répond à celle de son palais. Il est entouré de cadis porte-étendard, de faquis, de visirs, de walies et d'éi Une armée d'eunuques, d'esclaves, de nègres est rangée la galerie et le vestibule que vient de traverser l'ambassa^
Les murs ont, dit-on, des oreilles. Pourquoi n'ont-ils p don, comme l'écho, de nous répéter tout ce qu'ils ont ent dans ces pompeuses assemblées de compliments et de prom€ de paroles d'amitié et de paix chargées de tempêtes et de gu
Ces réflexions me conduisent jusqu'à la cour des Lions, j de los Leones. Je ne puis ici que regarder et admirer.
Trois arcades ouvrent sur cette cour, qui mérite sa célél L'arcade du milieu est une merveille de décoration. Lison légendes : « La grâce dont vous jouissez n'émane que de I — Dieu est notre aide dans notre affliction ! »
Cette pièce admirable a 122 pieds de longueur, 73 delarj 22 et demi de hauteur. La colonnade de la galerie est raviss Cent vingt-quatre colonnes de marbre blanc sont groupé( quatre en quatre dans les angles, de trois en trois sur le d(
et ailleurs elles sont seules ou accouplées. Deux pavillons délicieux s'avancent sur le patio.
Au milieu s'élève la fontaine si renommée. Douze lions rangés en cercle supportent une vaste coupe de marbre; du fond du bassin s'élève un piédestal qui soutient une seconde coupe, moins grande que la première. Je renonce à redire toutes les décorations cliaripantes de cette fontaine. Les sculptures ont été si finement traitées qu'on s'étonne de voir que les lions aient été faits avec si peu de goût.
Au milieu des feuilles et des fleurs qui se déroulent autour de la grande coupe, on lit cette inscription : « Béni soit celui qui concéda à l'iman Mahomet ce palais, le plus beau de tous les palais, » ou, en d'autres termes : « Ceci est le verger qui contient de telles merveilles de l'art que Dieu n'a point permis qu'il en existât de pareilles sur toute la surface de la terre. Vois comme ces guirlandes de perles étincellent de toutes parts! Tantôt, brisées par le zéphyr, elles s'éparpillent en poussière brillante, tantôt elles vont se fondre dans les eaux blanches d'écume argentée, tantôt elles se glissent le long des ruisseaux limpides et transparents comme le marbre poli. A contempler cette coupe, on ne sait distinguer, à raison d'un eflet magique, si c'est l'eau ou si c'est le marbre qui est liquide. Ne vois-tu pas avec quelle agitation l'onde s'échappe, et comment d'autres ruisseaux viennent se mêler à elle sans pouvoir arrêter son cours : on dirait les larmes d'une amante éplorée qui voudrait les contenir pour cacher ses peines. Et, en vérité, qu'est-ce donc que cette fontaine si ce n'est une nuée légère qui répand sa rosée sur les lions comme la main bienfaisante du calife verse dès l'aurore ses dons abondants sur ses braves, vrais lions de la milice? 0 toi qui contemples ces lions, n'abrite pas la crainte dans ton âme; la vie leur manque pour exercer leur fureur. Illustre héritier des Nazarites, il n'y a
pas de gloire comparable à la gloire d'avoir recueilli Théritage de tant de pouvoir, de tant de grandeur, que tu peux avec un juste orgueil jeter un regard de dédain sur tous les souverains du monde! Que la paix de Dieu soit avec toi sans cesse, et que sans cesse tes vassaux soient fidèles et tes ennemis humiliés! »
Avec ce qui reste aujourd'hui, l'imagination peut rendre facilement à la cour des Lions son ancienne physionomie. Lorsque les galeries étaient soutenues par des colonnes de jaspe plus blanches que la neige, lorsque les murs étaient émaillés de pourpre et d'or, lorsque les verres coloriés et les tentures adoucissaient les rayons du jour, lorsque. les plus moelleux tapis d'Orient couvraient le pavé, lorsque la brise embaumée se mêlait à la fraîcheur des cascades bondissant dans les coupes de marbre et d'albâtre, que de fois, dans ces lieux enchantés, le sultan de Grenade, entouré de ses belles esclaves , oublia les ennuis et peut-être aussi les devoirs de la royauté!
Voici d'autres salles intéressantes , celle des Abencerages , celle des Deux Sœurs. Si la cour des Lions est pleine de charme et de mystère, la salle des Abencerages nous rappelle des scènes tragiques et sanglantes que nous raconterons plus loin. On dirait que le meurtre vient de se commettre et qu'il a laissé des traces fraîches encore; on montre une coupe de marbre où apparaît une large tache rouge que l'on dit être une tache de sang.
De cette salle passons à celle du Tribunal , la sata del Tribunal. C'est une vaste pièce de 95 pieds de longueur et de 17 de largeur. C'est là que les rois tenaient leurs audiences, écoutaient leurs vassaux et rendaient leur justice expéditive : un signe suffisait pour faire tomber une tête.
Le vestibule se fait remarquer par un grand luxe d'ornements. Malheureusement les rois catholiques ont mêlé aux arabesques
leur faisceau de flèches avec leur devise : Tanto monta y monta tanto , Isabel como Fernando, Trop souvent des artistes espagnols ont ajouté leurs œuvres aux œuvres mauresques des palais musulmans. Ces superfétations sont choquantes, et dans ces contrastes de l'art chrétien et de l'art arabe ce n'est pas l'art chrétien qui a l'avantage.
Deux espèces de boudoirs sont remarquables par les peintures qui décorent les voûtes.
Sur un fond d'or parsemé d'étoiles apparaissent des Maures à longue barbe; ils sont assis sur des coussins, selon l'usage oriental ; leur tête est enveloppée d'un burnous et leur main s'appuie sur un sabre; ce seraient, selon de graves auteurs, les portraits des dix premiers sultans de Grenade.
Quant aux autres peintures , ce sont des lacs et des fontaines , des bosquets peuplés de perroquets, des jeunes gens rêvant d'amour, des chevaliers armés pour le combat, des tourelles de château avec de belles dames, une jeune beauté enchaînant un lion, un enchanteur composant des maléfices, un guerrier délivrant une captive. Ce mélange d'oiseaux et de femmes, de paladins et de nécromants, devait répondre aux contes fantastiques qui charmaient les loisirs des belles sultanes.
On a émis des doutes sur l'origine musulmane de ces peintures. Les rois de Grenade ne furent pas toujours stricts observateurs du Coran ; ils laissèrent parfois les mœurs espagnoles faire invasion dans les mœurs orientales, et s'ils permirent à la sculpture de représenter des lions , pourquoi n'auraient-ils pas toléré que la peinture essayât des portraits dans des réduits mystérieux?
La salle des Deux Sœurs doit-elle son nom à quelque histoire de deux sœurs rivales de grâce et de beauté? elle le doit à deux tranches de marbre remarquables par leur dimension égale et leur parfaite ressemblance. On entre dans cette pièce par un
vestibule dont les deux portes ovales sont ornées d'inscriptions; on y remarque le mot félicité en arabe.
De la cour des Lions au Mirador, le sol s'élève insensiblement pour créer des effets de perspective. Respectons les mystères des alcôves ou al hamis qu'on aperçoit encore dans les chambres collatérales. Un vaste salon nous conduit au Mirador. Rien de plus délicatement orné que ce boudoir charmant, créé sans doute pour quelque sultane favorite. La sculpture et la poésie ont cherché à Tembellir à Tenvi. En choisissant les inscriptions, je prends les plus courtes et non les plus brillantes.
c Avec ma robe et ma tiare, je suis la beauté des beautés , et devant moi pâlissent les astres, flambeaux étincelants des nuits. L'onde ici doucement murmure, comme la prière sur les lèvres pieuses de celui qui parle au ciel. Grâce à la prière, ma splendeur durera de longs siècles. J'aspire à désaltérer celui qui a soif, afin de faire éclater la libéralité de mon maître Abou-el- Hedjaz. Sa libéralité brillera sans cesse dans cette enceinte, comme une lumière merveilleuse pareille à celle des étoiles du firmament, qui dissipent l'obscurité des ténèbres! »
Dans ce Mirador, on ne sait vraiment ce qu'on doit admirer le plus, les beaux jardins de Linderaca ou les décorations ravissantes du palais , les merveilles de la nature ou celles de l'art.
Plus d'un Arabe venu d'Afrique s'est prosterné en lisant les maximes de sa loi : « Dieu est par lui-même la bonté par excel- , lence! Il est miséricordieux, et sa vérité est grande! » Puis quand il a lu ce mot : félicité, et qu'il songe au malheur de ses frères, jadis maîtres de TAlhambra, et aujourd'hui entièrement disparus de l'Espagne, des pleurs mouillent ses yeux et trahissent l'émotion secrète de son âme. Il est resté proverbial de dire en voyant un musulman pensif et profondément triste : « II songe à Grenade ! »
436 L ALUAMBRA.
Traversons une galerie décorée des chiffres d'Isabelle et de Charles-Quint, descendons quelques marches, et nous voici au patio de la Réja, à la cour de la Grille de fer, où plusieurs appartements aboutissent. Là vous voyez le cachot où fut enfermée la belle sultane dont nous parlerons. Hélas! plus d'une jeune beauté, après avoir reçu dans le Mirador les adorations du maître, eut à souffrir ici de ses jalousies et de ses fureurs !
Éloignons-nous de ces lieux lugubres pour visiter la partie la plus voluptueuse des palais arabes, celle des bains.
Une première salle très vaste est décorée de colonnes de marbre, et entourée d'alcôves. Une charmante fontaine aux eaux murmurantes la remplit de fraîcheur; une galerie élevée à une certaine hauteur était destinée aux musiciens. Les Arabes aimaient la musique ; le calife Mahdl se faisait donner des concerts où une centaine de luths et autant de flûtes se faisaient entendre à la fois.
Deux baignoires sont surtout remarquables par leur exquise beauté. Les cabinets du sultan, des femmes, des enfants, ne laissaient rien à désirer. Le bain pour les rois maures était un objet de luxe et de plaisir ; Almanzor, dit-on, se fit servir un jour un bain apprêté avec de l'eau de rose.
Dans ces salles mystérieuses richement décorées, la fraîcheur des marbres polis, le murmure des eaux jaillissantes, l'art de ménager la lumière, qui n'arrivait que tamisée, la douce harmonie résonnant sous les voûtes sonores, tout contribuait à y faire passer au sultan de douces heures de volupté et de délices.
Après le bain, la promenade. Le jardin de Linderaca est un parterre entouré de colonnes, embaumé par des fleurs, arrosé par des fontaines et situé sur une terrasse d'où la vue ravie embrasse les bosquets de l'Alhambra et du Généralife.
Jetons un coup d'œil sur les appartements souterrains : un beau médaillon de marbre de Carrare représente Jupiter et Léda;
deux statues de nymphes font honneur aux artistes de Charles- Quint; mais dans ces salles mystérieuses on pourrait trouver plus d'un souvenir qui ne ferait pas honneur aux sultans.
Arrivons à une chapelle que les rois catholiques avaient fait arranger pour eux. Elle est très curieuse par le mélange de statues et de tableaux chrétiens avec les ornements arabes et les versets du Coran.
Mosaïque d'un arc ( couvent de Saint-Domingo à Grenade).
Cette singulière confusion de sujets mythologiques, chrétiens et musulmans nous suit en montant Tescalier qui nous mène dans la chambre des Fruits et au Tocador.
La chambre des Fruits doit son nom à des guirlandes de fruits qui encadrent des médaillons de la renaissance. Ces beaux lieux ont été chantés par les poètes espagnols, qui, dans leur admiration, vont jusqu'à dire qu'Apelle n'aurait pu voir ces belles peintures sans mourir de dépit d'être si loin d'une telle perfection.
Le tocador de la Reina est une des plus grandes curiosités de
TAlhambra : c'était le mirah ou oratoire des sultanes; c'était le boudoir des reines catholiques. Au milieu de colonnes et d'ornements mauresques , Minerve et Jupiter se montrent à côté des Vertus théologales. Les poètes espagnols, comme les poètes arabes, ont chanté ce belvédère; écoutons ce qui est écrit sur les murs.
« Au nom de Dieu, qui est miséricordieux et qui répand la miséricorde ! que Dieu soit avec notre seigneur et maître Mahomet. Dieu est la lumière du ciel et de la terre, et sa lumière est éternelle comme lui. C'est un flambeau qui a mille rayons, et qui est unique. C'est la lampe des lampes. Pareille à l'étoile brillante, cette lampe brûle l'huile sainte, l'huile qui ne vient ni de l'Orient ni de l'Occident. En répandant la chaleur, elle éclaire sans qu'on la touche; son éclat efface celui de toutes les autres lumières. Et Dieu dirige avec ses rayons ceux qu'il aime, et Dieu est l'auteur des proverbes des nations, et Dieu est sage par-dessus tout. »
Les moines aimaient les beaux sites. D. Fernando de Talavera, confesseur d'Isabelle, obtint la permission de bâtir à l'Alhambra même un couvent. Là furent déposées les dépouilles mortelles des rois catholiques jusqu'à leur translation solennelle dans la chapelle royale de Grenade.
L'étendue de l'Alhambra était considérable. Les murailles d'enceinte sont encore debout, et leur masse indestructible a fatigué le temps. Les adai^es ou constructions de défense ne sont plus aujourd'hui que des parterres de fleurs.
Laissons de côté l'ancienne mosquée, l'église Sainte-Marie, la tour des Prisons, les appartements du gouverneur, mais n'oublions pas de monter à la Torre de la Vêla si nous voulons jouir du plus magnifique panorama que puisse rêver l'imagination.
De TAlhambra on peut arriver par des sentiers au Généralife, en passant par la porte de fer, Puerta de hierro. Il vaut mieux revenir à la porte du Jugement , et reprendre la grande allée.
L'ascension se fait en voiture. Sur les flancs ombragés de la colline, des hôtels s'élèvent pour les étrangers, et des jardins charmants sont entretenus par des jardiniers venus de Paris. La nature a toujours besoin des embellissements de l'art, quelque belle qu'elle soit avec sa riche verdure, ses blanches cascades, ses points de vue splendides.
Arrivons au parc et aux jardins du Généralife (ce mot signifie en arabe récréation). Le château fut bâti par Omar, prince ami de la musique, des arts et des plaisirs. Il voulut se procurer hors du palais royal et de la cour un séjour champêtre, où, déposant les ennuis de la couronne, il pût s'abandonner en paix à toutes les voluptés de la vie.
L'Alhambra appartient à l'État, le Généralife au marquis de Campotéjar. Il semble qu'on devrait être heureux de vivre dans cette gracieuse demeure, et cependant le propriétaire ne l'habite pas. Du château arabe, il ne reste guère que quelques pièces avec leurs ornements mauresques, leurs élégantes arcades, leurs colonnes de marbre, leurs décorations fantastiques.
Voici une inscription que nous allons redire :
« Cet alcazar magnifique et de toute beauté brille par son étendue et orne tout de sa splendeur. Des nuées de clarté et de bonté le couvrent de toutes parts. Il mérite qu'on chante ses louanges, car dans sa décoration il a quelque chose de divin. Son jardin, embelli par des arbustes et des fleurs disposés avec art, exhale les plus suaves senteurs. La brise qui balance les rameaui, harmonieuse et douce, soupire comme une mystérieuse mélodie. Les sites d^alentour sont gracieux et couverts
d'une verdure qui ne se flétrit jamais. Abu-Walid, le meilleur des rois, craint la loi de Dieu, et assure aux justes la sécurité. C'est lui qui protège les descendants de Mahomet; c'est lui qui est toujours dévoué à ses vassaux; c'est lui qui méprise les choses passagères pour mettre toutes ses espérances en Dieu et dans l'observation de ses préceptes ; c'est lui qui est l'objet de toute ma vénération.
« Que Dieu te conserve et te donne une heureuse destinée et confirme les faveurs qu'il t'a prodiguées, et t'en accorde de plus hautes encore! Oh! que tu obtiennes toujours du succès! que jamais la perfection ne te manque! que toujours tes travaux soient couronnés de gloire ! Ce palais, qui t'est consacré, est si admirable de grandeur et de solidité qu'on peut le comparer pour la durée à notre secte. C'est une merveille, un triomphe de l'art! Et aussi, prince souverain, appui de tout ce qui est grand, daigne protéger cette œuvre, et ta protection lui donnera plus d'éclat, et alors elle sera plus digne de t'être dédiée, et en elle brilleront la lumière, le repos, la splendeur, le respect, l'honneur et la bonté de son maître, ce qui mettra à sa noblesse le dernier cachet de perfection. »
Cet alcazar aujourd'hui est surchargé des ornements qui répugnaient le plus aux Arabes, les tableaux et les portraits. Le mirab est devenu une chapelle où l'on dit la messe.
Ce qui est resté au vieux palais, c'est son admirable site, c'est l'abondance de ses ondes limpides. Ici un petit étang, au milieu duquel une île, piédestal de verdure et de fleurs, supporte une fontaine aux jets d'eau étincelants au soleil. Là des cyprès, plusieurs fois centenaires, sont encore debout comme témoins de tragiques aventures. Je détachai un peu de la vieille écorce qui tient à peine à leurs troncs vermoulus et rêvai des Maures sous les berceaux des plus beaux lauriers-roses qu'il y ait au monde.
En quittant le Généralife et l'AIhambra, on trouve partout un mélange de souvenirs musulmans et chrétiens. J'admirai les ruines du palais des Alixarès, où les rois maures donnèrent tant de fêtes; les jardins de Sainte-Hélène, où la belle Irène soufiï'it le martyre; les ruines de Darlaroca, maison de la Nouvelle Mariée, célèbre- par des traditions gracieuses; enfin le vaste étang où Don Juan d'Autriche et toute son armée, de cinq mille hommes, vinrent se désaltérer sans que Teau eût paru diminuer.
A Rome, sur le Panthéon des faux dieux, nous avons vu briller la croix. A TAlhambra, sur une colonne érigée par les enfants de Mahomet, nous avons vu la croix briller aussi; elle s'élèvera toujours sur les ruines des inventions humaines, tour à tour vieillies et détruites, car Terreur n'a qu'un temps, la vérité est immortelle.
Plan de rAlbambra.