‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 8 sur 40 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Pline, Lucien, saint Jérôme parlent de Thabitude qu'avaient les anciens d'écrire ou de graver sur les murailles et sur les colonnes leurs pensées, quelquefois épigrammatiques, et souvent erotiques. Cet usage était fort en vogue chez les Pompéiens, et la science moderne en profite. Tout semblait concourir à faciliter la coutume populaire de confier ainsi ses impressions au premier venu.

Dans les maisons, les murs disposés à recevoir des peintures se trouvaient préparés à l'insertion d'une inscription ingénieuse ou piquante. Le soldat, pour se distraire, barbouillait les murs de la caserne; le plaideur et l'oisif, habitués de l'audience, exhalaient leur dépit ou leur ennui dans des observations dont ils surchargeaient les parois de la basilique.

Dans les rues, nos affiches étaient remplacées par V album; c'étaient des panneaux destinés à recevoir en caractècas noirs ou rouges les actes publics et les annonces particulières. Ces albums étaient ornés de pilastres et divisés en plusieurs cadres; on peut en citer un, partagé en 23 compartiments.

Les Pompéiens aimaient les inscriptions, et ils en mettaient

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partout. « Quand ils passaient, dit M. Gaston Boissier, devant la porte d'un personnage qui les agréait, ils aimaient à écrire quelques compliments ou quelques souhaits pour lui sur ses murs. « Terentius Eudoxus est un brave homme, dit Tun, il soutient ses amis et les défend de toutes les façons. » Ou bien : « Que tout réussisse à Terentius, Terentio felicitei\ » Un autre, plus galant, et qui trouve sans doute la maîtresse de la maison à son gré, ne résiste pas au désir de lui adresser en passant un souvenir respectueux : « Gemellus à Casernina, femme de L.Mumisius, salut! »

Les inscriptions se faisaient au charbon, au pinceau, au stylet, au burin, en mosaïque.

Nous avons parlé des saints de bienvenue écrits sur le pavé, au seuil des maisons. On lit sur une mosaïque récemment découverte : Salve y LucrUy « Salut, Gain! » Les marchands inscrivaient sur leurs poids et mesures : Emey et habebiSj « Achète et tu en auras. » Sur une charmante lampe, décorée d'une figure et d'une fleur, on se souhaite la bonne année à soi-même : Afinum novum fausium mihi.

L'étude des inscriptions que l'on recueille chaque jour à Pompéi est pleine d'attrait et de difficultés. On relève avec soin les phrases à demi effacées, mal orthographiées, mal écrites, et, avec une érudition admirable, on rétablit le texte et l'on parvient à l'expliquer.

Oserai-je me mêler à ces interprètes du temps passé pour contrôler leurs commentaires, et paraître en savoir autant qu'eux? Je préfère m'en remettre à leur science. Je choisirai les versions que je croirai les plus sûres.

Les graffittiy ou écritures à la pointe, ont surtout intéressé les paléographes, comme monuments de l'écriture cursive des anciens et du patois de l'époque. Le peuple, à Pompéi, parlait trois langues, l'osque, le grec et le samnite. Je ne puis qu'indiquer, en

effleurant à peine ce sujet, les curiosités paléographiques des villes ensevelies par le volcan.

Le peuple, Tesclave savait un peu écrire, mais il ne se souciait guère ni de l'orthographe ni de la grammaire. Il parlait mal le latin, et il récrivait comme il le parlait. Il orthographiait les mots selon la prononciation vulgaire. Ainsi on trouve le commencement de rÉnéide écrit : Aima vilumque cano^ au lieu de : arma vimmque carw; Abiat iradum^ pour habeat iratum.

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher quelles sont les analogies entre la prononciation antique des Napolitains et la prononciation actuelle.

Voici un sujet d'étude qui aurait un plus grand intérêt. Il existe souvent des différences entre la manière dont les vers latins sont écrits à Pompéi par des mains exercées, et celle dont nous les écrivons aujourd'hui. Avons-nous l'orthographe vraie, ou l'orthographe s'est-elle modifiée dans le cours des siècles? Les textes des grands auteurs n'ont-ils pas aussi subi quelques altérations?

Nous lisons dans nos éditions d'Ovide :

Quid magis est durum saxo, aut quid mdllius unda? Dura tamen molli saxa cavantur aqua.

On lit à Pompéi :

Quid ])ote est durum saxso aut quid molli us unda? Dura tamen molli sojrsa cavantur aqua.

Nous lisons dans Properce :

Quisquis amator erit, scythicis licet ambulet oris Xemo adeo ut noceat barbarus esse volet.

On lit à Pompéi :

Quisquis amator erit Scylhiœ licet ambulet oris Nemo adeo ut ferinl barbarus esse volet.

130 POMPEI.

Cette leçon est admissible. Properce a peut-être voulu parler d'une promenade avec Scythie aux bords du fleuve de Tibur plutôt que chez les Scythes.

Les savants, voués à letude de Tépigraphie et des peintures de Pompé! et d'Herculanum accumulent sans cesse de vrais trésors d'érudition, qui permettront peut-être de publier un jour une édition nouvelle des classiques, revus et illustrés par les anciens eux-mêmes.

Chose curieuse à remarquer, Horace est, de tous les grands poètes contemporains de Pompéi , celui qui appréciait le plus les délices de Baïes et les beautés de la Campanie; c'est le seul dont on ne retrouve pas un vers dans les villes exhumées. Est-ce donc qu'un pays auquel un auteur consacre ses veilles répond toujours par ringratitude aux efforts tentés par le génie pour lui . plaire?

Mais ce n'est point ici au point de vue paléographique ou littéraire que je me proposerai d'interroger les graffittij les inscriptions antiques ; je préfère les consulter au point de vue de Tarchéologie et de l'histoire, et leur demander des renseignements sur la vie intime des Pompéiens. Je voudrais qu'une voix, sortant des ruines , vînt me raconter elle-même les mœurs de ceux qui tracèrent au charbon des pensées qu'après des siècles on peut lire encore!

Je regrette que les bornes de cet ouvrage ne me permettent pas d'aller bien loin dans une voie qui n'a pas été, je crois, encore ouverte, et que des savants, comme le P. Garucci, auraient si bien explorée !

Voici, dans le temple de Mercure, une inscription, rétablie par Mazois : « Romulus, fils de Mars, fonda la ville de Rome, et régna environ quarante ans. Ayant tué Acron, général ennemi et roi des Cécininiens, il consacra les dépouilles opimes à Jupiter Férétrien,

LKS INSCRIPTIONS.

et, ayant été reçu au nombre des dieux, fut appelé Quirinus par les Romains. »

Les faits relatifs à Thistoire locale sont naturellement plus souvent indiqués dans ces inscriptions que ceux qui touchent à l'histoire générale.

On lit dans le temple de Vénus : « Marcus Holconius Rufus

Caiicaturo.

« et Caïus Egnatius Posthumus, tous deux pour la troisième fois « chargés de rendre la justice par un décret des décurion«, ra- « chetèrent au prix de 3.000 sesterces (environ 600 fr.) le droit « «le masquer les jours, et firent élever jusqu'au toit le mur par- « ticulier de la colonie Veneria Cornelia, »

Nous apprenons ainsi que la colonie, du temps de Sylla, prit le double nom de la déesse tutélaire et du dictateur.

Une querelle, qui fit beaucoup de bruit, s'était élevée entre les habitants de Pompéi et ceux de Nuceria, Un jour de fête à Pompéi,

138 POMPEI.

un combat de gladiateurs avait attiré la foule à Tamphithéàtre; on était accouru de loin. Quelques mauvaises plaisanteries amenèrent une dispute qui dégénéra en collision sanglante. Les Pompéiens, plus nombreux et mieux armés, massacrèrent les visiteurs étrangers. Les Nucériens portèrent plainte et obtinrent justice; les chefs de la sédition furent condamnés à l'exil, et les habitants de Pompéi à la privation du théâtre pendant dix années - Au bas d'une espèce de caricature on lit : « Campaniens, par votre victoire, vous avez succombé aussi bien que les Nucériens! Campant, Victoria una cum Nucerinis periistis. »

C'est surtout pour l'attribution des monuments que les inscriptions gravées sur la table de marbre ou sur le piédestal de la statue ont été d'une grande utilité. Elles ont puissamment contribué à retrouver l'origine des édifices, les noms des fondateurs, l'organisation des magistrats de la ville. Par exemple, on lit au forum : « V. Papidius, fils d'Epidius, questeur, a fait construire les portiques. »

Les cadrans étaient fort multipliés à Pompéi. Au-dessous on plaçait souvent, près des temples, des bancs demi-circulaires. « L. Sepunius Sandilianus et Lucius M. Herennius, duumvirs chargés de rendre la justice, ont placé à leurs frais un banc et une horloge. »

Les épitaphes gravées sur le marbre des tombeaux répandus sur les bords de la grande route n'avaient pas pour but, comme

parmi les chrétiens, de solliciter les prières des passants. Elles ne servaient qu'à flatter Torgueil ou à exciter la curiosité.

Properce préférait à de stériles hommages le calme de la solitude, et il disait : « Je n'aimerais pas à avoir, après ma mort, mon nom sans cesse affiché au milieu du chemin. »

Les petits personnages de Fompéi tenaient au contraire beaucoup à laisser à la postérité une grande idée des honneurs dont ils avaient joui. Ils ne manquent pas de faire savoir qu'ils ont été édiles, duumvirs, questeurs, qu'ils ont eu la faveur du biselliumy et surtout que la ville leur a donné gratuitement un large terrain pour leur sépulture.

Le style des épitaphes ne brille point par une grande variété. En voici une qui donnera l'idée des autres :

« A Marcus Alleius Lucius Libella, père, édile, duumvir, préfet quinquennal, et à Marcus Alleius, son fils, décurion qui vécut dix-sept ans, le terrain de ce monument a été donné par le peuple. AUeia Decimilla, prêtresse publique de Cérès, a fait élever ce tombeau à son époux et à son fils. »

Ce n'est pas toujours la femme légitime qui érige aux morts les plus beaux monuments. On lit sur une tombe en ruine : Servilia amico anim, « Servilia à l'ami de son âme. » Les païens se faisaient souvent une gloire de ce qui pour nous serait une honte.

« On a pu remarquer, dit le comte de Clarac, que les habitants de Pompéi ne montrent pas beaucoup de sensibilité dans les inscriptions sépulcrales. On n'y trouve aucun de ces regrets touchants, aucune de ces expressions tendres qui adoucissent et consacrent la douleur : Que la terre te soit légère ! Que tes os reposent mollement! Puisse ton tombeau se couvrir de roses! et tant d'autres formules que les recueils d'inscriptions offrent en foule et qui sont remplies d'idées agréables. »

Cette observation m'avait frappé en visitant les sépultures

liO POMPEI.

pompéiennes. « Pierre de la tombe, je t'en prie, repose légèrement sur ses os! » C'est la seule expression que j'aie trouvée un peu tendre ; elle est écrite en osque. Sur tous ces monunients fastueux, grand étalage des dignités conférées au défunt, quand il vivait; rien de ses vertus morales, rien des regrets qulil a laissés, pas une larme, pas un adieu sorti d'un cœur déchiré.

Le christianisme a fait naître un sentiment qu'on ne doit pas s'étonner de ne point trouver chez les anciens; c'est le sentiment de la dignité humaine. L'inégalité régnait partout : l'esclave tremblait devant le maître, le client s'inclinait humblement devant l'orgueil du patron, le sénateur romain s'agenouillait devant la divinité de l'empereur, qui disposait de sa vie. Aussi nul ne rougit de s'abaisser devant un homme plus puissant que soi, et, à Pompéi, l'imploration publique était de mode.

On se recommande soi-même ; on raconte dans les inscriptions murales ses craintes et ses désirs. « J'ai peur d'Amianthe, défendez-moi : Amiantem quod tirnao {timeo) oro vos. » Les charpentiers se recommandent à l'édile MarcelUnus : Marcellinxim œdilem lignarj et plostarj (1) rogant ut faveat. Après l'éloge du magistrat auquel on s'adresse, après lui avoir prodigué les épithètes flatteuses très honorable, très intègre, très digne de la républiquey on finit par une formule banale qui signifie : Il est prié de faire ce qu'on désire. Cette formule s'exprimait par trois lettres 0. V. F. Le sens de ces trois lettres était très connu à Pompéi, et il est aujourd'hui diversement interprété par les savants. Après avoir longtemps lu : oro ut faveat, on lit maintenant orai ut faciatis , ou bien ut faveat.

Aujourd'hui la race des solliciteurs n'est pas rare, mais elle a

(1) On retrouve dans les grafliles la lettre^, que l'on croyait n'avoir été introduite danf^ l'alphabet latin que dans la décadence de la langue.

LES INSCRIPTIONS. lil

quelque pudeur, et se cache; autrefois, les sollicitations de toutes espèces s'affichaient sur les murs. Voyez ce portrait d'un scribe, peint avec la plume ou le style à Toreille. On y lit cette inscription : « Le scribe Issus se recommande à Fédile; il est di^e de sa faveur. »

Un professeur se recommande aussi à Tédile. Il n'a pas fait faire sa demande par un autre; elle est ornée d'un solécisme qui ferait rire parmi nous un élève de sixième. En voici le texte :

Sabinum et Rufum aedil.

Valentinus Cum discentes suos rogat.

Que de demandes qu'on n'osait pas adresser directement aux naagistrats municipaux, et qu'on faisait parvenir par la voie de la publicité des affiches! Macérion, troublé sans doute pendant l'heure où il faisait la sieste, prie l'édilç d'empêcher le peuple de faire un tapage qui réveille les endormis.

L'annonce étalée au coin des rues devait être respectée; celui qui l'effaçait était voué à toutes les colères de Vénus.

Comme chez nous, l'annonce s'étendait à diverses sortes de sujets. Tantôt c'était une récompense honnête offerte à celui qui rapporterait un objet perdu ou volé; tantôt c'était une réclame de marchand ou une indication d'adresse. « Voyageur, en allant d'ici jusqu'à la douzième tour, tu trouveras Sarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Porte-toi bien. » Cette inscription, comme bien d'autres destinées au peuple, était écrite en caractères osques.

On retrouve un grand nombre d'annonces de maisons à louer :

« Sittius a rétabli l'Éléphant, auberge à louer, triclinium à trois lits, avec toutes les commodités désirables. » — « Dans l'île Arriana Polliana, appartenant à Alifius Nigidius major, on offre à louer, à dater du premier des ides de juillet, des boutiques

H2 POMPEI.

avec leurs treilles et leurs cénacles. » Une autre inscription nous apprend que Nigidius était le prince de la colonie pompéienne.

Mmx • mïùJk mjmkWKmïfmiyM iocÂ>iiVïi'fîci'iviE^piaMtsT)jiRim.

CVM'FaCVHS'SVlS'ET'CO£KXCVi:X

Les treilles étaient Tornenient des terrasses. Les cénacles étaient Tentresol. Plutarque raconte que Sylla, dans sa jeunesse, logeait dans un simple entresol (cœnaculum).

« A louer dans le domaine de Julia Félix, fille de Spurius, du 1®' au 6 des ides d'août, un bain, un venereum et 90 boutiques pour cinq années. S. Q. D. L. E. N. C. » Ces lettres ont été diversement interprétées. M. Fiorelli, avec raison, ne voit là qu'une simple clause de tacite reconduction : Si quinquennitim decurrunt, locatio eint nvdo consensus « Les cinq années écoulées, la location continuera par simple consentement. »

Les réclames électorales étaient, comme de nos jours, affichées sur les murs. Elles étaient plus courtes, et le candidat, au lieu de se recommander lui-même, se faisait recommander par ses amis. En voici quelques spécimens : Paratus demande Pansa pour édile. — Je vous prie de choisir Capella pour édile rendant la justice. — Proculus, nomme Sabinus pour édile, et il te nommera. — On prie de faire duumvir Holconius Priscus, qui est digne des affaires publiques, parce que c'est un jeune homme modéré et enclin à faire du bien à tous.

La défense de salir les murs par des ordures s'exprimait par la représentation de deux serpents que Ton rencontre souvent à Pompéi. Ce symbole est expliqué dans ce passage de Perse : « Là sont peints deux serpents. Cet endroit est sacré. Enfants, allez plus loin... 2»

Si Ton osait enfreindre la défense, on encourait toutes les fureurs des douze grands dieux, qui étaient eux-mêmes chargés de faire respecter cette mesure' de police.

Les affiches de théâtre sont parvenues en grand nombre jusqu'à nous :

Vingt paires de gladiateurs combattront aux nones de... — Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil. Glcul. paria XXX matutini ei^nt. — La troupe gladiatorienne de Festus Ampliatus combattra à outrance le 16 des calendes de juin. Il y aura une chasse et Ton dressera des voiles.

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— La famille gladiatorienne de Numerius Popidius Rufus donnera le 29 septembre une chasse dans Pompéi, et le 20 avril on mettra les perches et les tentes dans Tamphithéàtre. Octavius procurateur. — Vivez heureux. — Félicitas.

L'annonce se réduit souvent à ces simples mots : vêla etmnt, c'est-à-dire, le velarium sera tendu : il y aura spectacle, et l'on sera à l'ombre.

On a recueilli des billets de théâtre; ce sont des morceaux d'os ronds, ovales ou rectangulaires. Ces tessères antiques, espèces de jetons, indiquent V l'arcade par laquelle on devait en-

trer, cavea; 2"* le coin, la place qu'on devait occuper, cuneus; 3° le numéro du gradin, gradus; 4** enfin le nom de Fauteur avec le titre de la pièce. Par exemple : Cav. //, cun. III, grad. IV, Casina Plauti; II® arcade, III* coin, IV* gradin. On joue Casine, comédie de Plante.

Pour les pièces grecques, le chiffre des gradins est en grec et en latin.

Plusieui's inscriptions s'appliquent aussi aux jeux de paume (sphœristici ludi). La sphéristique était un art chez les anciens. Homère fait jouer à la paume les suivantes de Nausicaa. Les Athéniens élevèrent une statue à Aristonique Carystien, joueur de paume d'Alexandre le Grand et le plus célèbre de son temps. Pila y la balle, la paume, était de diverses grosseurs; on la lançait avec la main nue ou munie d'un gantelet. Les anciens ne nous ont pas laissé ignorer les divers termes employés à ce jeu et la manière de le jouer. Les Pompéiens accordaient une certaine importance aux bons joueurs. On lit sur les murs : « 0 vous, joueurs de paume, applaudissez. — Joueurs de paume, faites des vœux pour l'édile Vittius Firmus, homme digne des affaires publiques; recommandez- vous à lui. » Les épithètes injurieuses n'étaient pas épargnées aux mauvais joueurs ; mais ils les effaçaient, quand ils pouvaient.

La facilité, la mode d'écrire partout ses pensées, soit dans les lieux publics, soit dans sa maison, nous fournirait le sujet d'une curieuse étude de l'homme à Pompéi. Sans doute l'homme a partout le germe des mêmes vices et des mêmes vertus ; mais il est accessible à l'influence de l'atmosphère d'idées et de préjugés au milieu de laquelle il se trouve placé.

II est utile pour nous de bien faire connaître la vie païenne pour la comparer à celle des premiers chrétiens.

Dans les derniers jours de Pompéi , quelques lueurs de l'Évan-

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gile étaient-elles parvenues du fond des catacombes jusqu'à la ville de Vénus?

Pline, contemporain de la catastrophe, dénonçait à Trajan le christianisme, et lui disait : « Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il à gagné les villages et les campagnes ». Saint Paul a-t-il paru à Pompéi? Son séjour à Pouzzoles est historique. Une inscription pompéienne énumère des joueurs de paume : « Amianthus, Epaphra, Tertius ludant cum HedysiOy « Jucu)idus , Nolanus petas numeret Citus et Slacus Amian" € thus. »

Deux de ces' noms se retrouvent dans les Épltres de saint Paul : Teriius, Epaphra. Ce dernier devait être esclave, puisqu'on écrit son nom en supprimant Vs de Epaphras. Ce nom est écrit sur plusieurs murs : « Epaphra est imberbe, » « Epaphra n'est pas un grand joueur. »

On lit dans un grafflte : Tu enim me doces? et ces mots se retrouvent exactement d^ns l'Évangile de saint Jean (ix, 31). -7- Une croix, tracée sur un mur, a donné lieu à des dissertations ; tout n'est pas découvert eucore, et M. Fiorelli n'a su me dire à quelle époque les fouilles pouvaient être terminées. J'ai été présent à une communication intéressante faite à notre Académie des inscriptions et belles-lettres par le chevalier de Rossi. Il s'agissait d'une inscription offrant tous les caractères paléographiques du IP et du IIP siècle, inscription ainsi conçue : D. M. M. ANNEO PAVLO PETRO M. ANNEVS FILIO CARISSIMO.

Des lettres, qui existent depuis la plus haute antiquité, auraient été écrites par saint Paul à Sénèque et par Sénèque à saint Paul. Ces lettres étaient-elles authentiques? saint Jérôme n'a pas osé trancher la question. Lors même qu'elles seraient apocryphes, les relations entre l'apôtre et le philosophe me semblent aujourd'hui démontrées par deux monuments épigraphiques récemment

découverts. D'après le calcul évident du savant P. Patrlzzi, saint Paul arriva en janvier 56 à Rome, où il demeura jusqu'en 58. Il comparut devant tout le prétoire en 57 ; or les consuls faisaient partie du prétoire, et une inscription antique, trouvée en 1866, nous a appris que Sénèque était consul en 57, et que par conséquent saint Paul a comparu devant lui. L'apôtre avait déjà une grande réputation : il avait ému le roi Agrippa et subjugué le proconsul Sergius Paulus. Il a dû fixer l'attention de Sénèque; car déjà il avait été en rapport avec Anneus Gallio et Burrhus, l'un frère et l'autre ami du philosophe. Il est à croire que l'écrivain romain s'Inspira des maximes chrétiennes. Tertullien l'appelle Seneca sœpe noster. L'inscription découverte par M. de Rossi en 1867, en établissant que deux noms juifs, dont l'un était inconnu à Rome, le nom de Pierre, ont été portés par un Sénèque, ne semble-t-elle pas la confirmation éclatante de la tradition antique des relations de saint Paul et du philosophe romain? . La propagation de l'Évangile a dû beaucoup se faire par le peuple, par ceux qui, au milieu des inégalités, des souffrances, des injustices dii monde, avaient besoin d'élever leurs espérances vers les célestes régions de la vérité et de la justice divine.

Écoutez les soupirs que l'esclave de Pompéi a traduits sur la pierre confidente de l'amertume de son âme :

« Travaille, mon petit àne, comme j'ai travaillé, et cela te servira. »

N'est-ce pas écrit par un malheureux condamné à tourner la meule d'un moulin?

La mort était le seul soulagement à sa misère que l'esclave pût rêver. Lisez cette lettre étrange , tracée par une main ignorante :

« Pyrrhus à Géta son collègue, salut. J'ai appris avec peine que tu étais mort. C'est pourquoi porte-toi bien. Pyrrhus Getœ

conlegœ salutem. Molete fero quod audivi te mortuom. flaque vale. » Il n'y a pas d'orthographe. On comprend ce que Tesclave voulait dire.

Souvent, plus le maître était dur, plus on faisait de bassesses pour lui plaire, et celui qui méritait le moins les éloges en obtenait le plus. Ces flatteries intéressées ennuyaient parfois Thomme puissant qui en comprenait le but. Aussi Plante fait-il dire avec humeur à un de ses personnages : « Je n'ai pas besoin que mes portes se couvrent d'éloges tracés au charbon. »

Les murs se chargeaient surtout de félicitations en faveur de ceux qui amusaient le peuple par des combats de gladiateurs, des Spectacles et des fêtes.

Le compliment avait presque toujours un but d'intérêt personnel peu dissimulé. L'injure n'était souvent dictée que par un sentiment d'envie et de malice trop ordinaire dans le cœur de rhomme. Parfois, pour se distraire, on faisait des épigrammes mordantes, et les murs de la Basilique en ont conservé un grand nombre.

Le juge n'était pas épargné par le plaideur mécontent, qui pouvait exhaler sans danger sa colère anonyme. Cicéron raconte qu'au-dessus du tribunal, et sur la tête même de Verres, on avait beaucoup écrit contre Pipa, sa favorite.

Quid pretium legif « à quel prix la justice? » Et cette inscription rappelle les vers de Properce : « L'or fait tout ;. l'or l'emporte sur la bonne foi, le droit et la justice. »

Tel menace un voisin d'un procès; tel autre reproche à une femme d'avoir paru en justice. Cosmus est d'une méchanceté insigne : Cosmus nequitiœ magnussim.e.

L'injure est souvent brutale comme celle qui précède, ou dégénère en imprécation comme celle qui suit : Barca^ tabescas : « Barca, puisses-tu crever! »

L'épigramme est quelquefois tournée avec grâce et esprit : « Suavis, la marchande de vin, a soif; je vous en supplie, qu'elle ait donc bien soif pour avaler tout son vin {Suavis vinaria sitit; rogo vos valde Sitit). J'y laisse le solécisme.

L'inscription a (juelquefois la longueur d'une satire. Rufus est taxé de faste et d'arrogance. On lui oppose l'exemple de Vibius, homme très riche et très distingué, qu'on n'a jamais vu se rendre sur la place de Portunus la canne à la main, chose que Rufus ne se gêne pas de faire tous les jours.

Les goûts sensuels des Pompéiens se révèlent dans les graffites et les inscriptions. Leur gourmandise se démontrerait par les étiquettes des vins et des conseils culinaires poétiquement exprimés :

Ubi perna cocta est, si convivœ adponitur

Non gustat pernam, lingit ollam aut cacabum (1).

L'amour a toujours inspiré les poètes , et à Pompéi Vénus leur permettait des licences difficiles à retracer.

Je ne reproduirai pas un récit épigraphique des aventures de Tyché. Il est connu; il donne la date précise des faits qui se seraient passés sous le consulat de M. Messalaet de L. Lentulus; c'est-à-dire trois ans avant JésusrChrist.

Voici quelques paroles amoureuses : « Auge aime Arabienus. — « Adieu. Tâche de m'aimer, Vale. Fac me âmes. — Il n'y a de « beau que celui qui aime. — J'aimerais mieux mourir que d]ètre « dieu sans toi !

Scribenti mî dictât amor, monstratque cupido. Oh ! peream sine te si deus esse velim !

(1) Cacabus signifie pot-au-feu.

— J'aime une blonde, et elle m'a dégoûté de toutes les brunes (I). » Une autre main écrit au-dessous de ces vers : Tu détestes les brunes, mais malgré toi tu y reviendras, c'est moi qui te l'annonce. Signé : Vénus Physica de Pompéi. » • Arrêtons-nous ici. Ce n'est point l'intérêt purement littéraire des graffites et des inscriptions, que nous avions surtoi but d'étudier. Au milieu de cette ville morte, nous avons de rendre aux hommes qui l'animèrent jadis leur voix e Nous avons interrogé l'expression de leurs pensées, et t aidés par l'épigraphie dans nos recherches à travers les m de l'antiquité, nous pourrons comparer à la langue paie Pompéi la langue chrétienne des catacombes. '

(1) Voici comment Garrucci, rectifiant Ayelino , Mommsen et autres, copie a

Candida me docuit nigras odissepueilas.

.... Oderis sed itéras, non invitus Titabis. Scripsit Venus Hsuca Pompeiana.

Le premier vers parait imité de Properce :

Cinthia me docuit castas odisse paellas.

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