LÉGENDE MUSULMANE : LA SULTANE DE GRENADE
En passant près des cachots de TAlhambra, j'ai parlé des Abencerages; en parcourant les jardins du Généralife, j'ai cité des cyprès vieux de plusieurs siècles et qui faisaient rêver de tragiques aventures. Voici une liistoire ou légende qui me fut contée sur les lieux, car elle est toujours vivante dans la mémoire du peuple. Les anciens Romanceros en font mention, et si Gil Ferez Ta un peu amplifiée, il l'avait puisée dans les auteurs arabes.
Au moment où le dernier trône des Maures, vivement ébranlé par les rois catholiques, chancelait et menaçait de s'écrouler pour toujours, les familles puissantes de Grenade, au lieu de se réunir contre Tennemi commun, ne cherchaient qu'à s'entre-déchirer.
Ibn-Hamed était le chef et la gloire de l'illustre maison des Abencerages. Il était devenu le favori de Boabdil, dont il avait gagné l'affection par sa sagesse autant que par ses hauts faits.
Les Zégris et les Gomelès, rivaux et jaloux des Abencerages, ne pouvaient lui pardonner sa supériorité et leur haine éclatait à chaque occasion. Ibn-Hamed les entend un jour blâmer sa générosité envers les prisonniers chrétiens; il s'avance vers eux, et leur dit : « Allah me recommande de faire l'aumône; j aime à la faire aux prisonniers. J'ai été autrefois prisonnier des chré-
tiens, et qui de vous peut répondre qu'il ne le sera jamais? Les vainqueurs m'ont bien traité; je veux bien traiter les vaincus. Musulman, je ne veux pas être en reste de charité avec les chrétiens. Si parmi vous quelqu'un ose soutenir que c'est mal, je lui dirai qu'il est un misérable et qu'il en a menti. » Un Zégri, pour toute réponse, lève la main pour frapper l'Abencerage au visage; mais celui-ci tire son épée et blesse le téméraire qui ose l'outrager. Une lutte sanglante s'engage aussitôt; les Zégris ne furent pas les plus forts, et ils perdirent plusieurs de leurs guerriers. Le roi intervint. Il chercha à réconcilier ces deux grandes familles; la réconciliation fut plus apparente que sincère. Ceux qui avaient été battus les armes à la main eurent recours à la perfidie.
Un soir d'été, Boabdil se promenait avec Mahomet, le chef des Zégris. La brise des montagnes, le murmure des eaux, le calme de la nature charmaient le sultan, qui se livrait sans méfiance aux flatteuses paroles d'un traître.
« J'aime, disait le roi, qu'on parle devant moi sans réticence.
— 0 mon maître ! comment oserai-je parler, et comment puisje me taire?
— Tu peux tout dire. J'aime la vérité, qu'on nous cache trop souvent.
— Il est souvent prudent de savoir la cacher, lorsqu'il y a trop de péril à la laisser échapper.
— Parle, je te l'ordonne.
— J'obéirai, si vous me donnez votre parole royale que je n'aurai rien à craindre des suites de mes révélations.
— Je te la donne.
— Vous regardez comme le soutien de votre couronne celui . qui veut vous la ravir. Vos bienfaits ne servent qu'à lui fournir
les moyens de vous perdre.
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— Je ne crains pas mes sujets; la haine t'aveugle; voudrais-tu me faire croire qulbn-Hamed en veut à mon trône ?
— Il en veut à votre honneur.
— Comment pourrais-tu prouver une accusation si hardie?
— Faites appeler Mahandin, Ali-Hamet, Mahandon : je ne parlerai qu'en présence de ces nobles seigneurs; ils ont été témoins de tout, et pourront affirmer que tout ce que je vais dire n'est que la vérité. »
Et puis voici ce que le Zégri raconta :
« Un soir, j'aperçus de loin, dans les jardins du Généralife, près de la grande fontaine, à côté du rosier aux fleurs blanches, l'Abencerage et la reine de Grenade. Leur conversation était si intime qu'ils ne m'entendirent pas approcher. Puis ils disparurent derrière les grands cyprès et le berceau de lauriers-roses. Lorsque Ibn-Hamed quitta la belle sultane, il avait sur le front une couronne de fleurs, symbole de la couronne d'or que lui promet l'amour. Il prit des allées détournées, et lorsqu'il nous rencontra, il nous donna ces roses blanches. »
Boabdil adorait sa chaste et ravissante épouse; il ne peut croire à une telle perfidie; et cependant il est jaloux et violent. Il ne doute plus du crime lorsque les témoins, sur leur honneur, lui jurent qu'ils ont vu de leurs propres yeux ce que le Zégri vient d'affirmer.
Dans ce moment, on annonce au sultan que l'Abencerage rentre triomphant d'un brillant combat livré contre les chrétiens, que le peuple chante sa gloire et l'entoure de ses acclamations. « Cette victoire, disent aussitôt ses ennemis, va augmenter son audace et hâter son succès. — Il n'échappera pas à ma vengeance, dit Boabdil. Je vais faire appeler Ibn-Hamed et la sultane; je vais les convaincre de leur crime et leur en infliger immédiatement le châtiment terrible.
— Gardez- VOUS, seigneur, dit le Zégri, de céder à un mouvement trop prompt de colère irréfléchie; les Abencerages sont puissants, ils se défendront, et en voulant punir leur conspiration vous la ferez éclater d'une manière plus redoutable.
— Je veux qu'ils périssent.
— Us périront un à un comme des coupables, mais non comme des chevaliers, les armes en main dans un combat. Faites-les inviter à se rendre successivement à l'Alhambra. Nous serons trente guerriers bien armés, et nous vous délivrerons de vos ennemis. »
Mahomet est chargé de l'exécution de ce projet. Ibn-Hamed est appelé au château. Il compte recevoir du roi le prix de la victoire; il reçoit la mort. Après lui, un second Abencerage est introduit dans une petite salle près de la cour des Lions, et il est frappé également. Déjà trente-six têtes sont tombées; les bourreaux sont obligés de se relayer; le sang coule à flots, et l'on prétend que le vase d'albâtre qui le recueillit en garde encore l'empreinte ineffacée par les siècles.
Où se serait arrêté ce carnage horrible? Un page avait accompagné un chevalier abencerage. La porte s'entr'ouvre... et il aperçoit des bourreaux ensanglantés, des corps gisant sur le sol, des têtes tranchées. A cet affreux spectacle, il prend la fuite, saisi 'd'horreur et d'effroi. Il rencontre Alabez, Aben-Amar et. Sarracino montant les allées de l'Alhambra. « Fuyez, fuyez ! leur dit-il d'une voix émue. Quel jour funeste pour les Abencerages ! Tous ceux qui sont entrés au palais n'en sortiront plus; ils ont péri; le même sort vous attend; sauvez-vous. »
L'un de ces braves cavaliers se refusait à croire à une telle trahison; il avançait encore. Un page du sultan descendait. Il raconte qu'il est chargé d'aller quérir en ville tous les Abencerage^, et, d'une voix mystérieuse, il ajoute : « Qu'ils fuient, les malheureux ! »
Le doute n'était plus possible. Les chevaliers se rendent aussitôt à Grenade pour prévenir leurs amis du complot cruel organisé contre eux dans le palais même du roi. La terrible nouvelle se répand avec la rapidité de l'éclair, et cet éclair annonce la tempête. D'illustres familles, alliées aux Abencerages, se joignent à eux. Les soldats, fiers de la victoire remportée la veille sous les ordres de Ibn-Hamed, jurent de venger leur général. Le peuple entier se soulève. On sonne partout l'alarme. On s'écrie de toutes parts : « 0 cruauté inouïe ! le roi égorge ses plus fidèles défenseurs. A bas le roi traître et sanguinaire ! Si une des familles les plus illustres de Grenade est aujourd'hui en entier massacrée, demain viendra le tour d'une autre. »
La foule se rassemble et s'arme. Bientôt quarante mille hommes se précipitent vers l'Alhambra; les portes sont fermées; la fureur populaire veut y mettre le feu.
Le frère de Boabdil, Muça, comprend le danger et cherche à le conjurer. Il se présente devant ces troupes exaspérées, et il prie les chefs d'écouter le sultan avant de se livrer à de déplorables excès.
Le roi de Grenade raconte la conspiration organisée par Ibn- Hamed et sa passion criminelle pour la reine. « Ma sûreté comme souverain, mon honneur comme époux, exigeaient une réparation. Cette réparation sera complète. La sultane est coupable aussi : j'ordonne qu'elle soit brûlée vive. »
La sultane était alliée aux Abencerages, et son nom vénéré était béni surtout par les pauvres : « Non, elle ne périra pas ! » s'écrièrent mille voix, et des milliers de cimeterres s'agitèrent dans l'air en signe de protestation énergique.
Cependant un épouvantable tumulte régnait au palais et dans la ville. Les Zégris fuyaient et se défendaient, mais leurs corps mutilés et sanglants encombraient la cour des Lions. Leurs vic-
times étaient promenées dans les rues pour irriter encore davantage le peuple par l'aspect de cette effroyable exécution.
Muça cherche toujours à calmer les esprits. Enfin sa voix parvient à se faire écouter : « Je suis plein de respect pour la sultane, et je ne doute pas de sa vertu. Il faut que Boabdil soit détrompé et reconnaisse sa fatale erreur. Que la justice soit chargée de la recherche de la vérité; si la reine était arrachée par la violence à la fureur de ses ennemis, son honneur ne serait pas sauvé; si, au contraire, elle triomphe de la calomnie, son innocence sera proclamée. Comptez sur Allah, qui vient en aide à l'innocent persécuté. »
La sultane est appelée. Elle est encore tremblante du bruit dont le palais est rempli. Elle rougit de honte en entendant le récit du crime dont elle est accusée; elle frémit d'indignation en songeant que son époux a pu douter de sa vertu et prêter l'oreille à des soupçons odieux. Pâle, émue, mais fière de son innocence, elle jette sur Boabdil un regard plus superbe que suppliant, et se borne à dire : « Où sont mes accusateurs? »
Le Zégri Mahomet, accompagné d'Ali-Hamet, de Mahandin et de Mahandon, s'avance et, d'une voix ferme, il s'exprime ainsi :
« Pour l'honneur de mon maître, j'affirnïe que la reine et Ibn-Hamed sont coupables. J'affirme que mes amis et moi nous les avons surpris ensemble, le soir, dans les jardins du Généralife, auprès de la grande fontaine et d'un rosier à fleurs blanches. Nous sommes ici quatre chevaliers prêts à soutenir cette accusation les armes à la main, en champ clos, et à mourir plutôt que de déclarer que ce n'est pas la vérité.
— Tu mens, traître, répondit la reine. Tu payeras cher cette infamie. Dieu protège l'innocent et punit le perfide. »
A ce noble accent de la vertu calomniée, mille voix protestent en faveur de la reine; mille bras se lèvent pour la défendre. Elle
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remercie ces généreux défenseurs, mais, pour faire un choix parmi tant de braves chevaliers, elle demande à réfléchir. Elle est conduite dans la prison de la tour de Comarès, et un délai de trente jours est fixé pour le jugement de Dieu, l'épreuve du combat judiciaire.
La plus grande agitation régnait dans la ville. Les Zégris, appuyés par le roi, après avoir attaqué leurs ennemis par la trahison, cherchaient à se défendre eux-mêmes par la force. Les Abencerages désertaient le drapeau de Boabdil pour celui de Ferdinand et d'Isabelle.
Au milieu de ces guerres civiles, la reine prisonnière espérait toujours que le ciel ferait éclater son innocence, et que son époux unirait par trouver dans son cœur la justification de celle qui l'avait tant aimé.
Le délai de trente jours était expiré, et la sultane n'avait pas encore choisi ses champions. Boabdil, inflexible dans sa vengeance aveugle et cruelle, voulait livrer l'infidèle au bûcher.
Muça obtint un nouveau délai de quinze jours, et pressa l'accusée de préparer sa défense.
Désespérée de l'inflexibilité de son époux, désolée du départ des Abencerages, la captive infortunée, ne comptant plus sur un miracle pour la manifestation de sa vertu, résolut de mettre fin ellemême à sa triste vie, au lieu d'être exposée, quoique innocente, à l'ignominie d'un châtiment barbare et immérité. Elle voulut faire ses adieux à deux femmes qui l'avaient suivie dans sa prison, Zélima et Esperanza de Hita.' Cette dernière esclave, fille d'un chevalier castillan, avait fait partie du butin enlevé aux chrétiens par les Maures. Esperanza dit à la sultane : « Si le Dieu des musulmans est sourd au cri de l'innocence persécutée, le Dieu des chrétiens défend de jamais désespérer de la Providence. Lui seul a donné la vie, et il refuse à l'homme le droit de l'aban-
donner sans sa volonté. Parmi les chevaliers chrétiens plus d'un serait fier de vous défendre. N'avez-vous pas entendu parler d'un jeune héros, don Juan Chacon, seigneur de Carthagène? Écrivez-lui, et je suis assurée qu'il s'empressera d'accourir à votre aide avec quelques amis. »
La prisonnière, vaincue par les tendres sollicitations de ses amies, consentit à vivre. Une lettre, mystérieusement envoyée à Chacon, lui annonçait que la sultane de Grenade l'avait choisi pour lui confier la défense de son bon droit.
Le jour fatal arrive. L'agitation qui règne dans la ville est indescriptible. L'accusée est portée en litière au lieu du jugement. Partout où passe son lugubre cortège, elle est accompagnée par les sympathies, le respect, les larmes du peuple, dont elle est adorée. Elle traverse le Zacatin; elle arrive à la place de Biba Rambla. Là se dresse un échafaud tendu de noir. Le bûcher n'attend plus qu'une victime.
Sur leur siège viennent s'asseoir les juges du camp, Muça, Azarque et Almoradi.
La foule immense entoure l'arène. Les quatre accusateurs se présentent. Ils sont montés sur de fiers coursiers andalous. Ils sont armés de pied en cap. Sur leurs boucliers sont peints deux glaives ensanglantés, avec ces mots : « Nous les tirons pour la vérité. » Hélas ! trop souvent le mensonge prend la vérité pour devise.
L'audace des Zégris, leur bravoure incontestée, leur air de triomphe inquiètent les partisans de la reine, et leurs regards cherchent vainement les guerriers qui doivent combattre des champions si redoutables.
Nul ne paraît. « Ils seront bientôt ici, » dit la sultane; et l'on ne voit rien venir.
La lice est ouverte depuis huit heures du matin. Les heures succèdent aux heures, et l'on ne voit rien venir.
Le jour s'écoule. Le moment fatal approche. Quatre chevaliers maures demandent à l'accusée l'honneur de la défendre. Elle hésite, elle compte que les chevaliers chrétiens répondront à son appel ; mais quelque accident peut être la cause de ce retard, et elle commence à partager les anxiétés qui tourmentent ses amis.
Elle promet aux champions qui lui ont offert leurs épées de les accepter si les défenseurs qu'elle attend n'ont point paru dans deux heures.
Ce délai était sur le point d'expirer, lorsque tout à coup un grand mouvement se fait remarquer dans la foule pressée. Quatre Turcs, montés sur des coursiers fougueux, armés de toutes pièces, vêtus de costumes resplendissants, demandent à s'approcher de la reine de Grenade. L'un d'eux, fier et superbe, fait briller au soleil son écu où un lion déchire un Maure avec cette* devise : « Je le dévore pour le mal qu'il fait. » Il s'incline devant la sultane, et lui dit : « Nous venons de Turquie, et nous avons débarqué à Malaga. Nous avons appris que la domination des musulmans d'Espagne menaçait ruine, et nous avons voulu mesurer nos épées avec celles des hidalgos de Castille. En passant, on nous a raconté que la reine de Grenade, une noble et chaste femme, était indignement calomniée; nous venons lui offrir notre courage pour faire triompher son innocence. »
Ces paroles sont accueillies par un frémissement sympathique dans la foule, qui applaudit à cette noble entreprise. Pendant que le guerrier inconnu sollicite l'agrément de la reine, il lui laisse entrevoir le billet envoyé au seigneur de Carthagène. Ces chevaliers étaient en effet des chrétiens, et non des Turcs : don Juan Chacon, le duc d'Arcos, don Alonzo d'Aguilar, et don Diego Fernandez de Cordova.
Les défenseurs de Taccusée sont autorisés à entrer dans la lice. Ils s'avancent fièrement vers les Zégris, et leur disent : « Pourquoi avez-vous attaqué Thonneur de votre reine?
— Pour défendre Thonneur de notre roi et rendre hommage à la vérité.
— Vous en avez menti comme des vilains; nous vous défions au combat, traîtres, infâmes, vils calomniateurs, et bientôt nous allons vous forcer à confesser la vérité. »
Le signal est donné. Les combattants se précipitent les uns contre les autres. Le sol frémit à ce choc effrayant. La lutte est longue; l'adresse, la valeur, la furie sont égales des deux côtés. La foule émue suit avec anxiété les péripéties de la bataille , et frissonne à chaque grand coup porté. Plusieurs fois les Zégris ont paru remporter. Mahandin s'élance contre don Juan de Carthagène; il va lui asséner un coup terrible, qui paraît devoir être mortel, mais don Juan Févite, et fait tomber à ses pieds son adversaire expirant. Le chevalier remet son épée dans le fourreau et reste spectateur de la lutte acharnée, qui se prolonge. Enfin le duc d'Arcos abat Ali Hamet, tandis que d'Aguilar triomphe de Mahandon.
Mahomet le Zégri, Todieux auteur de la calomnie contre la reine et du massacre des Abencerages, seul se défend encore. Malgré sa résistance habile, désespérée, le sang qui jaillit de ses nombreuses blessures affaiblit ses forces et trahit son courage. Don Diego Fernandez de Cordova le harcèle sans cesse; enfin il le terrasse, et, posant son genou sur la poitrine du traître, levant son bras prêt à frapper, il lui dit : « Chevalier félon, confesse ton crime, ou je t'enfonce l'épée dans le cœur.
— Arrête, dit Mahomet, tu n'as plus besoin de me faire d'autres blessures pour délivrer la terre d'un monstre comme moi. Oui, je le confesse, poussé par l'ambition et par la vengeance, j'ai
voulu perdre les Abencerages, et pour assurer le succès du complot j'ai sacrifié Thonneur de la reine. Je suis d'autant plus coupable que je reconnais qu'il n'y a pas de femme plus pure ni plus digne de respect; je lui demande pardon avec mon dernier souffle de vie. »
A ces mots, les yeux de Mahomet semblent s'obscurcir et sa voix s'éteindre.
Les juges, descendus de leurs sièges, ont peine à recueillir les aveux sur ses lèvres mourantes. Il expire au milieu des cris d'exécration contre une telle perfidie, au milieu des cris de joie pour le triomphe de l'innocence.
Boabdil cherche longtemps à obtenir le silence : « J'ai eu le malheur, dit-il, d'écouter de faux rapports et de me laisser séduire par la calomnie la plus habilement ourdie. La justice a eu son cours et les coupables sont punis. Je le dis à mon peuple : ceci sera une leçon terrible pour moi; on n'aura plus de tyrannie à craindre de ma part; je sais trop ce qu'il en coûte à mon cœur pour avoir sacrifié ceux que j'aimais aux machinations des traîtres. »
Puis, descendant de son trône, il s'approche, les larmes aux yeux, de l'auguste prisonnière; il se jette à ses pieds, et la supplie de lui rendre avec l'oubli du passé le retour de sa tendresse première.
La sultane lui répond : « Je ne puis vous pardonner d'avoir douté de mon amour après toutes les preuves que je vous en avais données; je ne puis vous pardonner d'avoir préféré à ma parole celle d'un misérable ; tout est rompu entre nous, et la seule grâce que je réclame de vous, c'est de ne plus vous revoir. Dieu veuille que vous n'ayez pas à regretter un jour les guerriers que vous avez égorgés ou chassés, pour les récompenser d'avoir mille fois exposé leur vie pour vous! »
Les chevaliers inconnus ramenèrent la reine triomphante, et le soir, au milieu des réjouissances publiques, on cherchait les héros de la fête : ils avaient disparu.
La sultane quitta Grenade, accompagnée d'Esperanza, en lui disant : « Ton Dieu sera le mien. » Elle tint parole.