CHAPITRE NEUVIÈ3IE
Les Arabes, qui n'avaient jamais été très civilisés di mitive patrie, furent en Espagne un peuple civilisateur, ils quittèrent ce beau pays, ils y laissèrent la civilisatiô de remporter avec eux en Afrique.
La conquête se fit presque sans effort et sans masi Espagnols chrétiens se soumirent aux musulmans sani lente résistance. A la différence des hordes du Nord vastaient tout sur leur passage, les Arabes, en cons population indigène, y ajoutaient un élément étrang chaque jour par les armées immenses appelées des rég taines.
L'Espagne brillait dans l'antiquité par sa grande p Cicéron disait : « Nous n'avons dépassé ni les Espagn< nombre, ni les Gaulois par la force, ni les Grecs pai Nec numéro HispanoSy nec robore Gallos, nec artibu superavimics. »
L'Espagne, comme toute l'Europe, avait été dépeupl Barbares. Elle arriva sous les Arabes à la civilisation la lante, lorsque les nations aujourd'hui les plus avancé encore très arriérées.
ion, qui sous Ferdinand VII, en 1833, n'était que de d'àmes, s'élevait sous les califes de Cordoue à vingt
, Textrême population prouve en faveur de la bonne n d'un pays.
es musulmans traitèrent-ils les chrétiens? Les deux pouvaient se concilier, et une antipathie profonde : qui suivaient la loi du Christ et les disciples de
ûans vainqueurs se montrèrent tolérants. Ils tenaient e la propagande religieuse parmi les peuples d'une e celle du Prophète. Ils acceptaient les conversions, 3S recherchaient pas. Les chrétiens étaient assujettis d'une capitation, et diminuer leur nombre c'était dievenus du calife. Un musulman dévot osa dire que t venu comme apôtre, et non comme collecteur d'imfut pas écouté, et l'amour de l'or l'emporta sur de pes.
îns, qu'on appela mozarabes, c'est-à-dire chrétiens itinuèrent à élire leurs évèques et à tenir des conciles, xtérieurs leur étaient interdits. Cependant l'usage our appeler les fidèles aux offices fut accordé comme
mozarabes de Cordoue.
ermis de ne pas suivre la loi du Prophète, il était a renier une fois qu'on l'avait embrassée. Il était bitieux de se faire musulman, puisqu'il lui suffisait ^ieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. » Mais îs enfants si, élevés par une mère pieuse, ils vou-
les inspirations de leur conscience! Sous peine de ient obligés, comme le père, de rester dans la foi
Il arriva souvent que des chrétiens, ne pouvant supporter Thumiliation de la croix devant le croissant, blasphémaient le Prophète pour avoir la gloire d'offrir leur vie à leur Dieu. Cette passion du martyre . s'exalta jusqu'à la folie , et la contagion prit des proportions inquiétantes. L'Église, qui est une bonne mère, s'en émut. Les califes eux-mêmes souffrirent d'être obligés d'irriter les populations par des persécutions religieuses. D'accord avec Abdérame, les évoques, réunis en concile à Cordoue, défendirent de s'exposer à la mort sans nécessité et déclarèrent que ceux qui allaient volontairement au-devant du supplice ne pouvaient être considérés comme des martyrs.
Les Arabes, malgré les antipathies, nationales et religieuses qu'ils ne pouvaient vaincre, malgré les guerres incessantes qu'ils ne pouvaient empêcher, jetèrent un grand éclat par la prospérité de l'Espagne sous leur domination.
Ils firent faire à l'agriculture d'immenses progrès. Chaque Arabe obtint un lot de la terre conquise, et il le cultiva bien. Les plus riches moissons couvrirent les campagnes aujourd'hui trop négligées. Les montagnes arides et nues se revêtirent de vastes forêts. Les mines d'or et d'argent, grâce à une exploitation habile, produisirent des richesses monétaires considérables. Les plaines et les vallées furent fertilisées par un système d'irrigation dont on semble avoir aujourd'hui perdu le secret. Les fruits de l'Orient et de l'Afrique furent acclimatés sur le sol fécond de l'Andalousie. Des cultures nouvelles, inconnues aux Espagnols et qu'ils n'ont pas su toujours garder, furent introduites dans leur riche pays, comme les cultures du riz, du safran, du mûrier, de la canne à à sucre, du gingembre^ de la myrrhe, du bananier et du palmier. On remarque en espagnol plus d'un nom de fruits évidemment d'origine arabe.
La science hydraulique était arrivée à un haut degré de pro-
grès. Nous ne saurions décrire toutes leurs machines, notamment le naa'ourahy roue à godets, pour rassembler, puiser et distribuer les eaux. Les travaux exécutés jadis par les Maures profitent encore de nos jours aux Espagnols, peu jaloux de faire mieux, et dans la huerta de Valence, dans la véga de Grenade, on est ébloui des magnificences de Tagriculture.
Le Coran, qui souvent défend ce qu'il devrait permettre et permet ce qu'il devrait défendre, a favorisé avec raison Tindustrie agricole. Aussi un auteur arabe, quia écrit un ouvrage remarquable sur l'agriculture, a dit, d'après le Prophète : « Planter et semer quelque chose, et avec les fruits de la terre aider à la subsistance de l'homme ou des animaux, c'est faire un acte aussi recommandable que l'aumône. »
Les plus nobles seigneurs ne dédaignaient pas de se livrer aux travaux des champs; et si les califes ne conduisaient pas la charrue comme Cincinnatus, plus d'une fois, la serpette à la main, ils taillèrent eux-mêmes les arbres de leurs parcs magnifiques. Abd-er-Rahman I" fonda un jardin botanique près de Cordoue; il envoya en* Syrie et dans d'autres parties de l'Asie des agriculteurs chargés d'en rapporter des semences rares pour les acclimater en Espagne.
L'industrie et le commerce suivirent les progrès de l'agriculture. Qui ne connaît la renommée des soieries de Grenade, des cuirs de Cordoue, des lames de Tolède?
Les Arabes tissaient la laine et la soie, et môme l'or et l'argent, avec une rare habileté. Nos dames leur doivent leurs châles, schàl, et les brocarts si longtemps admirés des cours de l'Europe, qui les recevaient en présent du roi de Grenade.
A Cordoue, les cuirs fins étaient apprêtés avec tant de soin que les Français appelèrent corrfowawi^rs, cordonniers, ceux qui fabriquèrent les plus belles chaussures. Omer avait été corroyeur
LA CIVILISATION MUSULMANE EN ESPAGNE. 483 avant de devenir calife. Il continua sur le trône à exercer ce mé-
tier, qui chez les Arabes s'éleva à la hauteur d'un art.
Citerne de Hérida.
Les lames de Tolède, de Cordoue et de Damas n'avaient point de rivales dans toute l'Europe.
ut très perfectionnée par les musulmans d'Es- 3nt en rapport avec leurs frères d'Afrique , avec tantinople, avec les soudans d'Egypte, maîtres la Sardaigne.
abes rapportent des relations de voyage qui quatre cents ans avant les navigateurs espale siècle, les musulmans avaient entrepris le îment accompli par Christophe Colomb Tannée res furent chassés de Grenade, ventions sont dues au génie arabe. On lui at- 'es horloges et la découverte du pendule pour
\ le médecin Ibn-Firmas inventa une machine e s'élever dans Tair à une hauteur considé-
non fut inventée par les Maures. Cette opinion savantes controverses. MM. Reinaud et Favé, împs douté, ont écrit :.« En résumé, aux Chi-
découverte du salpêtre et de son emploi dans ï... Pour les Arabes, ils ont su produire et 3rojective qui résulte de la détonation de la ot, ils ont inventé la poudre à canon. » Cette t été déjà avancée par Casiri et Andrès, est dition contemporaine.
peut-être emprunté aux Chinois la boussole, ectionnée, et ils en ont fait usage avant toutes «nnes. La boussole les guidait dans les expédi-
les empêchait de s'égarer dans le désert; elle Q lorsque, pour obéir au Coran, ils voulaient i face tournée vers la Mecque, ns pas M. de Humboldt expliquant l'influence
que les Arabes , élément étranger heureusement mêlé à la civilisation européenne , ont exercée sur la science de la nature , au point de vue physique et mathématique, sur la connaissance des espaces de la terre et du ciel, de leur conformation et de leur étendue, des substances hétérogènes qui les composent et des forces intérieures qui les recèlent.
Delambre, dans son Histoire de Vastronomie au moyen âge, raconte les grands progrès accomplis par les musulmans dans la trigonométrie et la gnomonique.
De bonne heure la pureté et la transparence du beau ciel de r Arabie avaient attiré le goût des habitants de ce pays vers l'étude des astres. Ils transportèrent ce goût en Espagne, et Cordoue surtout a produit d'illustres astronomes.
M. de Humboldt regarde les Arabes comme les véritables fondateurs des sciences physiques, en prenant cette dénomination dans le sens auquel nous sommes habitués aujourd'hui.
Nous nous bornerons â rappeler leur réputation comme mathématiciens. Les chiffres romains ne se prêtaient pas facilement au calcul; nous n'avons rien trouvé de mieux que les chiffres arabes. L'arithmétique et l'algèbre, al gebr^ nous viennent des Maures.
Mahomet estimait peu la médecine, et défendait l'autopsie du corps humain. La science médicale est précisément celle que les musulmans d'Espagne ont poussée le plus loin. Ils écrivirent des traités célèbres, inventèrent des opérations chirurgicales utiles, constituèrent la pharmacie chimique et créèrent dans sa forme scientifique la connaissance des substances médicales. C'est un Maure converti qui fonda et illustra l'école de Salerne. Ce sont des juifs de Cordoue qui eurent une grande part, dit Cuvier, dans la fondation de la célèbre école de médecine de Montpellier, formée sur le modèle des écoles arabes.
Les princes chrétiens se faisaient soigner de préférence par les
médecins musulmans. Sancho I^, roi des Asturies, ne craignit pas de se rendre à Cordoue pour demander à des hommes de l'art renommés la guérison d'une hydropisie dont il était affecté.
On lit dans le Coran : « 0 croyants ! le vin, les jeux de hasard, les statues... sont une abomination inventée par Satan. »
Les musulmans d'Espagne cultivèrent la vigne, et ne laissèrent pas aux infidèles le plaisir de profiter seuls de leurs bons vins. Le remords les inquiétait parfois, mais ne les arrêtait pas. Un poème commence ainsi : c J'ai acquis mes péchés dans la boisson, et j'y ai perdu ma vertu. »
Le plus souvent ils mouraient dans l'impénitence finale. Makkari raconte qu'un Arabe mourant, qu'on invitait à implorer la miséricorde divine, s'écria : « Mon Dieu ! je ne désire rien de ce que contient le paradis que le vin de Malaga et les raisins secs de Séville. »
Quant au jeu, les Arabes avaient aussi des accommodements avec leur conscience. L'histoire et la peinture nous représentent souvent des musulmans jouant aux échecs ou à d'autres jeux. L'anathème jeté par Mahomet contre la représentation des êtres animés par la sculpture et la peinture n'a pas été toujours accepté par les musulmans, qui .ont trouvé le moyen d'éluder cette proscription barbare.
Les Arabes qui suivaient le Prophète dans le désert avaient des mœurs qui changèrent considérablement lorsque leur puissance, acquérant des proportions énormes, se répandjt dans l'Europe civilisée. Avec la richesse , le goût du luxe leur était venu. En voyant de beaux monuments, ils voulurent en construire aussi de magnifiques. Après avoir excellé dans les arts décoratifs, ils aimèrent les ornements de la sculpture et de la peinture.
On rapporte que Chommarrey avait fait faire sa statue et celles de ses femmes, y compris ses chanteuses. Toutes ces statues
étaient coloriées, ornées de couronnes d'or ou de turbans enrichis de pierreries.
Ibn Batuta cite un roi musulman qui avait coutume de se rendre à la mosquée sous un dais surmonté de Timage d'un perroquet.
Déjà au neuvième siècle, une statue de marbre décorait une porte de Tolède. Abdérame III dressa aussi sur la porte du palais de Zahra la statue de sa favorite. De plus , il avait orné cette féerique résidence du portrait de sa bien-aimée. La coupe de marbre d'une superbe fontaine était ornée de sculptures faites à Cordoue même et représentant douze animaux.
Argote de Molinia fait mention d'une salle de l'Alhambra où se trouvaient réunis les portraits des rois de Grenade avec leurs armoiries, et c'est par erreur que l'on a dit que ces images, ternies par le temps, étaient celles des juges de Grenade. Nous n'avons pas cité toutes les peintures du palais de l'Alhambra; on en retrouve plusieurs qui représentent des scènes de chasse et d'amour, où chrétiens et musulmans figurent ensemble. C'est une dame qui tient enchaîné un lion ; un monstre à figure humaine, mais couvert de poil comme un fauve, est au moment de saisir la dame, lorsqu'il est tué par le chevalier qui la délivre. Là, sur un château flanqué de tours, une dame, du haut du balcon, regarde un musulman à- cheval qui perce de sa lance un chevalier chrétien. Ici deux chrétiens combattent, l'un à pied contre un lion, l'autre à cheval contre un ours. Parmi ces scènes diverses, on remarque un chevalier et une dame jouant aux échecs au milieu de plusieurs personnes assises.
Nous avons parlé de la cour des Lions de l'Alhambra. Ibn Batuta rapporte qu'il a vu chez un prince mahométan de l'Asie- Mineure une fontaine jaillissante sur une coupe de marbre supportée par des lions de bronze.
lais de Cordoue, un lion en or massif avait deux ases qui remplaçaient les yeux. Al-Montamid, dans sidences, avait un éléphant d'argent debout auprès
e et la peinture des êtres animés, en dépit du Cointroduites jusque dans les mosquées. A la mezquita a remarque, parmi les peintures, le corbeau de Nc»é
sculptures, deux lions soutenant une arcade. Les 5 TAlhambra ne sont pas l'œuvre d'un artiste habile t pas une haute idée des sculptures arabes. Mais à
faut-il faire remonter ce travail qui annonce Ten- ? Faut-il attribuer son imperfection à l'inexpérience itation des êtres animés , ou bien l'ouvrier a-t-il cru d'ébaucher une œuvre destinée à être voilée par des es?
;retter qu'il ne soit pas resté d'autres spécimens de irabe pour juger si la description féerique des merturales des palais dont parlent les auteurs arabes u créées par leur imagination, peintures qui existent encore, on peut juger de l'ha- :istes. Ils étaient assez avancés dans l'art; s'ils laisr sous le rapport du coloris et de la perspective , il ression dans la figure et de la hardiesse dans le ' la décoration des palais, les peintres arabes ne 3nt pas de maîtres, et Ibn Batuta dit qu'ils enseignèétiens l'art des peintures murales, l'aimait pas la musique, et la traitait fort mal : « Eniisique, dit-il, c'est pécher contre la loi; faire de c'est pécher contre la religion; y prendre plaisir, Ire coupable d'infidélité! »
a musique sous le beau ciel de l'Andalousie, où le
peuple chante toujours, c'eût été difficile, c'eût été priver les fêtes voluptueuses des musulmans d'un de leurs plus grands charmes.
Nous venons de dire qu'un prince arabe fit dresser des statues à ses femmes et à ses chanteuses.
Dans les jardins, où fleurissent l'oranger et le laurier-rose, le calife aimait à entendre les chants et les accords de la musique se mêler aux murmures des eaux limpides et aux concerts des oiseaux.
Dans les vastes salles de bains des alcazars, une tribune réservée aux musiciens prouve bien (ce que d'ailleurs les auteurs arabes eux-mêmes racontent) la passion qu'avaient les musulmans d'Espagne pour la musique et le chant.
Quand le calife de Cordoue apprenait qu'un artiste remarquable brillait dans l'une des vastes régions où régnait l'Islam , nul sacrifice ne lui coûtait pour l'attirer à sa cour.
La poésie, le chant et la musique étaient sœurs. Le poète faisait des vers sur tous les sujets, mais principalement sur l'amour; il les chantait ensuite lui-même, en s'accompagnant du luth. Ziryàb, dit-on, ne savait pas moins de dix mille romances composées par lui ou par d'autres.
Ce n'est pas dans les palais des riches que les belles voix étaient seulement recherchées, le peuple, en Espagne, adore la musique; et dans les rues, les Moresques, par leurs instruments, leurs chants et leur danse, attiraient la foule et recueillaient beaucoup d'argent.