‹ Pompeia décrite et dessinée (volume 2)Chapitre 2 sur 64 · chapitre VIII est destiné à servir d'itinéraire pour visiter Pompéi · texte numérisé non relu

chapitre VIII est destiné à servir d'itinéraire pour visiter Pompéi

Peinture du Temple de Vénus.

l est des hommes auxquels la mort a donné une renommée que l'obscurité de leur vie ne semblait pas leur promettre; il est des peuples qui n'ont dû leur célébrité qu'à leurs défaites; il est des villes qui ne sont devenues fameuses que par leur destruction. Tel fut le sort de Pompéi , d'Herculanum, de Stabie; villes peu importantes de la Campanie , à peine eussent-elles laissé dans l'histoire un nom inconnu et sans gloire; un volcan depuis longtemps endormi se réveille, les engloutit, et l'immortalité leur est acquise.

Ces villes, en effet, ne furent le théâtre d'aucun de ces grands événements qui vivent dans la mémoire; la catastrophe qui les détruisit, les monuments précieux que cette catastrophe même nous a conservés depuis tant de siècles en les mettant à l'abri des injures du temps et des hommes, leur assurent un intérêt que réclameraient vainement les restes de tant de villes bien autrement célèbres dans les annales <le l'histoire. Une ville qui a été ensevelie sous une pluie de cendres , dont l'emplacement

est resté longtemps inconnu, dont le désastre même s'était presque effacé du souvenir des hommes, et qui, après 1700 ans, sort tout entière de ses ruines, n'est-ce pas le plus beau monument que l'antiquité ait légué à notre âge , le plus grand spectacle qu'elle ait réservé à l'admiration des artistes, à l'étude des savants, à la curiosité des voyageurs?

L'antiquité à Pompéi n'est plus cette antiquité vague, reculée, incertaine, cette antiquité des livres, des commentateurs, des antiquaires; c'est l'antiquité réelle, vivante, en personne si l'on peut dire; on la sent, on la voit, on la touche. Le secret de la vie publique et privée des anciens nous est tout à coup dévoilé, non plus par des inscriptions isolées, des statues incertaines, des basreliefs, des médailles, dont l'explication est souvent un problème, mais par le matériel entier de l'existence, depuis la distribution des demeures jusqu'aux moindres ustensiles de ménage , depuis les plus précieuses collections de livres et de tableaux jusqu'aux approvisionnements de vin, d'huile, de pain et de fruits. C'est comme une longue nuit de dix-huit siècles au matin de laquelle on retrouve chaque chose dans l'état où on l'aurait laissée la veille. M. le baron Taylor écrivait à son ami Charles Nodier : « Si un contemporain d'Auguste revenait sur la terre, il pourrait s'écrier : Salut, ô ma patrie! ma demeure est la seule sur la terre qui ait conservé sa forme , et jusqu'aux moindres objets de mes affections ; voici ma couche, voici mes auteurs favoris; mes peintures sont encore aussi fraîches qu'au jour où un artiste ingénieux en orna ma demeure. Parcourons la ville; allons au théâtre; je reconnais la place où pour la première fois j'applaudis aux belles scènes de Térence et d'Euripide.»

Il est une terre célèbre au temps des Romains par ses vins, ses roses et ses délices, la Campanie , au dire de Florus, le plus beau morceau non-seulement de l'Italie, mais de l'univers. «Fleur du jardin du monde, s'écrie Bulwer, fontaine de délices, Italie de l'Italie, belle et généreuse Campanie! Que les Titans étaient vains, si, habitant ce lieu, ils ont combattu pour obtenir un autre ciel! Si Dieu avait voulu que cette pénible vie fût un jour de fête perpétuel, qui ne voudrait le passer tout entier ici, sans rien demander, sans rien espérer, sans rien craindre, tant que ton ciel lui sourirait, tant que la mer étincellerait à ses pieds, tant que ton atmosphère lui apporterait de doux messages de la violette et de l'oranger, et tant que le cœur, content de n'éprouver qu'une seule émotion, trouverait une bouche et des yeux capables de lui persuader, ô vanités des vanités, que l'amour, en dépit de l'usage, peut être éternel? » 1

Bornée à l'orient par le fleuve Silanus (Sele), à l'occident par le Liris (Garignano), au nord par les montagnes du Samnium ou monts Tiphatins, la Campanie comprenait tout le pays situé sur le bord de la mer Tyrrhénienne (Méditerranée), depuis l'embouchure du Liris jusqu'à celle du Silanus. Ce

1 The last days of Po?npeï. 13. III. G. 2.

littoral était divisé en trois golfes séparés par le cap Misène et YAlhenœum ou cap Minerve ( Capo Campanelln ). Le plus occidental de ces golfes, Gaelamis Sinus ( golfe de Gaëte ), appartenait en partie au Latium , en partie à la Campanie; le plus oriental, Pœslanus Sinus (golfe de Salerne ) , se partage entre la Campanie et la Lucanie ; enfin celui du centre est le merveilleux golfe de Naples , que les anciens appelaient le Cratère. C'était presque au fond de ce golfe , sur le rivage oriental de la mer aujourd'hui repoussée à plus d'un kilomètre par la lave et les cendres du volcan, qu'était située Pompéi; elle s'élevait près des bords du Sarnus, sur le sommet d'une éminence qui , à une époque très-reculée, dut être composée de produits volcaniques vomis par le Vésuve; elle était placée entre les marais Pompéiens mentionnés par Columelle, et où Spartacus faillit surprendre Cassinius au bain, et les Salines d'Hercule, ainsi nommées de la roche d'Hercule qui se dresse en face au milieu de la mer, et s'appelle aujourd'hui Isolctta di Revigliano. Pompéi est éloignée de 7 kilomètres en ligne droite du cratère du Vésuve , et sa distance de Naples est de 14 kilomètres. Ses remparts, dont la circonférence est de A kilomètres environ, étaient baignés par la mer au sud et au sud-ouest; ils renferment une superficie évaluée à 660,981 mètres, ou 66 hectares, 9 ares, 84 centiares.

Du côté de la mer, le rocher de lave sur lequel la ville repose se termine assez brusquement, en sorte que les habitations descendaient en amphithéâtre jusqu'au rivage, et du haut de leurs terrasses, l'œil embrassait à la fois, au midi, la vaste étendue des mers, le golfe de Stabie, les rives de Sorrente, le cap Minerve et l'île de Caprée ; à l'ouest, les côtes de Pausilippe; au nord, Naples et le Vésuve. Il faut avoir vu ces lieux enchantés pour se former une juste idée de ce merveilleux paradis que le destin avait placé si près de l'une des bouches de l'Enfer.

La fondation de Pompéi, comme celle d'Herculanum , est attribuée à Hercule; elle remonterait ainsi aux époques les plus reculées de l'histoire d'Italie. On ignore l'étymologie de son nom, que cependant quelques-uns font venir de la longue suite de bœufs, Pompa, que le héros avait amenée d'Espagne en Italie; d'autres de la pompe avec laquelle il aurait célébré ses victoires lorsqu'il attendait sa flotte à l'embouchure du Sarno; d'autres du mot no^aro? , conducteur, l'un des surnoms de Mercure comme conducteur des âmes aux enfers; d'autres enfin, et leur opinion est la plus probable, du mot nop-mlov, au pluriel notice , que les anciens glossaires traduisent par ùk^à «oivôv , bâtiment commun, entrepôt. Cette étymologie a le mérite d'expliquer à la fois le nom et l'origine de la ville qui aurait dû sa naissance à certains magasins publics élevés sur les bords de la mer et du Sarno , pour recevoir les marchandises des villes commerçantes de la Campanie, parmi lesquelles Strabon cite Nola, Acerra et Nocera1. Ce que nous

1 V. la savante dissertation du P. Garrucci. Questiuni Pompeiahe, în-8o ; Naples, 4853.

savons par Denis d'Halycarnasse et par Strabon, c'est que cette ville fut habitée par les mêmes peuples qu'Herculanum , les OEnotriens , les Sicules, les Pélasges, les Osques ou Opiques , les Samnites et les Romains. Un grand nombre d'inscriptions osques prouvent qu'à travers toutes les vicissitudes politiques , la population conserva toujours un souvenir de sa langue primitive.

Bien que Tacite et Sénèque l'honorent du nom de célèbre , Pompéi n'occupe dans l'histoire qu'une page assez insignifiante; quoiqu'elle ait figuré dans les guerres qui ont ravagé ces contrées , à peine son nom est-il mentionné dans les annales de ses dominateurs. Comprise sans doute au nombre des villes qui après la bataille de Cannes , à l'exemple de Capoue, la capitale de la Campanie, regardèrent les Carthaginois comme des libérateurs, et se soumirent àAnnibal, Pompéi ne reparaît sur la scène que 91 ans avant Jésus-Christ.

La république romaine avait agrandi ses conquêtes; dans presque toutes les contrées de l'Asie et de l'Europe , ses armées portaient leurs aigles victorieuses ; mais, pour étendre ainsi sa puissance au dehors, Rome mettait à contribution l'Italie entière, elle épuisait ses richesses, elle lui prenait ses soldats; mais ces soldats, elle les donnait pour compagnons d'armes aux citoyens romains, en ne leur accordant l'égalité que sur le champ de bataille, et devant la mort. Cette domination dure et injuste, cette longue oppression lassèrent enfin la patience des peuples qu'elle avait soumis; tout à coup, à la voix du Marse Silon, ils levèrent l'étendard de la révolte depuis les bords du Liris jusqu'au rivage de la mer Ionienne. Pompéi, qui se trouvait alors sous l'influence des Samnites, suivit le torrent, et demeura constamment unie aux autres villes de la Campanie pendant toute la durée de cette guerre, connue sous le nom de Guerre sociale.

A cette époque, Sylla ayant pris et saccagé Stabia, de telle sorte qu'au temps de Pline l'ancien, c'est-à-dire au moment de sa dernière catastrophe, elle n'était plus qu'un village, in villas abierat, les Pompéiens qui, du haut de leurs murailles, furent témoins des scènes de désolation, présage du sort qui les attendait, résolurent de se défendre. Accouru à leur secours, Cluventius, général des Samnites, arrêta deux fois les efforts du futur dictateur; mais dans un troisième combat, près de Nola, il fut vaincu à son tour et perdit la vie.

Heureusement pour Pompéi, Sylla cette année briguait le consulat; il n'avait pas de temps à perdre pour courir réprimer à Rome les troubles qu'avait excités le tribun P. Sulpicius, à l'instigation de Marius; il accorda à Pompéi une capitulation honorable, ou n'osa pas mettre le siège devant elle.

Deux passages de Cicéron [De lege agrariâ) , nous apprennent avec quelle rigueur la Campanie fut traitée à la fin de la guerre sociale. Parmi les villes de ce malheureux pays, Capoue fut celle qui souffrit le plus : elle perdit ses magistrats, une grande partie de ses habitants, et ne put conserver que ceux qui étaient indispensables à la culture des terres; les autres cités, entre autres Pompéi, restèrent en possession ' de leurs privilèges.

11 est probable, toutefois, que ce fut à cette époque que les murailles de cette ville furent démantelées, comme le prouve leur état actuel. Pendant les guerres civiles, on avait fait en quelques endroits des réparations dont les traces existent encore aujourd'hui ; sous Auguste enfin , à l'époque où la ville devint définitivement romaine, de longues courtines disparurent pour faire place à des constructions privées, et la cité resta entièrement ouverte et sans défense.

En l'an 665 de Rome, pendant sa dictature, Sylla ordonna que Pompéi serait réduite en colonie militaire' sous le double nom de colonia Veneria Comelia, emprunté aux noms du dictateur et de la divinité protectrice de la ville. Il y envoya des troupes sous le commandement de son neveu Publius Sylla; mais les Pompéiens, regardant ces colons comme des étrangers, leur refusèrent les droits de cité. Publius Sylla fut accusé d'avoir suscité et fomenté des troubles; Gicéron, qui le défendit, nous apprend que cette cause fut portée devant le dictateur lui-même. La tâche du défenseur ne dut pas être difficile !

Quoi qu'il en soit, les colons furent forcés d'habiter hors de la ville dans un faubourg qui, lorsque, plus tard, Auguste eut envoyé une nouvelle colonie de vétérans, prit le nom de Pagus Augusto-Felix.

En parlant des villes qui entourent le Vésuve, Vitruve les nomme municipes, d'où nous pouvons conclure que, sous Auguste, Pompéi était encore une république régie par ses propres lois2. Une inscription, trouvée à l'amphithéâtre, nous apprend que, vers la fin du règne de cet empereur, elle devint entièrement soumise au gouvernement romain, et fut administrée comme les autres colonies de l'Empire; elle eut à Rome des patrons ou protecteurs, chez elle des édiles, des duumvirs et des dédirions ou sénateurs; seulement

1 La liberté laissée aux peuples conquis était bien précaire, car Rome les plaçait sous sa dépendance, en leur défendant de contracter entre eux ni alliances politiques ni alliances privées, sans sa permission; en leur ôtant quelquefois une partie du territoire, pour y fonder çà et là des colonies, véritables armées permanentes en observation, renfermant de la cavalerie et de l'infanterie; enfin en leur imposant des tributs en bommes et en argent.

Dézobry. Rome au siècle d'Auguste. Lettre XXL

2 Les municipes étaient des villes de pays conquis. Par une faveur toute spéciale, Rome les gratifia des droits de cité romaine, don magnifique incessamment rappelé par leur nom même tiré de Munus, présent. Leur constitution assez semblable à celle des colonies romaines, ressemblait surtout à celle de la grande métropole.... Cette ressemblance de leur constitution avec celle de la grande république doit d'autant moins étonner que beaucoup de municipes adoptèrent la législation romaine , devinrent ce qu'on appelle peuples fundi. Ce ne fut pas là cependant une condition de rigueur pour obtenir la municipalité, et d'autres villes gratifiées de ce droit conservèrent leur gouvernement indigène, leurs lois, leurs sacrifices, leurs fêtes... Un point sur lequel les municipes l'emportèrent sur les colonies, c'est qu'on leur accorda quelquefois le droit de suffrage, et le droit d'honneurs. Dézobry. Rome au siècle d'Auguste. Lettre XXL

Ces droits consistaient dans l'admission des citoyens des municipes à voter pour l'élection des magistrats de la Métropole, et à participer eux-mêmes aux magistratures.

certaines inscriptions placées aux portes des maisons donnent à croire que, selon un antique usage conservé dans cette ville, on y comptait les années par les duumvirs, comme à Rome par les consuls.

Néron augmenta le nombre des habitants de Pompéi, et en peu de temps elle devint une des villes les plus florissantes de la Campanie; son port était l'entrepôt de tout le commerce de Nola, d'Acerra, de Nuceria (A'o.em dei Pagani) et d'Atella [Arersa), villes alors importantes. Tite-Live et Florus parlent de ce port comme étant magnifique, et propre à recevoir une armée navale; Publias Cornélius y amena sa flotte. Le commerce de Pompéi était encore favorisé par le Samus, petit fleuve alors navigable, mais qui aujourd'hui n'est plus qu'un ruisseau qui, coulant loin de son ancien lit, va se jeter dans la mer à peu de distance de Stabia.

Plusieurs Romains illustres avaient à Pompéi des maisons de plaisance, entre autres Cicéron, qui en parle dans une de ses lettres à Atticus : Tusculannm et Pompeianum vuldè me détectant. Ce fut là qu'il composa pour son fiils son fameux traité De officiis, et un discours sur l'état des affaires publiques. Lorsque Sulpicius, cherchant à le consoler de la mort de sa fille Tullia par l'exemple des vicissitudes humaines, lui parle de ces cadavres de cités qu'il apercevait à son retour d'Asie, il ne s'attendait pas que cette expression dût s'appliquer un jour aussi fidèlement à la ville qui faisait les délices de son ami '. Phèdre, le fabuliste, se réfugia à Pompéi pour éviter la persécution de Tibère et de Séjan; l'empereur Claude y avait une maison de campagne où il perdit un fils, nommé Drusus, étouffé par une poire qu'il avait jetée en l'air, et qu'il voulut recevoir dans la bouche; enfin Sénèque rappelait à Lucilius, comme un de ses plus chers souvenirs, d'avoir passé sa jeunesse à Pompéi.

Malheureusement cette ère de prospérité devait être de courte durée. En l'an 59 de l'ère chrétienne un certain Livineius Regulus, qui avait été depuis plusieurs années exclu du sénat romain, donnait au peuple un combat de gladiateurs dans l'amphithéâtre de Pompéi. Les habitants des villes voisines, et principalement ceux de Nuceria, y étaient accourus en foule. Quelques plaisanteries amenèrent une querelle entre eux et les Pompéiens ; des injures, ils en vinrent bientôt à se lancer des pierres, et enfin à courir aux armes. Les Pompéiens, plus nombreux, mieux armés, eurent l'avantage, et beaucoup de ceux de Nuceria furent rapportés dans leur ville mutilés; beaucoup laissèrent sur le champ de bataille leur père, leur frère, leur parent ou leur ami. Plainte fut portée par les vaincus; l'affaire renvoyée par le prince au sénat et par le sénat aux consuls, étant revenue de nouveau au sénat, les Pompéiens furent condamnés à la privation de spectacles pendant dix années; Livineius et les autres auteurs de la sédition furent punis par l'exil. Cet événement est

1 Sulpicius ad Ciceronem. Cicéron. Édition Nisard, lettre 571.

INTRODUCTIOiN HISTORIQUE. 11

rappelé non-seulement par le passage de Tacite', dont nous avons extrait ce qui précède, mais encore par une espèce de caricature politique que l'on a trouvée sur les murs extérieurs de la rue de Mercure, et qui est accompagnée de cette inscription : Campant, Victoria unà cuin Nucerinis periistis. « Campaniens, par votre victoire, vous avez péri en même temps que les Nucériens. »

Caricature îles Nucériens.

Cette privation, qui dut être en effet bien sensible à un peuple passionné pour les spectacles, comme tous ceux de l'antiquité, n'était pour les Pompéiens que le prélude de deux catastrophes bien plus graves, et dont la seconde devait faire disparaître à jamais leur ville du nombre des cités.

Le 5 février de l'an 63, un violent tremblement de terre se fit sentir dans toute la Campanie. Sénèque nous a conservé le souvenir de cet événement au sixième livre de ses questions naturelles : « Pompéi , dit-il , ville considérable de la Campanie, qu'avoisinent, d'un côté le cap de Sorrente et Stabie, et de l'autre le rivage d'Herculanum , entre lesquels la mer s'est creusé un golfe riant, fut abîmée par un tremblement de terre dont souffrirent tous les alentours, et cela en hiver, saison privilégiée contre ces sortes de périls, au dire habituel de nos pères. Cette catastrophe eut lieu le jour des nones de février, sous le consulat, de Régulus et de Virginius. La Campanie , qui n'avait jamais été sans alarme, bien qu'elle fût restée sans atteintes, et n'eût payé au fléau d'autre tribut que celui de la peur, se vit cette fois cruellement dévastée. Outre Pompéi, Herculanum fut en partie détruite, et ce qui en reste n'est pas bien assuré. La colonie de Nuceria, plus respectée, n'est pas sans avoir à se plaindre. A Naples , beaucoup de maisons particulières ont péri , mais les édifices publics ont résisté : l'épouvantable désastre n'a fait que l'effleurer. Des villas

1 Annales, XIV, 17.

furent ébranlées sans éprouver d'autres dommages. On ajoute qu'un troupeau de six cents moutons perdit la vie, que des statues se fendirent, et qu'on vit errer dans la campagne des malheureux auxquels la frayeur avait fait perdre la raison. »

L'année suivante, un autre tremblement de terre survint pendant que Néron chantait au théâtre de Naples; cet édifice s'écroula au moment même où l'empereur et le peuple venaient d'en sortir, et il n'y eut personne de blessé. Tacite, qui nous a transmis le récit de cet événement dit que Néron le regarda comme une faveur du ciel; il en remercia les dieux par des hymnes dont il composa la musique.

Pompéi n'avait pas encore entièrement réparé les désastres causés par ces tremblements de terre, quand arriva la catastrophe de 79, si fatale à la ville, mais si heureuse pour la science et l'art.

Ainsi que je l'ai dit , Pompéi était bâtie sur une élévation formée par la lave, et quelques auteurs ont même regardé cette élévation comme une ancienne bouche de volcan, semblable à plusieurs autres que l'on voit au pied du Vésuve. Ce pays en effet avait déjà été bouleversé par les feux souterrains , mais antérieurement à toutes les époques connues, car aucun monument historique ne nous en a conservé une notion positive. Homère n'en a point parlé, quoiqu'il semble avoir connu la nature volcanique de cette contrée; il jette sur toute la côte une sorte d'horreur religieuse , et il la représente comme la dernière limite du stérile Océan et du monde habitable. Selon Diodore de Sicile, cette partie de la Campanie avait reçu le nom de Champs Phlêgréens , des feux que le Vésuve lançait autrefois comme l'Etna, et dont il reste encore, dit-il, des traces par tout le pays. Cet auteur est d'accord avec Vitruve pour dire que les feux souterrains de cette partie de la Campanie s'étaient autrefois amassés sous le Vésuve jusqu'à ce que leur surabondance fut lancée sur le pays environnant. « C'est à l'effet de ces feux souterrains qui minent encore la contrée, ajoute Vitruve, qu'on doit attribuer les propriétés de la pouzzolane. » On lit encore dans Strabon : « Au-dessus de ces lieux est situé le mont Vésuve, entouré de toutes parts de campagnes fertiles, mais dont le sommet presque plat est entièrement stérile. Sa superficie a l'apparence de la cendre, et on y trouve l'ouverture de cavernes profondes qui s'ouvrent dans tous les sens; les pierres paraissent à leur couleur noire avoir été brûlées par le feu, tellement qu'on peut conjecturer que, dans l'antiquité, cette montagne fut un volcan qui s'est éteint faute d'aliments. » Le même auteur attribue la fertilité des campagnes voisines aux cendres volcaniques dont le sol est presque tout composé.

« Le voilà, s'écrie Martial, le voilà ce Vésuve couronné jadis de pampres verts dont le fruit généreux inondait de son jus nos pressoirs ! Les voilà ces coteaux

« Annales. L. XV, 34.

que Bacchus préférait aux collines de Nyse ! Naguère encore les satyres dansaient sur ce mont ; il fut le séjour de Vénus , plus cher à la déesse que Lacédémone ; Hercule aussi l'illustra de son nom. Les flammes ont tout détruit , tout enseveli sous des monceaux de cendres ! Les dieux mêmes voudraient que leur pouvoir ne fût pas allé jusque-là 1 . »

Les circonstances qui accompagnèrent le commencement de la guerre des esclaves servent encore à démontrer que le cratère du Vésuve était à peu près à cette époque ( 73 ans avant Jésus-Christ) ce qu'est de nos jours le volcan éteint cYAsfruni, qui s'élève à l'occident de Naples, non loin du lac d'Agnano. Spartacus chercha un asile sur le Vésuve avec soixante -dix de ses compagnons. Le sommet de la montagne, entouré d'un mur naturel taillé à pic, et d'un accès difficile, contenait un espace vide, et fermé de tous côtés; un seul passage étroit et escarpé y conduisait. Investi par le préteur Clodius, et refoulé dans cette enceinte, Spartacus se fit des échelles en tordant ensemble des branches de vignes sauvages qui croissaient sur la montagne; il franchit par ce moyen les précipices qui protégeaient le sommet d'un côté qu'on avait cru inaccessible , et tomba à l'improvistc sur Clodius avec tant de vigueur qu'il défit ses troupes, et détruisit son camp 2.

Tel était l'état du Vésuve quand arriva la fatale éruption du 23 août 79, la première année du règne de Titus, «quand Jupiter, arrachant les entrailles de la montagne, les souleva jusqu'au ciel pour les lancer au loin sur les malheureuses villes3, v Nous laisserons Pline le jeune raconter les détails de cette terrible catastrophe, dont il fut témoin, et dans laquelle son oncle perdit la vie. Les deux lettres qu'il adressa à Tacite ont un cachet de naïveté qui les rend plus saisissantes que les plus pompeuses descriptions.

« Vous me priez, dit -il dans la première1, de vous apprendre au vrai comment mon oncle est mort, afin que vous en puissiez instruire la postérité. Je vous en remercie; car je conçois que sa mort sera suivie d'une gloire immortelle, si vous lui donnez place dans vos écrits. Quoiqu'il ait péri par une fatalité qui a désolé de très-beaux pays, et que sa perte, causée par un accident mémorable, et qui lui a été commun avec des villes et des peuples entiers, doive éterniser sa mémoire; quoiqu'il ait fait bien des ouvrages qui dureront toujours, je compte pourtant que l'immortalité des vôtres contribuera beaucoup à celle qu'il doit attendre. Pour moi, j'estime heureux ceux à qui les dieux ont accordé le don, ou de faire des choses dignes d'être écrites, ou d'en écrire de dignes d'être lues; et plus heureux encore ceux qu'ils ont favorisés de ce double avantage. Mon oncle tiendra son rang entre les derniers, et par vos

' Martial. Ep. L. IV, 44.

2 Renzi. Guerre de Spartacus, p. 18. In-8°, 1832.

3 Stace. L. Y. Silve 3.

« L. VI. Lettre 1G. Traduction parSacy.

écrits, et par les siens; et c'est ce qui m'engage à exécuter plus volontiers des ordres que je vous aurais demandés. »

« Il était à Misène, où il commandait la flotte. Le 23e d'août, environ une heure après midi , ma mère l'avertit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaire. Après avoir été quelque temps couché au soleil, selon sa coutume, et avoir pris un hain d'eau froide, il s'était jeté sur un lit, où il étudiait. Il se lève, et monte en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce prodige. Il était difficile de discerner de loin de quelle montagne sortait ce nuage ; l'événement a découvert depuis que c'était du mont Vésuve. Sa figure approchait de celle d'un arbre, et d'un pin' plus que d'aucun autre; car, après s'être élevé fort haut en forme de tronc, il étendait une espèce de feuillage. Je m'imagine qu'un vent souterrain violent le poussait d'abord avec impétuosité et le soutenait; mais, soit que l'impulsion diminuât peu à peu, soit que ce nuage fut affaissé par son propre poids , on le voyait se dilater et se se répandre; il paraissait tantôt blanc, tantôt noirâtre, et tantôt de diverses couleurs, selon qu'il était plus chargé ou de cendre ou de terre. Ce prodige surprit mon oncle , qui était très-savant , et il le crut digne d'être examiné de plus près. Il commande que l'on appareille sa frégate légère, et me laisse la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux étudier ; et par hasard il m'avait lui-même donné quelque chose à écrire. Il sortait de chez lui , ses tablettes à la main , lorsque les troupes de la flotte qui étaient à Rétina , effrayées par la grandeur du danger (car ce bourg est précisément en face Misène , et on ne s'en pouvait sauver que par la mer) , vinrent le conjurer de vouloir bien les garantir d'un si affreux péril. Il ne changea pas de dessein, et poursuivit avec un courage héroïque ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par simple curiosité. Il fait venir des galères, monte lui-même dessus, et part dans le dessein de voir quel secours on pouvait donner, non -seulement à Rétina, mais à tous les autres bourgs de celle côte, qui sont en grand nombre à cause de sa beauté. Il se presse d'arriver au lieu d'où tout le monde fuit, et où le péril paraissait plus grand ; mais avec une telle liberté d'esprit, qu'à mesure qu'il apercevait quelque mouvement ou quelque figure extraordinaire dans ce prodige , il faisait ses observations, et les dictait. Déjà sur ses vaisseaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude à mesure qu'ils approchaient; déjà tombaient autour d'eux des pierres calcinées, et des cailloux tout noirs, tout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu; déjà la mer semblait refluer, et le rivage devenir inaccessible par des morceaux entiers de montagnes dont il était couvert , lorsque après s'être arrêté quelques moments, incertain s'il retournerait, il dit à son pilote , qui lui conseillait de gagner la pleine mer : La fortune

1 Le pin d'Italie, ou pin parasol. Lorsque la fumée du Vésuve prend cette forme, c'est encore aujourd'hui l'annonce d'une violente éruption.

favorise le couraye. Tournez du côté de Pomponianus. Pomponianus était à Stabie, en un endroit séparé par un petit golfe que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui se courbent. Là, à la vue du péril, qui était encore éloigné, mais qui semblait s'approcher toujours, il avait retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux, et n'attendait pour s'éloigner qu'un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même veut avait été très-favorable, l'aborde, le trouve tout tremblant, l'embrasse, le rassure, l'encourage; et pour dissiper, par sa sécurité, la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après s être baigné, il se met à table, et soupe avec toute sa gaieté, ou (ce qui n'est pas moins grand) avec toutes les apparences de sa gaù-té ordinaire. Cependant on voyait luire, de plusieurs endroits du mont Vésuve , de grandes flammes et des embrasements dont les ténèbres augmentaient l'éclat. Mon oncle, pour rassurer ceux qui l'accompagnaient, leur dit que ce qu'ils voyaient brûler, c'étaient des villages que les paysans alarmés avaient abandonnés , et qui étaient restés sans secours. Ensuite il se coucha, et dormit d'un profond sommeil; car, comme il était puissant, on l'entendait ronfler de l'antichambre. Mais enfin la cour, par où on entrait dans son appartement, commençait à se remplir si fort de cendres, que, pour peu qu'il- fut resté plus longtemps, il ne lui aurait plus été libre de sortir. On l'éveille; il soit, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison, ou s'ils tiendront la campagne; car les maisons étaient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de terre, que l'on aurait dit qu'elles étaient arrachées de leurs fondements et remises à leurs places. Hors de la ville , la chute des pierres, quoique légères et desséchées par le feu, était à craindre. Entre ces périls, on choisit la rase campagne. Chez ceux de sa suite, une crainte surmonta l'autre; chez lui , la raison la plus forte l'emporta sur la plus faible. Us sortent donc , et se couvrent la tête d'oreillers attachés avec des mouchoirs; ce fut toute la précaution qu'ils prirent contre ce qui tombait d'en haut. Le jour recommençait ailleurs; mais dans le lieu où ils étaient continuait une nuit, la plus sombre et la plus affreuse de toutes les nuits, et qui n'était un peu dissipée que par la lueur d'un grand nombre de flambeaux et .d'autres lumières. On trouva bon de s'approcher du rivage, et d'examiner de près ce que la mer permettait de tenter; mais on la trouva encore fort grosse, et fort agitée d'un vent contraire. Là, mon oncle, ayant demandé de l'eau et bu deux fois, se coucha sur un drap qu'il fit étendre. Ensuite des flammes qui parurent plus grandes, et une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout le monde en fuite. 11 se lève , appuyé sur deux valets , et dans le moment tombe mort. Je m'imagine qu'une fumée trop épaisse le suffoqua d'autant plus aisément qu'il avait la poitrine faible, et souvent la respiration embarrassée. Lorsque l'on commença à revoir la lumière (ce qui n'arriva que trois jours après), on retrouva au même endroit son corps entier, couvert de la même robe qu'il avait quand il mourut,

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