‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LE VÉSUVE. — STABIES, HERCULANUM, POMPÉI. LA CATASTROPHE. — LES FOUILLES.

Quand on parle d'une contrée aussi célèbre par la richesse des souvenirs que par les splendeurs de la nature, le plus difficile est de savoir s'arrêter.

Aussi je n'essayerai pas de décrire Paestum,* avec ses belles roses et ses deux temples jumeaux, merveilles de Tarchitecture antique. Je laisserai de côté Sorrente, la ville des Sirènes, avec ses sites charmants et la maison de son illustre poète, le Tasse, dont il est si doux de relire les vers dans les beaux lieux qui les inspirèrent.

Le Vésuve joue un trop grand rôle dans l'histoire de Pompéi pour le passer sous silence. C'est un volcan trop connu, trop bien étudié, pour qu'il soit nécessaire d'en faire une longue description. Il a été si souvent reproduit par le dessin et la peinture, qu'en le voyant pour la première fois je croyais revoir une vieille connaissance.

On prend ordinairement la route du Vésuve à Résina, autrefois Retinaj l'ancien.port d'HercuIanum. La montagne est facile à gravir jusqu'à une certaine hauteur. Pour monter au cône, l'ascension devient pénible : la cendre, mobile, roule sous le pas

oi POMPÉI.

du voyageur ; cette cendre brûle la chaussure, et près du cratère elle est assez chaude pour faire cuire les œufs qu'on y dépose.

Le mont est divisé en deux cônes; d'après Strabon, jadis il n'en existait qu'un. On suppose que la vallée aujourd'hui formée entre le Vésuve proprement dit et la somma se produisit brusquement, lorsque Stabies, Pompéi et Herculanum disparurent ensevelis, moins sous des torrents de feu que sous des masses de débris poreux d'une montagne à demi écroulée : ruime niontis est l'expression dont se sert un témoin oculaire. Isolé au milieu de la plaine, à 1,200 ou 1,300 mètres de la mer, le Vésuve change d'aspect à chaque éruption; sa hauteur, qui était de 1,200 mètres en 1815, s'est accrue jusqu'à 1,297 en 1868, pour diminuer quelque peu en 1872.

La fumée sort constamment du cratère embrasé du volcan. Tantôt c'est une vapeur légère, dont la blancheur ressort sur l'azur du ciel; tantôt c'est une colonne épaisse, qui s'élève à 3,000 mètres de hauteur et s'épanouit au sommet comme un pin gigantesque. Les laves qui s'échappent de la cime ou des larges crevasses de la montagne sont souvent enflammées et brûlent. Quelquefois aussi elles sont aqueuses, et forment des inondations de boue plus désastreuses encore que les inondations de feu.

Strabon parle ainsi du Vésuve : « Il est entouré de campagnes fertiles. Son sommet est frappé de stérilité. Sa surface a l'apparence de la cendre, et présente des cavernes profondes qui s'ouvrent dans tous les sens. Les pierres paraissent, à leur couleur noire, avoir été calcinées par le feu, tellement qu'on peut conjecturer que dans l'antiquité cette montagne fut un volcan qui s'est éteint faute d'aliments. »

Si ce volcan a paru s'endormir pendant des siècles, qu'il fut terrible son réveil !

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Après la catastrophe que nous allons raconter, Martial s'écriait :

« Le voilà ce Vésuve, couronné jadis de pampres verts dont

Vue de Sorreiile.

le fruit généreux inondait de son jus nos pressoirs! Les voilà ces coteaux que Bacchus préférait aux collines de Nysa! Naguère encore les Satyres dansaient sur ce mont. Il fut le séjour de Vénus, plus cher à la déesse que Lacédémone. Hercule aussi l'illustra

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de son nom. Les flammes ont tout détruit, tout enseveli sous des monceaux de cendres! Les dieux mêmes ne voudraient pas que leur pouvoir fût allé jusque-là... »

Les pampres verts aiment toujours* à orner les pentes du volcan et produisent un vin fameux , le lacryma Christi. Je ne sais pourquoi ce nom triste et saint a été donné à un vin qui engendre la gaieté.

On parle souvent de neige sur un volcan. Le Vésuve se revêt quelquefois d'un manteau de frimas, et en 1819 on a trouvé au mont Etna des masses de neige recouvertes par un courant de lave qui les conservait depuis des siècles.

Strabon attribuait la rare fertilité des campagnes voisines aux cendres volcaniques, dont le sol était presque partout composé.

C'est dans ce riche pays que fleurissaient jadis trois villes, qui dans les temps antiques ne manquèrent pas d'une certaine célébrité : Stables, Herculanum, Pompéi.

Qu'on ne s'étonne pas de les voir si tranquillement s'établir près d'un voisin aussi terrible que le Vésuve. Sur les flancs même de ce mont redoutable sont encore aujourd'hui assises deux villes importantes : Torre ciel Gi^eco et Torre delV Annunziata. Les habitants ont reçu de nombreux avertissements; ils savent que leurs pères ont succombé aux invasions de la lave, et c'est là qu'ils ont établi leurs poudrières, et ils s'endorment paisiblement sur le volcan. Les torrents de feu ont beau les menacer, le danger les chasse quelquefois; mais à peine la lave est-elle refroidie que la richesse de la nature les ramène aux champs paternels, si féconds et si riants.

Nous ne ferons que mentionner Stabies. On croit que Castellamare fut bâtie sur les ruines de cette ville antique ou près des lieux occupés par elle autrefois. Le Musée de Naples étale un grand nombre d'objets précieux que l'on dit provenir de Stabies; mais

pourquoi des fouilles plus actives n'ont-elles pas été dirigées de ce côté? On a négligé Stabies pour Herculanum, Herculanum pour Pompéi.

Herculanum est enfoui à une grande profondeur. On n'évalue pas à moins de 12 à 30 mètres l'épaisseur de la croûte de lave qui recouvre la ville : croûte de lave, ou, selon les dernières constatations de la science, croûte de cendre durcie par le tassement, et pétrifiée par le temps, qui a fait évaporer toute l'humidité.

Cette couche solide a l'avantage d'avoir mieux protégé certains objets fragiles, mais elle a l'inconvénient de former une voûte difficile à briser. On ne peut visiter les ruines qu'à la lueur de torches, et on ne les fouille que pour les dépouiller. Herculanum était, à ce qu'il paraît, une ville plus artistique que Pompéi. Elle a fourni de vrais chefs-d'œuvre au Musée de Naples, où l'on va les admirer à l'aise, sans avoir guère envie de descendre aux lieux sombres d'où ils furent extraits.

Pompéi est à 7 kilomètres du cratère du Vésuve et à 23 kilomètres de Naples. Une station du chemin de fer est placée auprès des ruines, et la ville déserte est plus accessible qu'elle ne le fut jamais quand elle était habitée.

Pour pénétrer dans ses murs, il faut passer par un tourniquet et payer 2 francs. Un guide vous est donné, et l'on vous remet une notice imprimée énumérant les 95 monuments les plus curieux à visiter. Quelques maisons sont fermées; toutes me furent ouvertes, grâce à l'obligeance de M. Fiorelli, directeur des fouilles, auque^J j'avais été recommandé par le chevalier de Rossi.

Pompéi est aujourd'hui un spectacle pour la curiosité publique ; mais quelle mine non encore épuisée de recherches précieuses pour l'archéologie et pour l'histoire!

C'était jadis une ville qui avait une certaine renommée comme

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position militaire, comme place commerciale, et surtout comme séjour de plaisir.

Sénèque et Tacite lui donnent Tépithète de célèbre. Était-ce une flatterie ou une vérité? L'histoire ancienne parle peu de Pompéi ; c'est pourquoi Ton a disserté beaucoup sur ses origines obscures.

LesOsques habitaient laCampanie; ils se prétendaient autochtones, et se confondent avec les Ausoniens antiques. Visités par les Phéniciens et les Grecs, qui leur apportèrent une civilisation avancée, soumis ensuite à Tinfluence des Étrusques, qui étendirent leurs conquêtes jusque dans ces riches contrées, ils finirent par subir, non sans résistance, le joug de Rome, qui en les assujettissant à sa langue et à ses mœurs, ne put jamais leur faire oublier la langue et les mœurs nationales. Pompéi devint un municipe romain. « Les municipes, dit Dézobry (1), étaient des villes de pays conquis. Par une faveur toute spéciale, Rome les gratifia des droits de cité romaine, don magnifique incessamment rappelé par leur nom même, tiré de munus, présent. Leur constitution, assez semblable à celles des colonies romaines, ressemblait surtout beaucoup à celle de la grande métropole. » La ville de Pompéi était divisée en trois ordres : les sénateurs, les chevaliers, le peuple. La magistrature municipale se composait d'un édile, de deux duumvirs rendant la justice, du préteur, du censeur, du questeur, administrateur des deniers publics, du patron de la ville, des maîtres des faubourgs, et de cent décurions formant le grand conseil. Les décurions à Rome se nommaient sénateurs.

Le commerce avec l'Afrique, POrient et les contrées loii\taines faisait affluer à Pompéi les plus grandes richesses. Tite-Live et Florus disent que son port était magnifique.

(1) Rome au siècle d'Auguste, lettre xxi.

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Quelle ravissante situation ! Près de Naples, qui lui envoyait des visiteurs illustres, près du volcan, qui fertilisait les campagnes avant de les détruire, la ville s'étalait du haut, de son rocher de lave jusqu'aux bords de la mer. Des terrasses de leurs maisons,

Rue de Salluste.

étagées en amphithéâtre, les Pompéiens pouvaient contempler à la fois des campagnes fécondes, une mer rayonnante, le golfe de Stabies, les rives de Sorrente, Tlle de Caprée, le mont Pausilippe, Naples et le Vésuve ! Florus prétend que ce n'était pas seulement le plus joli coin de Tltalie, mais encore du monde entier.

La ville de Vénus offrait à ses nombreux visiteurs des plaisirs et le doux repos. Les plus illustres personnages de Rome aimaient à y posséder une villa. Claude y faisait de fréquents séjours, dans

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une maison de campagne où il perdit Drusus. Cicéron y composa plusieurs ouvrages, notamment son beau traité Z)^ officiis. Phèdre y écrivit des fables, dans le temps où il se dérobait aux persécutions de Séjan et de Tibère. Sénèque y passa sa jeunesse et les plus beaux jours de sa vie.

Il semblerait que cette ville, qu'on a peinte avec des couleurs si séduisantes, devait être un lieu de délices, et cependant Vénus la protégeait si mal que ce que Ton sait de son histoire ne consiste guère qu'en des récits de tristes aventures.

Elle voulut résister à Sylla; Sylla vainqueur fit démanteler ses murailles, et la réduisit en colonie romaine.

Elle avait reconquis ses droits sous Néron; mais ses querelles sanglantes avec ses voisins ne tournèrent pas à sa gloire.

Enfin le Vésuve sembla chargé d'être le ministre de la vengeance céleste, en faisant disparaître des villes souillées par les plus honteux désordres.

Le volcan commença par donner un terrible avertissement.

Le 5 février de l'an 63 de notre ère, une éruption effroyable dévasta la contrée. Voici comment Sénèque la raconte : « Pompéi, ville considérable de la Campanie, fut abîmée par un tremblement de terre, dont souflrirent tous les alentours, et cela en hiver, saison privilégiée contre ces sortes de périls, au dire habituel de nos pères... La Campanie, qui n'avait jamais été sans alarmes, quoiqu'elle fût restée toujours sans atteinte et n'eut payé au fléau d'autre tribut que celui de la peur, se vit cette fois cruellement dévastée. Outre Pompéi, Herculanum fut en partie détruite, et ce qui en reste n'est pas bien assuré... A Naples, beaucoup de maisons particulières ont été renversées, mais les édifices publics ont résisté; l'épouvantable désastre n'a fait que l'effleurer... Des villas furent ébranlées sans éprouver d'autres dommages. On ajoute qu'un troupeau de 600 moutons perdit la

vie, que des statues se fendirent , et qu'on vit errer dans les campagnes des malheureux auxquels la frayeur avait fait perdre la raison! *

Ce n'étaient là pour la malheureuse cité que les préludes de plus épouvantables malheurs!

Voici les détails de la dernière et fatale catastrophe. Écoutons Pline écrivant à Tacite (1) :

« Vous me demandez des détails sur la mort de mon oncle, afin d'en transmettre plus fidèlement le détail à la postérité... Il était à Misène, où il commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, vers la septième heure, ma mère m'avertit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une forme extraordinaires. Après sa station au soleil et son bain d'eau froide, il s'était jeté sur un lit, où il avait pris son repas ordinaire et se livrait à l'étude. Il demanda ses sandales, et monta en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce phénomène. La nuée s'élançait dans l'air, sans qu'on pût distinguer, à une si grande distance, de quelle montagne elle sortait. L'événement fit connaître que c'était du mont Vésuve. Sa forme approchait de celle d'un arbre, et particulièrement d'un pin; car s'élevant vers le ciel comme un tronc immense, sa tête s'étendait en rameaux. Peut-être le souffle puissant qui poussait d'abord cette vapeur ne se faisait-il plus sentir; peut-être aussi le nuage, en s'aflaissant sous son propre poids, se répandait-il en surface. Il paraissait tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu'il était chargé de cendre ou de terre.

« Ce phénomène surprit mon oncle, et, dans son zèle pour la science, il voulut l'examiner de plus près... Il sortait de chez

(1) Lettre de Pline le Jeune; Paris, Gamier, 1863, p. 218. TradacUon de M. Cabaret-Dapaty.

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lui, lorsqu'il reçut un billet de Rectine, femme de Césius Bassus. Effrayée de Timminence du péril (car sa villa était située au pied du Vésuve, et Ton ne pouvait s'échapper que par la mer), elle le* priait de lui porter secours. Alors il change de but, et poursuit par dévouement ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par le désir de s'instruire. Il fait préparer des quadrirèmes, et y monte lui-même pour aller secourir Rectine et beaucoup d'autres personnes qui avaient fixé leur habitation sur cette côte riante.

« Il se rend à la hâte vers des lieux d'où tout le monde s'enfuyait; il va droit au danger, la main au gouvernail, l'esprit tellement libre de crainte qu'il décrivait et notait toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.

« Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu'ils approchaient; déjà tombaient autour d'eux des éclats de rocher, des pierres noires, brûlées, calcinées par le feu; déjà la mer, abaissée tout à coup, n'avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner; mais bientôt il dit au pilote : La fortune favorise le courage : menez-nous chez Pomponianus. Pomponianus était à Stables, de l'autre côté d'un petit golfe, formé par la courbure insensible du rivage. Là, à la vue du péril, qui était encore éloigné, mais imminent, car il s'approchait par degrés, Pomponianus avait transporté tous ses effets sur des vaisseaux, et n'attendait pour s'éloigner qu'un vent moins contraire. Mon oncle, favorisé par ce même vent, aborde chez lui, l'embrasse, calme son agitation, le rassure, l'encourage... Cependant, de plusieurs endroits du Vésuve on voyait briller de larges flammes et un vaste embrasement, dont les ténèbres augmentaient l'éclat. Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur disait que c'étaient des maisons de cam-

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pagne abandonnées au feu par les paysans effrayés. Ensuite il se livra au repos, et dormit réellement d'un profond sommeil; car on entendait de la porte le bruit de sa respiration, que sa corpulence rendait forte et retentissante. Cependant la cour par où Ton entrait dans son appartement commençait à s'encombrer tellement de cendres et de pierres que s'il y fût resté plus longtemps, il lui eût été impossible de sortir. On l'éveille, il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison, ou s'ils erreront dans la campagne, car les maisons étaient tellement ébranlées par les effroyables tremblements de terre qui se succédaient, qu'elles semblaient arrachées de leurs fondements, poussées dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D'un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu'elles fussent légères et minées par le feu. De ces périls, on choisit le dernier... Us attachent donc avec des toiles des oreillers sur leur tète; c'était une sorte d'abri contre les pierres qui tombaient.

« Le jour recommençait ailleurs, mais autour d'eux régnait toujours la nuit la plus épaisse et la plus sombre, sillonnée cependant par des lueurs et des feux de toute espèce. On voulut s'approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative : mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l'eau froide et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l'approche mirent tout le monde en fuite, et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève, appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort. »

Pline écrit une seconde lettre à Tacite, qui lui avait demandé des détails, dont il était avide. Écoutons Pline racontant ses impreèsions personnelles et ce qu'il a vu :

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« Nous étions, dit-il, à la première heure du jour, et cependant on ne voyait encore qu'une lumière faible et douteuse. Les maisons autour de nous étaient si fortement ébranlées qu'elles étaient menacées d'une chute infaillible dans un lieu si étroit, quoiqu'il fût découvert. Nous prenons enfin le parti de quitter la ville. Le peuple, épouvanté, s'enfuit avec nous, et comme, dans la peur, on poussait souvent la prudence à préférer les idées d'autrui aux siennes, une foule immense nous suit, nous presse et nous pousse. Dès que nous sommes hors de la ville, nous nous arrêtons, et là, nouveaux phénomènes, nouvelles frayeurs. Les voitures que nous avions amenées avec nous étaient, quoique en pleine campagne, entraînées dans tous les sens, et l'on ne pouvait, même avec des pierres, les maintenir à leur place. La mer semblait refoulée sur elle-même et comme chassée du rivage par l'ébranlement de la terre. Ce qu'il y a de certain, c'est que le rivage était agrandi, et que beaucoup de poissons étaient restés à sec sur le sable. De l'autre côté, une nuée noire et horrible, déchirée par des tourbillons de feu, laissait échapper d(* ses flancs entr'ouverts de longues traînées de flammes, semblables à d'énormes éclairs... La nue s'abaisse sur la terre et couvre les flots. Elle dérobait à mes yeux l'Ile de Caprée, qu'elle enveloppait, et nous cachait la vue du promontoire de Misène...

« La cendre commençait à tomber sur nous, quoique en petite quantité. Je tourne la tête, et j'aperçois derrière nous une épaisse fumée, qui nous suivait en se répandant sur la terre comme un torrent. Pendant que nous voyons encore^ quittons le grand chemin j dis-je à ma mère, de peur détre écrasés dans les ténèbres par la foule qui se presse sur nos pas. A peine nous étions-nous arrêtés, que les ténèbres s'épaissirent encore. Ce n'était pas seulement une nuit sombre et chargée de nuages, mais l'obscurité d'une chambre où toutes les lumières seraient éteintes.

On n'entendait que les gémissements des femmes, les plaintes des enfants, les cris des hommes. L'un appelait son père, l'autre son fils, l'autre sa femme : ils ne se reconnaissaient qu'à la voix. Celui-ci s'alarmait pour lui-même, celui-là pour les siens. On en vit à qui la crainte de la mort faisait invoquer la mort même. Ici on levait les mains au ciel; là on se persuadait qu'il n'y avait plus de dieux et que cette nuit était la dernière, l'éternelle nuit qui devait ensevelir le monde. Plusieurs ajoutaient aux dangers réels des craintes imaginaires et chimériques. Quelques-uns disaient qu'à Misènetel édifice s'était écroulé, que tel autre était en feu; bruits mensongers qui étaient accueillis comme des vérités.

« Il parut une lueur qui nous annonçait, non le retour de la lumière, mais l'approche du feu qui nous menaçait. Il s'arrêta pourtant loin de nous. L'obscurité revint. La pluie de cendres recommença plus forte et plus épaisse. Nous nous levions de temps en temps pour secouer cette masse, qui nous eût engloutis et étouffés sous son poids.. Je pourrais me vanter que, au milieu de si affreux dangers, il ne m'échappa ni une plainte ni une parole qui annonçât de la faiblesse; mais j'étais soutenu par cette pensée déplorable et consolante à la fois que tout l'univers périssait avec moi. »

Quelle consolation païenne ! L'univers ne devait pas périr encore; mais en ce moment périssaient trois villes, Pompéi, Stables et Herculanum. Comment, dit un auteur, Sénèque qui a décrit la première éruption, n'a-t-il rien dit de la seconde? C'est par une raison bien simple : Sénèque est mort en 65, et la suprême catastrophe n'eut lieu qu'en l'année 79.

On sait le jour de la grande explosion du Vésuve et de la disparition de Pompéi. C'était le 23 novembre 79. Bonnucci va même jusqu'à vouloir préciser l'heure : c'était, dit-il, environ tine heure après midi.

Plusieurs auteurs racontent qu'au moment de cet horrible et tragique événement le peuple était occupé à jouir du plaisir barbare de l'amphithéâtre . Cette opinion, qui pourrait prêter à de belles considérations morales, s'appuie sur l'autorité de Dion Cassius. Mais, pour les détails de ce fait ancien, les auteurs modernes sont mieux renseignés que les auteurs contemporains. Ces détails leur sont révélés par l'exhumation de la ville, qui nous apprend elle-même les mystères de sa dernière heure.

Pompéi ne périt pas de mort subite sous des torrents de feu échappés tout à coup des abîmes du Vésuve. Le volcan ne fit pas éclater sa colère sans l'avoir annoncée par des mugissements précurseurs. Une pluie de cendres et de lapilli^ petites pierres ponces, tomba lentement, et couvrit par ondées successives la contrée tout entière. Les Pompéiens eurent le temps de prendre la fuite. Dans l'amphithéâtre on n'a découvert qu'un squelette.

Sur une population d'environ 40,000 âmes, on ne compte guère encore qu'un millier de cadavres retrouvés.

La terreur qui s'empara des esprits fit de nombreuses victimes, et plusieurs allèrent au-devant de la mort en cherchant à la fuir. Les hommes de la campagne couraient vers la ville pour demander asile à ses fortes murailles; les habitants de la ville couraient dans les champs pour échapper au péril des écroulements d'édifices. On a trouvé plusieurs squelettes sous des ruines de colonnes et de murs renversés. Un Pompéien fut écrasé par la chute de la statue équestre de Néron tombant de l'arc de triomphe de la rue de Minerve. Quel moment de terrible épouvante! Les animante restaient immobiles, stupéfiés de frayeur, ou couraient furieux, le poil hérissé. On a retrouvé les restes d'une chèvre qui s'était cachée dans un four, ainsi que des squelettes de chiens et de chevaux. On n'a pas trouvé de chats, ils avaient tous eu l'instinct de se sauver.

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Les hommes ne savaient que devenir. Les uns, éperdus, hors d'eux-mêmes, erraient au hasard; les autres luttaient contre le danger, et, armés de haches, tentaient de s'ouvrir un passage à travers les laves amoncelées; enfin quelques-uns attendirent courageusement la mort, qui leur apparaissait de tous côtés inévitable. On les retrouve encore couchés sur le dos. Le soldat, en digne guerrier romain, mourut fidèle à son poste; 63 squelettes ont été retirés du quartier militaire.

Parmi les victimes, les femmes furent en plus grand nombre que les hommes. La mère de famille aimait mieux ne pas se sauver que de se sauver seule. Voyez tomber, sous les projections du Vésuve, cette mère éplorée, fuyant vers la route de Noie, emportant son fils dans ses bras et suivie de deux jeunes filles! C'étaient des personnes riches : on le reconnaît à la beauté de leurs bijoux, à l'élégance de leurs pendants d'oreille et de leurs bracelets d'or en forme de serpents roulés.

La femme, plus avide ou, pour mieux dire, plus attachée que l'homme aux objets destinés à la parer ou à rappeler à son cœur des souvenirs, tentait, avant de quitter sa demeure, d'en retirer son or et ses bijoux. Plusieurs perdirent la vie en voulant conserver la cassette ou l'écrin. Le volcan n'attendait pas toujours, quoiqu'il eût paru vouloir donner le temps de déménager. Il saisissait parfois ce qu'on voulait dérober à sa fureur. Un panier d'osier contient des pièces d'or, d'argent et de bronze, deux paires de pendants d'oreille en forme de quartier d'orange, et une cornaline où le graveur a représenté un char traîné par deux cerfs que conduit un génie ailé. On a trouvé, encore enveloppé de linge, et emballé avec soin dans un large chaudron, facile à transporter, un superbe groupe de Bacchus et d'Ampelus en bronze incrusté d'argent.

Dans ces affreux moments, les uns crurent que le monde en-

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tier touchait à son heure dernière; d'autres, au contraire, eurent Tespoir que cette tempête de cendres serait courte et passagère, comme la grêle qui dévaste les champs. Les uns cherchèrent un abri sur les hautes terrasses, pensant que les cendres ne pourraient pas s'élever jusque là. A la fin de 1869, au premier étage d'une maison de la rue de Stabies, on a découvert onze squelettes. Les malheureux! ils avaient apporté là leur argent, leurs objets les plus précieux, et pendant qu'ils contemplaient avec anxiété les matières volcaniques, accumulées au rez-de-chaussée, monter toujours, la toiture, ébranlée par quelque oscillation violente, s'est effondrée sur eux.

Les autres se réfugièrent dans des chambres bien closes, dans des tombeaux ou des caves souterraines. Le 12 mars 1868, on a retiré d'un appartement, où ils avaient été enfermés, des sijuelettes ayant devant eux des os de poulet. Qui n'a pas ouï parler de la cave de Diomède? Là, au milieu d'énormes amphores vinaires, on découvrit les restes de dix-sept personnes; une jeune et belle fille était tombée mourante sur la cendre, où se moulèrent les formes du corps le plus gracieux. La cendre durcie contenant l'empreinte parfaitement dessinée du sein de la jeune beauté est une des curiosités les plus connues du musée de Naples.

Les Pompéiens dont le sort fut surtout horrible sont ceux qui eurent le malheur de trouver de profondes galeries assez solidement voûtées pour résister à toutes les secousses. Enterrés vivants, ils succombèrent aux tortures de la faim. Dans une de ces galeries on a ramassé des débris humains et les restes d'un animal, qui nous disent assez ce qui s'est passé. Un homme s'était retiré là avec son chien pour attendre que la tempête se fût apaisée. Puis, quand il voulut sortir, tout était muré par Je volcan. Sa voix se perdit sous la voûte profonde; nul rayon de lumière ne descendit plus dans le tombeau anticipé. Il mourut le premier.

Son chien, pressé par la faim, dévora son cadavre, dont on n'a retrou vé que quelques os dispersés. L'animal ensuite périt à son tour. Aujourd'hui, pour bien étudier toute l'histoire de Tévénement, on ne se contente plus d'une empreinte partielle de quelque fragment du corps des victimes; c'est la personne elle-même qui est

Ruines de la villa de Diomcdc.

moulée en entier, debout, comme au moment où elle perdit la vie, que la science humaine ne peut, hélas! avoir le secret de lui rendre. Une des plus ingénieuses inventions du directeur actuel des fouilles, du savant Fiorelli, est celle-ci : il opère les déblaiements par le haut. Lorsqu'un espace vide lui annonce l'emplacement occupé jadis par un être humain, il verse dans ce creux du plâtre délayé; il enlève ensuite avec précaution la croûte de pierre ponce et de cendre durcie, et les Pompéiens reparaissent tels qu'ils étaient au moment où ils furent saisis par le volcan.

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J'éprouvais un sentiment étrange et pénible à Taspect de ces hommes qui avaient vécu à une époque si éloignée de la nôtre. C'est un spectacle saisissant et triste que celui de ces blancs fantômes portant dans leur attitude, sur leurs traits, les traces du désespoir, de la souffrance des dernières convulsions d'une affreuse agonie! Ce qui fut leur cadavre s'évanouit au premier contact de l'air. Ce qui reste de l'homme ici-bas est donc plus fi*agile qu'un morceau de verre!

Cette apparition de personnages d'autrefois est émouvante; elle fait naître bien des pensées dans l'esprit. Elle est instructive pour la science ; elle lui fournit des détails sur les incidents de la catastrophe et un sujet d'étude sur l'homme antique. Les vêtements des victimes sont reproduits sur la lave avec tant de fidélité qu'ils laissent distinguer les divers tissus, et que l'on croit voir encore les fines broderies se détacher sur le nu de la chair. On a recueilli quelques crânes, quelques débris humains, quelques fragments d'animaux. Ils ont été savamment étudiés, notamment par un naturaliste distingué, Stefaïio délie Chiaje. Les crânes ont paru présenter trois formes indiquant des races diverses. La stature de Thomme et des animaux n'a point changé depuis tant de siècles.

La beauté physique a-t-elle dégénéré? Ce sujet n'a pas été encore traité, que je sache. Le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre à la fin du dernier siècle, prétend que les dents des Pompéiennes étaient plus belles que celles de nos dames. Il attribue la décadence de la beauté dentaire à l'usages des sucreries, inconnues aux anciens.

En voyant les fouilles de chaque jour révéler des curiosités nouvelles, on s'étonne que ces fouilles n'aient été entreprises que si tard, et qu'après avoir été commencées il y a plus de cent vingt ans elles ne soient pas encore achevées.

Comment se fait-il qu'on ait attendu des siècles avant de déblayer une ville que Ton savait pleine de trésors?

Les Pompéiens, naturellement, n'eurent rien de plus pressé, lorsque la nature eut recouvré le calme, que de revenir chercher leurs maisons. Elles étaient ensevelies sous une épaisse couche de laves. Tout avait disparu.

Les fouilles témoignent des efforts tentés par les fugitifs pour retrouver leurs pénates, pour exhumer les objets précieux et ne pas laisser sans sépulture les êtres aimés.

Dans une maison, découverte le 14 mars 1852, à la hauteur de dix-sept palmes napolitaines du sol antique, on déterra quatre squelettes dans une position verticale. Plus bas, on en rencontra un cinquième. Armé d'une hache, après avoir percé le mur qui correspondait à une petite pièce du prothyi^um (le vestibule)^ il allait y pénétrer lorsque la mort le surprit (1).

Les périls des éboulements, de l'extrême mobilité du sol, des vapeurs méphitiques, des exhalaisons de cadavres durent effrayer et décourager les travailleurs.

Titus avait eu la pensée d'employer les biens de ceux qui avaient péri sans laisser d'héritiers à la reconstruction des villes détruites par le Vésuve. Il mourut trop tôt pour réaliser ce projet, et les Pompéiens cherchèrent un asile moins dangereux.

Alexandre Sévère fit faire des fouilles à Pompéi en en fit extraire des statues et des colonnes. Puis arrivèrent les Barbares ; la cendre, féconde, se couvrit promptement de vignes, de moissons et finit par faire oublier où furent les villes antiques.

En 1592, l'architecte Fontana, qui creusait un canal pour

(1) Une remarque très juste d'un de nos savants, M. Beulé, c'est que les murs qui séparent certaines cliambres des chambrés voisines sont percés souvent d'un trou fait à la hâte et assez large pour laisser passer un homme. Dans ces appartements tous les objets précieux ont disparu. Les Pompéiens se contentaient de fouiller; aujourd'hui on déblaie.

amener Teau du Sarno à Torra deir Annunziata, rencontm des substructions des maisons de Pompéi. Cette découverte émut fort peu les archéologues de Tépoque. Herculanum, enseveli si profondément, devait ressusciter avant Pompéi, dont les sommets de quelques édifices semblaient être presque à fleur du sol. En 1684, un boulanger de Portici fit creuser un puits qui aboutit précisément au milieu de Tamphithéâtre d'Herculanum.

Les fouilles ont été dirigées par des savants, qui se sont hâtés lentement, il faut en convenir. Aujourd'hui qu'on a renoncé à l'ancien système, un chemin de fer est destiné aux transports des décombres. Les fouilles occupent en moyenne quatre-vingts ouvriers. D'après les calculs de M. Fiorelli, le déblaiement total ne sera pas terminé avant soixante-dix ans.

On semble vouloir faire durer le plaisir. Les derniers rapports sur les découvertes dues au commandeur Fiorelli sont du plus haut intérêt. Un nouveau quartier vient d'être déblayé. Les savants les plus compétents sont chargés de faire une étude approfondie et immédiate de tout ce qu'on met au jour. Il n'est pas rare de lire dans les journaux l'annonce de quelque découverte inattendue et curieuse.

Déjà, à Pompéi, on a créé une bibliothèque pompéienne et une petite succursale du musée de Naples, où l'on dépose des objets trouvés en double.

On pourrait faire mieux. Il serait facile de rendre à une maison sa terrasse, ses fermetures, son ameublement. complet. Les meubles antiques intéresseraient encore davantage si on pouvait les revoir là où ils furent jadis placés. En entrant dans cet édifice vieux de tant de siècles, le visiteur serait porté à croire que l'absence du maître du logis n'est que momentanée et que l'on attend son retour.

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