CHAPITRE ONZIÈME
L'imitation des faux dieux à Pompéi ne pouvait prodi du désordre. Si une noble dame avait pris Vénus, la patn lieu, pour modèle de sa conduite conjugale, elle ne s'e pas vantée.
L'imitation de Jésus-Christ dans les Catacombes fit nî plus sublimes vertus. Si un chrétien obéissait à la loi d il ne rougissait pas de ce qu'elle pouvait avoir de contn préjugés du monde.
L'imitation de Mahomet a inspiré aux musulmans un fa guerrier et religieux, une piété mêlée de sensualisme, un lisme mêlé de férocité.
Mahomet avait donné la foi aux Arabes. Il leur avait dit est écrit. La mort à son heure saura vous trouver dans ' comme dans la mêlée. Nul ne peut changer sa destina mourir en brave, c'est conquérir le ciel; mourir en làch aller droit à l'enfer. »
Et à ces paroles, l'idée du ciel ouvert pour les recevoir aux guerriers le désir de périr les armes à la main. Leui nation s'exaltait. A la journée de Yermuk , un jeune An voir des houris délicieuses lui sourire du haut des nuaj lancer les flammes de leurs mouchoirs verts, lui envc
baisers et des soupirs ardents avec ces tendres paroles : « Viens vite, je t'adore. »
Le guerrier terrible s'élançait dans les rangs ennemis ; que lui importait le danger? Il succombait, mais après avoir accompli des exploits qui tenaient du prodige.
Le fatalisme fit des soldats redoutables; il n'est pas même nécessaire de déduire ici les conséquences funestes de ce principe ^ destructif de toute liberté humaine.
La polygamie servait la politique de Mahomet et légitimait son goût effréné pour les femmes. Cette facilité accordée au mahométan de contracter des alliances nombreuses avec des familles diverses fut une des causes de la rapide fusion des peuples islamites. Souvent la femme fut un lien, un traité de paix entre des tribus hostiles.
Les Arabes d'Espagne avaient perdu de leur rudesse au contact des mœurs castillanes. Les califes et les émirs préférèrent bien des fois à l'esclave achetée sur le marché une femme distinguée par la naissance ou le génie.
Les chevaliers chrétiens de France et d'Espagne étaient invités aux noces brillantes des princesses épousées par des sultans. Il est des sultanes qui exercèrent une sérieuse influence sur le cœur de leur mari et sur les affaires de l'État.
Après avoir dit combien Al-Motamid fut terrible pour son ' ancien vizir, disons combien il était doux aux pieds de la beauté.
Épris de la belle Romaïquia, il l'épousa, l'aima avec passion et l'aima toute la vie. Elle joignait aux attraits d'une beauté accomplie les séductions de l'esprit le plus brillant, le charme de l'imagination la plus vive. Elle était capricieuse, défaut assez commun aux femmes trop adorées. Elle faisait les délices de son mari par sa conversation enjouée , mais elle le tourmentait quelquefois par ses fantaisies.
De sa fenêtre du splendicle palais de Cordoue, un jour elle contemplait avec admiration un spectacle plein de nouveauté pour elle, la neige couvrant de ses blancs flocons les toits des ,
Vision du jeune guerrier.
minarets et les orangers de la campagne. Tout à coup ses beaux yeux se mouillèrent de larmes. « Eh! qu'as tu-donc? lui demanda son époux avec tendresse.
— Ce que j'ai! Tu es un tyran, un monstre. J'aime à voir tomber la neige, j'aime à la voir s'attacher aux branches comme
L'ALHAMBKA.
perles. Cela me plaît, c'est magnifique, et tu n'as dée de me procurer chaque année le plaisir d'admiacle splendide.
, mon bien, ne t'inquiète pas : tu veux que tous les 3s soient couverts de moelleux flocons d'une éclatante tes désirs seront satisfaits. »
)t le calife ordonna de planter partout sur la sierra
amandiers, afin que leurs blanches fleurs fussent I sa bien-aimée l'image d'une neige odorante, jour, Romaïquia vit des jeunes filles pétrir de leurs e limon destiné à faire des briques, et ses beaux [iplirent encore de larmes, oi pleurer? lui demanda son époux, toujoui-s attentif
ue je suis malheureuse! Pourquoi ai-je perdu ma passer ma vie entière dans ce palais, où l'étiquette us mes goûts? Quel bonheur de n'être pas sultane et au bord des eaux, sous de frais ombrages, faire ce Pourquoi m'as-tu condamnée à la richesse et à Tesvoudrais pétrir du limon sous mes pieds nus, et je as.
irras le faire; console-toi, » répondit Motamid. me quantité considérable de sucre, de cannelle, de de parfumerie, très [chère à cette époque, est apla cour du palais. On y verse de l'eau de rose, et l'on sorte de limon.
a descend dans la cour, où tout est disposé pour sa- -ands frais son étrange fantaisie. Elle se déchausse; is l'imitent, et, au milieu des éclats de rire, ces folàfilles et la belle sultane, plongeant leurs pieds nus on aromatique, le piétinent à l'envi.
Les caprices d'une femme finissent par dépasser les bornes de la complaisance d'un mari. Romaïquia ne put pas toujours obtenir ce qu'elle convoitait, et lorsqu'elle rencontrait quelque résistance de la part de Motamid, elle lui disait : « Jamais tu n'as rien fait pour me plaire, » et le sultan répondait : « Pas même le jour du limon? »
L'histoire des musulmans nous fournit de nombreux récits des désordres scandaleux, des querelles sanglantes, des tragiques aventures occasionnées par la pluralité des femmes. On raconte que Tarouel eut 150 garçons et 50 filles. Que de rivalités devaient naître entre tant de femmes jalouses, entre tant d'enfants de mères différentes!
L'extension excessive donnée à la famille avait affaibli et presque détruit l'esprit de la famille.
Mahomet dans ses débordements est allé très loin , et ses successeurs sont allés plus loin encore.
Les musulmans aimaient la prière, et à l'Alhambra tous les murs sont tapissés de pieuses paroles, d'invocations, de versets du Coran. Sans doute lorsque du haut des minarets annexés aux mosquées, la voix grave et sonore des muezzins se faisait entendre cinq fois par jour pour inviter les musulmans à prier, ces appels à l'oraison et à la méditation éveillaient dans l'àme de saintes pensées (1). Mais la religion de Mahomet consistait surtout en pratiques, et ce n'est pas lui qui aurait pu dire du Coran : « La lettre tue et l'esprit vivifie. »
La prière et le jeûne s'accommodent très bien avec le plaisir et
(i) Quand il prie, le musulman doit éviter toute souillure, soit sur le corps, soit sur ses habits, soit sur le lieu où il se place. De crainte de faire sa prière dans un lien impur, il a soin d'avoir un petit tapis consacré à cet usage. Les gens riches se font suivre d'un laquais qui porte ce tapis sous le bras, et qui Tétend devant son maître lorsque c'est nécessaire. Ceux qui n'ont pas de tapis font leur prière sur leur manteau.
rintempérance. Le musulman, après avoir exactement observé le jeune toute la journée, ne se fait aucun scrupule de se livrer toute la nuit à des orgies.
La dévotion s'alliait avec la mauvaise foi, jadis nommée la foi punique, et avec ce qu'on a appelé plus tard les restrictions mentales. Mahomet, loin de combattre ce vice, le partagea souvent. Il y a malheureusement des traîtres partout, mais Thistoire et la morale publique les flétrissent Parmi les musulmans, les plus célèbres personnages avaient une habileté extrême pour ourdir des fourberies, et ils ne croyaient rien faire que d'honorable en attirant dans leurs pièges perfides un infidèle ou un ennemi.
Voici ce qu'un auteur arabe raconte d'un vénérable faquir.
Un faquir de Cordoue, nommé Ibn-al-Haçar, avait pour voisin un chrétien très disposé à lui rendre service; aussi il lui disait souvent : « Que Dieu vous donne une longue vie et prenne soin « de vous! Que Dieu donne de la fraîcheur à vos yeux! Ce qui « vous réjouit me réjouit aussi, je vous le jure; Dieu veuille que « mon jour arrive avant le vôtre! »
Le chrétien accueillait avec confiance ces bonnes paroles. Un Arabe, qui entendait toujours répéter les mêmes phrases au faquir, lui reprocha de faire tant de protestations à un infidèle.
« Rassurez- vous, dit le faquir, quand je fais ces protestations apparentes, mes paroles ont un autre sens que celui qu'elles paraissent avoir. Dieu sait la valeur que j'y attache, puisqu'il lit ma pensée. Quand je dis au chrétien : Que Dieu vous donne une longue vie^ et qu'il prenne soin de vous! je souhaite que Dieu lui laisse la vie pour qu'il paye la capitation , et qu'il prenne soin de le punir, comme je le désire; qu^e Dieu donne de la fraîcheur à vos yeux y c'est le vœu que Dieu arrête le mouvement de ses paupières par un éraillement; ce gui vous réjouit me réjouit,
cela veut dire que la santé est un bien précieux pour l'un comme pour Tautre. Enfin, quand je dis : Que Dieu veuille que mon
Le muezzin.
jour arrive avant le vôtre y c'est que je prie Dieu qu'il me fasse entrer dans le paradis avant qu'il n'entre dans l'enfer. »
Souhaiter le bonheur du ciel aux persécuteurs de TÉglise, c'était Ja dernière prière du martyr des Catacombes. Souhaiter la maladie, la ruine, l'extermination, la torture éternelle de Tinfidèle, c'était une œuvre pie pour un faquir de Cordoue ou de TAlhambra.
Ce qui frappe surtout, c'est l'alliance dans la race même du Prophète des sentiments de dévotion, de grandeur et d'héroïsme avec la cruauté et le mépris de la vie humaine.
Des pyramides colossales de têtes entassées sont érigées sur les places des villes conquises; les crânes des ennemis sont enfilés devant les palais, comme des colliers de perles, et décorent les parterres en servant de vases pour les fleurs. Sur un signe du maître, une tête est tranchée. Un auteur arabe écrivait : « Trois choses ne présentent aucune sécurité : la mer, le destin et le sultan. » Parmi ceux qui se sont élevés le plus haut dans la faveur des sultans, presque tous ont eu des fins tragiques.
L'assassinat appelle l'assassinat. Le calife fait périr sans pitié tous ceux qui lui font ombrage; mais souvent aussi il tombe sous le poignard de ceux qui craignent de devenir ses victimes ou qui veulent lui ravir sa couronne. « Il serait pénible, dit M. Œlsner (p. 224), de représenter le tableau émouvant d'exécutions perpétuelles de généraux, de ministres, de prétendants, de souverains. Sur cinquante-neuf empereurs des croyants, trente-huit ont subi une mort violente ou des catastrophes pires que la mort. Dans la crainte de verser un sang sacré, le sang du Prophète, on fait périr les uns du supplice de la faim, d'autres sont murés dans des cachots ou jetés dans des glacières. Un de ces monarques, Kahir sort de prison les yeux crevés, pour aller, vêtu d'une vieille robe de pourpre sale et usée, demander l'aumône aux portes des mosquées. »
Il est impossible qu'une régence puisse exister dans un pays où la sultane n'est qu'une esclave achetée on ne sait où. Comme
c'est le plus ancien de la famille qui a droit à la couronne, le sultan régnant agit de manière que son fils, qui ne sera pas son héritier immédiat, soit un jour le plus âgé par la suppression des autres parents. Kœmpfer (1) rapporte que le premier soin des sophis de Perse en montant sur le trône était de faire crever les yeux à leurs frères et à leurs neveux. D'après Hottinger (2), les califes se bornaient à faire mettre des menottes à leurs frères et à les entourer de geôliers, en leur permettant du reste d'avoir des femmes, de boire et de s'amuser comme des bienheureux.
De nos jours encore, sous les princes musulmans les plus renommés par leur humanité, l'Europe n'a-t-elle pas vu, sans montrer le moindre étonnement, la disparition légalement exécutée de tous les enfants mâles des héritiers présomptifs et des princes de la famille impériale? Tout fils d'un sultan, chétif et d'uue conformation défectueuse, n'a-t-il pas immédiatement été mis à mort?
Mahomet, que des amis de la liberté se sont plu à vanter de nos jours en France, était un despote dans toute la force du terme. .Son exemple et ses leçons organisèrent le despotisme et l'adaptèrent au Coran. Ses successeurs ont toujours été les souverains les plus absolus et les plus redoutés de leurs sujets.
L'Évangile au contraire, œuvre divine, œuvre éternelle, séparant ce qu'on doit à Dieu de ce qui est dû à César, annonce aux chrétiens que leur royaume n'est pas de ce monde, et qu'en respectant les lois de la morale universelle ils doivent obéir aux institutions sociales de leur siècle et de leur pays.
(1) Amusements exotiques , p. 2.
(2) Histoire orientale, p. 469.
Que faut-il conclure de notre rapide excursion à Pompéi, aux Catacombes, à TAlhambra?
La civilisation psùenne a eu de beaux jours à Rome et dans la Grèce. Après avoir jeté uû vif éclat dans l'histoire de l'antiquité, elle s'est écroulée dans un abîme de coiTuption d'où elle ne se relèvera jamais. Les dieux mythologiques ne remonteront plus sur leurs piédestaux, pour toujours brisés, et si l'idolâtrie conserve encore des temples sur la terre, il faut aller les chercher loin des nations civilisées. A mesure que les lumières font des progrès et pénètrent dans les régions lointaines, ces vieux temples subissent des transformations, et la croix, qui brille sur le Panthéon et sur l'Alhambra, s'élèvera majestueuse et immortelle sur les ruines des autels des faux dieux inventés par l'homme.
« Quelques philosophes, dit Benjamin Constant, semblent disposés à croire que l'espèce humaine parcourt un cercle d'opinions , et peut de la sorte se trouver reportée successivement vers toutes les formes de croyance religieuse; c'est une erreur. L'homme ne rétrograde sous aucun rapport, et dans la religion comme dans ce qui tient à la pensée il est impossible de lui
imprimer une impulsion différente de l'impulsion progressive. »
On essaye vainement de ressusciter des systèmes renouvelés d'Épicure ou des philosophes anciens; on voudrait nier les croyances spiritualistes et revenir à l'éternité de la matière douée de je ne sais quelle puissance de produire et de transformer toutes choses. L'école matérialiste moderne a beau vouloir se faire illusion sur sa valeur et sa portée scientifique, il est démontré par les esprits les plus sérieux et les plus compétents que le matérialisme est démenti par les conquêtes récentes de la science positive, avec laquelle il a faussement prétendu identifier sa cause. Sous quelque forme, sous quelque nom qu'on veuille le faire renaître, le paganisme est mort et ne reviendra pas.
La religion musulmane a-t-elle fait son temps?
Elle s'étend, elle avance dans les pays idolâtres; elle s'efface, elle recule dans les contrées civilisées. L'islamisme n'est plus à l'aise en Europe, il est agonisant. Il aurait déjà été refoulé en Asie s'il n'eût été défendu par l'épée des descendants des croisés. Il est tombé dans un état de dépérissement, et s'il veut vivre encore au milieu des États chrétiens, au grand jour des lumières , il sera forcé de s'éloigner de plus en plus de sa source, de secouer le joug des préjugés surannés, de se dégager des entraves du Cîoran, qui le condamnent à l'immobilité, enfin de céder au courant des idées modernes et du progrès.
Le christianisme au contraire, au lieu de s'écarter de sa source, doit s'en rapprocher, et ne peut que gagner à s'y retremper, parce qu'elle est divine. La vérité n'est jamais plus brillante que lorsqu'elle sort des mains de Dieu; ce n'est qu'en traversant les générations humaines qu'elle peut ternir son éclat au contact des passions terrestres. De nos jours le scepticisme et l'incrédulité ont tenté de faire de Jésus-Christ l'idéal moral de l'humanité en le dépouillant de sa divinité. L'indépendance de la
morale de toute croyance religieuse a été proclamée. Doctrine aussi fausse que funeste! Nous n'essayerons pas, après M. Guizot, de démontrer, au nom de la pure et sévère psychologie, l'union intime, légitime, nécessaire de la morale avec la religion. Dans les Catacombes toutes les vertus ont fleuri, et depuis lors on n'en a pas découvert de nouvelles ni de plus parfaites. Le christianisme n'a qu'à se souvenir de son passé pour répondre aux besoins de l'âme, aux aspirations de l'intelligence, aux espérances de l'avenir.
Faut-il regretter, au point de vue humain, les beaux jours de Pompéi et de l'Alhambra?
Nous n'avons pas besoin de dire que si la religion du Christ a assisté à la décadence et à la ruine de la grandeur romaine, elle est restée étrangère aux causes qui ont entraîné cette épouvantable catastrophe, qu'il n'a pas dépendu d'elle d'arrêter.
Rome, en s'imposant au monde entier par la violence, en employant la corruption comme moyen de gouverner, en donnant à son empire des proportions illimitées, a conspiré contre ellemême et travaillé à la destruction de sa puissance. Lorsque les Barbares sont venus, le colosse romain avait été depuis longtemps miné par tous les excès et tous les vices; il est tombé, et le monde a applaudi à l'affranchissement des nationalités opprimées.
C'est à l'Alhambra que nous avons étudié l'islamisme à l'époque de son efflorescence plutôt qu'à celle de sa dégénérescence. Nous n'avons rien caché des splendeurs de la civilisation musulmane; mais si les Arabes, qui l'avaient développée dans l'Europe encore plongée dans les ténèbres du moyen âge, avaient été les seuls propagateurs des lumières, la civilisation due aux prescriptions énergiques du Coran les aurait suivis en Afrique et se serait éteinte à Grenade. La grandeur de l'Espagne, loin de dé-
croitre après l'expulsion complète des Maures, s'est élevée à son apogée. La gloire appelle la gloire; dès que les rois catholiques ont refoulé sur les bords africains les derniers rois musulmans , la conquête de Grenade leur permet de s'occuper de la conquête du Nouveau-Monde. La fin des guerres intérieures est le commencement des guerres qui illustrèrent Gonzalve de Cordoue à Naples, Fernand Cortez au Mexique, Charles-Quint à Pavie, Philippe II à Saint-Quentin. Les héros castillans font oublier les héros arabes, et le calife de Cordoue, dans toute sa magnificence, ne fut jamais aussi puissant que le roi des Espagnes et des Indes, qui pouvait dire avec orgueil et vérité que le soleil en parcourant ses vastes possessions de l'un et l'autre monde ne se couchait jamais dans ses États.
Ferdinand et Isabelle profitèrent du prestige que la victoire attache au front du vainqueur pour fortifier la loi , organiser le pays et former avec des petits États, divisés et hostiles entre eux, une monarchie unique, considérable, redoutée en Europe. L'orgueil des fiers seigneurs féodaux fut obligé de plier sous le joug de la royauté, dont l'autorité devint assez forte pour favoriser le développement de l'élément populaire.
Tout ce qui avait été grand et beau sous les musulmans d'Espagne ne fit jamais que prospérer davantage. Nous avons fait ressortir les progrès des sciences et des lettres pendant la domination mauresque. « On peut se demander, dit Guillaume de Humboldt, quel serait aujourd'hui l'état de notre civilisation si les Arabes avaient conservé le monopole de la science, qui fut longtemps entre leurs mains, et étaient restés en possession de l'Occident. Il me paraît hors de doute que dans les deux cas la civilisation n'y eût rien gagné... Les Arabes, en conservant soigneusement la pureté de leur idiome national et la finesse de leurs pensées métaphoriques, ont su donner à l'expression
de leurs sentiments et à la forme de leurs sentences la grâce et la couleur de la poésie. Mais... il semble que jamais ils- n'eussent pu donner naissance à ces œuvres littéraires et artistiques, d'une poésie si haute et d'un art si consommé, que se glorifie d'avoir produites, dans son épanouissement, notre civilisation européenne, fière à bon droit de Tharmonie qu'elle a su établir entre tant d'éléments divers. »
Après la conquête de Grenade, la poésie et les lettres entrèrent dans cette période de transition qui préparait la grandeur de la littérature espagnole au seizième siècle.
L'architecture chrétienne, rivalisant avec l'architecture musulmane, éleva de magnifiques monuments, comme l'Escurial.
La peinture, proscrite par Mahomet, prit un merveilleux essor et devint une des gloires les plus brillantes de l'Espagne* Des monarques puissants , maîtres d'une partie de l'Italie et de la Belgique, attirèrent à Madrid les plus célèbres artistes, comme le Titien et Rubens. Ils favorisèrent surtout les écoles nationales. Plusieurs écoles fleurirent dans la Péninsule; elles se réduisirent à deux. L'école de Séville absorba celles de Valence, de Cordoue et de Grenade , tandis que l'école de Madrid absorbait celles de Tolède, de Saragosse et de Valladolid.
Ce n'est pas dans un pays en proie à des guerres intérieures, ce n'est pas dans des époques troublées et tourmentées , que les arts arrivent à leur apogée ; c'est dans les siècles glorieux qu'ils cherchent à se mettre en harmonie avec la grandeur de l'État. Les peintres et les guerriers illustres couvrirent en môme temps l'Espagne d'une gloire immortelle. Les héros n'ont laissé que des souvenirs; les Velasquez, les Murillo, les Ribera, les Alonzo Cano, les Zurbaran, ont laissé des chefs-d'œuvre qui font encore l'admiration du monde.
Trop longue serait l'histoire des réformes que l'Espagne, dé-
Si
livrée des Arabes, a pu introduire dans Tordre religieux, moral, politique, juridique, économique, industriel et commercial.
Après avoir mis en présence trois grandes civilisations , qu'on nous permette en finissant de résumer quelques observations sur l'art musulman et sur Tart chrétien.
L'art, a dit Bacon, c'est l'homme s'ajoutant à la nature : homo additus naturœ. L'homme met de son âme et de son génie dans son interprétation des scènes de la nature, et les manifestations-du sentiment artistique , en subissant l'influence du temps et des lieux^ ont à leur tour le don d'exercer une action puissante sur la civilisation d'un peuple.
Nous l'avons déjà dit, parmi les beaux-arts les musulmans n'ont cultivé que l'architecture; ils ont dédaigné la musique et la peinture. L'architecture n'a pu fleurir chez les Arabes pendant que les tribus nomades parcouraient le désert. Elle n'a paru que tard, après Mahomet, lorsque les musulmans eurent fondé des empires. Quand le calife Walid voulut élever les mosquées de Médine, de Jérusalem et de Damas, il fut obligé d'emprunter des ouvriers à l'empereur grec de Constantinople. Mais l'architecture mauresque ne tarda pas à s'inspirer des idées du Coran et à revêtir un caractère tout spécial. Dès qu'Omar, successeur de Mahomet, eut adopté le croissant comme symbole de la foi du Prophète , l'arc en forme de fer à cheval fut appelé l'arc sacré par les Arabes, et ils en firent un heureux usage dans tous leurs monuments. La religion musulmane proscrit toute représentation des êtres animés. Le sculpteur, privé du droit de cultiver les plus belles parties de son art, dut se jeter dans l'abstraction. Il trouva les plus habiles et les plus ravissantes compositions ornementales dans les fleurs, les feuillages, les fruits, les produits de la nature végétative, les caprices de son imagination, les combinaisons de figures
géométriques, et jusque dans récriture, qui mêlait les caractères d'or de la poésie et des versets du Coran aux brillantes couleurs des fantastiques arabesques. Aussi a-t-on dit avec raison : « L'architecture arabe ressemble à un rêve étrange, au caprice des génies qui s'est joué dans les réseaux de pierre, dans ces délicates découpures, ces franges légères, ces lignes volages , dans ces lacs où Toeil se perd à la poursuite d'une symétrie qu'à chaque instant il va saisir, qui lui échappe toujours par un perpétuel et gracieux mouvement; ces formes variées vous apparaissent comme une puissante végétation, mais une végétation fantastique; ce n'est pas la nature, c'en est le songe! » En présence des monuments arabes, j'ai préféré parler la langue du poète que celle de l'archéologue. J'aurais voulu montrer les vives couleurs de la palette du peintre, plutôt que l'érudition du savant.
Je ne dirai donc que quelques mots sur les diverses phases du perfectionnement de l'art arabe.
L'architecture musulmane en Espagne compte trois périodes. La première a duré jusqu'à la fin du dixième siècle, et l'on peut encore étudier la marche de ses progrès dans les détails de la cathédrale de Cordoue. Les tâtonnements de l'art musulman révèlent une imitation de l'art chrétien. Les plus anciennes églises, comme celle de Saint- Ambroise à Milan et celles qu'Eusèbe de Césarée a décrites dans sa vie de Constantin, réunissaient des cours, des portiques, des fontaines, des logements destinés aux prêtres; c'est ce que l'on remarque dans les mosquées de Jérusalem, de Damas et de Cordoue. Les sculpteurs musulmans, au lieu d'élever eux-mêmes de sveltes colonnettes, se servent de toutes les colonnes massives qu'ils peuvent réunir sans se préoccuper de la discordance des marbres, des chapiteaux ou de la forme. Aussi M. Girault de Prangey
a-t-il eu raison de comparer la mosquée de Cordoue à uu musée dans lequel on avait recueilli les antiquités de TEspagne et de r Afrique romaine.
Les premiers artistes arabes imitèrent d'abord les mosaïques des artistes byzantins. Les Romains avaient une passion pour les mosaïques. Postérieurement au règne de Constantin, ils ima-
Chapiteaux mauresques.
ginèrent pour revêtement des murs et des plafonds une nouvelle espèce de mosaïque consistant en petits fragments de marbre, de porphyre et d'autres matières solides. On composa aussi des mosaïques avec de petits cubes en pâte et en verres colorés.
Au onzième siècle, les musulmans d'Espagne, voyant décliner leur puissance, appellent à leur aide les Africains. Alors prend naissance Tart mauresque, qui rompt complètement avec les principes de l'architecture chrétienne. L'arc élancé des Arabes , à la différence de l'arc simple et lourd des Grecs et des Romains, se complique de plus en plus de décorations brillantes et de courbes variées. Les formes les plus capricieuses, les couleurs
les plus éclatantes se déploient avec un luxe inouï de décorations nouvelles. Les inscriptions se mêlent aux dessins en plus grande abondance. Aux mosaïques de marbre ou de verre une invention mauresque substitue ces brillantes mosaïques en porcelaine, azulejosj qui avec des ornements coulés en stuc, parent d'une manière splendide leà parois des murs. LaGiralda, qui est de cette époque , doit un charme tout particulier à ses faïences en briques peintes et vernissées.
L'art musulman de la troisième période brille de tout son éclat. On peut en juger d'après l'Alhambra. Nous n'avons plus à décrire ces galeries décorées d'arcades de toutes formes, ces forêts de colonnettes isolées, accouplées, groupées, ces stalactites, ces dentelles de stuc, ces arabesques capricieuses resplendissantes d'or et de vives couleurs. Bornons-nous à dire avec notre savant et regrettable ami, M. Reinaud de l'Institut : « Si les monuments, et c'est là le plus beau privilège de l'architecture, sont faits pour refléter les mœurs, les usages et la civilisation du peuple qui les éleva, nul édifice mieux que l'Alhambra ne révèle le caractère d'une nation oisive, galante, ingénieuse comme l'étaient les Maures de cette époque. »
En songeant aux décorations, aux merveilles que l'architecte a réunies, dans les cours intérieures des palais et des mosquées, il semble qu'il a voulu donner un avant-goût du paradis de Mahomet, où la vie éternelle s'écoule au murmure des eaux jaillissantes, aux parfums des fleurs superbes , au milieu de tout ce qui peut charmer l'Arabe du désert qui a vécu dans les sables brûlants et arides.
L'art en Grèce était devenu politique et national. C'était l'ordonnance et la çloire du peuple. La pureté de l'air, les magnificences de la nature, l'éclat des marbres , l'admiration de la beauté physique qui se déployait dans les danses et les jeux publics , l'ad-
miration de la beauté idéale qui était comprise d'une nation avancée dans la vie intellectuelle , une délicatesse innée, un bon goût exquis, l'habitude de traduire par le ciseau ou le pinceau l'histoire et les traits des dieux et des héros, tout contribuait au progrès de l'art , qui arriva en Grèce à un tel degré de perfection que Rome désespéra de pouvoir lui disputer sous ce rapport, la palme de la supériorité.
L'art romain , utilisant les débris des monuments des peuples vaincus, dédaigna la noble simplicité de l'art grec pour étonner le monde par son oi^eilleuse magnificence et sa grandiose majesté. Lorsque le christianisme parut, depuis longtemps déjà les beaux-arts avaient cessé de briller dans la Grèce, qui avait perdu toutes ses gloires en perdant sa nationalité. Ils furent accueillis à Rome; mais, après être arrivés à leur apogée sous Jules César, ils commencent déjà vers la fin du siècle d'Auguste à donner des indices d'une décadence qui fit de rapides progrès, et que Ton peut encore constatera Pompéi.
L'art chrétien n'a pas renversé l'art païen; c'est sur ses ruines qu'il a commencé à fleurir. Le christianisme n'avait pas au moyen âge des temples privilégiés comme le temple de Salomon , comme le temple d'Éphèse : il répandait ses églises partout, dans les moindres villages comme dans les grandes villes, et souvent une chapelle d'abbaye était plus riche et mieux réussie qu'une cathédrale. Aussi quelle multitude inouïe de monuments remarquables!
L'art païen , c'est la perfection de la forme , c'est la grâce du style, l'élan de l'imagination. Il excelle à traduire les sentiments ordinaires de l'humanité, et surtout la beauté tragique.
L'art chrétien .aspire à s'élever au-dessus de la vie sensuelle et matérielle pour pénétrer jusqu'aux mystères de la vie céleste. Le symbolisme chrétien a cherché à rendre les merveilles du monde
invisible. La sculpture et la peinture se sont imies pour parler au cœur un langage nouveau et écrire des poèmes sur la pierre. Mahomet regarde comme une abomination toute représentation de la nature humaine; l'artiste du moyen âge prodigue partout, au contraire, la représentation de Fhomme et des habitants des cieux. Il fait de sublimes efforts pour peindre le Christ, Dieu et homme, Marie, vierge et mère, les martyrs qui, au milieu de souffrances inouïes, ressentent déjà les consolations de l'espérance, cet avant-goût du ciel.
Nous ne pouvons comparer aux Timanthe, aux Apelle, aux Zeuxis , aux Parrhasius, les Raphaël , les Michel-Ange , les Murillo , les Velasquez et tant d'autres, puisque nous ne connaissons des peintures antiques que ce que Pompéi nous a conservé: mais, si nos peintres n'ont pas su mieux que les Grecs rendre la beauté physique et la douleur d'Agamemnon ou de Darius, n'ont-ils pas trouvé dans les extases des saints, dans la beauté virginale de la mère de Dieu , dans le drame des destinées humaines qui commence à l'origine des temps et se continue après la Rédemption, des inspirations divines et produit des effets inconnus de l'antiquité?
En résumé, l'art païen, en reproduisant les scènes de la vie, a brillé par la perfection ; il parle aux sens et à l'esprit.
L'art musulman, décoratif par excellence, en déployant ses merveilles de délicatesse exquise, a brillé par la grâce; il plaît à la fantaisie et à l'imagination.
L'art chrétien, en cherchant à exprimer la beauté ineffable et divine, a brillé par sa sublimité; il parle vivement au cœur et à l'âme.